I, HERITAGE D ABD-UI,-HAMID
de signaler s'appliquent à tout le territoire turc. Mais, à part ces restrictions générales, les excès par trop violents du régime hamidien provoquaient souvent l'intervention européenne dans l'administration de telle ou telle partie de l'Empire. Ainsi, les massacres arméniens de 1895 aboutirent à l'intervention de la Russie, de la France et de l'Angleterre, et à la promulgation, par le Sultan, du décret sur les réformes en Arménie du 20 octobre 1895, décret resté, d'ailleurs, à l'état de lettre morte. Les troubles en Crète obligèrent les Puissances à élaborer un règlement qui confiait l'administration de l'île à un gouverneur-général chrétien, nommé par le Sultan avec l'assentiment des Puissances. Le Sultan accepta ce règlement du 27 août 1896 ; depuis lors, les quatre Puissances (Russie, France, Angleterre, Italie) prirent l'autonomie de la Crète sous leur protection; en 1898, elles obligèrent la Turquie à rappeler ses troupes de l'île ; en 1899, elles participèrent à l'élaboration de la Constitution Cretoise 1. Les persécutions des chrétiens en Macédoine, suivies de l'insurrection de 1903, amenèrent le contrôle russo-autrichien, sous la forme d'agents civils auprès de l'inspecteur général turc de cette province et, dans la suite, la création d'une gendarmerie et d'une commission financière internationales en Macédoine.
En résumé, on peut dire du régime hamidien qu'il a poussé jusqu'à leur plus extrême expression tous les traits caractéristiques de l'Etat turc en général : despotisme envers tous les sujets ottomans ; persécution violente et massacre des chrétiens ; maintien du peuple à l'état de la plus complète ignorance et dans le fanatisme religieux. Fatalement, un tel régime devait entraîner le renforcement des garanties internationales en faveur des droits des étrangers en Turquie et amener, en même temps, le contrôle européen sur l'administration entière de certaines provinces de l'Empire.
Est-il besoin de rappeler qu'eu dehors de cette intervention collective européenne, légitimée par les intérêts du droit et de la civilisation, Abd-ul-Hamid subit encore une autre influence — celle-là férocement égoïste et devant aboutir à la ruine de ses Etats ? C'est Abd-uvHamid qui appela en Turquie les instructeurs militaires allemands et inféoda ainsi l'armée ottomane aux
1 Art. Ier de la Constitution de la Crète du 16-29 avril 189g : « I/ik- <lc Crète, avec les îlots adjacents, constitue un Etat jouissant d'une autonomie complète, dans les conditions établies par les quatre grandes Puissances. »
8 I,E SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN
Teutons. C'est lui qui octroya à la Deutsche Bank la concession du chemin de fer de Bagdad, destiné, dans les rêves des pangermanistes, à constituer une des plus fortes bases de l'hégémonie allemande sur le monde. C'est de son temps que des nuées de colons allemands s'abattirent sur l'Asie. C'est lui qui mit sa main, rouge du sang arménien, dans celle du grand comédien couronné qui se proclama l'ami des 300 millions de Musulmans. C'est Abd-ux-Hamid, et nul autre, qui a ouvert aux Allemands les portes extérieures de la citadelle turque. Les Jeunes-Turcs en ouvrirent, dans la suite, l'enceinte intérieure. Et si, dans les temps à venir, il se trouve un pieux historien musulman pour prononcer son verdict, il rendra un fetva vouant à la même honte éternelle et le vieux Sultan et les Jeunes-Turcs. Comme eux, Abd-ui,- Hamid est coupable d'avoir laissé les Allemands s'introduire dans le sanctuaire de l'Islam et déployer, de leurs mains infidèles, l'étendard vert du Prophète.
Première période.
(Du 10 juillet 1908 au 13 avril 1909.)
§ 1. La révolution jeune-turque n'éclata pas à Constantinople, mais en province, en Macédoine. Fait aucunement fortuit, mais qui découlait logiquement des conditions du régime hamidien. D'une part, le Sultan exilait sans cesse tous les éléments tant soit peu suspects dans les provinces, qui finirent par regorger de mécontents. D'autre part, la Macédoine montrait — et l'exemple était fort contagieux — comment on défend ses droits violés par la force. En faisant la chasse, pendant des années, aux bandes (tchétas), les jeunes officiers turcs apprirent beaucoup de choses de leurs adversaires slaves et grecs. Nous avons entendu dire par les chefs jeunes-turcs les plus autorisés que le règlement de la société secrète Union et Progrès et toute son organisation furent empruntés à l'ennemie mortelle de la domination turque : à l'organisation intérieure macédonienne.
Il est vrai que les émigrés jeunes-turcs établis sur cette terre française- qu'ils combattent aujourd'hui ont aussi une certaine part à revendiquer dans le succès final du mouvement libérateur ottoman. Les brochures dont ils inondaient la Turquie, par voie des postes étrangères, poussèrent certainement à l'éveil des esprits en ce pays. Il faut cependant noter ()u'Abd-ul-Hamid, aidé de Munir-Pacha, son astucieux ambassadeur à Paris, venait bien souvent à bout des farouches libertaires installes à Saint-Germain
ou au quartier Latin ; chaque année il réussissait, moyennant de gros sacrifices pécuniaires, à en ramener plusieurs au bercail. C'est ainsi que Mourad même, autrefois l'idole de la jeunesse libérale turque, Mourad, l'éditeur du Mizane, se laissa nommer conseiller d'Etat rétribué, mais sans fonctions, et retourna végéter à Constantinople. Bien peu parmi les Jeunes-Turcs eurent jusqu'au bout la persévérance, le patriotisme et le courage d' Ahmed Riza Bey, qui repoussa jusqu'à la révolution les avances d'ABD-UL- Hamid, dont il dénonçait continuellement les crimes dans son Mechveret.
Iyes jeunes officiers de l'armée ottomane, sortis de l'école militaire de Constantinople, formaient, sans nul doute, l'élément le plus libéral et le plus cultivé de l'Empire ottoman. Cette école était la seule où le Sultan se vît obligé de tolérer l'enseignement des sciences européennes ; les officiers possédaient donc une certaine instruction. D'autre part, le régime de l'école était fait pour remplir le cœur des jeunes élèves de la plus profonde haine contre le Sultan. En effet, Abd-ul-Hamid ne considérait cette jeunesse studieuse que comme un mal nécessaire ; au moyen de ses nombreux espions, il épiait chacun de leurs actes et procédait, lors de chaque promotion, à un triage soigneux, envoyant à la mort ou en exil tous ceux qui lui paraissaient suspects. Mais ce triage n'avait qu'un effet incomplet. Car si le Sultan, au moyen d'un système d'avancement scandaleux, qui permettait parfois à des jeunes gens d'être colonels ou généraux à vingt ou vingt-cinq ans, achetait la conscience de quelques-uns, • — la plupart des officiers relégués en province nourrissaient le rêve de venger leurs camarades et de libérer leur patrie. Et même à Constantinople, le Sultan n'avait qu'une confiance très limitée en la fidélité des officiers de la Garde impériale. Aussi, dans la seconde division, cantonnée autour du palais de Yildiz, tout le corps des officiers était-il sorti des rangs ; pas un seul mektcbli — élève de l'école exécrée — n'y était admis.
L/indolence orientale, la triste vie de garnison en province turque, les soucis matériels, devaient faire disparaître avec les années, chez les officiers de l'Ecole militaire de Constantinople, la belle ardeur de la jeunesse. C'est ce qui aide à comprendre que pendant trente-trois ans Abd-ul-Hamid ait pu tyranniser un empire en ne s' appuyant que sur la fidélité notoire de la II me division de la Garde et sur un système d'espionnage qui, en pro-
vince ne fonctionnait même pas si irréprochablement qu'à Constantinople. Et, pour que la révolution turque éclatât, il fallut qu'aux sentiments de haine et de vengeance personnelle dormant dans l'âme des mekteblis vînt se joindre une humiliation incomparable : celle de voir l'étranger devenir peu à peu, avec la complicité du Sultan, le véritable maître du pays.
C'est surtout les officiers en garnison dans les vilayets de la Macédoine qui étaient, depuis 1903, dans un état de sourde excitation. Ils voyaient les réformes imposées par les Puissances et appliquées sous un contrôle international, les agents civils étrangers suivis par une commission financière internationale, et même par une gendarmerie étrangère. Pour ces officiers, surtout pour les jeunes, plus aucun doute : le Sultan vendait la patrie à l'étranger. Ils s'affiliaient donc presque tous aux sections de la société secrète Union et Progrès, laquelle travaillait surtout en Macédoine et dont Talaat Bey était un des chefs les plus zélés et les plus écoutés. Et après la revue de Reval, lorsque des bruits commencèrent à circuler sur la décision qui y aurait été prise de donner à la Macédoine un gouverneur-général chrétien, les officiers macédoniens crurent le moment venu. Prévenant une arrestation imminente, à la suite d'une dénonciation à l'inspecteur général Hii^mi Pacha, le capitaine Enver Bey s'enfuit à la montagne avec sa compagnie. Niazi Bey le suivit. Le signal de la révolte était donné, et toute l'armée macédonienne se leva. Pendant quelques jours seulement, le « vieux de la montagne » de Yildiz essaya de lutter. Mais il dut bien vite reconnaître qu'il avait eu tort de juger la province par Constantinople. Ses ordres ne rencontraient que des menaces, ses émissaires étaient tués, et les Albanais eux-mêmes, — ses enfants gâtés, — se joignaient aux révoltés. Devant l'armée prête à marcher sur Constantinople, Abd-ul-Hamid dut donc refouler sa fureur et s'incliner. Il signa Tirade convoquant le Parlement. Cette révolution de 08 n'avait coûté la vie qu'à une douzaine d'espions.
§ 2. Bien que- devenus les véritables maîtres de la Turquie, les J eu nes-Tures ne voulurent pas assumer le gouvernement du pays. Ils préférèrent se réserver, pour leur début, le rôle de contrôleurs secrets <lu Pouvoir. A la stupéfaction générale, ils laissèrent sur le trône le Sultan Ani'-ri.-IlAMii', se bornant ù emprisonner ou à exiler les membres les plus exécrés de sa cama-
rilla et de son gouvernement et à entourer le Sultan de leurs partisans. De même, les vainqueurs portèrent au Grand Vézirat le vieux Kjamie Pacha, qui avait occupé maintes fois ce poste sous Abd-ue-Hamid ; à Constantinople, comme en province, les agents les plus compromis du régime hamidien durent se retirer, mais, à peu d'exceptions près, leurs fonctions passèrent non pas aux artisans de la révolution, mais à ceux qui s'y étaient ralliés après coup.
Une des raisons de cette prudente réserve des meneurs jeunesturcs était, sans doute, le désir d'éblouir l'Europe par l'étalage d'un désintéressement et d'une modération qui leur faisaient éviter les écueils de la grande Révolution française. Mais la cause principale était cependant plus simple. Les Jeunes-Turcs se rendaient, à cette heure, parfaitement compte et de l'insuffisance de leurs cadres et de leur pleine et entière incompétence devant les graves problèmes de l'administration. Tous ces jeunes officiers, professeurs d'écoles, petits fonctionnaires ou avocats imberbes, étaient, bien entendu, animés du désir de mettre en pratique leur idéal patriotique. Mais ils eurent le sentiment que leur passage des repaires de conspirateurs de la Macédoine aux cabinets de ministres de la Sublime Porte ne devait pas s'effectuer brusquement, mais par étapes successives.
Le parti de l'Union et du Progrès (Ittihad ve Terakki) demeura sous la direction du Comité central de Salonique, aux ordres duquel obéissaient de nombreux clubs ou sections dont se couvrit bientôt tout le pays. Ce Comité 1 était déclaré secret, et les noms de ses membres n'étaient pas communiqués à la presse. On ne manqua cependant pas de les connaître, grâce à leurs déclarations publiques fréquentes. Ce n'était non plus un secret pour personne que les délégués du Comité à Constantinople « conféraient » journellement avec les membres du gouvernement, voire, leur imposaient la volonté d'Union et Progrès. De même, les membres des clubs de province intervenaient ouvertement dans les affaires de l'administration, imposaient aux Valis la destitution des fonctionnaires qui leur déplaisaient, et faisaient révoquer les Valis récalcitrants par le Comité central. L'influence prépondérante, dans ces clubs, appartenait d'ordinaire aux officiers.
1 Ce titre remplaça bientôt pour tout le monde la désignation trop longue de Union et Progrès.
§ 3. En septembre 1908, le Comité central du parti publia son programme politique, qu'on peut qualifier de modification, dans un esprit plus libéral, de la Constitution ottomane de 1876. Ce programme prévoyait : la responsabilité ministérielle ; le droit des Chambres à l'initiative législative ; l'élection des deux tiers du Sénat par le peuple ; le suffrage universel ; l'égalité complète devant la loi de tous les citoyens, sans distinction de race ou de religion ; la liberté de l'enseignement et des associations. Le service militaire obligatoire était étendu aux nonmusulmans. I,e programme visait également des réformes d'ordre social, ayant pour but l'amélioration de la situation des paysans et la réglementation des rapports entre patrons et ouvriers. Et les Jeunes-Turcs le commentaient en déclarant qu'ils aspiraient à transformer la théocratie turque, despotique et musulmane, en un Etat ottoman, libéral et basé sur les principes du droit.
- Pour nous personnellement, il n'y a aucun doute qu'au début les chefs du mouvement jeune -turc n'aient été sincèrement attachés à leur programme et n'aient cru à la possibilité de le réaliser. Et l'opinion publique européenne leur fit le crédit qu'elle n'avait encore jamais fait aux promesses et déclarations ottomanes. Qui ne se souvient de l'immense courant de sympathie, pour ne pas dire d'enthousiasme, qui traversa les milieux libéraux du monde entier, au spectacle de cette nation turque qu'on croyait agonisante, et qui se relevait d'un bond en brisant avec son joug, celui des autres nations gémissant comme elle sous la tyrannie du Sultan Rouge ? On ne pouvait vraiment, sans sécheresse ou endurcissement du cœur, suspecter, à cette heure, — une des plus courtes certes, mais aussi des plus belles de l'histoire ottomane, — la loyauté de la Jeune-Turquie donnant l'accolade à tons ses enfants, ne demandant au non-musulman
au non-turc le sacrifice ni de sa religion, ni de sa nationalité, pourvu <\u"û fut un loyal Ottoman. Aussi, devant ce mouvement si inattendu, si puissant, et d'un caractère si généreux, un \ table miracle se produisit. La vieille et sceptique Europe crut. Les puissances accordèrent à la Jeune-Turquie un délai pour sa régénération : elles renoncèrent à leur contrôle en Macédoine
\ la Commission dis finances et il ne Eut plus question de gendarmerie européenne en Turquie.
§ 4. Mais l'astre jeune-turc, dont l'aurore avait été si brillante, ne tarda pas à pâlir. Bientôt les meilleurs amis de la Jeune- Turquie durent se convaincre que ses chefs n'étaient pas de taille à lutter avec les difficultés et les obstacles dont était semé leur chemin.
Ces difficultés étaient, en effet, très grandes. Dès les premiers jours de son avènement, la Jeune-Turquie subit un coup terrible du fait de l'émancipation de la Bulgarie et de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche. Et quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis les transports qui avaient accueilli la Constitution, que déjà à l'intérieur du pays, et surtout à Constantinople, on s'apercevait d'une sourde fermentation des esprits.
Les premiers — et les plus honorables — actes des Jeunes- Turcs avaient nécessairement porté atteinte à de nombreux intérêts liés à l'ancien régime. Fonctionnaires hamidiens révoqués, courtisans renvoyés, espions chassés — toute cette gent immonde se trouva unie dans un même sentiment de haine envers les Jeunes-Turcs. A la tête des mécontents on vit des personnages dans le genre de Mourad Bey, que le Comité avait refusé d'admettre dans le parti Union et Progrès, à cause de son passé plus qu'équivoque. Mourad ouvrit la campagne contre les Jeunes-Turcs dans sa feuille le Mizane, en les accusant sournoisement d'avoir trahi le Chéri (loi sacrée musulmane). Une manifestation des softas devant le palais suivit cette campagne et, quoique réprimée, elle contribua à jeter le trouble dans le peuple. Des agents réactionnaires réussirent à faire lyncher par la foule un Grec et son amie musulmane ; dans certains quartiers, les imans faisaient irruption dans les cafés et les théâtres et demandaient la cessation des spectacles, qu'ils prétendaient contraires au Chéri ; bref, les partisans de l'ancien régime excitaient, par tous les moyens, le fanatisme de la foule musulmane. L,es Jeunes-Turcs avaient beau sévir, arrêter les meneurs, proclamer dans la presse leur fidélité absolue à la religion, le but des réactionnaires n'en était pas moins atteint. I^e soupçon était jeté dans le peuple que le nouveau régime était contraire à l'esprit de l'Islam.
Un autre adversaire — loyal, celui-ci — des Jeunes- Turcs, surgit au même moment. C'était le prince Sabah-ed-Dine, neveu
du Sultan Abd-ue-Hamid par sa mère, lequel venait de rentrer de France, où il avait émigré avec son père pendant la terreur hamidienne. Le prince se posait avant tout en réformateur social, désireux de réveiller le peuple turc de sa torpeur et de développer en lui le goût de l'initiative privée. En outre, Sabah- Ed-Dine se déclarait partisan convaincu de la décentralisation politique (ademi-merkeziet). En d'autres termes, le prince avait l'audace de poser carrémert le problème le plus redoutable de tous ceux qui se dressaient devant la Jeune-Turquie, si redoutable qu'elle l'avait écarté de son programme. Celui-ci, en effet, ne promettait que « l'extension des compétences » des autorités provinciales (tevsii-mézouniet) déjà prévue par la Constitution de 1876, c'est-à-dire la décentralisation administrative.
La Ligue de l'initiative privée et de la décentralisation, fondée par Sabah-ed-Dine, ne manqua pas de provoquer le plus vif mécontentement chez les Jeunes-Turcs. Le Comité accusa le prince, très populaire parmi les éléments non- turcs, de protéger les tendances de ces derniers aux autonomies provinciales, tendances incompatibles avec l'idée jeune-turque de l'ottomanisme. Aussi le Comité prit-il toutes les mesures propres à étouffer le mouvement dans l'œuf, ce qui d'ailleurs ne fut guère difficile, le prince étant un théoricien libéral et idéaliste, à cette heure peu connu et presque dépaysé dans les milieux proprement turcs. Sabah-ed-Dine dut céder à la pression du Comité et déclara dans une conférence publique adhérer au programme d'Union et Progrès, la « décentralisation » qu'il préconisait n'étant autre que l'« extension des compétences » admise par le Comité. Bien entendu, la réconciliation n'était qu'apparente ; cependant, Sabah-ed-Dine y perdit le plus clair de sa popularité parmi les éléments non-musulmans. Quant aux Jeunes-Turcs, ils ne purent remporter cette victoire qu'en dévoilant leur jeu dans la question la plus scabreuse de leur politique intérieure.
Bientôt après la dissolution de la Ligue deSABAH-ED-Dixi:, en novembre 1908, un nouveau parti hostile aux Jeunes-Turcs se forma sous le nom à'Ahrar (les libéraux). Ci- parti ne comptait que ins peu de Turcs, mais, par contre, beaucoup d'allogènes, et surtout de Grecs et d'Arméniens. D était en parfaite communion de vues avec le pri kd-Dink, mais eut soin d'élaborer
un programme qui i'«- v<- distinguait presque en rien de celui d'Union </ Progrès. C'esl dans l'application de ce programme
!6 EE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN
que les ahrar voyaient l'énorme différence entre les deux partis. Tandis qu'ils se disaient eux-mêmes animés d'un esprit vraiment libéral et pénétrés d'une véritable tolérance envers les non- musulmans, ils accusaient les Jeunes-Turcs de pencher de plus en plus vers un nationalisme turc des plus étroits et de se transformer peu à peu en sectaires jacobins.
§ 5. On ne saurait nier qu'à cette époque déjà ces accusations ne renfermassent une grande part de vérité. Le fait est qu'à leurs débuts les Jeunes-Turcs ne s'étaient pas rendu compte des dangers très réels que leur principe d'ottomanisme comportait pour un Empire où les Turcs ne représentaient que la minorité. La conduite assez provocante des allogènes, des Grecs surtout, pendant les élections au parlement, ne manqua pas d'amener une réaction dans leurs esprits. L'un de leurs porte- voix les plus autorisés, Hussein Djahid Bëy, fit même dans un article de son Tanine (25 octobre 1908) la déclaration retentissante qu'après tout la nation turque était et resterait la nation dominante en Turquie (milleti hakimé). Il est vrai que beaucoup de Jeunes-Turcs critiquèrent cette déclaration comme trop violente, mais les événements ne tardèrent pas à démontrer que Hussein Djahid avait parfaitement saisi et fidèlement rendu le changement survenu dans les dispositions des Jeunes-Turcs vis-à-vis des autres nationalités de l'Empire.
Il faut cependant reconnaître que ces nouvelles dispositions n'eurent pas une trop forte répercussion sur la représentation de l'élément non-turc au premier parlement ottoman. L'accusation de fraudes électorales lancée contre les Jeunes-Turcs par les Grecs et les Arméniens semble en tout cas exagérée. En effet, sur 275 députés élus, 60 étaient Arabes, 25 Albanais, 23 Grecs, 12 Arméniens, 4 Bulgares, 3 Serbes, 1 Valaque et 5 Israélites ; la moitié de la Chambre était donc composée de non-Turcs. Dans la capitale, le Comité à! Union et Progrès fit élire 5 Turcs, 2 Grecs, 2 Arméniens et un Israélite. Par contre, le Comité ne négligea rien pour empêcher l'élection de députés turcs appartenant à d'autres partis, et il y réussit à tel point que la Chambre ne compta que 10 ahrars ou indépendants, de nationalité turque. Et il faut remarquer que les membres du parti Union et Progrès élus députés, étaient tenus, par un serment spécial, à une stricte obéissance aux ordres du Comité. Ils ne pouvaient même quitter le
parti sans encourir « un certain risque », — aveu que nous avons recueilli de la bouche même du docteur Béhaeddine Bey, un des agitateurs jeunes-turcs les plus en vue au début de la révolution, sorte d'aimable Marat, ne manquant pas parfois d'humour. Ainsi donc, le Comité pouvait compter sur la fidélité absolue des membres de la fraction parlementaire du parti Union et Progrès et espérer, après avoir conquis le pouvoir exécutif, de s'emparer également du pouvoir législatif.
§ 6. Ce parlement ottoman se réunit le 4-17 décembre 1908. Le début de la session ne justifia nullement les prévisions du parti Union et Progrès. Il ne réussit à attirer dans ses rangs ni les Arabes, ni les Grecs, ni les Arméniens. Sans conclure entre eux un pacte formel, les non-Turcs votèrent presque toujours contre les Jeunes-Turcs. D'autre part, le despotisme du Comité faillit produire une scission dans le parti même : contre toute attente, certains membres, oublieux de leur serment, et bravant le danger inhérent à cet oubli, osèrent réclamer le droit de voter librement. Cette opposition devint si puissante que les efforts du Comité pour faire tomber le Grand Vézir, qu'il suspectait — non sans raison — d'intrigues contre le nouveau régime, subirent un échec retentissant. La Chambre vota un ordre du jour de confiance à Kjamie Pacha (31 décembre 1908).
Cependant, le triomphe des ennemis du Comité ne fut pas de longue durée. Le vieux Grand Vézir, aveuglé par sa victoire, s'en exagéra l'importance, et ne comprit pas que remportée avec l'aide des voix non-turques, elle avait un caractère très précaire et très dangereux. Le vieux serviteur d'ABD-UL-HAMID crut le moment venu d'en finir avec ce parti de parvenus radicaux qu'il détestait, quoiqu'il lui dût sa charge. Il tenta donc un coup d'Etat: d'abord i! tâcha d'éloigner de Stamboul les bataillons de Salonique, dévoués corps et âme au Comité ; et cette manœuvre ayant échoué, il destitua les deux ministres les plus dévoués à Union et Progrès. ceux de la Guerre et de la Marine.
Mais en présence du danger, le parti d'Union et Progrès
isil bien vite. Les discordes s'apaisèrent dans son sein.
Une vive agitation contre Kiamii. Pacha Eu1 menée à Constanti-
nople et en pro e1 réussit complètement. Le ministre de
l'intérieur, Hussein Un, mi Pacha, el celui de la justice, Ma-
-si-Xai'K-Rki ik r.i.v, donnèrent leur démission, tandis queles
l8 LE SORT DE L'EMPIRE OTTOMAN
deux ministres révoqués en appelèrent à la Chambre de la mesure prise contre eux, au mépris de la constitution. La flotte déclara au Parlement qu'elle refuserait obéissance au nouveau ministre de la Marine. Une interpellation fut présentée à Kiamil Pacha sur son attitude. Sa demande d'un délai pour y répondre fut rejetée, et l'interpellation discutée en son absence, le 31 janvier 1909. La séance fut une des plus mémorables et, peut-être, des plus tragiques delà Chambre. On sentait le nouveau régime monter à l'assaut de l'ancien, qui menaçait de revenir. Toute une série d'orateurs jeunes- turcs, parmi eux le vieux uléma Moustafa Assim, proclamèrent, dans des discours enflammés, le principe de la suprématie du Parlement sur le Gouvernement. Le jeune major Habib Bey déclara que les baïonnettes de l'armée turque s'opposeraient à la réalisation des desseins de Kiamil, et la présence dans les loges et couloirs de la Chambre de nombreux officiers jeunes-turcs souligna ostensiblement cette déclaration. Bref, la séance du 31 janvier fut une revanche éclatante pour le comité. La Chambre revint sur son vote, vieux d'un mois seulement, et exprima sa méfiance au grand vézir par 198 voix contre 8. Kiamil Pacha donna sa démission et fut remplacé par Hussein Hilmi Pacha, ancien inspecteur général de la Macédoine.
§ 7. Cependant, loin de cesser, la lutte pour le pouvoir prit des proportions plus grandes et des aspects plus violents. D'un côté, les ahrar (libéraux) et les éléments non-turcs embusqués derrière eux, attaquaient dans leurs nombreuses feuilles (Ikdam, Indépendant et d'autres) le parti d'Union et Progrès, dont les membres, disaient-ils, étaient des jacobins et des prétoriens qui avaient asservi le gouvernement à leur dictature secrète. D'autre part, le petit clergé musulman, très ignorant, croyait l'Islam menacé et sa situation privilégiée en péril ; aussi forma-t-il l'alliance de l'Union mouhammédienne ; et bientôt khodjas et softas poussèrent un grand cri d'alarme, avertissant le peuple que les Jeunes-Turcs étaient des renégats qui poussaient l'Islam et la Turquie à la ruine.
Les buts derniers de ces deux courants étaient certainement dissemblables ; l'un visait à la décentralisation politique, l'autre au retour du Chéri. Mais ils avaient un premier objectif commun : le renversement de l' Union et Progrès, Et il se trouva une main habile pour diriger leurs efforts : une main impériale. Car Abd-ul- Hamid n'était pas homme à abandonner une partie que l'impré-
voyance ou les faux calculs de ses ennemis lui permettaient de continuer. Il cajolait les Jeunes-Turcs avec sa perfidie coutumière. Il leur offrait un banquet à Yildiz, buvait à la nation, regrettait de n'avoir pas connu auparavant cette jeune élite patriotique (en quoi nous croyons qu'il était sincère) et scellait son pacte avec elle par un baiser déposé sur le front du président de la Chambre, son implacable ennemi d'autrefois — Ahmed Riza Bey ! En même temps, avec toute la haine farouche qu'il ressentait contre ses vainqueurs obscurs, avec toute la science de l'intrigue acquise pendant les trente-trois années de son règne tortueux, il travaillait sourdement à sa vengeance. Et un jour, la nouvelle toile de la patiente araignée de Yildiz couvrait Stamboul.
Avec une maîtrise incomparable, Abd-ue-Hamid avait attisé le feu qui couvait sous les fez et les turbans de la fanatique population musulmane de Constantinople. L'or de Yildiz était largement distribué aux soldats, que les khodjas et les softas excitaient journellement contre leurs « officiers francs-maçons, mangeurs de porcs ». Et ce même or entretenait également l'ardeur de certaines feuilles libérales, occupées à discréditer chaque jour le nouveau régime devant la Turquie et l'Europe. Les feuilles d'« Union et Progrès » ripostaient avec violence ; il se trouva même des fédais qui — sur ordre ou non, ce point reste à éclaircir, — assassinèrent un journaliste de l'opposition, Hassan Fehmi. Cependant, le comité ne se doutait pas de la gravité du danger. Ainsi arriva le jour de l'« événement affligeant » (hadisséi-mouelimé), comme l'appellent les Jeunes-Turcs, ou le jour de la « révolution au nom du Chéri» (inkilabi-Chéri), comme le nomment leurs adversaires. Cette révolution éclata Constantinople le 31 mars (13 avril) 1909, dans les brumes de la matinée. Les officiers jeunes- turcs furent tués ou ligotés dans les casernes par leurs soldats, qui se réunirent ensuite sur la place de Sainte-Sophie, devant le Parlement, où ils formulèrent leurs demandes : démission du cabinet, exil des chefs jeunes-turcs, réintégration du Chéri. De nombreux khodjas et softas grossirent les rangs des mutins, qui établirent immédiatement une communication ininterrompue avec Yildiz. On vit le chef bien connu des Ahrar, Ismaïi. Kkmai. Bey, circuler librement parmi eux et se rendre ensuite au palais.
Le ministère de Hussein IIii.mi Pacha siégeail à la Porte et hésitait à donner au général MAHMOUD Mouhtab Tacha, qui avait encore quelques troupes fidèles à sa disposition, l'ordre d'attaquer
les rebelles. Vers le soir, ces troupes passèrent aussi dans le camp des révolutionnaires. Pris au dépourvu, les chefs de l'Union durent s'enfuir déguisés, laissant sur le pavé quelques-uns des leurs, comme le ministre de ea Justice et le député syrien Mohammed Bey Arsean, ce dernier atrocement assassiné par les soldats devant le Parlement. Le soir, Abd-ue-Hamid envoya aux troupes, par son aide-de-camp général, un message leur accordant une amnistie générale pour les faits qu'il avait provoqués lui-même. Une formidable fusillade de joie accueillit le message impérial. Le vieux Tevfik Pacha reçut en même temps l'ordre de former un nouveau cabinet, auquel l'iradé impérial prescrivit une stricte observation de la loi sacrée.
L' Union et Progrès était donc délogé de ses positions à Constantinople. Le Parlement, qui y resta, privé des meneurs jeunes-turcs, se courba immédiatement devant le Sultan. Il élut un nouveau président à la place d' Ahmed RizABEYet alla jusqu'à voter un appel au pays, dans lequel il déclarait adhérer aux demandes des soldats « enfants de la patrie », qui, du reste, étaient maîtres de la capitale. Ainsi donc, la vengeance d' Abd-ue- Hamid semblait complète, et il pouvait se flatter d'avoir porté aux Jeunes-Turcs un coup non moins inattendu et terrible que celui qu'il en avait reçu le n juillet 1908.
§ 8. Tâchons maintenant de caractériser en quelques mots cette première période de neuf mois du nouveau régime, pendant laquelle les Jeunes-Turcs se tenaient derrière les coulisses du gouvernement. On ne saurait nier que, surtout pendant les premiers mois, un nouveau vent ne soufflât sur le pays et ne le secouât quelque peu de sa torpeur séculaire. La Chambre travaillait avec ardeur à l'élaboration des lois qui devaient garantir les libertés publiques et épurer l'administration ; la presse turque eut une courte, mais assez brillante floraison ; on vit renaître la littérature et le théâtre turcs, complètement bâillonnés sous Abd-ue-Hamid ; les questions d'intérêt général étaient avidement discutées dans de nombreuses réunions publiques. Cependant, les effets heureux de la révolution ne se faisaient sentir qu'à Constantinople. En Albanie, en Arménie, au Kurdistan, en Syrie, en Arabie, dans toutes les parties de cet étrange empire hétérogène, la masse ignorante vit dans la proclamation de la liberté une invite à la licence et non pas à la soumission aux lois. La haine des races et des religions
donnait partout lieu à de graves troubles. Et la Macédoine ellemême, berceau de la révolution, vit réapparaître les bandes.
1/historien de cette période ne devra cependant pas oublier qu'elle fut vraiment une période de combat pour les Jeunes-Turcs, obligés de consacrer presque toutes leuis forces à la lutte avec des adversaires dont l'idéal politique était fatalement incompatible avec le leur. Il semble hors de doute que les Jeunes-Turcs ont rêvé, pendant les premiers jours de la liberté, de sauver la Turquie en en faisant un empire ottoman où tous les citoyens seraient égaux devant la loi ; mais il était naturel que ce programme ne séduisît pas trop les Slaves, les Arméniens, les Arabes et les Grecs qui, eux, n'entendaient pas travailler à la disparition de leurs nationalités dans un Etat ottoman égalitaire, mais au contraire à affirmer plus fortement et à développer avec plus d'intensité leur vie nationale. Les éléments non-turcs aspiraient donc à la décentralisation, dans laquelle les jeunes-turcs crurent reconnaître le commencement de leur fin. De sorte que les relations entre Turcs et allogènes revêtirent bientôt et fatalement un caractère de méfiance et d'hostilité.
En second lieu, les Jeunes-Turcs avaient à résoudre ce formidable problème : émanciper la vie sociale et juridique ottomane de la tutelle pesante de l'Islam. Non pas que l'esprit de la religion musulmane fût incompatible avec le nouveau régime lui-même. Le Calife n'est pas un tyran, mais le serviteur de la loi, et le Cheikh-ul-Islam a le droit et le devoir de le déposer s'il se met en contradiction avec elle. Cependant le Chéri, en empiétant sur tout le domaine du droit privé et pénal, était devenu, de par ses dispositions surannées et intangibles, une véritable entrave au libre développement de la société ottomane. Aussi est-il à remarquer que les membres du haut clergé musulman, les ulémas, tomprenaienl parfaitement la nécessité de remédier à cet état de choses, et qu'ils mettaient au service des Jeunes-Turcs leur art remarquable d'adapter les textes sacrés, du reste souvent élasliques, aux exigences patriotiques du temps. Quelques jours encore avanl la réaction ^\\\ ;i mars, le Cheikh-ul-Islam Ht la déclaration que le Chéri ne courait pas le moindre danger d\\ côté <\u nouveau régime. i\i vraiment, la présence de quatre-vingts ulémas au Parlement ottoman aurait dû être aux yeux du peuple la meilleure garantie que cette institution m- saperai! pas les fondements de
l'Islam. Cependant, les tentatives les plus timides que faisaient
les Jeunes-Turcs pour affaiblir quelque peu l'influence pernicieuse du Chéri sur la vie de l'Etat et du peuple turc se heurtaient à l'opposition tenace du bas-clergé et surtout des softas, dont les intérêts matériels souffraient du nouvel état de choses. C'est ainsi que le projet de loi présenté à la Chambre par le ministre de la guerre, et astreignant au service militaire tous les softas qui n'auraient pas passé leurs examens dans un certain nombre d'années, impressionna douloureusement cette honorable compagnie, qui considérait comme son privilège de passer toute sa vie dans les medressés et les mosquées à ne rien faire et aux frais de l'Etat ; aussi ce projet de loi stimula-t-il singulièrement leur ardeur dans la préparation du coup d'Etat réactionnaire. L,es mêmes softas, et la populace excitée par eux, empêchèrent l'émancipation de la femme turque, patronnée à cette époque par les Jeunes-Turcs. Dès que les « jeunes » se montraient dans les rues en compagnie de leurs femmes, sœurs ou filles, les défenseurs du Chéri se jetaient sur eux et les maltraitaient. Et dans cette lutte entre haut et bas clergé, c'est le dernier qui l'emportait dans l'esprit du peuple. Enfin, en troisième lieu, il ne faut pas perdre de vue l'extrême ignorance de la grande masse du peuple, qui était dépourvue de tout idéal politique ou social. Et les enfants des classes supérieures elles-mêmes ne recevaient à vrai dire ni éducation, ni instruction. Car quelle éducation pouvaient-ils recevoir de leurs pauvres mères dans les harems ? Et quelle instruction pouvaient leur donner des professeurs imbus de la scolastique musulmane et ignorant euxmêmes, pour la plupart, les données de la science européenne ? Nous avons déjà dit avec quel soin Abd-ul-Hamid avait détruit presque toutes les traces des efforts qu'ABD-UE-Aziz avait déployés pour élever un peu le niveau intellectuel de son peuple. S'il n'empêcha pas l'instruction primaire, il extirpa tout esprit scientifique de l'enseignement secondaire et universitaire. Et il laissa grandir son peuple dans l'atmosphère de l'espionnage, de la délation et de l'égoïsme. Cette œuvre de trente-trois ans ne put disparaître d'un trait. Le peuple turc était trop courbé pour se redresser tout à coup et tout entier, au son du canon du n juillet, dans son antique fierté. Oui, les quelques Jeunes-Turcs, civils et officiers, qui avaient entraîné l'armée étaient sincères pendant cette première période de leur règne : ils avaient devant les yeux l'idéal de la résurrection de la patrie par les réformes. Mais combien étaient-ils ? Quant à la plupart des ralliés, ils ne cherchaient
dans le nouveau régime que leur intérêt personnel et étaient prêts à trahir les Jeunes-Turcs dès que cet intérêt l'exigerait. La conduite indigne du Parlement turc lors du coup d'Etat réactionnaire en fournit la preuve éclatante.
Nous devons donc conclure que pendant la première et héroïque période de leur épopée, la position des Jeunes-Turcs était tragique. Le vieux Sultan avait su en profiter avec une maîtrise incomparable. Cependant il aurait agi avec plus de finesse encore s'il avait différé son coup de théâtre d'une année au moins. L'exaltation patriotique enflammait encore les cœurs des chefs jeunes-turcs et des jeunes officiers, et la haine contre le Sultan parjure la porta à son comble. Et dès que les Jeunes-Turcs s'enfuirent de la Nouvelle Mecque — Stamboul — et touchèrent le sol natal de leur Médine — Salonique — , toutes les forces leur revinrent. Devant la possibilité du retour d'ABD-UL-HAMiD toutes les fautes leur furent pardonnées et un nouvel enthousiasme secoua la Macédoine. Et ce ne furent pas seulement les troupes qui se rangèrent sous la bannière jeune-turque, on vit des tchétas 1 bulgares, serbes et grecques se fier aux nouvelles promesses du Comité et marcher sur Constantinople à la défense du hurriet, de la liberté ottomane. Le triomphe d'ABD-UL-HAMiD dura treize jours seulement. Les provinces d'Asie, sur le fanatisme desquelles il avait compté, ne comprirent pas le sens des événements et n'accoururent pas à son appel. Il n'eut pour le défendre que les malheureux soldats corrompus par lui, et qui manquaient d'officiers et d'artillerie. Le 13-26 avril 1909, « l'armée libératrice » de Mahmoud Chefket Pacha prit Constantinople après des combats acharnés dans les rues, et le lendemain \<- Parlement ottoman, remis de sa terreur et installé à Sun Stéfano, proclama enfin, en vertu d'un fetva du Cheikhul-Islam, la déchéance d'Ain>-ri.-II.\Mii> du troue des Calin^. El comme m l'histoire <-ùt voulu que la lin de ce règne en concentrât le tableau dans un vigoureux raccourci, le Sultan rouge sombra dans une mer de sang, celui de ses propres soldats et celui des 30 ooo Arméniens égorgés à Adana pendant les nussacres qui avaient salué le retour de L'ancien régime e1 que Le
nouveau n'avait su arrêter. Mi.iimi;i> RÉCHAD V monta sur Le
trône des Sultans.
1 Bandes.
Deuxième période.
(Du 13-26 avril 1909 au 9-22 juillet 1912.)
§ 1. Pendant la seconde période du nouveau régime, qui va de l'avènement du Sultan Mehmed Réchad V jusqu'à la chute du cabinet Saïd Pacha, les Jeunes-Turcs sortirent du rôle de contrôleurs secrets du pouvoir et assumèrent ouvertement la direction des destinées du pays. Il est vrai qu'à la tête des trois ministères de cette période se trouvèrent d'anciens fonctionnaires d'ABD-uE-HAMiD — Hussein Hiemi Pacha, Hakki Pacha, Saïd Pacha. Mais ce choix s'explique par l'inconvénient de porter au Grand Vézirat des titulaires trop jeunes, à l'encontre de la tradition, et aussi par le très sage désir de profiter de l'expérience indiscutable de ces hommes d'Etat rompus aux affaires. Le rôle dirigeant dans ces trois cabinets n'appartenait cependant pas aux Grands Vézirs, mais aux ministres pris parmi les membres les plus influents du Comité à' Union et Progrès — Tai,aat, Bjavid, Hadji Adii,, Ismaii, Hakki Babanzadé, Hawi, Beys. Et l'on vit l'un de ces trois Grands- Vézirs — Hiemi Pacha — obligé de prendre sa retraite dès qu'il eut cessé de plaire au Comité, et cela quelques jours seulement après avoir remporté une victoire parlementaire (dans l'affaire Lynch).
Le débonnaire Sultan Mehmed Réchad, trop heureux d'être délivré de la prison où son frère impérial l'avait laissé moisir pendant trente-trois ans, se complaisait dans son rôle de monarque quasi-constitutionnel et ne gênait aucunement le Comité. Il est vrai que pendant les premiers mois de son règne, un autre pouvoir — tout-à-fait personnel et formidable — s'affirmait à côté de celui du gouvernement : celui de Mahmoud Chefket Pacha, le généralissime de l'armée libératrice, le sauveur du nouveau régime. Pendant quelque temps, on pouvait même s'attendre à la proclamation d'une dictature militaire qui, en somme, se serait mieux conciliée avec l'état de siège proclamé après la prise de Constantinople que la continuation du régime parlementaire. Mais Mahmoud Chefket ne sut ou ne voulut pas exploiter son prestige, et commit en outre la faute tactique énorme d'entrer, au commencement de l'année 1910, comme
ministre de la guerre dans le cabinet de Hakki Pacha. Dès lors, il rentra dans le rang et perdit rapidement son ascendant sur le pays et même sur le Parlement, où il àe révéla bien inférieur comme orateur et homme politique à ce qu'il était comme capitaine. Les Jeunes-Turcs restèrent donc bientôt seuls maîtres du terrain, et l'histoire a le droit de leur demander compte de la manière dont ils se sont servis du pouvoir.
§ 2. Dans le domaine du droit public, les Jeunes-Turcs s'appliquèrent avant tout à fixer comme ils le voulaient les relations du Sultan et du Parlement. Antérieurement déjà au coup d'Etat du 31 mars, la révision de l'ancienne constitution de 1876 avait été confiée à une commission de la Chambre des députés ; la plus grande partie de ce travail fut terminée par le Parlement à la fin de la première session et sanctionnée par le Sultan le 8 août 1909.
La comparaison entre les dispositions correspondantes des deux constitutions projette une vive lumière sur l'état des esprits jeunes- turcs à cette époque.
D'après l'ancienne Constitution, le Sultan nommait et révoquait tous les ministres ; d'après la nouvelle, il ne nomme que le Grand Vézir et le Cheikh-ul-Islam ; le choix des autres ministres appartient au Grand Vézir et n'est que ratifié par le souverain (art. 7 et 27). En vertu d'une autre modification de la Constitution, les deux chambres se réunissent en session sans convocation (art. 43) ; quant au droit de convoquer le Parlement en session extraordinaire, il appartient non seulement au Sultan, Miais encore à la majorité absolue de la Chambre ; le droit d'abréger, la session disparaît complètement (art. 44). Le Sultan perd également le droit de choisir le président de la Chambre parmi le* trois candidats élus par elle ; la nouvelle Constitution prescrit seulement de porter à la coimaissauee du souverain l'élection du président <-i des vice-présidents (art. jy). L'initiative législative appartient, en vertu de la nouvelle Constitution, à chaque ministre, sénateur <>n député, tandis que l'ancienne la confinait entre les mains '\u Gouvernement, ne laissant ;i la Chambre que la faculté de présenter des sollicitations sur l'édietion ou la modiication des lois (art. g
D'après l'ancienne Constitution, comme d'après la nouvelle, les projets de loi votés pai les deux Chambres ne reçoiveni force
26 LE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN
légale qu'après avoir été sanctionnés par le Sultan. Mais la Constitution de 1909 dispose que dans un délai de deux mois les projets de loi doivent ou être sanctionnés ou retournés à la Chambre pour y être examinés derechef. Les projets de loi renvoyés à la Chambre ne peuvent être votés qu'à la majorité des deux tiers (art. 54) ;mais la Constitution est muette sur le cas où le Sultan refuserait sa sanction une seconde fois.
La Constitution de 1876 reconnaissait au Conseil des ministres le droit de prendre pendant les vacances du Parlement des décisions qui, en vertu d'un Iradé impérial, recevaient force de loi provisoire jusqu'à ce que la Chambre se fût prononcée à leur sujet. Ce droit du Conseil des Ministres était subordonné à certaines conditions : force majeure, manque de temps pour convoquer la Chambre et conformité à la Constitution. La nouvelle Constitution ajoute que les décisions du Conseil des Ministres seront soumises à la Chambre « dès qu'elle sera réunie » (art. 36).
La responsabilité ministérielle se trouvait formulée par la Constitution de 1876 dans les ternies les plus généraux et sans mention d'une sanction quelconque. La Constitution de 1909 dispose : les ministres sont solidairement responsables devant la Chambre de la politique générale du gouvernement ; pour les questions concernant leurs ressorts, la responsabilité est individuelle (art. 30). Un vote de méfiance à l'égard d'un ministre n'oblige que lui seul à donner sa démission ; mais un vote de méfiance adressé au président du Conseil des ministres entraîne la chute de tout le cabinet (art. 38). Nous voyons donc que les Jeunes-Turcs ont cru prudent de préciser dans le texte même de leur Constitution les conséquences si naturelles d'un vote de méfiance de la Chambre, conséquences qui, partout en Occident, sont tirées en vertu d'un droit parlementaire coutumier.
Enfin, la nouvelle Constitution restreint fortement le droit du Sultan de dissoudre le Parlement en cas de conflit avec le ministère, droit qui, dans la Constitution de 1876, était sans limites. Dorénavant le Sultan ne pourra dissoudre la Chambre que dans un seul cas, strictement déterminé, à savoir, lorsque le ministère, en conflit avec la Chambre, refuse de se soumettre à la décision de cette dernière et donne sa démission, et que le nouveau Ministère adopte le point de vue de son prédécesseur. Ce n'est qu'à ce moment du conflit, et seulement avec le consentement du Sénat, que le Sultan peut dissoudre la Chambre,
en fixant un délai de trois mois pour les élections nouvelles (art. 35). Cet article 35 de la nouvelle Constitution était considéré par les Jeunes-Turcs comme la pierre fondamentale de l'édifice parlementaire ottoman.
§ 3. Tout en établissant une constitution radicale, au grave détriment des droits du Sultan-Calife, les Jeunes-Turcs, assagis par l'expérience, prirent toutes leurs précautions pour éviter d'être accusés de nouveau d'avoir violé le droit sacré. Ils introduisirent dans le texte de la Constitution un article 7, confiant au Sultan la défense du Chéri, et un autre (118), déclarant que les lois seraient basées sur les règles du Chéri. Mais le concours le plus efficace dans l'œuvre ardue de la conciliation du libéralisme avec l'Islam fut prêté aux Jeunes-Turcs par le haut clergé musulman. Le Cheikh-ul-Islam, Sahib Moixa, lança une proclamation au peuple, où il déclara que le gouvernement constitutionnel était le seul qui fût conforme au Chéri.
Ces précautions étaient loin d'être inutiles. Une nouvelle attaque contre le nouveau régime fut tentée dès février 1910. Le sénateur Damad Férid Pacha, qu'on disait inspiré par l'héritier du trône, prince Youssouf Izzedine, présenta au Sénat un projet de modification des articles de la nouvelle Constitution qui limitaient les droits du Sultan. Ce projet partait du point de vue que le Sultan était non seulement un souverain laïque, mais en même temps le Calife de 300 millions de musulmans, né pour ordonner et non pour obéir. Damad Férid Pacha trouvait, d'autre part, la théorie de la souveraineté nationale inapplicable à un Etat composé de diverses nationalités, comme la Turquie, parce qu'elle devait mener fatalement à la décomposition et à la ruine de l'Empire. Le projet de Damad Férid Pacha fut soumis à une critique acerbe par son collègue, le sénateur Moussa Kiazim, ancien Cheikh-ul-Islam. Ce docteur musulman déclara catégoriquement que la souveraineté nationale découlait e1 du Coran el de l'exemple du prophète Mohammed lui-même, qui avait toujours obéi à la loi ; était-il donc possible d'admettre que son successeur pût prétendre à une obéissance illimitée et inconditionnelle ? [/'uléma eut le dessus, et le Sénat refusa même d'entrer dans la discussion du fond du projet de Damad Fbrid Pacha. I,i- danger était écarté une fois de plus.
Mais, en mettant ainsi le nouveau régime sous la protection
de l'Islam, les Jeunes-Turcs abandonnaient peu à peu leur idéal d'Etat laïque, et ils ne tardèrent pas à devenir des panislamistes dans le genre du Sultan détrôné. Certes, ce panislamisme n'était pour les chefs de « l'Union » qu'une étiquette, au même titre que l'avait été au début la franc-maçonneiie. Car ils n'étaient entrés dans les loges que parce que la franc-maçonnerie leur avait semblé un grand pouvoir, capable de servir leur cause. Et ils devinrent panislamistes dès qu'ils virent qu'il n'en était rien et quand le coup d'Etat du 31 mars leur eut, au contraire, révélé que l'islam était encore une giande force qu'il fallait canaliser et asservir pour ne pas l'avoir contre soi. Cette conviction une fois acquise, Talaat Bey lança ses émissaires dans les mêmes parages que tâchait de troubler, autrefois, la parole des envojTés d'ABD-UL- Hamid. Il les envoya même plus loin... Et, d'autre part, les vieilles règles du Chéri édictées pour les Bédouins du Prophète continuaient à peser, comme par le passé, sur les relations civiles et commerciales des Ottomans.
§ 4. L/évolution des Jeunes-Turcs vers le Chéri entraîna, comme de raison, un retour à la politique hamidienne vis-à-vis des chrétiens et des allogènes en général. C'est en vain que les tchetniki macédoniens avaient versé leur sang dans les rues de Stamboul. La crainte de la décentralisation et des convoitises des puissances balkaniques non seulement induisit les Jeunes- Turcs à s'abstenir de toutes réformes dans l'administration de la Macédoine, mais les amena encore à détruire tous les germes de vie publique qui avaient commencé à s'y développer pendant les premiers mois de l'ère nouvelle. Ainsi, peu à peu furent dissoutes toutes les organisations des différentes nationalités macédoniennes, par exemple les clubs des professeurs bulgares. Ayant renoncé aux réformes, les Jeunes-Turcs eurent recours aux anciens procédés de la politique hamidienne. Une loi féroce sur la « suppression du brigandage » fut mise en vigueur en 1909, et la malheureuse population macédonienne se trouva bientôt dans la même situation que sous Abd-iil-Hamid ; sous le manteau du désarmement et de la lutte contre les bandes, les meurtres, les pillages, les viols, les tortures des malheureux chrétiens par la soldatesque turque et la population musulmane reprirent de plus belle : témoin les takrirs identiques présentés le 4 juin 191 1 au ministre de la Justice ottoman par le Patriarche CEcuménique
et l'Exarque bulgare. En même temps, le gouvernement turc installait des muhadjirs musulmans dans les terres vacantes, ne laissant plus aucun doute sur son intention de turquifier le pays. I,es Jeunes-Turcs ne manquèrent pas non plus de s'aliéner les sympathies des Albanais. Et cependant ce peuple, par sa manifestation à Férisovitchi (le 25 juillet 1908), avait puissamment contribué au succès de la révolution. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir du caractère éminemment centralisateur de la politique jeune-turque, entièrement contraire à son désir de conserver et de développer ses anciens privilèges et coutumes. Dès lors, les Albanais devinrent les ennemis implacables de l'ottomanisme et des réformes. Déjà au commencement de septembre 1908, ils demandèrent aux Jeunes-Turcs le maintien de leurs privilèges, le retour au Chéri et l'ouverture d'écoles gouvernementales albanaises. Ceux-ci répondirent par des expéditions militaires d'abord (1908) contre Issa BoeÉtinatz, leur adversaire irréductible, ensuite (1909) contre les Malissores et les Loumiotes, expéditions conduites par Djavid Pacha avec la plus grande barbarie ; le but — désarmement et acceptation des nouveaux impôts — ne fut cependant pas atteint. Au contraire, le mouvement nationaliste albanais ne rit que s'accentuer. En novembre 1908, le Congrès albanais de Monastir n'avait décidé que l'adoption de l'alphabet latin ; en juillet 1909, celui de Dibra formulait déjà des revendications beaucoup plus prononcées, comprenant la convocation annuelle d'une diète albanaise, la création d'écoles albanaises, la nomination, de préférence, des Albanais aux charges de l'Albanie. Cependant, Djavid Pacha, en 1910, continua son œuvre de désarmement, en ravageant et en pillant une grande partie du pays et en forçant un grand nombre d'Albanais à chercher un refuge au Monténégro. En 1911, Ciikfkkt Torgout Pacha, qui le remplaça, eut à réprimer le soulèvement des Mirdites et des Malissores. Si bien que les Albanais, qui avaient contribué à sauver la Turquie du contrôle européen, devinrent l'objet d'une intervention de l'Autriche en leur faveur, intervention qui eut avec les Jeunes-Turcs le même succès que les interventions étrangères avaient eu avec Abd-tji,-Hamid. Le Sultan accorda une amnistie et accepta toutes les revendications albanaises. Peu après, Mehmed V vint en Macédoine tenir une réunion solennelle au champ de Kossovo, pie.-, du tombeau de Mourad, et se m acclamer par les Albanais. Mais ces acclamations n'étaienl
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pas sincères. La politique centralisatrice jeune-turque avait subi un échec des plus humiliants et des torrents de sang séparaient Turcs et Albanais \
L' Arménie n'était guère mieux partagée que l'Albanie. Ici encore, les Jeunes-Turcs avaient vite fait d'oublier les grands services que leur avaient rendus aux temps hamidiens les révolutionnaires arméniens du Dachnaktzioutioun. Il est vrai que depuis les massacres d'Adana, il n'y eut pas, pendant cette période, d'exterminations en masse ; mais le sang de ce peuple coulait chaque jour, goutte à goutte, dans les vilayets arméniens, où la vie, l'honneur et la fortune de chaque membre de cette malheureuse race continuaient à dépendre du caprice féroce des autorités turques et de la cupidité des Kurdes. Les terres usurpées par les Kurdes, lors des massacres de 1896 et de l'émigration des Arméniens, n'étaient pas restituées, l'élément musulman continuait jour après jour ses empiétements, et toutes les plaintes du Patriarcat arménien restaient sans le moindre effet.
Les Jeunes-Turcs ne surent même pas gagner la confiance des Arabes, qui constituaient l'élément musulman le plus nombreux de l'Empire. Pendant toute cette période, les tribus de la Syrie et de la Mésopotamie étaient en effervescence continuelle, et le mouvement autonomiste grandissait parmi la jeunesse intellectuelle arabe. Dans le Yemen et l'Assyr, les Jeunes-Turcs continuaient la politique équivoque d'ABD-ui,-HAMiD, tantôt guerroyant avec les cheiks Yahia et Idrisse, tantôt menant avec eux des pourparlers sur la base des autonomies. Et en même temps, ils faisaient des efforts infructueux pour enrayer le mouvement autonomiste qui s'accentuait chaque jour davantage dans les autres provinces peuplées par les Arabes.
§ 5. L'hostilité des Jeunes-Turcs envers les races allogènes s'aggrava, pour les chrétiens, d'une ingérence toujours plus grande dans leur vie spirituelle, respectée par tous les Sultans, y compris Abd-ue-Hamid. Sous l'ancien régime, le contrôle exercé par le gouvernement sur les écoles des communautés non-musulmanes était assez lointain. On peut même dire que les Patriarcats n'en reconnaissaient pas le principe, tout en l'acceptant en pratique,
1 Comp. les pages d'analyse pénétrante que René Pinon a consacrées à la politique jeune-turque à l'égard des Albanais dans L'Europe et la Jeune-Turquie, p. 321-348.
parce qu'ordinairement les inspecteurs n'en abusaient pas. D'autre part, le gouvernement tolérait l'existence de beaucoup d'écoles ouvertes sans son autorisation. Cet ordre de choses changea avec le rétablissement de la Constitution. L,e règlement du 19 juin 1910 plaça toutes les écoles primaires privées sous la surveillance du Ministère de l'Instruction publique ; dès lors, les inspecteurs refusèrent de reconnaître les autorités ecclésiastiques comme intermédiaires entre ce ministère et les instituteurs des écoles chrétiennes. De là des conflits entre le gouvernement et les patriarcats, qui ne voulaient pas se soumettre à cet empiétement sur leurs privilèges scolaires. Beaucoup d'écoles furent fermées. Dans d'autres cas, le conflit resta à l'état latent : le gouvernement refusait de payer les subsides alloués aux écoles par la loi de 1869, ne reconnaissait pas de valeur aux diplômes et astreignait les professeurs au service militaire.
L'attitude du gouvernement turc dans cette question aurait pu s'expliquer s'il avait disposé alors d'une organisation scolaire qui pût inspirer quelque confiance aux populations. Mais étant donné l'état lamentable de l'instruction dans les écoles musulmanes, laquelle était loin d'égaler celle des Arabes au moyen âge, par suite de l'insuffisance et de l'ignorance notoires des professeurs, les Jeunes-Turcs avaient-ils vraiment le droit de bouleverser un système qui avait porté d'excellents fruits pendant des siècles ? N'était-il pas évident que l'Etat jeune-turc visait moins à exercer sur l'enseignement un contrôle légitime au point de vue de la sécurité de l'Empire qu'à vexer et à affaiblir des institutions chrétiennes 1 ?
§ 6. Une telle politique à l'égard des aspirations nationales des différents éléments ethniques de la Turquie obligeait évidemment Les Jeunes-Turcs à des réformes générales au profit de tous Les sujets ottomans, sans distinction de race ni de religion. Voyons donc ce que les Jeunes-Turcs ont accompli sous ce rapport dans La période de i i à [912.
!.«• gouvernement élabora des lois suffisamment libérales sur La presse, la Liberté de réunion et d'association ; malheureusement, ces lois n'étaient pas appliquées, la capitale et beaucoup de villes de province se trouvant, sauf de rares interruptions, placées sous
1 Comparez les justes réflexion de M ki-:\> Pinon « L'Eurof et la Jeune 1 •<>quie », p. [17-121.
le régime de l'état de siège. On procéda aussi à une certaine épuration des administrations civile et militaire, qui étaient remplies de parasites. Des lois raisonnables sur la « mise hors cadre des fonctionnaires » furent promulguées, en vertu desquelles des commissions spéciales visitèrent tous les ministères et s'efforcèrent de les déblayer des éléments inutiles, incapables et malhonnêtes. La loi sur la « re vision des grades militaires » mit fin aux injustices révoltantes qui se commettaient journellement dans l'armée et la flotte sous Abd-ul-Hamid. Ce souverain laissait sans avancement les officiers d'un grand mérite quand ils lui déplaisaient, et nommait colonels ou généraux les jeunes officiers de vingt ans qui se distinguaient dans l'espionnage. Il n'est cependant que juste d'ajouter que le favoritisme ne manqua pas de pénétrer également dans l'administration et l'armée jeunes-turques.
Bans les premiers temps du nouveau régime, le Gouvernement jeune-turc eut l'idée d'attirer au service ottoman des spécialistes étrangers. Mais il ne la réalisa qu'avec beaucoup d'hésitation, et en une mesure plus ou moins large suivant les départements. Dans les ministères, pour ainsi dire techniques, les spécialistes étrangers eurent l'occasion de rendre des services appréciables. La commission étrangère des finances aida certainement le ministre Djavid Bey à remettre en équilibre le budget du pays. Sir R. Crawford fit merveille aux douanes. Le comte Robilant et ses officiers améliorèrent l'état de la gendarmerie ottomane. Le Gouvernement eut recours aux ingénieurs et techniciens étrangers pour les grands travaux publics. Mais ce fut presque tout. Le comte Léon Ostrorog, Français d'origine polonaise, fut appelé comme conseiller au Ministère de la Justice. Un long débat au Parlement turc avait mis en évidence les remarquables qualités de ce juriste, qui unissait une parfaite connaissance du droit européen à une connaissance approfondie de la loi musulmane et des besoins de la Turquie ; cet homme éminent fut cependant l'objet d'une sourde et haineuse opposition de la part de son propre ministre, le Moulla Nedjmeddine Bey, qui était hostile à toutes les réformes étrangères au Chéri. Le comte Ostrorog dut donc donner, au bout d'un an et demi, une démission retentissante x.
1 Le comte OSTROROG a publié, après sa démission, les projets de réformes qu'il a présentés et dont la réalisation a échoué devant l'ignorance ou le mauvais vouloir du Gouvernement Jeune-Turc. La publication du comte Ostrorog est un véritable réquisitoire contre le Gouvernement de cette époque.
Le Ministère de l'Instruction publique, de son côté, continua à faire honneur aux traditions d'ABD-ui,-HAMiD. Aucune réforme animée de l'esprit européen n'y fut introduite ; l'envoi d'étudiants turcs dans les Universités européennes ne donna que des résultats médiocres et fut bientôt suspendu, sous l'influence des khodjas Il faut d ailleurs remarquer que les partisans du Chéri étaient surtout hostiles à la pénétration de l'esprit européen dans les écoles et dans les tribunaux de la Turquie. Les Jeunes-Turcs ne comprirent pas le danger de laisser les domaines de l'instruction publique et de la justice sous l'empire presque absolu du Chéri et 1 faut voir dans ce manque de perspicacité la cause principale de leur déchéance.
Comme réforme générale ottomane, il faut aussi mentionner incorporation des non-musulmans dans l'armée depuis 1910 lesquels, jusqu'à la révolution, payaient un impôt (bedel-i-askenye) qui leur tenait lieu de service militaire. Cette réforme très juste en elle-même, ne souleva aucune objection de principe de la part des chrétiens. Cependant l'application fit naître bientôt de nombreuses plaintes. Ce fut une idée malheureuse, par exemple d appeler les hommes de six classes antérieures au lieu de borner 1 appel à la dernière, celle de 1910. En outre, l'incorporation des chrétiens ne pouvait aider à la consolidation de l'Empire que si la politique générale du Gouvernement envers les différentes races était un peu plus généreuse et tolérante. Dans l'état où se trouvaient les choses, les Jeunes-Turcs avaient raison de redouter du fait de la présence des chrétiens sous les drapeaux, une diminution de l'esprit guerrier de l'armée ; et on ne pouvait vraiment ;er des conscrits non-musulmans un très grand enthousiasme pour un régime sous lequel leurs frères continuaient à souffrir le martyre. U réforme militaire créa donc un état de choses peu sincère de part d d'autre.
ïral, on ae saurait donc contester le caractère irréfléchi •l- ousu e1 inconséquent «les réformes jeunes-turques durant cette période.
§7. Pendanl toul ce temps, les Jeunes-Turcs étaient forcés de continuer lu lutte pour 1.- pouvoir contre leurs ennemis de l'exfc
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34 LE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN
31 mars 1909, les pendaisons et les persécutions qui le suivirent, ne purent assurer pour longtemps au parti d' Union et Progrès le respect de son pouvoir. Paris redevint le foyer de l'opposition qui, cette fois-ci, se groupait autour du général Chérif Pacha. Au Parlement, la place des ahrar fut occupée par les partis de Y Entente libérale (Hurriet ve Ittilaf) et du peu-pie. Les chefs jeunes-turcs ne pouvaient pas non plus se faire des illusions sur la cohésion de leur propre parti, dont l'aile droite avait, lors des événements du 31 mars, donné des preuves convaincantes d'un civisme très relatif et d'une aversion très marquée pour les idées libérales, dès qu'elles cessaient d'assurer les avantages pour lesquels elles avaient été épousées.
La nouvelle politique religieuse des chefs jeunes-turcs qui, après le 31 mars, se hâtèrent de se déclarer les fidèles serviteurs de l'Islam et de ses traditions, n'était pas faite pour désarmer leurs nombreux ennemis. D'abord, ceux-ci n'étaient pas très convaincus de la sincérité de cette conversion. Mais ce point de conscience ne les échauffait pas outre mesure, leurs haines ayant été, à peu d'exceptions près, attisées par des rancunes et des intérêts personnels. Le fait inouï qu'un petit groupe de politiciens tout à fait inconnus et que, seule, signalait leur audace, avait pu s'emparer du pouvoir, avait éveillé des convoitises et des appétits énormes dans les esprits des officiers et des civils qui avaient pris la moindre part à la révolution. Ceux à qui Union et Progrès avait su ménager une part du butin étaient évidemment de son côté, et le nombre n'en était pas trop petit, puisque le parti, sous ce rapport, encore, était bien vite revenu aux traditions d'ABD-ui,-KAMiD et avait réintroduit dans l'administration le plus cynique népotisme. Cependant, on ne pouvait contenter tout le monde, et peu à peu il se forma, parmi les Turcs pur sang, un grand courant de mécontentement contre le nouveau régime.
§ 8. Pour couvrir décemment leurs convoitises, les partis de 1' « Entente libérale », du « peuple », etc., étaient dans l'obligation de publier des programmes politiques. Ces programmes étaient aussi peu sincères que le programme à' Union et Progrès. Les Jeunes-Turcs — radicaux et ottomans — s'étaient officiellement inclinés devant l'Islam et le turquisme ; leurs ennemis s'affublèrent de l'étiquette libérale et se déclarèrent pour la constitution et pour le respect des droits des nationa-
lités. Les programmes ne variaient donc que dans les questions de détail. Mais c'est surtout dans la façon dont les Jeunes-Turcs appliquaient les principes de la révolution que l'opposition trouvait sa raison d'être. Et elle ne cessait de protester avec une violence qui n'était mitigée que par l'état de siège, contre la franc-maçonnerie et le jacobinisme des membres à! Union et Progrès.
Par tempérament, ceux-ci ne s'émouvaient d'ailleurs pas facilement de ces accusations et, plutôt que de se laisser évincer du pouvoir, préféraient en user contre leurs adversaires. Les arrestations et les déportations des ennemis de Y « Union » se multiplièrent. Un coup de fédaï opportun supprima (1910) un second journaliste oppositionnel, Samimi. Mais l'opposition ne désarma pas. Un complot en règle contre le gouvernement fut découvert en juin 1910. Le Comité se vengea en silence. Cependant, en présence du mécontentement général qui gagnait le pays, il crut prudent, au commencement de l'année 1911, de sacrifier temporairement Talaat Bey, le représentant le plus typique de la Jeune-Turquie, en lui faisant céder le portefeuille de l'Intérieur à Halil Bey, homme également sûr, mais moins compromis. Nonobstant cette concession, le parti d' Union et Progrès eut à subir, en avril 1911, dans son propre sein, une crise violente : un grand nombre de membres de la fraction parlementaire formèrent, sous la conduite du Khodja Medjdi, un groupe de dissidents, dit « bloc nouveau » (Hisbi-Djédid), qui s'empressa de publier un nouveau programme composé de dix articles.
Les aspirations politiques des dissidents sont traduites par ce programme d'une manière très nébuleuse. L'observation des pratiques et coutumes nationales et religieuses y est déclarée nécessaire au même titre que le développement de la civilisation occidentale ; les traditions historiques devront être suivies, mais dans les limites de la Constitution ; on travaillera à l'union des diverses nationalités dans l'Empire ; certains articles de la Constitution concernant les droits sacrés du Califat et du Sultanat seront modifiés, en vue d'assurer l'harmonie entre le pouvoir du souverain et les pouvoirs législatif et exécutif ; on observera strictement les lois et le principe de la responsabilité ministérielle. A part ces principes généraux, assez vagues et contradictoires, le programme des dissidents contient quelques points
plus personnels, nettement dirigés contre les oligarques d' Union et Progrès. Ainsi il est interdit aux députés de s'occuper de concessions ou d'autres affaires ; les membres d' Union et Progrès ne pourront accepter le poste de ministre qu'en vertu d'une décision du parti, prise à la majorité des deux tiers de ses membres ; enfin, un article spécial, dirigé contre les associations secrètes, vise en premier lieu la franc-maçonnerie.
L'accueil chaleureux fait à ce programme par tous les organes de la presse hostiles au gouvernement, ne laissa aucun doute sur les véritables sentiments qui animaient les dissidents. Du reste, l'excellent Khodja Medjdi qualifia lui-même le programme de « conservateur ». Aussi les Jeunes-Turcs « purs », désireux de prévenir à tout prix une scission qui aurait pu leur être fatale, firent un coup de maître : ils acceptèrent en bloc les dix articles, sous réserve qu'ils seraient soumis à la ratification du Congrès du parti, lequel devait se réunir en octobre. Les nouveaux « conservateurs » étaient donc forcés de prendre acte de la conversion de leurs collègues « libéraux » et de rester en maugréant dans le parti. Le Congrès, de son côté, ratifia cette paix boiteuse, qui ne mit nullement fin aux intrigues au sein du parti, mais laissa au moins l'apparence de 1' « Union ».
§ 9. Le mouvement des dissidents avait été, en partie, inspiré par le colonel Sadyk Bey, un des principaux artisans de la Révolution jeune-turque, qui ne pardonnait pas au Comité de l'avoir tenu à l'écart. Bientôt après la conclusion de l'entente factice entre les deux ailes du parti d' « Union et Progrès », le colonel Sadyk publia son propre programme, d'ailleurs aussi nuageux et confus que les dix articles des dissidents.
Le colonel Sadyk reconnaît que la faillite de la Constitution équivaudrait à la mort de l'ottomanisme, et que la noble idée de l'union et du progrès, ainsi que le Comité qui la personnifie, sont les bases du régime ottoman. Il trouve, cependant, que le Comité devrait se développer dans des conditions naturelles, afin de devenir l'organisation nationale la plus forte de tous les Ottomans, sans distinction de race ou de religion. Au lieu de cela le Comité central et ses sections, qui comptent parmi leurs membres des personnages officiels, ont pris le caractère d'un gouvernement occulte, ce qui produit un très fâcheux effet dans le pays.
Le colonel Sadyk s'élève également contre la franc-maçon-
nerie, ou plutôt contre sa pénétration dans la politique. Il dit respecter tous les facteurs servant à l'humanité, mais à condition qu'ils ne touchent pas à la politique : car les passions politiques peuvent dénaturer les idéals les plus élevés. Le devoir de l'armée, dit Sadyk Bey, est de défendre la Constitution, et non pas les opinions politiques d'un cercle restreint ; les officiers ne doivent ni s'occuper de politique, ni être membres des comités. En général, on ne saurait admettre les prétentions des individus à être l'expression de toute la force révolutionnaire du pays, puisque, à l'encontre de l'Italie, la nouvelle Turquie a été créée non pas par quelques génies, mais par les efforts convergents d'humbles et modestes citoyens ; l'union des différents éléments de l'ottomanisme ne pourra se faire autour de tels ou tels individus. Cependant, il ne faut pas non plus se soumettre aveuglément à la « logique de la foule », en la substituant à la souveraineté nationale : car la soumission au fanatisme de la foule amènerait le pays à la ruine.
En terminant, le colonel Sadyk Bey proteste avec indignation contre ceux qui l'accusent de s'être fait l'instrument de la réaction, et rappelle son passé révolutionnaire.
Le gouvernement jeune-turc ne manqua pas de sévir contre le gênant et remuant colonel en le mettant à la retraite. Sadyk commença alors une campagne très -active en province contre les « francs-maçons et les oligarques du Comité. » Parmi ceux-ci, les plus haïs de l'opposition étaient à ce moment : Talaat Bey, qui, après sa démission, avait été porté à la présidence de la fraction parlementaire d' Union et Progrès ; Djavid BeY, ministre des finances ; Hussein Djahid Bey, rédacteur en chef de l'organe du Comité, Taninc ; Babanzadë Ismail Hakki Bey, ministre de l'Instruction publique et l'un des principaux collaborateurs du Taninc. Le Comité crut donc nécessaire de faire un nouveau sacrifice aux passions et fit démissionner Talaat, 1)javid et Babanzadë Ismaïl Hakki. D'autre part, les sectaires de l'Union crurent le moment propice pour donner un nouvel avertissement à leurs ennemis, et, le 27 mai 191 1, le troisième journaliste oppositionnel Zkkki Bey, ami du colonel Sadyk, tomba sous les balles des assassins.
Pour mettre fin aux accusations de franc-maçonnerie et d'impiété, le gouvernemenl crut habile d'organiser, en juin 1911, un voyage du Sultan MEHMED Y sur le champ de Kossovo. La
cérémonie religieuse, célébrée près du tombeau de Mourad dans un style ultra-musulman, ne réussit cependant ni à ramener dans le bercail jeune-turc les Albanais, — malgré les concessions forcées que le gouvernement venait de leur faire, — ni à entourer les fronts des meneurs du Comité de l'auréole si désirée de défenseurs de la foi. 1/ antagonisme entre les unionistes et leurs adversaires allait toujours croissant et s'envenimant. On sentait dans l'air les signes des deux terreurs qui se guettaient — la terreur rouge et la blanche.
§ 10. La guerre turco-italienne balaya le Cabinet de Hakki Pacha, mais ne mit pas fin au régime jeune-turc. L,e vieux Saïd Pacha consentit à assumer le Grand Vézirat dans un Cabinet unioniste. L,a guerre n'amena aucune trêve dans la lutte des partis, qui continuèrent à s' entredéchirer comme jusqu'alors.
Vers la fin de l'année 1911, le gouvernement jeune-turc entama en outre une lutte contre le parlement qui, abandonnant les travaux sérieux de sa première session, avait glissé peu à peu sur le terrain des bruyantes et creuses discussions politiques et des intrigues personnelles. Il est vrai qu'il s'y résolut surtout sous l'empire de la préoccupation que lui causait le renforcement progressif de l'opposition dans la Chambre. l,e danger que présentait cette opposition était d'autant plus grave que l'article 35 de la Constitution nouvelle avait singulièrement rétréci le droit du Sultan à la dissolution, en le subordonnant au consentement du Sénat et en le limitant au seul cas où la Chambre, après un conflit avec le Ministère et la démission de ce dernier, se trouverait en conflit également avec le nouveau Cabinet. Ce fameux article 35 dans lequel, deux ans auparavant, les meneurs jeunesturcs avaient vu le rempart du parlementarisme ottoman, leur parut maintenant un obstacle formidable dans la voie qu'ils s'étaient tracée. I,es unionistes n'hésitèrent donc pas à renoncer à leur ancienne théorie et à proclamer la nécessité du renforcement des « droits sacrés du Sultan ». Et, en hommes avisés, ils s'empressèrent de profiter, pour les besoins de leur cause nouvelle, du programme des dissidents, qu'ils venaient d'accepter à contre cœur et dont justement un article visait l'accroissement des prérogatives impériales. Aussi, lorsque le Grand Vézir Saïd Pacha présenta au Parlement le projet de loi du gouvernement, qui assurait au Sultan le droit immédiat de dissoudre la Chambre à
la suite du premier conflit avec un ministère et, en même temps, rendait facultative la consultation du Sénat, cet astucieux homme d'Etat hamidien eut soin, en riant sous cape, de souligner que la modification proposée était conçue dans l'esprit de l'opposition.
L,e projet de loi fut renvoyé à la « Commission parlementaire des lois fondamentales », dont le président était Haul Bey, le rapporteur Ismaï'l Hakki Babanzadé, et dont la majorité était gouvernementale. Cette commission présenta, le n (24) décembre 1911, à la Chambre un rapport des plus curieux, qui projetait une très vive lumière sur l'époque que nous analysons 1.
« La modification, en 1909, de l'art. 35 de la Constitution — dit le rapport — a abouti à la destruction complète de l'équilibre des forces de l'Empire et à l'affaiblissement non seulement du sultanat, mais de la nation entière. Le pays se trouve dans un état indescriptible d'irrésolution maladive. Le Sultan, qui devrait être l'arbitre impartial au-dessus des courants politiques, est à peu près privé de la possibilité d'en appeler au peuple quand il entre en conflit avec le Parlement, et il est évident que de ce fait la souveraineté nationale ne se trouve pas élargie, mais diminuée. D'un autre côté, l'équilibre entre les pouvoirs législatif et exécutif est détruit parce que le gouvernement est obligé de céder devant la volonté de la Chambre dès le premier conflit, tandis que la Chambre n'est tenue de s'incliner que devant un nouveau gouvernement adoptant la thèse du gouvernement démissionnaire. Grâce à ce système, la Chambre est devenue le seul moteur et régulateur de toutes les forces de l'Etat, en exerçant une influence exagérée sur la vie et les destinées des ministères. Et cependant cette Chambre irresponsable n'a su inspirer aucun travail fécond à un gouvernement dépourvu d'influence. »
Le rapport de la commission parlementaire s'élève avec vivacité contre la participation du Sénat à la dissolution de la Chambre : par l'octroi de ce droit à la Haute-Chambre, dit-il, on associe, d'un côté, un organe irresponsable à un acte du pouvoir exécutif et, de l'autre, on a l'air de diminuer la responsabilité du gouvernement. En outre, cet état de choses détruit l'égalité entre les Chambres.le Sénat ne pouvant pas être dissous du consentement de la Chambre des députés. On a créé une étrange hiérarchie : le Sénat domine la Chambre et celle-ci le Ministère.
1 Voir le texte turc du rapport dans le n° .23 de la première législature du Parlement ottoman, session 1 327-1328.
Ainsi, l'équilibre de tous ces pouvoirs se trouve détruit, et le maintien de la rédaction actuelle de l'art. 35 de la Constitution menace le pays d'anarchie. La commission parlementaire recommande donc l'adoption des propositions du Gouvernement, qui assurent la véritable souveraineté nationale, laquelle doit se trouver en harmonie avec les prérogatives du Sultanat.
§ 11. On se rend compte du désarroi causé dans les rangs de l'opposition par le coup habile qu'on lui portait avec ses propres armes. Elle se ressaisit cependant et crut tout d'abord parer au danger par l'obstruction parlementaire. Mais là-dessus le cabinet se déclara en conflit avec la Chambre et donna sa démission. Il était évident que le Sultan, vu l'objet du conflit, prendrait le parti de Saïd Pacha et lui confierait la formation du nouveau ministère, et qu'alors la Chambre se trouverait devant l'alternative ou de reconnaître au Sultan le droit de dissolution, conformément à la proposition du gouvernement, ou d'être immédiatement dissoute, en vertu de l'art. 35 en vigueur, pour cause de conflit avec le second cabinet. L'opposition perdit alors toute notion des principes et des réalités et décida d'avoir recours à un moyen extraordinaire, c'est-à-dire d'en appeler au monarque en personne.
Une députation du parti de l'« Entente libérale », présidée par le député de Gumuldjina Ismaïe Bey, se rendit, en effet le 18 (31) décembre 191 1, auprès de Mehmed V et lui déclara que l'opposition n'était nullement contraire à l'élargissement des droits du souverain, élargissement qu'elle avait, la première, inclus en son programme ; mais qu'elle ne désirait pas favoriser les projets de Saïd Pacha, qui voulait exercer une pression sur la Chambre, et qu'elle priait le Sultan de ne pas confier à cet homme politique la formation du nouveau ministère. Le Sultan répondit avec fermeté que la nomination du Grand Vézir était le droit exclusif du souverain. Et, le soir même de l'audience, Mehmed,V publia, par l'entremise du président de la Chambre, un communiqué évidemment inspiré par les unionistes et où il était dit que Sa Majesté avait pu, parles paroles mêmes de la députation, constater l'absence de divergences entre les partis sur la question de principe et qu'elle exprimait le désir que l'« Entente libérale » ne s'opposât plus à la revision. Après quoi le Sultan confia à Saïd Pacha la tâche de reformer le Ministère.
1/ opposition avait donc non seulement essuyé une défaite décisive, mais encore, par ses agissements maladroits et anticonstitutionnels, fourni au parti unioniste l'occasion de faire accroire au pays que le Sultan était de son côté. Acculée à l'alternative ou d'avoir à accepter la modification de l'art. 35 ou d'amener par son refus la dissolution immédiate de la Chambre, en raison d'un second conflit, l'opposition choisit la dernière voie. Elle rejeta le projet du Gouvernement et créa ainsi le conflit avec un nouveau ministère, présidé, il est vrai, par le même Grand Vézir. Là-dessus, sur l'avis conforme du Sénat, le Sultan ordonna la dissolution du premier parlement de la Jeune-Turquie, le 5 (18) janvier 191 2.
§ 12. Très satisfait de s'être débarrassé d'une Chambre opposante, le Gouvernement jeune-turc décida de prendre toutes ses mesures pour faire du nouveau parlement son instrument docile. Les élections se rirent sous une pression intense de l'administration, et dans la nouvelle Chambre, qui se réunit le 5 (18) avril 191 2, les partisans du gouvernement se trouvèrent naturellement en majorité écrasante. L'art. 35 modifié de la Constitution fut voté et transmis au Sénat.
Mais un tel asservissement du corps législatif, un tel étouffement de l'opposition légale entraînèrent comme toujours et partout une recrudescence du mouvement révolutionnaire dans le pays et surtout dans l'armée. En juin 1912, tout comme en juillet 1908, quelques officiers du corps de Monastir, mécontents du régime, se retirèrent dans la montagne avec leurs compagnies et sommèrent de là le gouvernement d'observer la Constitution. En présence du danger d'une guerre civile dont le résultat aurait pu leur être fatal, au moment surtout où se rallumait l'insurrection albanaise, les Jeunes- Turcs décrétèrent enfin des mesures énergiques pour extirper la politique de l'armée. Mhamoud Chefket Tacha, qui jusqu'alors s'était borné à inonder les officiers politiciens de circulaires dont ils n'avaient cure, fit voter au Parlement une loi défendant aux militaires, sous la sanction de peines très sévères, toute activité politique. Cette mesure tardive, qui, sous sa forme générale, visait les ennemis de l'Union, n'eut cependant pas l'effet désiré : les officiers frondeurs fondèrent une ligue militaire dite des 1 Sauveurs de la nation > (Halaskiarani- Millct).
Le manifeste des Sauveurs de la nation atteste, sans nul cloute, que ses auteurs se rendaient pleinement compte de la funeste situation de l' Empire. La patrie ottomane, dit cette pièce, marche avec une vitesse vertigineuse vers le précipice dont elle s'était déjà approchée sous le règne d'ABD-ui^-HAMiD. La Constitution a été, pour ainsi dire, la dernière cartouche du pays. Cette cartouche a manqué son but, et l'Europe en a tiré la conclusion que les Ottomans sont inaptes à une vie indépendante, même sous un régime constitutionnel. Eu égard à l'introduction de la Constitution, l'Europe avait provisoirement renoncé à son intention de partager la Turquie, et avait pris une position expectante. Mais voyant les Jeunes-Turcs se mettre à gouverner à l'instar de Hamid et faire même parfois regretter son régime, l'Europe a modifié de nouveau son attitude envers la Turquie, ce dont on a pu, entre autres, s'apercevoir pendant la guerre de Tripolitaine. En présence de cette situation, la Ligue croit de son devoir d'en appeler de nouveau au patriotisme des officiers turcs, et cela malgré son ardent désir de les tenir éloignés de la politique. Les droits constitutionnels, dont l'obtention avait formé le but de la révolution militaire de 1908, ne sont pas sauvegardés, mais arbitrairement violés au nom des intérêts personnels. Aux officiers qui ont brisé la tyrannie d'ABD-ui,-HAMiD incombe donc le devoir de sauver la patrie, d'autant plus que le reste de la société cultivée ottomane, composé en majeure partie de fonctionnaires, ne possède pas la force morale nécessaire pour cette tâche.
En se basant sur ce qui précède, le manifeste des ligueurs présente les demandes suivantes d'ordre politique général : i° remplacement du gouvernement actuel par un autre, digne de mériter la confiance de l'Europe ; 2° cessation de l'ingérence des éléments irresponsables dans l'administration du pays ; 30 au cas où l'illégalité des élections serait prouvée, dissolution de la Chambre, suivie de nouvelles élections sans intervention de la police. En outre, la Ligue exige, pour l'armée : exclusion de toute politique dès que les demandes susdites seront- acceptées ; rentrée dans l'armée des officiers occupant des postes civils ou délégués des partis ; reconnaissance du principe de la Justice, c'est-à-dire responsabilité au même degré des officiers de tout grade ; indépendance des cours militaires et système d'avancement basé sur le seul mérite, et excluant toutes influences personnelles. La Ligue termine son manifeste en déclarant qu'elle recourra à tous les
moyens pour arriver à ses fins, et qu'elle supprimera, au besoin, tous ceux qui pourraient lui barrer le chemin.
L'agitation des Sauveurs de la nation gagna la plupart des officiers. Le 6 juillet 1912, une députation de la Ligue présenta ses demandes au Sultan. Le gouvernement jeune-turc n'osa pas faire appel aux officiers qui lui étaient restés fidèles et déchaîner une guerre civile. Il démissionna donc. Cependant l'anarchie était telle à ce moment que le lendemain même (7 juillet) le Sultan, agissant toujours sous l'influence jeune-turque, promulgua un ordre à l'armée où il flétrissait les demandes de la Ligue comme contraires à la fois et à la Constitution et aux droits du Sultanat et du Califat ; la conduite des militaires qui s'occupaient de politique et refusaient l'obéissance à leurs chefs y était qualifiée de trahison a}rant déjà porté son fruit : l'apparition de l'ennemi italien devant les Dardanelles, portes mêmes de l'Empire. Cet ordre tonitruant n'eut cependant aucun effet sur les événements. Le 9 juillet 1912, le vieux maréchal Ghazi Ahmed Moukhtar Pacha forma un nouveau cabinet dont firent partie les membres les plus marquants de l'opposition, notamment l'irréductible ennemi des Jeunes-Turcs, Kiamil Pacha, le général Nazim Pacha, comme ministre de la Guerre, et le distingué jurisconsulte arménien Gabriel Effendi Noradounghian, comme ministre des Affaires étrangères. ^
Troisième -période.
(Du 9 juillet 1912 au 10 janvier 1913.)
§ 1. La situation politique créée par la chute du ministère Saïd Pacha n'était rien moins que normale. Le gouvernement s'était retiré quoique possédant la majorité dans le Parlement composé par lui, et le nouveau ministère « libéral » arrivé au pouvoir par la volonté de la Ligue militaire se trouva en face d'une Chambre jeune-turque. La force se trouvant du côté du cabinet, on eut le spectacle assez peu édifiant de voir cette Chambre éviter tous les conflits avec l'exécutif afin d'échapper à la dissolution. Elle y échappa en effet, mais seulement pour arriver à sa clôture. En effet, le cabinet de Ghazi Ahmed Moukhtar Pacha n'était pas plus scrupuleux que ses adversaires dans le choix des moyens de
lutte, et il obtint le consentement du Sultan à la clôture sous le prétexte que la Chambre n'avait été convoquée que pour voter l'art. 35 de la Constitution. Cependant, le discours du Trône, par lequel le Sultan avait ouvert cette Chambre le 5 avril, n'avait nullement limité la tâche de la Chambre à la revision de l'art. 35, puisqu'il lui avait recommandé de hâter l'examen du budget. Quoi qu'il en soit, la Chambre eut le temps d'émettre, après un discours enflammé de Djavid Bey et avant que le décret de clôture lui eût été lu, un vote de méfiance envers le ministère de Moukhtar Pacha et de s'ajourner jusqu'à sa convocation par son président (23 juillet 1912). Le Gouvernement prononça la clôture quelques heures après. Et ainsi on put se réjouir d'une nouvelle curiosité du parlementarisme turc : d'un conflit entre un ministère et une Chambre clôturée.
§ 2. Le nouveau ministère ne réussit pas à ramener la paix dans le pays. Les maîtres d'hier passèrent dans le camp des mécontents évacué paT l'opposition. Le cabinet rit prêter serment aux officiers de renoncer à toute activité politique, exigea le même serment de tous les fonctionnaires civils, et abolit l'état de siège qui avait pesé sur la capitale et quelques villes de province pendant tout le régime jeune-turc. Mais la haine mutuelle des nouveaux gouvernants et des Jeunes-Turcs était trop profonde pour que l'ardeur de la lutte pût être atténuée. En outre, le gouvernement avait dès les premiers jours commis une lourde faute : ayant proclamé une amnistie générale, il en avait fait bénéficier tous les partisans d'Ai/D-UE-HAMiD, ce qui ne manqua pas de donner crédit à l'accusation lancée contre le nouveau cabinet de sympathiser secrètement avec la réaction. De leur côté, les Jeunes-Turcs se livraient à une propagande effrénée, ce qui, au bout d'un mois à peine, amena le ministère « libéral » à réintroduire à Constantinople l'état de siège et les cours martiales, tandis qu'en province l'administration, en grande partie « rajeunie », préparait les élections à la Chambre par des moyens qui ne le cédaient guère à ceux d'Union et Progrès. En même temps, les allogènes s'agitaient de plus en plus. Les révoltés albanais présentèrent une série de demandes visant à l'octroi de privilèges dans les domaines de la langue, de l'école et du service militaire. L'anarchie était complète en Arménie. Et la lamentable situation de la Macédoine aboutit, enfin, à la guerre fatale de la Turquie avec les
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protecteurs naturels de la malheureuse population chrétienne de cette province : la Serbie, la Bulgarie et le Monténégro.
§ 3. La guerre balkanique amena une trêve extérieure dans le corps des officiers turcs. Mais les politiciens jeunes- turcs ne cessèrent nullement leur propagande et s'efforcèrent d'exploiter les défaites turques dans l'intérêt de leur parti. En vain Kjamil Pacha, lequel, le 17 octobre 1912, avait remplacé Moukhtar Pacha au Grand Vézirat, prit des mesures énergiques et alla même jusqu'à l'arrestation de beaucoup de chefs et de meneurs jeunes-turcs. Les malheurs de l'armée ottomane, conduite par Nazim Pacha, l'ennemi des Jeunes-Turcs, produisirent un revirement en faveur de ces derniers dans les milieux militaires. Simultanément, Enver Bey, accouru de la Tripolitaine, mit à la disposition de son parti le prestige de héros national qu'il avait su se créer pendant la guerre avec l'Italie. Enfin, une occasion se présenta pour donner une signification patriotique au retour des Jeunes-Turcs au pouvoir. Le 4 janvier 1913, les ambassadeurs des six puissances présentèrent à la Sublime Porte une note collective dans laquelle ils pressaient la Turquie de consentir à la cession d'Andrinople à la Bulgarie ; et le g janvier, une réunion des hauts dignitaires turcs, convoqués par le Grand Vézir, se déclara pour la paix. Le lendemain de cette réunion (10 janvier 1913) Enver et Tai,aat Beys, à la tête d'une petite bande de 200 Jeunes-Turcs, firent irruption dans les bâtiments de la Sublime Porte, où siégeait le conseil des Ministres. L'aide de camp de Nazim Pacha, Tevfik Kibrizu, et ensuite le Ministre de la guerre lui-même, qui s'étaient portés à l'encontre des assaillants, tombèrent sous leurs coups. Les meurtriers envahirent ensuite la salle du Conseil et forcèrent le vieux Kjamie Pacha à signer, séance tenante, sa démission. Il n'en fallait pas davantage pour renverser le Ministère libéral. Ses membres s'enfuirent. Le soir, Mahmoud Chefket Pacha était proclamé Grand Vézir. Mehmed V et le bon peuple de Constantinople laissaient faire.
§ 4. Le régime « libéral » n'avait donc vécu que six mois. Cependant, cette courte période avait permis aux ennemis d'Union et Progrès d'étaler devant le monde une insuffisance plus marquée encore que l'insuffisance jeune-turque. Nous avons déjà dit que les programmes officiels de 1' Entente libérale
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et du Parti du feuple ne différaient presque en rien du programme unioniste. Mais, pas plus que leurs adversaires, les « libéraux » n'étaient inféodés aux principes ; la haine contre le- Jeunes-Turcs et la convoitise du pouvoir les guidaient avant tout ; voilà pourquoi un grand nombre de réactionnaires se trouvaient mêlés à leurs rangs. En outre, si les « libéraux » avaient les défauts des Jeunes-Turcs, ils ne se distinguaient ni par l'énergie incontestable, ni par la discipline qui caractérisaient ces derniers, et les véritables hommes politiques leur manquaient encore plus qu'à leurs adversaires. En 1908, lors de la remise en vigueur de la Constitution, tous les politiciens tant soi peu au-dessus de la moyenne étaient entrés dans Union et Progrès, qui était et resta le seul véritable parti dans le pays. Les groupements dits « libéraux » ne possédaient pas un seul homme d'Etat ayant le sens des réalités. Le prince Sabah-ed-Dine n'avait pas su mettre une énergie suffisante au service de son érudition étendue et de ses idées très larges. Le mysticisme du colonel Sadyk Bey, obscur en lui-même, ne révélait pas un chef conscient de son but. Les libéraux durent donc se grouper autour des fonctionnaires du vieux régime : Ghazi Ahmed Moukhtar Pacha, Kiamil Pacha, Réchid Bey, Gabriel Effendi Noradounghian ; et il est important de noter qu'ils suivirent docilement la direction imprimée par ces routiniers, au lieu de les dominer, comme le firent les Jeunes-Turcs avec leurs Grands Vézirs Hussein Hilmi, Hakki et Said Pachas. Parmi les ministres de l'ère « libérale », le plus en vue et le plus influent était sans nul doute K.iamil Pacha. Mais ce n'était assurément pas ce Turc byzantin, vieilli dans les intrigues de palais hamidiennes, qui aurait pu amener un courant vivifiant dans la vie publique ottomane. Son dernier Grand Vézirat ne fit que répéter et parfois aggraver les fautes des Jeunes-Turcs, et le pays ne tira pas le moindre profit réel de son passage au pouvoir.
Il ne faut donc pas s'étonner outre mesure qu'ENvER et Taeaat, à la tête de 200 bandits, aient pu de nouveau et si vite arracher le pouvoir des mains de leurs ennemis. A la seule exception du mouvement réactionnaire de 1909, fomenté par Abd-ue-Hamid, tous les coups d'Etat qui eurent lieu en Turquie depuis 1908 jusqu'en 1913 traduisaient l'esprit de la majorité de l'armée, esprit dont les moindres variations et fluctuations étaient toujours soigneusement étudiées et pesées par les partis ; c'est
pourquoi les révolutions se passaient sans grande effusion de sang. Lorsque les Sauveurs de la patrie étaient entrés en scène, les Jeunes-Turcs avaient senti que la majorité des troupes n'étaient plus de leur côté ; ils avaient donc cru habile de s'éclipser pour le moment et de se remettre à travailler l'armée. Et comme leur agitation fut couronnée de succès, il ne leur fallut qu'une poignée d'hommes et quelques assassinats pour remonter à la Sublime- Porte. Quant à la population de la capitale et de la province, le coup d'Etat du 10 janvier 1913 l'émut aussi peu que celui du 9 juillet 191 2, organisé par les Sauveurs de la patrie.
Quatrième période.
(Du 10 janvier 1913 au 29 juin 1914.)
§ 1. Le triomphe temporaire de leurs ennemis n'avait pas démontré aux Jeunes-Turcs la nécessité d'un changement radical de leur politique. Par contre, il amena les unionistes à la résolution de se prémunir contre la répétition d'une semblable aventure par une meilleure organisation de la police secrète et par des mesures draconiennes contre les éléments hostiles au régime. La quatrième période de l'ère jeune-turque — depuis l'assassinat de N'azim Pacha jusqu'à l'apparition aux Dardanelles du Gœben et du Breslau — apparaît donc, dans le plein sens du mot, comme la période de la terreur jeune-turque. L'histoire de ces dix-huit mois est celle d'une lutte sans trêve ni merci entre l'oligarchie réinstallée an pouvoir et ses ennemis marchant à son assaut, tandis que l'énorme majorité du peuple turc gardait toujours sa suprême indifférence.
Nous devons nous borner à mentionner ici les moments principaux de cette lui te.
I.'- meurtre de N'azim Pacha provoqua une nouvelle scission dans l'armée, ob le général défunt comptait beaucoup de partisans. Le mécontentemeul des officiers augmenta après la signature, le 30 mai [913, des préliminaires «le paix à Londres, lorsqu'on put se convaincre que le cou]) d'Etat jeune-turc n'avail pas sauvé Andrinople pour la Turquie. Comme toujours, le bas clergé — softas et khodjas se mit du côté des ennemis des Jeunes- Turcs. Lfi Comité libéral de Taris menait une campagne alimentée,
disait-on, par l'or de Chêrip Pacha. Enfin, le 2 juin 1913, Nazim Pacha fut vengé: le grand vézir Mahmoud Chefket Pacha tomba sous les coups d'assassins au moment où il se rendait, dans son automobile, du ministère de la Guerre à la Sublime-Porte.
L'assassinat de Mahmoud Chefket Pacha inaugura un véritable règne de terreur jeune-turque. Les arrestations et déportations en masse, les pendaisons revinrent à l'ordre du jour. Simultanément, le pouvoir se concentrait entre les mains d'un nombre toujours décroissant de personnes. Parmi celles-ci venaient en premier lieu le « héros de la liberté », Enver Bey, le ministre de l'Intérieur, Tai^aat Bey, et celui de la Marine, Djémae Pacha. Jouissaient aussi d'une certaine influence le président de la Chambre des Députés, Haul Bey, le ministre des Finances, Djavid Bey, les secrétaires généraux du Comité (Fethi Bey et ensuite Midhat Chukri) et quelques autres. Le grand vézirat fut confié par cette coterie au prince égyptien Said Haum Pacha, homme du monde décoratif et très orgueilleux, mais dont le caractère et les talents n'égalaient pas toujours l'ambition et qui devait son élévation, en grande partie, à l'insistance avec laquelle, déjà avant la Révolution, le Comité Union et Progrès avait mis à contribution sa fortune. A l'heure actuelle, du reste, le Comité comptait aussi peu que ce Grand Vézir d'apparat, car il était devenu, au même degré que la Chambre, un instrument docile aux mains de quelques aventuriers.
La réoccupation pacifique par Enver Bey, d'Andrinople, évacuée par les Bulgares en juillet 1913, à la suite de leur guerre avec les Serbes, acheva de griser complètement les oligarques jeunes-turcs, dont le despotisme ne connut plus aucun frein. Enver Bey, âgé de trente-deux ans seulement, assuma la succession de Nazim Pacha, par lui assassiné, et le triumvirat Enver- Talaat-Djémal continua avec énergie à déblayer le pays de ses ennemis politiques. En février 19 14, on comptait près de 1300 généraux et officiers destitués comme suspects. Tous les postes administratifs tant soit peu importants étaient confiés à des Jeunes-Turcs. Les élections à la Chambre donnèrent lieu aux plus révoltants abus : presque seuls, les partisans du gouvernement étaient portés sur les listes électorales. Les généraux, officiers et fonctionnaires révoqués formaient, bien entendu, des comités révolutionnaires ; mais grâce à la police secrète, organisée par Djémal Pacha avec une science que lui enviait certainement un
des spectateurs placides de cette époque — l'ex-sultan Abd-ue- Hamid — toutes ces conjurations étaient dévoilées et se terminaient par des répressions plus ou moins cruelles. Vers la fin de cette période, l'opposition était forcée de s'établir à l'étranger : à Paris, à Athènes, à Salonique, au Caire.
§ 2. On aurait pu croire qu'à la suite de la terrible épreuve de la guerre balkanique, qui avait abouti à l'amputation de plusieurs riches provinces de l'Empire, les Jeunes-Turcs comprendraient enfin la nécessité d'une réforme radicale de l'administration, et qu'après avoir eu à subir, à l'intérieur, tant d'assauts contre leur pouvoir, ils sauraient en prévenir la répétition en donnant à leur politique une direction plus humaine et plus pondérée. Il n'en fut rien cependant. Ces grands enfants étaient tellement enorgueillis de la reprise d' Andrinople qu'ils en oublièrent la perte de la Macédoine et de l'Albanie. Et l'historien impartial devra reconnaître que les Jeunes-Turcs ne surent mettre à profit aucune des leçons du passé.
Certes, la ruine économique du pays les força à prendre quelques mesures afin de relever leur crédit à l'étranger. I,e gouvernement promulgua, en vertu de l'art. 36 de la Constitution, quatre lois provisoires, préparées par Djavid Bey, et tendant à libérer la propriété immobilière turque des entraves séculaires dont l'avait entourée le Chéri. Ces lois introduisaient pour la première fois la délimitation et l'évaluation exacte (cadastre) des immeubles ; elles élargissaient en même temps le droit d'hériter les propriétés vakoufs 1, droit qui n'avait appartenu aux parents que jusqu'au septième degré; les personnes morales étaient autorisées à posséder des immeubles ; et, réforme importante entre toutes, le système hypothécaire était introduit. Quelques autres lois furent promulguées à l'effet de relever le bien-être matériel du pays ; quelques spécialistes étrangers furent de nouveau appelés au service du Gouvernement. Mais c'est vraiment tout ce qu'on peut mettre à l'actif du régime jeune-turc pendant cette période. A tous les autres points de vue, la politique
1 Les vakoufs sont des biens de main morte, dédiés par les Sultans ou par des particuliers aux mosquées <m fondations pieuses qui en ont donc la propriété. L'administration de ces biens se trouve sous la surveillance dn .Ministère des vakoufs. Les possesseurs eu jouissi ut moyennant une certaine redevance. La possession en peut être transmise par cession on par succession ab intestat, jusqu'à un degré déterminé.
intérieure des Jeunes-Turcs doit être qualifiée comme un retour aux méthodes du Sultan Abd-ul-Hamid.
C'est ainsi que la population orthodoxe de la partie de la Thrace réoccupée en juillet 1913 par les Turcs fut ou massacrée, ou forcée de s'expatrier par les traitements les plus inhumains. Les Grecs,surtout, pâtirent. Les persécutions de l'élément hellène commencèrent bientôt aussi en Asie Mineure, dévoilant très nettement l'intention du Gouvernement jeune- turc de provoquer une émigration en masse des chrétiens afin de pouvoir installer sur leurs terres les réfugiés turcs de la Macédoine. Ces persécutions des Hellènes donnèrent lieu en juin 1914 à des protestations des grandes puissances. La Porte proposa très aimablement à une commission formée des représentants des six puissances d'accompagner Talaat Bey pendant la tournée que le ministre de l'Intérieur allait faire en Asie Mineure, « dans le but du rétablissement de l'ordre ». L'offre, faite dans l'espoir de donner encore une fois à l'Europe le change sur la politique jeune-turque, fut acceptée. Mais la commission ne put que constater que la misère de la malheureuse population grecque était due à la provocation des agents du comité Union et Progrès et du Gouvernement lui-même.
V 'Arménie se trouva dans une situation encore plus déplorable jusqu'au jour où la Russie eut forcé la Porte à signer l'acte du 26 janvier 1914, en vertu duquel le contrôle du gouvernement de cette province fut confié à deux inspecteurs généraux étrangers ; certains privilèges dans les domaines de l'administration, de la justice, de la langue et du service militaire furent accordés à la population. Mais dès que la guerre éclata entre l'Allemagne et l'Entente, la Sublime-Porte se hâta d'abolir ces réformes et de renvoyer les inspecteurs généraux.
La politique jeune-turque à l'égard des Arabes était empreinte du même esprit d'intolérance et d'imprévoyance. En janvier 1913, à Beyrout, se dessina un mouvement en faveur d'une autonomie arabe provinciale. Les Jeunes-Turcs fermèrent tout d'abord 1 e Comité des réformes, mais bientôt, effrayés par le mouvement, ils conclurent à Paris, par l'intermédiaire du secrétaire général d' Union et Progrès, Midhat Chukri Bey, une convention secrète avec les Arabes, auxquels ils firent de grandes concessions (juillet 1913). Mais la reprise d'Andrinople porta, ici encore, l'arrogance des Jeunes-Turcs à un tel point qu'ils renièrent bientôt cette convention et la remplacèrent par une autre, conclue en août
1913, à Constantinople, et revenant sur une grande partie des concessions faites. Cependant ce dernier acte assurait encore aux Arabes l'emploi de leur langue pour l'enseignement dans les écoles primaires et secondaires de leurs vilayets et la nomination exclusive, dans ces provinces, de fonctionnaires possédant la langue du pays ; en outre, trois portefeuilles dans le ministère et un certain nombre de sièges au Sénat et à la Chambre leur étaient garantis. Mais cette convention eut le sort de la première. Le gouvernement n'en publia que quelques paragraphes concernant l'emploi de la langue arabe, le service militaire et les vakoufs. Inutile de dire que cette conduite provoqua parmi les intéressés la plus vive indignation.
Enfin, les enfants chéris de tous les gouvernements turcs, les loups auxquels ils avaient l'habitude de jeter en pâture la chair arménienne, les Kurdes eux-mêmes, crurent le moment venu pour passer du brigandage à la révolte. Le gouvernement dut faire des expéditions militaires pour réduire certaines tribus à l'obéissance et leur reprendre, entre autres, la ville de Bitlis.
En un mot, l'anarchie régnait dans tout l'Empire.
Il est intéressant de noter que dès que le spectre des réformes pour telle ou telle province était agité du dehors devant les yeux du Gouvernement jeune-turc, celui-ci, en fidèle imitateur d'ABDul-Hamid, sortait un projet de réformes générales pour tout l'Empire, projet qui rendait, disait-il, superflues les réformes spéciales. Ainsi, le 15 mars 1913, fut promulguée sur l'administration des vilayets une nouvelle loi qui ne donnait à la population qu'une part très insuffisante à cette administration. Mais dès que la Porte eut appris que l'ambassade de Russie se préparait à présenter à la Commission des six puissances, à Yeni-Keui, un projet de réformes pour l'Arménie, elle fit élaborer, en trois jours, un projet turc de réformes pour tout l'Empire, projet qui, par son incohérence et sa naïveté, mettait parfois dans l'embarras même son défenseur attitré au sein de la dite commission de Yeni-Keui, le représentant de l'ambassade d'Allemagne.
I/anarchie qui s'emparait de leur pays n'empêcha cependant pas les Jeunes-Turcs de se permettre le luxe du panislamisme et du panturquisme. L'état mental dans lequel ils se trouvaient depuis la reprise inattendue d'Andrinople, en dépit de la défense de l'Europe, ne saurait être qualifié que de psychose politique. Ils avaient oublié la perte de la Macédoine, de l'Albanie, d'une
52 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN
partie de la Thrace, pour ne se souvenir que de ce petit succès, dû uniquement à la discorde dans le camp de leurs ennemis. I,e fanatisme musulman et le chauvinisme turc s'abattirent sur leurs yeux comme une double couche de gaz aveuglants. A Constantinople, on vit se former une société de l'« Union musulmane » et renaître la « Société panislamique d'instruction publique » ; on discutait le plan d'une université à Médine ; des émissaires étaient envoyés aux Indes, en Egypte, en Russie. De l'autre côté, les panturquistes fondèrent trois clubs à Stamboul seule et menèrent une propagande active en faveur de l'union de toutes les races turques.
§ 3. Ainsi donc, le règne d'ENVER, de TAi^AATet de Djémai, était devenu une contrefaçon de celui d'ABD-UL-HAMiD. I/hostilité à tout progrès, à l'exception des réformes inévitables, surtout dans le domaine économique et financier ; le despotisme et la terreur comme seuls principes de gouvernement ; le panislamisme, comme soutien de la politique étrangère ; l'octroi des privilèges aux provinces non-turques seulement sous la pression de l'Europe et encore avec l'intention bien arrêtée de ne tenir aucun compte des promesses faites ; enfin, la persécution et le massacre des chrétiens jusqu'à l'intervention des puissances — voilà bien les traits distinctifs et du régime du « Sultan rouge » et de celui du « Triumvirat rouge ». Et au moment où le Grand Vézir Said Haum Pacha signa, le 26 janvier 1914, avec le chargé d'affaires de Russie, M. Goulkëvitch, l'acte qui obligeait la Turquie vis-à-vis de la Russie à adresser aux puissances une notification des réformes en Arménie, Abd-ui,-Hamid, contemplant ce tableau de son beau palais de Beylerbey sur le Bosphore, aurait été en droit de s'écrier : «Allah est grand! Ce n'était pas la peine assurément de changer de gouvernement t »
Et c'est dans cette masse amorphe, gluante et en décomposition de l'« Etat » talaato-hamidien, que vinrent s'enfoncer, dans la matinée historique du 29 juillet 1914, les proues sinistres des navires de proie allemands, le Gœben et le Breslau.