‹ Le sottisier de VoltaireChapitre 3 sur 8 · SÉMIRAMIS · texte numérisé non relu

SÉMIRAMIS

Croyez-moi, les remords, à vos yeux méprisables, Sont la seule vertu qui reste à des coupables.

Ces vers furent, en effet, rétablis, et il paraît, à la réponse du lieutenant de police, que ce fut sans l'intervention de Crébillon. « Quant à l'endroit de votre pièce où le censeur a retranché quelques vers, je parlerai aux comédiens pour tâcher d'arranger les choses à votre satisfaction. Au surplus, elle doit être remplie par le succès qu'elle a eu. Kecevez-en mon compliment, que je vous fais de tout cœur. Il y a longtemps que vous êtes accoutumé aux applaudissements, et je me suis toujours fait un plaisir de les prévenir dans le public. »

A peine Voltaire commence-t-il à jouir de son succès.

que l'annonce d'une parodie de Sémiramis, destinée à être jouée par les Italiens sur les théâtres de Paris et de Fontainebleau, vient renouveler ses ennuis et le rejeter dans la vie militante. Une parodie de Sémiramis ! Voltaire n'en dort plus; sa correspondance prend des ailes. A qui n écrit-il pas ! « J'écris à M. d'Aiguillon et j'offre une chandelle à M. de Maurepas; j'intéresse la piété de la duchesse de Villars, la bonté de M'"^ de Luynes, la facilité bienfaisante du président Hénault. A ces noms ajoutez celui de la reine, celui de M'"^ de Pompadour, de M. d'Argental, du duc de Gèvres, du duc d'Aumont, de l'abbé de Chauvelin, du duc de Fleury, enfin du lieutenant de police. » La lettre de Voltaire à la reine est étonnante.

Madame, je me jette aux pieds de Votre Majesté; vous n'assistez aux spectacles que par condescendance pour votre auguste rang, et c'est un sacrifice que votre vertu fait aux bienséances du monde. J'implore cette vertu même, et je la conjure, avec la plus vive douleur, de ne pas souffrir que ces spectacles soient déshonorés par une satire odieuse qu'on veut faire contre moi à Fontainebleau, sous vos yeux. La tragédie de Sémiramis est fondée d'un bout à l'autre sur la morale la plus pure, et par là du moins elle peut s'attendre à votre protection. Daignez considérer, Madame, que je suis domestique du roi, et par conséquent le vôtre. Mes camarades les gentilshommes du roi, dont plusieurs sont employés dans les cours étrangères et d'autres dans des places très honorables, m'obligeront à me défaire de ma place si j'essuie devant eux et devant toute la famille royale un avilissement aussi cruel. Je conjure Votre Majesté, par la bonté et par la grandeur de son âme, et par sa piété, de ne pas me livrer ainsi à mes ennemis ouverts et cachés, qui, après m'avoir poursuivi par les ca-

lomnies les plus atroces, veulent me perdre par une flétrissure publique. Daignez envisager, Madame, que ces parodies satiriques ont été défendues à Paris pendant plusieurs années. Faut-il qu'on les renouvelle pour moi seul sous les yeux de Votre Majesté? Elle ne souffre pas la médisance dans son cabinet : l'autorisera-t-elle devant toute la cour? Non, Madame, votre cœur est trop juste pour ne pas se laisser toucher par mes prières et par ma douleur, et pour faire mourir de douleur et de honte un ancien serviteur, et le premier sur qui sont tombées vos bontés'. Un mot de votre bouche, Madame, à M. le duc de Fleury et à M. de Maurepas, suffit pour empêcher un scandale dont les suites me perdraient. J'espère de votre humanité qu'elle sera touchée, et qu'après avoir peint la vertu, je serai protégé par elle.

Marie Leczinska ne fut, à ce qu'il parait, que médiocrement touchée de toutes ces raisons. Les monstruosités d'une parodie ne lui semblèrent pas suffisamment démontrées. Uauteur de Sémiramis reçut avis qu'il ne pouvait compter sur sa royale protection. Il en informa en ces termes son ami d'Argental :

La reine m'a fait écrire par M^^^ de Luynes que les parodies étaient d'usage et qu'on avait travesti Virgile. Je réponds que ce n'est pas un compatriote de Virgile qui a fait VEnéide travestie, que les Romains en étaient incapables; que si on avait récité une Enéide burlesque à Auguste et à Octavie, Virgile en aurait été indigné; que cette sottise était réservée à notre nation, longtemps grossière et toujours frivole; qu'on a trompé la reine quand on lui a dit que les parodies étaient encore d'usage; qu'il y a cinq ans qu'elles sont défendues; que le Théâtre-Français entre dans l'éducation de tous les

I. Voltaire tenait des bontés de la reine une pension de i,5oo livres.

princes d'Europe, et que Gilles et Pierrot ne sont pas faits pour former l'esprit des descendants de saint Louis.

Au reste, si j'ai écrit une capucinade, c'est à une capucine.

A défaut de la reine, Voltaire trouva dans la plupart de ses amis de zélés champions de sa cause. D'Argental surtout l'épousa avec chaleur, et, en l'absence de Voltaire, qui se trouvait alors à Commercy, il multiplia ses démarches ; mais partout il ne recueillit que de vagues politesses. Voltaire intervint donc de nouveau et écrivit lui-même à M. Berrier une lettre dont l'éloquence nous paraîtrait aujourd'hui contraster singulièrement avec le peu d'importance du sujet.

A Commercy, le 20 octobre 1748.

Monsieur,

J'apprends la protection que vous donnez aux beaux-arts, et dont vous m'honorez. J'y suis beaucoup plus sensible que je ne suis indigné de ces misérables satires que des baladins d'Italie étaient en possession autrefois de débiter. Ils avilissaient et ils ruinaient par là le théâtre français, le seul théâtre de l'Europe estimable. Il y a environ cinq ans qu'on leur interdit cette liberté scandaleuse. Il serait assez triste qu'elle recommençât contre moi. Ce n'est pas. Monsieur, que je ne méprise comme je le dois ces platitudes faites pour amuser la canaille et pour nourrir l'envie. Mais, les circonstances où je me trouve me forcent à regarder ces sottises d'un œil un peu plus sérieux. J'ai des confrères chez le roi qui regardent cet avilissement public comme un affront que je me suis attiré de gaîté de cœur, en travaillant encore pour le théâtre, et qui rejaillit sur eux. Je vous confie qu'ils pourront me donner tant de dégoûts qu'ils m'obligeront à me défaire de ma charge. Les bontés dont vous m'honorez, Monsieur, m'enhar-

dissent à ne vous rien cacher, et je vous avouerai que je traite actuellement d'une charge honorable et que je n'aurai certainement pas si je suis aussi avili aux yeux du roi, dont je suis le domestique et pour qui j'avais fait Sémiramis. Une de mes nièces est prête à se marier à un homme de condition, qui ne voudra pas d'un oncle vilipendé. Vous savez comment les hommes pensent, et quelles suites ont toutes les choses auxquelles on attache du mépris et du ridicule. Il est très probable que cette niaiserie aurait un effet funeste pour ma fortune et pour ma famille. Vous m'avez tiré par vos bontés. Monsieur, de ce cruel embarras, et je ne puis trop vous en remercier. Je vous supplie de continuer, et de représenter à M. de Maurepas le tort extrême que ce scandale peut me faire. Ce serait même un service éternel que vous rendriez aux beauxarts si vous abolissiez pour jamais cette coutume déshonorante pour la nation.

Vous pensez bien que je fais, de mon côté, tout ce qu'il faut pour prévenir la scène impertinente qu'on veut donner à Fontainebleau. Mais, Monsieur, je ne serai sûr du succès qu'en étant fortement appuyé et protégé par vous. Vous avez plus d'un moyen que votre prudence peut mettre en œuvre. Et j'ai tout lieu de croire que vous avez regardé cette affaire comme une des bienséances publiques que vous voulez maintenir. J'aurai, Monsieur, une reconnaissance éternelle de la bonté particulière que vous avez bien voulu me témoigner dans cette occasion, où l'intérêt véritable du public se trouve joint aux miens. Je vous demande instamment la continuation d'une bienveillance dont je sens assurément tout le prix.

Cette lettre ne valut à Voltaire, de la part du lieutenant de police, que des marques d'une bonne volonté stérile. Crébillon, ne recevant pas d'ordres précis, approuva la parodie, méchant tour qu'il jouait, intentionnellement sans doute, à son rival. Voltaire en jugea ainsi, et dans

une lettre à M. Berrierj datée de Lunév'dle, 24 octobre 1 748, d le lui dit très nettement :

M. Crébillon aurait pu prévenir tous ces embarras en ne donnant pas son approbation à la parodie. Je sais bien qu'il y a dans cet ouvrage des personnalités odieuses, assez déguisées, à la vérité, pour que l'examinateur puisse les passer sans se commettre, mais assez intelligibles pour que la malignité, qui a l'oreille fine, en fasse son profit. Il pourrait, étant mon confrère et ayant malheureusement fait une tragédie de Sem/ramis qui n'a pas réussi, se dispenser d'approuver une satire contre la mienne; mais les mêmes raisons qui devaient le retenir l'ont fait agir.

Quoi qu'il en soit, Voltaire ne se regarda point comme battu, il insista encore; finalement il obtint que, bien qu'approuvée, la parodie ne serait représentée ni à Paris ni à Fontainebleau. En compensation, l'auteur, qui s'appelait Montigny, la fit imprimer l'année suivante à Amsterdam. Cette parodie forme un petit in-S° de trente pages. Elle est intitulée : Sémiramis, tragédie en cinq actes. Les personnages sont : Sémiramis, VExposition, le Dénoûment, l'Intérêt, la Pitié, la Cabale, le Remords, la Décoration, l'Ombre du grand Corneille, Plusieurs beautés. Troupe de défauts. Tissu de fines plaisanteries, d'amères critiques, de grossiers lazzis, d'allusions parfois délicates, mais le plus souvent pleines de trivialité et de mauvais goût : telle était la parodie à cette époque.

Aux embarras de Sémiramis succédèrent bientôt d'autres inquiétudes; et celles-ci laissèrent à Voltaire une rancune dont nous avons retrouvé les traces dans le

Sottisier. Voltaire avait refait sous le nom c/'Oreste, TElectre de Crébillon. O était une récidive; le censeur s'y montrerait peut-être moins facile. Pour le prévenir, Voltaire eut recours à son procédé ordinaire, il s'adressa au lieutenant de police. Mais, cette fois, jugeant la situation plus délicate, il ne le supplie pas d'agir d'autorité; il demande un billet de recommandation pour Crébillon, billet qu'il ira cérémonieusement lui présenter lui-même. La lettre de Voltaire à M. Berrier est datée de Paris, 6 janvier l'jbo, rue Traversiere :

Monsieur,

J'ai une affaire dans laquelle je vous demande, si vous

le permettez, vos conseils et votre protection. Je vous avais bien dit que les Muses me ramèneraient encore à votre tribunal. J'ai fait la tragédie d'Oresfe; c'est le même sujet que VElectre de M. Crébillon. J'avais envie de vous prier de remettre l'approbation de la pièce à M. le président Hénault et d'en parler à M. d'Argenson, afin d'éviter les aventures auxquelles cette vieille mégère de Villeneuve et ses chiens exposent les manuscrits.

Mais je ne sais s'il ne sera pas mieux de toutes façons que j'aille moi-même de votre part chez M. Crébillon. C'est, au bout du compte, mon confrère et mon ancien. Les démarches honnêtes sont toujours nobles. Je lui dirai que, travaillant sur le même sujet, je n'ai pas entendu l'égaler, que je lui rends justice dans un discours que je ferai prononcer avant la représentation, et que j'ose compter sur son amitié. Ce procédé et un petit billet de vous, que j'ose vous demander pour le lui rendre, doivent le désarmer. Il n'est guère possible qu'il ne fasse son devoir de bonne grâce. Le grand point est qu'il ne garde pas longtemps le manuscrit. C'est à. quoi vos intentions rengageront quand votre billet les lui aura apprises.

Je vous apporterai les deux exemplaires signés de sa main. Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien m'honorer de vos ordres aussi promptement que vos grandes occupations pourront vous le permettre.

Voltaire eut du lieutenant de police le billet qu'il désirait. « Je vous envoie j Monsieur, lui écrit M. Berrier, comme vous le souhaitez, une lettre pour M. Créhillon, pour l'engager à accélérer son examen de la tragédie <i'ORESTE. Lorsque vous aurez sa signature, vous me ferez plaisir de me communiquer les deux doubles; comme vous me l'avez promis. »

La représentation c/'Oreste ne se fît pas attendre. Crébillon ne garda la pièce que trois ou quatre jours. En la renvoyant approuvée à Voltaire, il lui écrivit ces mots, pleins à la fois de fierté, de mesure et de délicatesse : « J'ai été content de mon Electre, je souhaite que le frère vous fasse autant d'honneur que la sœur m'en a faitK »

Je terminerai ces extraits du Sottisier par quelques facéties dont on appréciera le sel piquant, et souvent, malgré la forme plaisante, la portée philosophique.

îl Un curé donna à une vieille un jeton d'ivoire pour une hostie : « Je crois, dit-elle, que vous m'avez donné le Père éternel, tant il est coriace : je ne puis l'avaler. »

î[ (( Messieurs, M. le curé vous prêchera dimanche le mi-

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