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CHAPITRE III

La fin de l'occupation égyptienne et le Mahdisme

Lorsqu'on étudie le Soudan au point de vue du droit international, la révolte du Mahdi et le règne Mahdiste peuvent être envisagés sous deux aspects différents.

Ils apparaissent d’abord comme un épisode dans l’histoire du Soudan. Un épisode extrêmement important et intéressant, mais un épisode. En 1881 le Haut Nil, en fait et en droit, est sous la domination égyptienne. À cette époque, un « Mahdi » surgit. Il se révolte contre les occupants de son pays, les combat et, en 1885, lorsqu'il se trouve être le seul maître effectif du Soudan, il meurt. Un de seskhalifes prend sa succession, et la domination mahdiste dure jusqu’en 1898 — date à laquelle les Égyptiens, aidés cette fois des Anglais, reprennent possession de leurs anciennes provinces soudanaises. C’est celte dernière conquête qui a crée l’état de choses actuel. Le mahdisme, né de l’occupationégyptienne, la fait ces-

ser, et, après un règne de près de quatorze ans, dé-

Bt truit lui-même par ceux qu’il avait réussi à chasser du Soudan, il disparaît à jamais — sans avoir jamais été reconnu comme un État constitué par une puissance européenne, ni, à bien plus forte raison, par l'Égypte ou la Turquie. Il peut donc être considéré comme une révolte, une période transitoire, un épisode dans l’histoire du Soudan, qui présenterait ainsi un certain caractère decontinuité. Le soulèvement du Mahdi, la nature deses prédications, sa doctrine, ses guerres, la prise de Khartoum, sa domination, sa mort ; le règne du khalife Abdullah, son successeur,son administration, sa lutte contre les armées anglo-égÿptienne, son écrasement définitif à Omdurman : tout celarelèverait alors de l'Histoire (1).

Le Mahdisme peut, en second lieu, ètre considéré à un point de vue strictement juridique. C’est, en effet, le Mahdisme qui a été la cause de l’expédition — égyptienne de 1896-1899 — d’où est sorti le statut politique du Soudan actuel. C’est encore le Mahdisme qui, n'étant pas reconnu par la France comme constituant un État, a été le prétexte justificatif de l’expédition Marchand — d’où est sortie la question de Fachoda.

Ainsi, le Mahdisme, pur état de fait, a donné nais-

1. Cette histoire a été faite d’une façon très complète par M. Gaston Dujarrie dans L'État Mahdiste du Soudan. Raris, 1901.J. Maison-

neuve, édit.

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sance à des controverses juridiques et à des complications diplomatiques des plus graves. Ce point de vue rentre directement dans le cadre de notre étude : c’est donc celui que nous adopterons. Néanmoins, un historique succinct est indispensable, parce que,pour bien saisir la situation internationale actuelle du Soudan, il faut embrasser l’histoire de ce pays dans son ensemble. En en rappelant les grandes dates, nous ne nous y arrêterons qu'autant qu'elles seront de nature à servir d’argument juridique ou à aider à l’argumen-

tation juridique dans la question du Soudan.

Le Major R. Wingate, aujourd’hui Sirdar du Soudan, en analysant les causes du Mahdisme, les ramène à trois : l’oppressionetla vénalité des Egyptiens, étrangers au pays, et mal surveillés ; la suppression de la traite des esclaves, suppression incomplète qui amena un renchérissement du prix des esclaves et un surcroît de misère aux malheureuses victimes de la traite; enfin la faiblesse militaire des troupes d'occupation.

Il semble que ce soit là commettre une légère confusion. La cause véritable du soulèvement des Soudanais, ç’a été l'oppression des fonctionnaires étrangers

au pays. Cela est évident. L’oppression, poussée au

1. Major F.-R. Wingate, Mahdism and the Egyptian Sudan, chap. IV,

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degré qu’on a vu, devait fatalemeni provoquer une révolte. C'est l’avis de tous les auteurs qui se sont occupés du Mahdisme (1). Le Major F.-R. Wingate cite lui-même cette cause en premier lieu. La suppression de l’esclavage, mesure qui venait s'ajouter aux autres mesures d’oppression des fonctionnaires, mais ne s’en différenciait pas par sa nature, fut un des « prétextes » — peut-être le plus puissant — du soulèvement. Quant à la faiblesse militaire des troupes d'occupation, ce fut une circonstance, une fois le principe de la révolte adopté, qui l’encouragea en lui faisant entrevoir des conditions de succès très probable.

La cause, la seule cause en définitive, du soulèvement mabhdiste doit être recherchée dans l’administration intolérable de l’administration du gouvernement égyptien du Soudan. De cette administration tous les Soudanais souffraient, tous les Soudanais avaient donc intérêt à se révolter contre elle. La traite étant alors une institution séculaire et répandue dans tout le pays, son abolition, en frappant tout le monde, devait causer un préjudice général : excellent pré-

texte à mettre en avant pour un chef de révolte ! Les

1. Notamment de H. Pensa: « Le mouvement mahdiste était d'abord une révolution contre les oppresseurs. » L'Égypte et le Soudan égyptien, p. 238; de J. Darmesteter. Le mahdi depuis les origines de l'Islam Jusqu'à nos jours, Paris; de G. Dujarric. L'État mahdiste du Soudan, p. 7 à 29; de Jules Cocheris. Silualion internationale de l’É-

gypte et du Soudan, p. 268 et suiv.

oppresseurs étaient mal défendus par une armée d’occupation mal organisée et peu nombreuse : excellente condition pour les mettre facilement à bas ! L’esclavage et la traite, on l’a vu, étaient pratiqués au Soudan sur une très large échelle. Les puissances européennes, mises au courant de ce trafic humain par les récits de leurs voyageurs et par les rapports de leurs consuls à Khartoum, s’en émurent. Sur leurs instances et sur les instances notamment du Prince de Galles, le Khédive Ismaïl envoya en 1869, sous les ordres de Samuel Baker, une expédition anti-esclavagiste dans le Haut-Nil. Gordon Pacha, pendant qu'il était gouverneur général de l’Équatoria, de 1874 à 1879, combattit aussi l’esclavage. En 1877, une convention fut signée entre les Gouvernements britannique et égyptien pour la suppression de la traite (1). Mais ces mesures, à cause même de leur caractère radical, ne pouvaient avoir une bien grande efficacité. L’esclavage était entré profondément dans les mœurs du Soudan. En Orient, surtout à cette époque, esclave était synonyme de serviteur à la merci de son maître. Le tout était de tomber sur un bon maitre. Ce n’est pas une justification de la traite que l’on tente ici. Nous ne perdons pas de vue, un seul ins-

tant, le caractère odieux de l’esclavage. Nous l’envi-

1. Conventions, décrets, règlements et instructions relalifs à la suppression des esclaves, Le Caire, 1886, in-8,

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sageons seulement au point de vue politique. Or, pour que sa suppression eût des chances de réussir, il fallait qu’elle passât, en quelque sorte, inaperçue. Il fallait qu’on procédât par gradations. Au Soudan surtout, auprès de peuples arriérés qui tiennent essentiellement à leurs habitudes, entre la première mesure, en apparence insignifiante et timide, contre l'esclavage, et son abolition totale, il fallait ménager une longue période de transition.

Pour bien comprendre cette question, il faudrait, un instant, se pénétrer de la mentalité orientale. L’appréciation suivante, spécieuse pour un occidental, reflète bien cette mentalité. « On dit beaucoup « de mal des marchands d’esclaves. Ce n’est pas « tout à fait un commerce. Ces gens vous procu- «rent des domestiques pour un temps très long à « un prix moyen par année, et payent une fois pour « toutes. Le bénéfice de cette affaire revient aux pa- « rents et aux domestiques eux-mêmes. Il y a des « orphelins qui mourraient de faim dans la rué et « qui trouvent ainsi un asile dans les familles (1). »

C’est d’une manière analogue que le Mahdi a dû défendre l'esclavage devant les Soudanais. Il était, en cela, puissamment secondé par l’armée des djellabs

qui couvraient tout le territoire du Soudan La

1. Mémoires d’Abdul-Hamid, Extraits donnés par Le Temps, 23 février 1913.

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suppression de la traite, en heurtant et une institution admise de tout le monde et les intérêts d’un grand nombre de commerçants, était donc une mesure impolitique au premier chef. De cette faute, le Mahdi fit une arme, et, dans la propagande de sa doctrine, la défense et la glorification de l'esclavage tinrent une grande place (1).

Partout où il se trouvait, par sa parole enflammée, le Mahdi faisait des adhérents en masse. Les émissaires se chargèrent de catéchiser les autres parties du Soudan. Réouf Pacha, gouverneur général, s’en inquiéta. Pour prévenir un péril, pour prévenir ce qui devait être plus tard le « péril mahdiste », il envoya dans le Haut-Nil, près de l’île d’Abba, où Mohammed Ahmed avait établi son quartier général, une expédition qui avaitpour but d'amener le Mahdi à s’expliquer devant lui, à Khartoum même. Abou- Saoud, chef de eette expédition, s’acquitta maladroitement de sa mission. Un coup de feu ayant été tiré par un de ses soldats contre un des derviches du Mahdi, une bataille s’engagea au cours de laquelle

les Égyptiens furent exterminés (2).

1.« Le meilleur argument contre l'opportunité de l'abolition de l’esclavage, est dans ce fait que presque toute la population esclave a pris fait et cause pour le Mahdi, ouvertement partisan de la traite, » G. Dujarric, L'État Mahdiste du Soudan, p. 61, note 2.

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