Palme-Travels, p
« son temps la plus forte battue n’en a fourni
que 1.600, mais elles étaient fréquentes (1). » « Le
« gouvernement escomptait les produits (des razzias)
« non comme une ressource aléatoire, mais comme « une recette normale (2). »
Ce qui ajouta encore à la détresse du Soudan, ce fut le monopole des denrées commerciales que Méhémet-Ali établit petit à petit au profit du gouvernement. «Il professait que ces produits, animaux et vé- « gétaux, dons gratuits de la nature comme les mi- « nes,appartenaient au souverain (3).» À chaque acte, à chaque décision du gouvernement égyptien, il faut faire intervenir, comme l’expliquant et l’éclairant ce motif ou ce leitmotio : tirer du Soudan tout ce qu’il peut donner. Gomme, café d’Abyssinie, ivoire, plumes d’autruche, peaux de bœuf et de bêtes fauves, sené, tamarin, toutes denrées qui constituaient le malheureux commerce du pays, devinrent monopole d’État. Le seul commerce autorisé fut celui des esclaves. Et voilà pourquoi la traite, qui se pratiquait déjà sur une large échelle, prit sous la domination égyptienne une extension effrayante. Ne pouvant plus s’adonner au commerce des denrées, au petit négoce, les « djel-
labs » ou marchands du Soudan, se rabattirent sur
1. H. Stanley, Dans les ténèbres de l'Afrique, t. Il, p. 225.926.
2, H”Dehérain, 0p. cit., p.174:
3. Id. Ibid., p. 178, d’après l’Esclavage de Hauture, Bull. Soc. Géogr., Paris, 1850, p. 395.
celui des esclaves. Par dérivation, « djellab » devint synonyme de marchand d’esclaves (1). Si Méhémet- Ali avait été décu sur les ressources en or et les richesses natürelles du Soudan, il ne le fut pas sur ses ressources en esclaves. Le Soudan fournit d’esclaves tous les marchés d'Orient. Mais cet article — s’il est permis d'employer cette expression —-ne suffit pas pour que, financièrement parlant, l'occupation du Soudan par l'Égypte pût être considérée comme une opération fructueuse. Ce n’est pas avec les procédés d’administration que nous venons de voir qu’un pays peut prospérer. Quoique les moyens modernes de contrôle en matière budgétaire fussent alors inconnus au Soudan, il semble bien que jamais, pendant toute la durée de la domination égyptienne, les recettes n’excédèrent les dépenses (2).
En conclusion, nous arrivons ainsi à faire cette constatation : la conquête et l’occupation du Soudan par l'Égypte furent, pour le Soudan, un événement néfaste, autant dire une calamité ; pour l'Égypte, une opération mauvaise au point de vue économique et, par voie de conséqnence, mauvaise au point de vue de sa politique.
Dans la préface mise en tête du Journal de Gordon Pacha, M. A. Egmont Hake dit : « Jamais peut-
1. Dr. W. Junker. Reisen in Afrika, I, p. 166. 2, Voir à ce sujet H, Dehérain, op. cil., p. 181187.
tre
être, dans les annales de la barbarie, la justice et la vérité n'avaient été plus méconnues qu'au Soudan, lorsque Gordon y arriva en 1874. Les sept huitièmes de la population étaient en esclavage ; les chasseurs d’esclaves et les traitants y régnaient en maitres, avec la complicité de gouverneurs cupides qui leur prètaient main-forte.
« Les indigènes libres étaient terrorisés au point de voir un ennemi dans tout étranger, dégradés et misérables au point d'échanger ieurs propres enfants contre du grain et du bétail. Leurs troupeaux n'étaient pas plus en sécurité que leurs personnes ; ils n’osaient semer, sachant que les gouverneurs et marchands d'esclaves les empècheraient de récolter, et, s’ils se risquaient à cultiver un morceau de terre, c'était dans quelque coin reculé, ignoré de leurs tyrans.
« Ceux-ci avaient pour règle de conduite de traiter
en coupables ces pauvres noirs ignorants lorsqu'ils
n'agissaient pas conformément aux lois de la civi-
lisation la plus avancée, et d’invoquer à leur propre décharge la barbarie des coutumes locales, lorsqu'ils étaient poursuivis pour excès de pillage et de cruauté. »
En présence d’un tel état de choses, si faibles, si
divisées, si arriérées, si dociles à se laisser exploiter
que fussent les populations du Soudan, il était inévi-
table que leur passivité füt un jour secouée par une
moe
révolte. Le gouvernement égyptien du Soudan portait en lui-même son germe de destruction : il appelait, il commandait la révolte. S'il y a une chose étonnante, c'est que ce gouvernement ait pu fonctionner de 1822 à 1881. Pendant toute cette durée, il y a bien eu quelques soulèvements, mais ils étaient partiels et furent vite réprimés. Pour que le soulèvement fût général et eût des chances de succès, il fallait avant tout un homme connaissant à fond le Soudan et ses populations. Il fallait un homme du pays, souffrant des souffrances de son pays. Il fallait un homme qui, tout en faisant ressortir le caractère odieux de l'administration égyptienne et en promettant un avenir meilleur, pût trouver une idée, un lien pour faire de toutes ces populations révoltées un tout offrant une force redoutable de cohésion. Il fallait un homme intelligent, énergique, résolu. Il fallait une voix, un chef.
En 1881, il y avait soixante ans que la domination égyptienne pesait sur le Soudan à l’étouffer. Or, vers celte époque, avec une imprudence qui n’avait d’égale que sa radicale incompréhension des peuples conquis, le gouvernement du Khédive, qui avait tout fait, comme on l’a vu, pour favoriser la traite des esclaves, voulut, d’un coup, la supprimer. C'en était trop. La révolte était, comme on dit,« dans l'air». Il se trouvait un homme, Mohammed Ahmed, vi-
goureux, dans l’éclat de l’âge, intelligent, énergique,
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fanatique, instruit, éloquent : les circonstances en
firent le « Mahdi », l’Envoyé, le Prophète.
Nous nous sommes étendu sur le Soudan sous la domination égyptienne parce que, à nos yeux, c est la partie de son histoire, avant le règne anglo-égyptien, la plus importante. C’est l'Égypte qui a fait entrer le Soudan dans le droit international. C’est l’occupation du Soudan par Méhémet-Ali et ses successeurs jusqu’en 1884 qui constitue le titre de propriété de l'Égypte. Ce titre est fondé sur une conquête que rien ne justifiait en droit, que rien n’est venu justifier en fait. C’aura été le propre du Soudan d'être le domaine des faits qui créent le droit, ou, si l’on préfère, un droit... Néanmoins, c’est en vertu de ce titre de propriété que, après une période d'abandon réel du Soudan par l'Égypte de treize intégrales années, l'Angleterre revendiquera la possession du Soudan pour et aa nom de l'Égypte, envers et contre tous. C'est donc grâce à cet exposé historique que l’on comprendra mieux et la suite des événements et la situation purement juridique du Soudan anglo-égyptien de nos jours.