‹ Le sort de l'Empire ottomanChapitre 7 sur 43 · II. — IyA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DES JEUNES-TURCS · texte numérisé non relu

II. — IyA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DES JEUNES-TURCS

§ I. De toutes les civilisations européennes, la française seule a exercé une certaine influence sur la vie turque. Le grand réseau d'écoles françaises, religieuses et laïques, qui depuis longtemps couvrait le sol turc ; les capitaux français considérables engagés en Turquie dans des entreprises de chemins de fer, industrielles ou commerciales ; enfin, l'amitié politique traditionnelle francoturque, laquelle était même allée jusqu'à une fraternité d'armes pendant la guerre de Crimée — toutes ces circonstances dirigeaient les regards des Turcs tant soit peu instruits vers la France, et les incitaient à l'étude de sa langue et de sa littérature. La civilisation française luttait seule dans les esprits turcs contre la sombre influence du Chéri.

Il est évident que, entre tous, les libéraux turcs se sentaient attirés vers la France. Lorsque le mouvement jeune-turc commença à se dessiner, l'émigration turque se dirigea vers ce pays. C'est à Paris que parut le Mechveret, sous la direction d' Ahmed Riza ; c'est en France que se tinrent pendant de longues années les conciliabules des Jeunes-Turcs ; ce sont les œuvres des grands écrivains français, proscrits par Abd-ul-Hamid qui, en s'infiltrant par toutes les voies en Turquie, y éveillèrent l'esprit paresseux de l'Oriental.

Le nom de l'Angleterre fut également de tout temps en très grand honneur chez les libéraux turcs, qui professaient un grand respect pour les institutions politiques de ce pays.

Dans ces conditions, il était naturel que la politique germanophile du sultan Abd-ul-Hamid fût désapprouvée par la partie éclairée de la société turque, qui n'espérait rien de bon pour l'Empire ottoman de l'« amitié» de Guillaume II. Aussi la «culture » allemande ne fit-elle pas de grands progrès eu Turquie sous le règne hamidien. La langue et l'esprit allemands étaient forcément inculqués aux officiers turcs envoyés en Allemagne. Mais les civils restaient tout à fait en dehors de l'influence germanique, et il étail même difficile d'en rencontrer qui parlassent l'allemand. Les Allemands axaient pourtant ouvert un assez grand nombre d'écoles en Turquie, surtout en Palestine, mais ces écoles étaient très peu fréquentées par les Turc.. Il faut ajouter

que le pédantisme et surtout la grossièreté du caractère allemand sont foncièrement antipathiques au Turc, et l'on sait bien que les instructeurs allemands sont cordialement détestés par leurs camarades et subordonnés ottomans.

On ne saurait donc parler d'une pénétration de la « culture » germanique dans la vie turque sous le règne d'ABD-UL-HAMiD. Quant à la colonisation des terres turques par les Allemands, la concession à ces derniers du chemin de fer de Bagdad et d'autres entreprises fructueuses, bref, la pénétration économique de l'Allemagne en Turquie n'était qu'une compensation accordée par le Sultan au Kaiser pour son appui politique. Après s'être entretenu avec ce dernier, qui n'avait pas dédaigné de lui présenter personnellement ses hommages, le grand assassin des Arméniens savait bien qu'il pouvait compter sur l'appui absolu de Guillaume dans sa politique despotique, mais aussi qu'il devait, en revanche, subir toutes les volontés de son allié dans le domaine économique. Ainsi se fit cette alliance personnelle des deux plus grands despotes du monde contemporain, à l'avantage du peuple allemand, mais au détriment de la nation ottomane.

Bans ces conditions, il serait inutile d'insister sur les sentiments' qui animaient les Jeunes-Turcs à l'égard des Allemands pendant la période où ils préparaient la révolution. Et ces sentiments se rirent jour immédiatement après la remise en vigueur de la Constitution, en juillet 1908.

§ 2. L,a démission du Grand Vézir Férid Pacha, partisan avéré de l'Allemagne et de l' Autriche-Hongrie, était le premier coup porté à la politique allemande en Turquie. Cette retraite anéantit tous les rêves teutons d'une alliance formelle austro-germanoturque, dont la première étape, selon certaines sources sérieuses, était déjà sur le point de se réaliser. D'après ces sources, l' Autriche- Hongrie, notre bonne alliée de Murzsteg, aurait déjà en 1908 conclu avec la Turquie une convention secrète, par laquelle elle s'obligeait à maintenir le statu quo en Macédoine et à concourir, au bout de trois ans, au rétablissement de tous les droits souverains du Sultan dans cette province. 1/ Autriche-Hongrie s'engageait, en outre, à forcer la Serbie et le Monténégro à observer la neutralité en cas d'un conflit entre la Turquie et la Bulgarie. De son côté, la Turquie s'engageait à ne pas tolérer la propagande serbe dans le sandjak de Novibazar et à réserver aux seuls sujets autrichiens

et hongrois toutes les concessions dans les vilayets de Salonique et d'Uskub.

Cette convention, à l'existence de laquelle nous avons les plus sérieuses raisons de croire, était signée, mais non encore ratifiée au moment où éclata la révolution. I,e cabinet, présidé par l'anglophile convaincu Kjamii, Pacha, se garda naturellement bien d'en proposer la ratification au Sultan. Ainsi, l' Autriche-Hongrie et sa comparse, l'Allemagne, essuyèrent une première humiliation qui, pour être secrète, ne leur présageait rien de bon du côté du nouveau régime. Mais bientôt les manifestations publiques ne manquèrent pas de donner au revirement de la politique étrangère de la Turquie tout l'éclat voulu. Sir Gerald Lowther, le nouvel ambassadeur de Grande-Bretagne, porté en triomphe par les Jeunes-Turcs à la sortie du train qui l'amena à Constantinople, souligna, dans le discours qu'il tint au Sultan à l'occasion de la remise de ses lettres de créance, les sympathies toutes particulières de l'Angleterre pour la Turquie nouvelle. Un échange de sympathies plus chaleureux encore se produisit entre les Jeunes- Turcs et la société et le gouvernement français. Et une chance des plus inattendues s'offrit, en outre, aux Jeunes-Turcs sous la forme d'un rapprochement avec l'ennemi séculaire de la vieille Turquie, l'Empire russe.

§ 3. Ce rapprochement ne s'effectua pas seulement parce que la Russie était l'amie de la France et de l'Angleterre. Les Jeunes-Turcs furent fortement impressionnés par la circulaire de M. Isvolsky, garantissant à la Turquie nouvelle la bienveillance et même l'appui de la Russie, sous la condition expresse qu'elle introduirait les réformes promises et ouvrirait une ère nouvelle pour la population chrétienne de l'Empire. Iye discours de notre ministre des Affaires étrangères, prononcé le 12 décembre 1908 à la Douma, trouva en Turquie un écho non moins sympathique l.

effet, l'idée d'un rapprochement russo-turc ne se borna pas aux sphères gouvernementales. Elle intéressa vivement la société des deux pays e1 se refléta dans tonte une série d'articles des presses russe et turque. Ce fui «l'abord Ylkdam qui procéda à un

1 M. Isvolskv y dit notamment : « Cea trois Etats (Bulgarie, Serbie, Monté-

ro) doivent m convaincre <1<- la nécessité' d'une union morale et politique entre

eux. Notre but doit être de rapprocher cea Btata l'un de l'autre et de les unir à la

Turquie dans le aoud commun de la défense de leur indépendance nationale et

économique. »

échange de vues à ce sujet avec le Novoyé Vremia ; il fut suivi, après quelques hésitations, par ses adversaires en politique intérieure, le Tanin et le Chouraï-Oummet, organes du comité Union et Progrès. Ces feuillles turques s'attachèrent à prouver la nécessité pour la Russie et la Turquie, toutes les deux en période de rénovation, d'oublier les vieux différends et d'inaugurer une nouvelle ère de bon voisinage. Ces organes ne voyaient aucune difficulté à admettre l'égalité des chrétiens et des musulmans, préconisée par la Russie, ce principe faisant partie du programme jeune-turc. Iva presse ottomane acueillait en même temps avec faveur l'appel de la presse russe à une lutte commune contre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, et exprimait même ses sympathies pour la création d'un bloc balkanique dont ferait partie la Turquie.

Nous croyons intéressant de donner ici quelques extraits de la presse turque de ce temps :

Ikdam, 22 septembre 1908 : « Le Novoyé Vrémia indique, confirmant du reste nos propres remarques, que l'attitude bienveillante du Gouvernement de Saint-Pétersbourg s'est traduite par des actes, voire même par l'abandon de ses propositions relatives aux réformes en Macédoine et par le rappel. des officiers russes de gendarmerie. Mais ensuite le journal fait observer : devant la loi, la Turquie a proclamé l'égalité des Slaves et des Musulmans ; la Russie sera complètement satisfaite lorsque cette promesse aussi sera réalisée.

» Quant à nous, non seulement nous approuvons pleinement ces paroles, mais encore nous leur attribuons une grande importance et attirons sur elles l'attention de tous nos compatriotes. Nous l'avons dit plus d'une fois, malheureusement nous sentons la nécessité de nous répéter.

» Cette situation unique dans l'histoire où l'Europe, Russie en tête, nous laisse une si grande liberté d'action, présuppose l'observation d'une condition essentielle : celle que nous réaliserons dans un avenir très rapproché, la liberté, l'égalité et la fraternité que nous avons promises à tous les sujets ottomans sans distinction de race ou de religion ; nous ne devons pas nous borner à les inscrire sur le papier pour les violer ensuite, comme c'était le cas jusqu'ici. Autrement la question d'Orient renaîtra. De nouveau, la Russie et l'Europe commenceront à s'ingérer dans nos affaires intérieures et extérieures et à nous inquiéter. Pourquoi cacher la vérité ? Pourquoi ne voir que les avantages de notre situation actuelle et fermer les yeux à ses dangers ? »

Ikdam, 25 septembre 190S : « C'est avec la plus grande joie que nous publions les réflexions de la presse russe sur la situation actuelle. Nos paroles ont reçu une confirmation. A l'exemple de l'Angleterre, la Russie, elle non plus, n approuve pas les violations du droit commises par l'Autriche et la Bulgarie ; elle ne les excuse pas par la nécessité politique ou la pression de 1 opinion publique. Pour nous, c'est une heureuse nouvelle, venant à l'appui de 1 idée de résoudre la question par une conférence internationale, idée que nous avons préconisée dès le commencement.

» De jour en jour, il devient plus évident que nos amis russes font preuve, pour la Constitution ottomane, d'une amitié et d'une svmpathie mille fois plus grandes que celles des Autrichiens et des Allemands. Il s'en suit - ce qui jusqu'en une certaine mesure ressort déjà de l'échange de vues entre nous

et le Novoyé Vrémia — qu'un heureux revirement s'est produit dans la politique russe vis-à-vis de la Turquie, et que nous en profiterons dans la mesure de notre savoir-faire. »

Chouraï-Oumnet, 28 octobre 1908 : « L'idée d'une entente politique entre la Russie et la Turquie a pris naissance dans la presse et l'opinion publique russes. Cette idée est apparue d'abord dans les cercles et organes radicaux et libéraux. Mais peu à peu elle s'est étendue et a été acceptée par les autres partis. Aujourd'hui cette idée, avec des nuances, est partagée par tout le monde, en commençant par les constitutionnels Rousskiya Viedomosti jusqu'au semi-officiel Novoyé Vrémia. Cela démontre que les Russes les plus libéraux et les plus conservateurs ont les mêmes idées sur une entente avec la Turquie. Une semblable proposition des Russes réjouirait beaucoup l'opinion publique turque, qui sait qu'on ne recherche que l'amitié des peuples forts. Et si le cabinet de Pétersbourg proposait une entente pour raff ennuies relations sincères entre les deux pays, il est à croire qu'une telle proposition serait accueillie avec une joie entière par la Sublime Porte. A notre avis, les relations actuelles n'excluent pas la possibilité d'une entente politique... Depuis Port- Arthur et Tsousima, la politique étrangère de Pétersbourg est devenue, en effet, pacifique. Les preuves en sont : la politique de l'entente avec l'Angleterre concernant les Indes, la frontière afghane et les zones d'influence en Perse ; les sages conseils donnés, il y a quelques jours, à la Serbie ; enfin, le fait même que la presse et l'opinion publique russes discutent la possibilité d'une entente avec nous et envisagent une telle entente favorablement. Avec un Etat voisin qui manifeste ses intentions pacifiques d'une manière si positive, on pourrait conclure une entente sur les frontières orientales de la Turquie, sur les réformes en Roumélie, sur les capitulations et sur les garanties de la situation actuelle des détroits. La véritable politique du gouvernement turc consiste à assurer, par des voies pacifiques, le progrès de la culture et la défense des droits de la nation. Le gouvernement actuel de Constantinople est prêt à tendre la main de l'amitié et de l'entente à quiconque voudra l'aider à atteindre ce but. Et les Turcs sont prêts à répondre par un amour sincère et vrai à toute bonne intention dont on aura fait preuve à leur égard. »

Tanine, 24 novembre 1908 : «... On pense dans les cercles politiques russes que le temps est venu de trouver les moyens de mettre une barrière à la politique autrichienne dans les Balkans et au pangermanisme qui se cache derrière cette politique. On pense dans ces cercles que le temps est venu de se détourner du passé et de choisir un chemin conforme aux intérêts des deux pays (Russie et Turquie). Si les diplomates russes réussissent à mettre en harmonie la politique des deux puissances d'une manière correspondant à leurs espérances et à leurs idéals, ils s'assureront un grand succès dans l'avenir et sauveront l'équilibre européen d'un sérieux danger. »

Chouraï-Oummet, 21 novembre 1908 : «ha. Novoyé Vrémia voit que la Turquie est en procès de rénovation. Elle dit que les relations entre la Turquie et les Slaves balkaniques se modifieront d'une manière radicale, et qu'à la suite de l'identité des intérêts ils pourront tous former une unité. Les petits Etats ont toujours de « grandes idées », nuisibles pour eux-mêmes et inquiétantes pour les grandes puissances. Si les Etats balkaniques veulent renoncer à ces « grandes idées », la Turquie est prête à les grouper autour d'elle et à devenir leur alliée.

» En ce qui concerne l'entente amicale et l'alliance avec la Russie, il faut dire que la Turquie, dont l' administration et la politique sont en voie de transformation, a plus que jamais besoin de la paix. Il faut renouer des relations amicales avec tous les Etats et surtout avec le voisin russe. Aussi les paroles suivantes de la Nomyi- Vrémia correspondent, d'après notre conviction, aux intérêts des deux pays : « De même que la Russie a conclu une

58 UË SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

entente cordiale avec son ennemie séculaire, l'Angleterre, elle pourra aussi conclure une alliance avec la Turquie, qui se trouve dans la même situation. » La Russie, comme nous, a besoin de la paix. L'alliance entre les deux Etats s'impose pour les raisons suivantes : les deux parties ont besoin de la paix ; la Russie et la Turquie sont voisines; la Russie a des sujets musulmans, et nous, des sujets slaves.

« Jadis, l'Angleterre, la France et la Turquie faisaient ensemble la guerre à la Russie. Aujourd'hui, la Russie a conclu mie entente amicale avec l'Angleterre et une alliance avec la France. De même que, pendant la guerre de Crimée, nous avons combattu aux côtés de ces puissances contre la Russie, nous devons également aujourd'hui être, avec elles, les alliés de la Russie.

» Un savant allemand a dit : «Pour aller de l'avant, il faut oublier le passé. » Les nations, et surtout leurs chefs, doivent oublier la haine, la rancune, l'inimitié et l'indignation pour avoir la paix. Si de Pétersbourg on nous propose une entente ou une alliance, sous une forme correspondant aux intérêts et à la dignité des deux Etats, nous accueillerons et apprécierons une pareille proposition avec joie et une entière sincérité. »

§ 4. L'attitude adoptée par les Jeunes-Turcs à l'égard des puissances de la Triple-Entente, pendant leur lune de miel avec la liberté arrachée aux mains d'ABD-UL-HAMiD, ne s'explique certainement pas par les seuls motifs d'ordre idéal. D'un côté, ils voyaient l' Autriche-Hongrie, d'accord avec l'Allemagne, profiter de la révolution turque pour annexer la Bosnie-Herzégovine et patronner, sinon stimuler, la déclaration d'indépendance de la Bulgarie. De l'autre, la Russie donnait une première et éclatante preuve de ses bonnes dispositions envers la Jeune-Turquie en prévenant le conflit qui était sur le point d'éclater entre cette dernière et la Bulgarie, au sujet du règlement entre les deux Etats des comptes financiers résultant de l'ancienne suzeraineté turque. A cet effet, la Russie consentit à ce que la Bulgarie devînt, en lieu et place de la Turquie, sa débitrice pour les annuités de l'indemnité de guerre que la Sublime-Porte lui payait depuis 1878. De ce fait, la Bulgarie se trouva libérée de toute dette envers la Turquie. Cette opération, qui ne s'accomplit pas sans d'importants sacrifices pécuniaires pour la Russie, produisit un excellent effet et en Bulgarie et en Turquie.

Ces jours-là, on pouvait vraiment penser que l'influence austro-allemande en Turquie était tombée pour ne jamais se relever. Un frisson d'indignation secoua le peuple turc, blessé dans ses sentiments de dignité nationale, juste au moment où il tentait sa rénovation. Le boycottage des marchandises autrichiennes, organisé par Union et Progrès, fut exécuté dans tout l'Empire avec un enthousiasme et une rigueur remarquables, causant d'énormes préjudices au commerce de l'offenseur. L'Autriche-

Hongrie était huée et maudite dans de nombreux meetings populaires, tandis que devant les ambassades de l'Entente se multipliaient les démonstrations de sympathie, et les hommes politiques français, anglais et russes (dont A. J. Goutchkow, président de la Douma), en visite à Constantinople, étaient acclamés et fêtés par les chefs Jeunes-Turcs.

On peut affirmer que cette nouvelle orientation de la politique jeune- turque se maintint pendant toute la première période du régime jeune-turc. L,a démission du Grand Vézir anglophile Kiamil Pacha (31 janvier 1909), quoique due exclusivement à la méfiance qu'inspirait aux Jeunes-Turcs sa politique intérieure, avait bien provoqué un certain refroidissement en Angleterre et fait une première brèche dans l'amitié entre la Triple-Entente et la Turquie. D'autre part, l'arrangement sur la Bosnie, conclu le 26 février 1909 avec T Autriche-Hongrie, amena un rapprochement prudent entre la Porte et cette dernière puissance sur le, terrain du soidisant danger serbe. Malgré cela, vers la fin de la première période du régime jeune-turc, c'est-à-dire à la veille du coup d'Etat du 31 mars-13 avril 1909, la position de la Triple- Alliance à Constantinople était toujours très précaire, et l'Allemagne, en particulier, n'avait nullement regagné les positions perdues à la suite de la révolution. Aussi, le coup d'Etat réactionnaire fut-il salué par l'ambassade d'Allemagne et les Allemands de Constantinople avec une joie qu'ils ne cherchèrent même pas à dissimuler.

§ 5. Cependant la situation changea à l'avantage de l'Allemagne, non pas avec le triomphe éphémère de la réaction, mais au moment de la déposition d'ABD-UL-HAMiD. A la tête de l'armée d'occupation macédonienne se trouvait Mahmoud Chefket Pacha, ami convaincu et éprouvé des Allemands. En présence d'un tel dictateur militaire, il n'y eut, dans toutes les Allemagnes, officielles et privées, qu'un seul cri pour renier le vieux sultan et proclamer leur enthousiasme pour la noble Jeune-Turquie. Et ce cri redoubla naturellement de vigueur lorsque le gouvernement civil fut, lui aussi, placé sous la direction d'un germanophile, le Grand-Vézir Hakki Pacha, ami personnel du baron Marschall von Bieberstein.

A part ces raisons extérieures, toute une série de causes intérieures très profondes amenèrent, pendant la seconde période du

6o LE SORT DE L'EMPIRE OTTOMAN

régime jeune-turc, un nouveau revirement de la Turquie du côté de la Triple-Alliance.

Une de ces causes résidait dans la malencontreuse question Cretoise. Au début de la période constitutionnelle, il n'y avait plus dans l'île de troupes turques, lesquelles étaient remplacées par les détachements des quatre puissances protectrices (Russie, France, Angleterre et Italie), et la souveraineté turque n'était qu'une pure fiction. 1/ opinion publique ottomane tenait cependant à cette fiction avec une extrême jalousie et était plus sensible à la moindre infraction aux droits théoriques du Sultan sur la Crète qu'à la rupture complète des liens unissant à l'Empire la Bulgarie et la Bosnie. L,es puissances protectrices devaient donc tenir le milieu entre les aspirations naturelles des Cretois à l'union complète avec la Grèce et l'amour-propre, poussé à l'outrance, des Jeunes- Turcs. Pendant ce temps, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, lesquelles depuis longtemps ne participaient plus au concert des grandes puissances dans la question crétoise, restaient spectatrices neutres de la situation, qui devenait de plus en plus délicate. Pendant la crise bosnienne, les membres chrétiens de l'Assemblée crétoise prêtèrent serment au roi de Grèce. L,e retrait, par les puissances protectrices, de leurs détachements de l'île impressionna d'autant plus péniblement les milieux jeunes-turcs. L,e second serment prêté par l'Assemblée crétoise au roi de Grèce, le fait qu'on exigea ce serment même des membres musulmans de cette assemblée, ainsi que des cadis, l'élection par les Cretois de députés à la Chambre grecque — tout cela indigna profondément les Jeunes-Turcs et eut pour résultat le boycottage général des marchandises grecques dans l'Empire. En même temps se faisait jour dans la presse turque une irritation toujours plus vive contre les puissances protectrices, et surtout contre l'Angleterre, bien que ces puissances eussent refusé leur sanction à toutes les démarches des Cretois et eussent même fait arrêter en mer les députés envoyés à Athènes. L,es Turcs réclamaient la reconnaissance officielle de leur souveraineté sur l'île, dont la constitution crétoise ne faisait pas mention, et, ne recevant pas satisfaction sur ce point, ils s'abandonnaient à la rancune contre les puissances protectrices. Entre temps, l'Allemagne et l'Autriche se réjouissaient d'avoir tiré leur épingle du jeu et s'efforçaient de faire valoir cette attitude aux yeux de l'opinion turque.

EE RÉGIME JEUNE- TURC 6l

Ces deux empires occupaient des positions non moins avantageuses dans les questions macédonienne et balkanique, infiniment plus importantes pour la Turquie que le problème crétois. Consciente de sa mission historique, la Russie devait régler ses sentiments d'amitié pour la Turquie sur le degré de bienveillance de la politique turque envers les Slaves de Macédoine et les Etats slaves des Balkans. Au contraire, l'Allemagne et l'Autriche, libres de liens et de traditions semblables, pouvaient, en cas de besoin, s'assurer l'amitié de la Porte au prix d'une connivence avec le despotisme turc en Macédoine, voire même à celui d'une action commune avec la Turquie contre les défenseurs naturels des Macédoniens : la Serbie et la Bulgarie. Une telle situation facilitait singulièrement les intrigues de la diplomatie austro-allemande contre la Russie.

L'idée russe d'un bloc balkanique dont ferait partie la Turquie avait été accueillie, au début de la période constitutionnelle, par la presse turque avec une sympathie à laquelle se mêlait cependant une certaine méfiance. Le voyage que le roi Ferdinand fit en février 1910 à Pétrograd et l'aimable accueil qu'il y trouva alarmèrent vivement les politiciens turcs. Naturellement, les gouvernements autrichien et allemand s'empressèrent d'aggraver cette inquiétude, en publiant un communiqué sur l'entrevue à Berlin du chancelier Bethmann Holewegg avec le comte d'^Ehrenthal, dans lequel ils soulignaient leur sympathie pour le maintien du statu- quo dans le proche Orient et pour la consolidation du régime intérieur en Turquie, comme si l'un ou l'autre étaient menacés d'un danger. La diplomatie russe à Constantiuople réussit pendant un certain temps à dissiper la méfiance turque, qui manquait absolument de base. Mais les voyages que firent peu après à Constantiuople les ministres Milonanovitch et Danew, et ensuite les rois Pierre et Ferdinand (mars 1910) n'amenèrent aucun résultat positif. La terreur continuait à régner en Macédoine, et sous l'influence des nouvelles atrocités commises par les Turcs contre les Slaves, la presse russe, française et anglaise abandonnait peu à peu son attitude bienveillante envers la Jeune -Turquie. Ce revirement de l'opinion publique des pays de la Triple Entente plaçait donc la Turquie entre cette alternative : elle devait ou renoncer à sa politique terroriste ou s'assurer, à Berlin et à Vienne, contre le danger d'une nouvelle ingérence dans ses affaires intérieures.

62 LE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

C'est à ce dernier parti que s'arrêtèrent les Jeunes-Turcs. Ils préférèrent se ranger du côté où leur politique antislave rencontrait, au lieu de critique, sympathie et approbation.

§ 6. La diplomatie austro-allemande ne se bornait d'ailleurs pas à encourager la politique de casse-cou des Jeunes-Turcs en Europe. En Asie également, elle les poussait dans la voie des aventures, en les prévenant de dangers imaginaires dont les menaçaient : la Russie en Arménie, l'Angleterre en Arabie, et les deux en Perse.

C'est surtout le litige turco-persan des frontières qui prit une grande importance pendant la période en question. Depuis longtemps déjà, la Turquie était séparée de la Perse, non pas par une ligne de frontière, mais par une zone dite contestée ou neutre, où s'affirmaient différentes tribus. En 1905, profitant de la guerre russo- japonaise, les Turcs commencèrent un mouvement en territoire persan incontesté, et en 1910 ils occupaient déjà une partie considérable de la Perse, à l'est de la zone neutre (12 000 kilomètres environ). Il n'y a pas le moindre doute que ce mouvement turc ne visât l'acquisition d'une base stratégique contie la Russie. Les empiétements en Perse assuraient à la Turquie non seulement la possession des routes les plus commodes pour le transport de leurs troupes de la Mésopotamie au nord, mais la rapprochaient de la ville de Khoi, ce qui constituait un danger pour Erivan. Et lorsque la Russie fit son apparition dans l' Azerbaïdjan, l'occupation turque des provinces limitrophes persanes devint une menace pour la sécurité de notre détachement à Tébriz. Il est donc évident que le conflit turco-persan de frontières avait une énorme importance et pour la Russie et pour l'Angleterre. A partir de 1905, les ambassadeurs de Russie et de Grande-Bretagne ne cessèrent de protester auprès de la Sublime-Porte contre les empiétements turcs. Après la conclusion de l'entente anglorusse, ces protestations communes assumèrent un caractère très pressant, sans aboutir cependant à de grands résultats. L'envoi d'un détachement russe à Khoi arrêta au moins l'avance des Turcs.

Ainsi donc, le litige turco-persan était, en 1910-1911, un des points les plus délicats des relations turco-russes et turcoanglaises. D'un côté, l'Allemagne encourageait secrètement la poussée turque vers l' Azerbaïdjan ; de l'autre côté, la Russie

et l'Angleterre s'opposaient énergiquement à cette invasion, et suscitaient ainsi chez les dirigeants jeunes-turcs une grande irritation qu'ils ne parvenaient même pas à dissimuler.

§ 7. Si marqué que fût le succès des intrigues de l'Allemagne et de l'Autriche, ces deux puissances ne parvinrent cependant pas à amener la Turquie à se ranger ouvertement de leur côté, ni sous le grand-vézirat de Hussein Hiumi Pacha, ni sous celui de Harki Pacha, c'est-à-dire jusqu'à la guerre avec l'Italie. Il est vrai que Harki et Mahmoud Chefket Pachas étaient partisans convaincus de la plus étroite union de la Turquie avec l'Allemagne et l'Autriche ; le général von der Goltz fut chargé à ce moment de la réorganisation de l'armée turque, dont les tendances germanophiles allaient toujours s'accentuant ; enfin, Harki Pacha eut, en août 19 10, à Marienbad, des conversations avec le comte ^Ehrenthal, et il fut aisé de juger de la teneur de ces conversations, par le discours que le député Baernreiter fit au parlement autrichien sur l'entente prochaine entre l'Autriche, l'Allemagne et la Turquie, dans le but de créer « une position fortifiée pacifique du Bosphore à la Baltique. » Mais ce nonobstant, à l'époque dont il s'agit, il ne fut pas conclu d'alliance formelle entre les trois Etats, et cela parce que les membres civils du Comité Union et Progrès, ne voulaient pas rompre définitivement avec la Triple Entente.

Ce courant, favorisé par des membres influents du parti, comme Talaat, Bjavid, Hussein Djahid et Haul, était assez fort à cette époque; beaucoup de faits le prouvent. Ainsi, en décembre 1909 encore, les Allemands organisèrent une très astucieuse intrigue au parlement turc contre Hilmi Pacha, parce qu'il avait accepté le projet de l'Anglais Lynch de former une nouvelle société ottomane de navigation sur le Tigre et l'Euphrate ; mais le Tanine, organe à' Union et Progrès démasqua l'intrigue allemande, qui se termina par un fiasco complet. Les mêmes cercles jeniu-s-turcs saluèrent avec satisfaction l'accueil fait à II 11, mi Tacha, uprês sa chute, en France, en Angleterre et surtout en Russie par les gouvernements et la presse. (A Petrograd, le Novoyé Vrèmia organisa un banquet en son honneur.) Il convient aussi de reh-ver que les membres russes du congrès slave de Sophia, entre autres le i nésident de la Douma, A.-J. Goutciikoi'I", qui traversaient Constantinople en juillet 1910, furent

reçus très cordialement par beaucoup de politiciens jeunesturcs. Par contre, l'entrevue de Hakki Pacha avec le comte d'^EhrenthaIv inspira au Tanine un article très défavorable à la politique de l'Autriche et de l'Allemagne, article qui provoqua une réplique furieuse de la part de l'organe de l'ambassade d'Allemagne à Constantinople, YOsmanischer Lloyd.

Cette attitude du groupe Talaat-Djavid, pendant les premiers mois du ministère Hakki Pacha, se basait en partie sur la crainte salutaire qu'inspiraient les forces militaires de l'Entente, en partie sur la nécessité dans laquelle se trouvait la Turquie d'avoir continuellement recours au marché financier français.

§ 8. Il est vrai que, sous ce dernier rapport, les Jeunes- Turcs éprouvèrent bientôt une grande désillusion. Le régime constitutionnel n'avait pas amélioré les finances turques. Le déficit du budget de 1909 s'élevait à 5 460 583 livres, et le projet gouvernemental pour 1910 prévoyait un déficit de 6 800 000 livres. La Chambre des députés porta ce déficit jusqu'à 10,5 millions de livres turques, en diminuant quelques revenus et en augmentant les dépenses extraordinaires, surtout pour l'armée. Il était donc bien naturel que le gouvernement français, avant d'admettre le nouvel emprunt turc à la cote de la Bourse de Paris, posât à la Sublime Porte, en 1910, un certain nombre de conditions qui équivalaient à l'établissement d'un certain contrôle sur les finances turques. Cette demande eut cependant le don d'exaspérer tous les cercles jeunes-turcs et fut repoussée. Le francophile Tanine lui-même se mit à attaquer furieusement « la politique mercantile » de la France. Très adroitement, l'Allemagne et l'Autriche, malgré leur faiblesse financière, vinrent au secours de la Turquie à ce moment psychologique ; et l'emprunt turc de 7 000 000 de livres fut conclu, sans l'établissement d'aucun contrôle sur les finances turques, auprès d'un consortium auquel durent prendre part trente-deux banques allemandes et autrichiennes.

Ce service, rendu dans un moment critique, augmenta du coup la popularité de l'Allemagne parmi les Jeunes-Turcs et lui amena de nouveaux partisans. Cependant, l'effet produit par cette intervention adroite fut bientôt quelque peu amoindrie par Y entrevue de Potsdam. L'on sait que l'Allemagne s'y entendit avec la Russie, entre autres, sur le raccordement des chemins

de fer persans avec la ligne de Bagdad, sans aucune considération, en matière de tarifs, pour les droits de souveraineté turque. D'autre part, l'insistance avec laquelle l'Autriche poursuivait la question de chemin de fer du Sandjak (de Mitrovitza à Uvatz) ainsi que la protection accordée par cette puissance aux Albanais révoltés, donnaient à penser aux Turcs. Enfin, la difficulté matérielle visible qu'avait éprouvée la triple Alliance à prêter son assistance financière à la Turquie avait démontré à celle-ci l'inévitable nécessité d'avoir tôt ou tard de nouveau recours au marché financier français. Pour toutes ces raisons, la fin de l'année 1910 vit triompher une politique qui voulait tenir la balance égale entre la germanophilie de Hakki Pacha et de Mahmoud Chefket, d'un côté, et la gravitation vers la Triple-Entente du groupe Talaat-Djavid, de l'autre. Au commencement de décembre 1910, Hakki Pacha dut déclarer au Parlement que « la question d'argent » n'avait pu entamer la vieille amitié historique fianco-turque et qu'en général la Turquie voulait entretenir des relations amicales avec toutes les grandes puissances. Le ministre des Affaires étrangères, Rifaat Pacha, fit une déclaration analogue en avril 191 1.

Nous ne voulons pas exagérer la valeur de ces déclarations. Selon nous, elles prouvaient seulement que la Turquie ne s'était pas encore décidée à entrer officiellement dans la Triplice. S'il est donc permis de qualifier la période qui s'étend du second ministère de Hussein Hilmi Pacha (avril 1909) à la guerre italienne (septembre 1911) comme une période de neutralité expectante, il faut ajouter que cette neutralité des dirigeants turcs devenait — sauf quelques petites interruptions — de jour en jour plus bienveillante pour l'Allemagne.

§ 9. La guerre italo-turque mit l'Allemagne dans une posture bien équivoque entre la Turquie amie et l'Italie alliée. La diplomatie allemande jugea qu'elle avait rempli suffisamment ses obligations envers l'alliée en lui permettant d'attaquer l'amie. Elle crut donc devoir s' appliquer dans la suite à se maintenir dans les bonnes grâces de l'amie turque eu lui octroyant de bons conseils et en lui offrant même quelques compensations au détriment de l'alliée italienne. Ainsi, l'ambassade d'Allemagne assuma la protection des sujets italiens en Turquie, mais consentit en même temps à l'abrogation, pour la durée de la guerre, de tous leurs

66 EE SORT DE i/EMPIRE OTTOMAN

privilèges capitulaires; cette attitude était en contradiction avec celle qu'avait adoptée la même Allemagne pendant la guerre de 1877-1878, lorsqu'elle fut chargée de la protection des intérêts russes.

La diplomatie de Berlin n'eut cependant pas le don de plaire aux Turcs, et l'on put bientôt constater une baisse considérable de l'influence allemande. La politique du ministère de Hakki Pacha, qui dut quitter son poste de grand-vézir, fut en butte à de violentes critiques. Le nouveau Sadr-Azam, Said Pacha se prononça contre la « politique de l'isolement », et la presse jeune-turque, pendant le premier mois de la guerre, esquissa un mouvement vers la Triple- Entente et se livra, en particulier, à des discussions sur la possibilité d'un accord avec la Russie. Ce retour aux tendances des premiers jours de la Constitution ne trouva cependant pas un trop chaleureux accueil auprès de l'opinion publique russe, qui avait perdu la foi dans la rénovation de la Turquie. En outre, la guerre italo-turque avait fait sentir trop péniblement à la société russe toute l'anomalie de notre situation dans la mer Noire et la dépendance blessante de notre trafic du bon vouloir de la Turquie. Les Détroits restèrent fermés, au début de la guerre, pendant quelques jours, et, après le bombardement des Dardanelles par les Italiens, pendant un mois (5 avril-5 mai), ce qui causa d'immenses pertes à notre commerce de blé. En toute justice, on ne pouvait contester le droit de la Turquie de miner les Détroits pour fermer à l'ennemi l'accès de la capitale de l'Empire. Mais cette circonstance ne faisait que souligner l'opposition des intérêts russes et turcs dans les Détroits. Le journaliste jeuneturc bien connu, Hussein Djahid, eut, il est vrai, le courage de tenter une conciliation, en déclarant dans le Tanine que la Russie devait avoir le droit de passage même pour ses navires de guerre, à la condition toutefois qu'il n'en passerait pas plus d'un dans l'espace de vingt- quatre heures. Mais même cette concession ne trouva pas de sympathie dans les milieux jeunes-turcs ; et Hussein Djahid, vivement blâmé par ses compatriotes, n'échappa qu'avec beaucoup de peine à l'exclusion du parti à! Union et Progrès.

Dans un discours prononcé à la Douma le 13 avril 1912, le ministre des Affaires Etrangères de Russie, parlant des troubles en Albanie, en Macédoine et en Crète, dit avec raison « que la situation dans les Balkans ne pouvait être considérée comme satisfaisante». Il indiqua, en même temps, que le meilleur et peut-

être l'unique moyen dont disposait la Turquie pour assurer la paix sur son territoire « était de s'occuper avec attention et équité des besoins culturels et économiques des différentes races de sa population chrétienne ». Ces paroles du ministre russe provoquèrent un extrême mécontentement dans la presse turque, qui y vit un retour à l'immixtion étrangère dans les affaires intérieures de l'Empire. Cependant M. Sazonow n'avait fait que souligner la condition sine qua non des bonnes dispositions de la Russie envers la Jeune-Turquie qui, depuis 1908, était à la base de toute notre politique. La critique de la presse turque ne fit que démontrer que la Turquie de 1912, à l'encontre de celle de 1908, considérait déjà cette condition comme onéreuse.

A la même époque, la Russie se vit obligée d'augmenter ses forces à Tébriz et sur d'autres points de l'Azerbéidjan, ce qui ne manqua pas d'agiter les cercles panislamites turcs. C'est en raison de cette circonstance également que la baisse temporaire de l'influence allemande due à la guerre italo-turque n'eut pas comme corrélatif une hausse de l'influence russe et de celle de l'Entente en général.

Enfin, la Russie, la France et l'Angleterre, se trouvant en relations amicales avec l'Italie, ne pouvaient ni l'une ni l'autre acquérir les sympathies de la Porte au prix que celle-ci demandait, c'est-à-dire en appuyant ses efforts pour maintenir la souveraineté turque sur la Tripolitaine. C'est pourquoi, vers la fin de la guerre, l'opinion turque se mit à accuser d'italophilie les membres de la Triple-Entente, et surtout la Russie. Bans ces conditions, les puissances de l'Entente ne purent s'emparer des positions politiques abandonnées temporairement par les Allemands et vers lesquelles revenait déjà, de son pas lent mais sûr, le baron Marschaix von Biberstein. Ce diplomate, du reste, à ce que l'on disait, n'avait pas ménagé pendant toute la guerre ses bons conseils à l'amie turque assaillie par l'alliée italienne.

§ 10. L'année 191 1 apporta le dénouement de la crise balkanique. Il ne pouvait être autre que ne l'avait préparé l'entêtement borné du gouvernement turc, qui n'avait pas voulu assurer à la population chrétienne de la Macédoine des conditions d'existence tant soit peu supportables. La Turquie se trouva en présence d'une formidable coalition, désireuses d'empêcher la guerre, les grandes puissances déclarèrent à la Porte et aux Etats balkaniques

qu'elles prendraient en mains l'application des réformes en vertu de l'art. 23 du Traité de Berlin. La note collective des puissances, transmise à ce sujet à la Porte le 27 septembre 1912, mit, on peut le dire, officiellement fin à l'ère durant laquelle l'Europe ne s'était pas ingérée dans les affaires de la Turquie et fut, en même temps, comme la consécration internationale de la faillite du régime jeune-turc. Car cette note fut présentée non seulement par les protectrices constantes des chrétiens balkaniques — la Russie, la France et l'Angleterre, — mais aussi par les instigatrices et inspiratrices secrètes de la Porte — l'Allemagne et l' Autriche-Hongrie.

Mais cette intervention ne put arrêter la guerre. Désabusées sur l'efficacité de l'aide de l'Europe, les puissances balkaniques adressèrent directement au Sultan leur demande de garanties plus sérieuses. De son côté, la Sublime-Porte répondit aux grandes puissances qu'elle n'admettait pas l'ingérence étrangère et qu'elle introduirait d'elle-même les réformes nécessaires.

Les premiers et brillants succès des Alliés mirent l'Allemagne dans une situation encore plus désagréable que celle dans laquelle elle s'était trouvée pendant la guerre italienne. D'un côté, les Turcs, battus par les Bulgares élèves des Russes, par les canons serbes du Creusot et par les Grecs qu'avait formés une mission militaire française, commencèrent à murmurer contre les professeurs allemands et les canons Krupp. De l'autre côté, l'opinion publique allemande, irritée de la débâcle des élèves peu doués de l'état- major prussien, ne faisait guère montre de sentiments chevaleresques à l'égard des vaincus. Cependant, ce moment peu agréable pour les deux nations passa plus vite qu'on ne l'aurait imaginé. Les Turcs, qui déjà faisaient leurs préparatifs de départ pour l'Asie, se remirent quelque peu sur les positions de Tchataldja, et du même coup se précipitèrent résolument dans les bras de l'Allemagne. Et celle-ci resserra son étreinte, bien décidée à ne plus lâcher sa proie.

Cette nouvelle inclination de l'âme turque vers l'Allemagne ne doit, selon nous, pas être attribuée à l'habileté de la diplomatie allemande à Constantinople, dont le rôle a été grossi outre mesure, mais à la logique implacable des faits. Les sympathies des puissances de la Triple-Entente, et surtout de la Russie, étaient entièrement du côté des Alliés balkaniques. La circonstance qu'en Turquie le pouvoir appartenait, pendant les premiers mois de la

guerre (octobre 1912-janvier 1913) aux ennemis des Jeunes-Turcs, ne pouvait évidemment avoir une importance quelconque. Car tout le nouveau régime avait, aux yeux du monde civilisé, démontré sa complète insuffisance et, en même temps, la nécessité absolue d'en finir avec la domination turque sur les chrétiens, du moins en Europe. C'est pourquoi les puissances de la Triple- Entente, et en particulier la Russie, ne purent refuser aux Alliés leur assistance diplomatique effective, même dans la question de la cession d'Andrinople à la Bulgarie, la plus pénible pour l'amourpropre ottoman. Le 8 décembre 1912, le ministre des Affaires Etrangères de Russie télégraphiait à l'Ambassadeur à Constantinople : « Nous supposons que les derniers débats à la Douma et l'ordre du jour voté par le Conseil de l'Empire ne doivent laisser aux Turcs aucun doute sur l'état d'esprit unanime de la société russe. » Et le 3 janvier 191331. Sazonow télégraphiait à l'Ambassadeur à Londres : « En même temps, nous croyons de notre devoir d'attirer l'attention de la Turquie sur la possibilité de complications, au cas de son obstination, et de lui faire comprendre clairement qu'elle n'a rien à espérer ; car, même au cas d'un succès paitiel turc, nous ne pourrons rester indifférents à une défaite bulgare. » Il est vrai que la note collective du 4 janvier 1913, conseillant à la Turquie la cession d'Andrinople, était présentée à la Porte par les représentants des six grandes puissances. Mais il n'y a pas de doute que l'ambassade d'Allemagne, qui cherchait à faire croire aux Turcs qu'elle avait fait adoucir cette note, poussait secrètement la Sublime-Porte à la résistance.

Le coup d'Etat du 10 janvier et le retour des Jeunes-Turcs au pouvoir augmentèrent encore, comme de raison, l'influence de l'Allemagne. A ce moment, la haine des Turcs se dirigea surtout contre la France, laquelle, pour contraindre la Porte à conclure lu paix dans le plus bref délai, s'opposait à la conclusion de tout emprunt ottoman dans les banques françaises. De son côté, l'ambassade d'Allemagne attisait cette haine contre sa voisine et ses alliées, haine <]ui atteignit son apogée quand, à la chute d'Andrinople (13 mars [913) les pays de l'Entente, et surtout la Russie, firent éclater leur enthousiasme Enfin, en juillet nu.;. lorsque la seconde guerre balkanique força les Bulgares à évacuer Andrinople, et que les Turcs, malgré la paix préliminaire de Londres, commencèreul à franchir la ligne Enos-Midia, l'Allemagne,sans aucun doute, les encouragea en sous-main, quoique

70 EE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

cette puissance participât officiellement à toutes les protestations des puissances contre la réoccupation d'Andrinople parla Turquie.

§ ii. Cependant, après la conclusion d'une paix séparée avec la Bulgarie, la Porte se vit de nouveau obligée de chercher l'appui matériel de la France, cette puissance étant la seule qui pût la tirer de sa situation financière désespérée. Les pourparlers aboutirent, cette fois-ci, à une convention préliminaire franco-turque concernant les chemins de fer et les finances, convention avantageuse pour les deux Etats (septembre 1913). Mais cette convention ne put changer la direction générale qu'avait prise la politique turque. Il est vrai que le ministre des Finances, Djavid Bey, dans un accès de franchise, osa déclarer au rédacteur du Stamboul:' « C'est vers la France seule que nous pouvons nous orienter. » Mais le baron Wangenheim, ambassadeur d'Allemagne, se plaignit immédiatement de cette incartade au Grand Vézir, et le comité Union et Progrès infligea un blâme à l'imprudent ministre.

Au cours de la même année 19 13, l'Allemagne intervint dans la question arménienne. La tâche qu'assumait si volontiers la diplomatie teutonne de défendre la Turquie contre les autonomies dangereuses se trouvait quelque peu gênée par le désir de gagner les sympathies de la population arménienne ; car celle-ci constituait un facteur économique très important dans les provinces asiatiques de la Turquie destinées à la colonisation allemande. L'Allemagne se décida donc à jouer un double jeu. Comme on sait, c'était la Russie qui avait pris l'initiative des réformes en Arménie, en proposant aux grandes puissances de charger leurs ambassadeurs à Constantinople d'élaborer un projet à cet effet. L'Allemagne participa à la conférence des délégués des ambassades à Yeni-Keui, mais s'appliqua de son mieux à empêcher l'acceptation du projet de réformes russe qui proposait la création d'une province autonome arménienne, à l'instar du Liban ou de la Roumélie orientale. Vu la nécessité d'arriver à un accord préalable entre toutes les puissances avant de s'adresser à la Porte, la Russie dut faire à l'Allemagne des concessions assez importantes, réduisant considérablement la portée des réformes. On tomba d'accord sur un programme d'après lequel l'Arménie devait être partagée en deux secteurs, soumis au contrôle de deux inspecteurs généraux étrangers. Après quoi les ambassadeurs de Russie et d'Allemagne,

représentants des deux groupes politiques opposés, commencèrent une action commune auprès de la Porte pour l'amener à accepter le programme arrêté par eux.

Mais, peu après, les instances de l'ambassade d'Allemagne auprès du gouvernement turc cessèrent. La raison en était que les efforts du gouvernement allemand pour attirer de son côté non seulement les bourreaux turcs, mais encore les victimes arméniennes, avaient échoué. Le calcul assez naïf de la diplomatie allemande escomptait la reconnaissance de la Porte pour le sabotage des réformes et la gratitude des Arméniens pour l'appui donné aux réformes, quoique sabotées. En réalité, la politique allemande avait provoqué la plus vive indignation parmi les Arméniens de la Turquie. Le célèbre arménopliile allemand, M. Lepsius luimême, mandé en toute hâte de Berlin, eut beau promettre aux Arméniens l'ouverture, aux frais du gouvernement allemand, d'écoles arméniennes en Turquie, il ne put provoquer un revirement de l'opinion publique au sein de cette population. Nous croyons savoir que M. Lepsius faisait également luire devant ses auditeurs la perspective de la germanisation prochaine du commandement des troupes turques ; dans la pensée de l'honorable docteur, cette dernière « réforme », à elle seule, devait garantir l'inviolabilité de la vie et des biens des Arméniens. (Qu'en pense-t-il aujourd'hui ?)

Voyant l'insuccès de ses avances , l'Allemagne adopta vers la fin des pourparlers une attitude nettement hostile aux Arméniens. En conséquence, l'obligation d'adresser aux puissances le projet de réformes élaboré pendant les négociations fut assumée par la Turquie, le 26 janvier 1914, vis-à-vis de la Russie seulement. L'acte du 26 janvier impliqua donc la reconnaissance formelle par la Porte de la protection russe en faveur des Arméniens, en marquant un retour de l'art. 61 du Traité de Berlin à l'art. 16 de celui de San Stefano. Un peu plus tôt, le 4(17) novembre 1913, après de laborieuses négociations, fut signé à Constantinople le protocole turco-persan de délimitation, reconnaissant, conformément au point de vue russo-anglais, la frontière qui existait de fait avant [905, époque à laquelle commencèrent les empiétements turcs. C'étaient deux grandes victoires de la Russie et de l'Entente, remportées malgré la forte influence allemande à Constantinople. L'Allemagne toléra ces victoires parce qu'elle n'était pas encore

y 2 IvE SORT DE i/ EMPIRE OTTOMAN

suffisamment prête à la guerre, et surtout parce que les Turcs l'étaient encore moins. Mais elle y puisa une nouvelle ardeur pour activer cette préparation.

§ 12. En novembre 1913, la mission militaire du général Liman von Sanders s'établit solidement sur les rives du Bosphore, et bien que, en présence des protestations de la Tiiple-Ententé, le général eût été relevé de son poste trop provocateur de commandant du corps d'armée de Constantinople, il resta le véritable chef de l'armée, et son influence s'accrut surtout après la nomination d'ENVER Pacha, germanophile à outrance, au ministère de la Guerre. La mission Sanders était le signe extérieur infaillible de la décision définitive prise par les Jeunes-Turcs, et surtout par les cercles militaires, de se ranger aux côtés de l'Allemagne dans le futur conflit mondial. Leurs tentatives de simuler, comme auparavant, l'amitié pour toutes les puissances, apparaissaient de plus en plus comme d'indignes et transparentes facéties. Portant l'hypocrisie presque au degré de l'insulte, les meneurs turcs fondaient des comités de rapprochement turco-iusse, turco-français, turco-italien, et d'autres encore, et y proclamaient l'amour dont ils brûlaient pour les nations qu'ils croyaient capables de se laisser prendre à ces grossières manœuvres. Et pendant qu'à Constantinople ces paroles mielleuses tombaient de leurs lèvres, ils s'appliquaient à « épurer » la province des sujets chrétiens comme traîtres présumés pendant la guerre prochaine, et achevaient, guidés par les Allemands, la préparation de la revanche des avatars balkaniques. Et de quelle revanche ! N'avait-on pas fait miroiter à Berlin devant leurs yeux la conquête de l'Egypte, l'entrée triomphale de l'armée turque à Tiflis et l'annexion du Caucase ?

§ 13. Cependant, lorsque la guerre entre la Russie et l'Allemagne éclata, l'instinct de conservation inspira aux Jeunes-Turcs une certaine piudence. Ils résolurent de se retrancher dans leur position favorite de pseudo-neutralité, en attendant des victoires décisives allemandes, et de se préparer à entrer dans la lice au moment le plus favorable pour leurs intérêts.

Cette attitude prudente leur était, sans aucun doute, aussi dictée par le lamentable état des finances ottomanes.

Déjà en janvier 19 14, un financier anglais très expert en affaires turques avait constaté l'existence d'une crise financière, qui devait fatalement amener la crise administrative. Le déficit supposé du budget de 1914 était évalué par ce financier à 12 millions de livres turques. Le gouvernement, dit-il, essaye, comme aux pires temps d'ABD-UL-HAMiD, d'échapper à la banqueroute en condamnant à la faim ses officiers et ses fonctionnaires, lesquels, comme alors, ne touchent pas leurs salaires pendant des mois. Jusqu'ici la Turquie, grâce à des emprunts onéreux et à une augmentation constante des impôts, a réussi à vivre au jour le jour et à payer les intérêts de ses dettes. Mais maintenant, — conclut réminent financier anglais, — il semble que la limite extrême soit atteinte, et un arrêt complet de la machine gouvernementale est possible.

Au commencement de l'année 1914, le ministre des Finances, Djavid Bey, déploya tous ses efforts pour décider les grandes puissances à conclure avec la Turquie des conventions semblables à celle déjà consentie par la France, et qui auraient permis à la Turquie d'élever les droits de douane jusqu'à 15% et d'établir des monopoles. Mais il n'y réussit pas. Par contre, Djavid Bey put conclure en France un emprunt dont une partie fut même réalisée par la Turquie avant la guerre.

Les finances turques ne s'en améliorèrent cependant pas beaucoup. A la fin de septembre 1914, c'est-à-dire juste avant l'entrée de la Turquie en guerre, le financier anglais plus haut cité constatait que malgré l'emprunt conclu en France, toutes les ressources du pays avaient tari ; l'agriculture était en pleine décadence ; la population était écrasée d'impôts ; les revenus de la Dette publique pour le mois d'août avaient baissé de 350 000 livres turques, ceux des douanes de 300 000. Le Trésor ne pouvait assurer le travail régulier des organes de l'administration...

En présence d'une pareille situation de la Caisse d'Etat, on ne pouvait douter du sincère désir de la majorité des Turcs de se tenir, pendant un certain temps, à côté du conflit mondial... Seulement, le Turc propose et l'Allemand dispose.

Page 1