I. Voltaire et la Police ^ pages 2 3o
racle de cinq personnes nourries avec trois mille pains et cinq mille poissons. » A cette annonce, tout le monde se mit à rire. « Petit malheureux, cria le curé, c'est tout le contraire! Va dire que c'est trois mille personnes nourries avec cinq pains et trois poissons. — Ah ! Monsieur, si je l'avais dit comme ça, on aurait ri bien davantage. »
î[ Combien y a-t-il de Dieux? demandait un curé à un paysan. — Il y en a trois. — Va-t'en, coquin! Je ne te marierai point. » Le paysan s'en va et trouve en chemin son camarade qui allait se marier, à qui il conte son cas. « Parbleu ! dit l'autre, j'aurais répondu : « Il n'y en a qu'un. — Va, va, dit le premier, comme tu seras marié ! Je lui en ai baillé trois, et il n'a pas été content. »
îl L'abbé Gravina saluait toujours les chevaux, en disant : « Nous leur avons une grande obligation, car, sans eux, c'est nous qui tirerions les carrosses du roi. »
î[ Un pauvre demandait l'aumône insolemment, en se disant membre de Jésus-Christ. « Prenez garde de finir comme lui ! »
î[ On peut dire d'un homme qui pue de la bouche qu'il a déjeuné avec Ezéchiel,
5[ Les abeilles mâles meurent après avoir couché avec la reine.
îl Palme dit que les étoiles tombantes sont des étoiles qui se mouchent.
î[ C'est le père Schall et Verbiest qui ont saintement appris à la Chine l'usage du canon; on n'y connaissait que les feux d'artifice.
î[ Le baron de Fœneste dit que la terre est ronde, mais que le soleil revient sur ses pas, et si on ne le voit pas, c'est qu'il marche la nuit.
îl II (le pape Clément XI) ressemble à saint Pierre : il pleure, il prêche, il renie, il se repent.
51 A Saragosse, on voit cette épitaphe : « Ci-git.Cabeça, chantre du roi, mon seigneur. Quand il arriva en paradis, les
anges chantaient. Dieu leur dit : « Taisez-vous, coquins, « laissez chanter Cabeça, chantre du roi, mon seigneur. »
îl La religion juive, mère du christianisme, grand'mère du mahométisme, est battue par ses fils et ses petits-fils.
î[ Les magistrats ordonnent le carnaval, et les prêtres se fouettent pour en demander pardon à Dieu.
î[ Si la lumière vient des étoiles en vingt-cinq ans, Adam fut vingt-cinq ans sans en voir.
5[ Sermon prêché devant les puces : « Mes chères puces, vous êtes l'ouvrage chéri de Dieu et tout cet univers a été fait pour vous. Dieu n'a créé l'homme que pour vous servir d'aliment, le soleil que pour vous éclairer, les étoiles que pour vous réjouir la vue, etc. »
îf Les importants ressemblent à la tête de Jupiter Olympien, longtemps adorée, dans laquelle on ne trouva que des rats et des toiles d'araignée.
îf II y a beaucoup d'honnêtes gens qui mettraient le feu à une maison s'il n'y avait que cette façon de faire cuire leur soupe.
En écrivant les pages qu'on vient de lire, je n'ai point prétendu faire sur Voltaire une étude proprement dite. Cette étude a été faite mille fois. Mon but a été simplement de présenter son Sottisier, et, par des extraits éclairés et commentés à l'aide de documents recueillis au même dépôt d'où il a été tiré, de donner une idée et comme un avant-goût de ce curieux ouvrage. Il n'ajoutera rien à la gloire de Voltaire, mais il servira à confirmer ou à rectifier certains jugements portés sur lui. Voltaire, en effet, s'y montre, plus que partout ailleurs, dans sa vérité; il s'épanche, il se découvre; les appréhensions de la critique, les calculs du succès, ne
le troublent pas : il n'écrit que pour lui. C'est pourquoi LE Sottisier exclut tout mirage. M. Taine, qui a si bien compris, si bien défini Voltaire, a dit de lui : « Un pareil esprit n'est pas capable de réserve; il est par nature militant et emporté; il apostrophe, il injurie, il improvise, il écrit sous la dictée de son impression; il se permet tous les mots, au besoin les plus crus. Il pense par explosion. Ses émotions sont des sursauts, ses images sont des étincelles; il se lâche tout entier, il se livre au lecteur, c'est pourquoi il le prend. Impossible de lui résister, la contagion est trop forte. Créature d'air et de flamme, la plus excitable qui fut jamais, composée d'atomes plus éthérés et plus vibrants que ceux des autres hommes, il n'y en a point dont la structure mentale soit plus fine, ni dont l'équilibre soit à la fois plus instable et plus juste. » Ne semble-t-il pas qu'en burinant ce portrait de Voltaire, M. Taine se soit inspiré du Sottisier de Voltaire?