CHAPITRE IV
La situation économique du Soudan Anglo-Egyptien (|)
Pour un pays comme le Soudan où, ainsi qu’on l’a vu, les faits ont eu une importante déterminante, une étude au point de vue du droit international ne saurait être complète si elle n’était éclairée par un aperçu économique. Une étude détaillée dépasserait les cadres de notre travail. Le Soudan est, en effet, pour un économiste, un champ des plus vastes. En matière de colonisation, l’œuvre du Gouvernement soudanais est un modèle. Il a lutté contre les hommes, les éléments, l’espace. Partout, il a fait œuvre créatrice. Nous nous contenterons de le juger dans ses résultats, en jetant un coup d'œil général sur le Soudan d’aujourd’hui.
De tous les pays, colonies, protectorats, contrées
1. Gf. les rapports annuels adressés par le Gouverneur général du Soudan à l'agent britannique au Caire et les études de M. P,. Arminjon sur le Soudan, Revue Economique Internalionale, septembre
1911, et Bulletin de Colonisalion comparée, mars 1912.
dont le statut politique est malaisément définissable — comme c’est le cas pour le Soudan — ce dernier est un de ceux auxquels l'Angleterre s'intéresse de la façon la plus vigilante, et, pourrait-on dire, la plus ingénieuse. Cela s'explique d’abord par les liens multiples, et en quelque sorte naturels, qui rattachent le Soudan à l'Égypte, terre d'élection de l'impérialisme brilannique, et ensuite par ce fait que le Soudan, pays nouveau, pays immense, imparfaitement connu dans ses régions lointaines des sources du Nil et du Bahr-el-Ghazal, semble recéler des richesses presque intactes.
Depuis sa reprise en 1898 par les armées angloégyptiennes sous les ordres du sirdar Kitchener, aujourd’hui Agent britannique au Caire, le Soudan est passé de l’état d’anarchie, d’incurie et d’abandon complets où il se trouvait sous la domination mahdiste, à un état d'organisation méthodique, raisonnée et certainement la mieux appropriée à la nature et aux besoins du pays.
Avant que d'exploiter le Soudan, le Gouvernement, riche des capitaux que l'Égypte lui avait fournis, a procédé aux travaux de première nécessité. Dans ce pays où les agglomérations d'hommes sont souvent séparées les unes des autres par des centaines de kilomètres et où des communications étaient établies exclusivement par le Nil et à dos de cha-
meau,environ 8.000 kilomètres de lignes télégraphi-
ques et 2.400 kilomètres de voies ferrées ont été posées, sans détriment pour les services réguliers de steamers sur le Nil blanc,le Nil bleu, le Sobat et l’Atbara. À ce pays, où l’on accédait normalement par Ouadi-Halfa, c'est-à-dire aprèsavoir parcouru l'Égypte dans sa plus grande longueur, Port-Soudan, créé de toutes pièces, a été donné. Là où, comme modes d’irrigation, on ne connaissait que les pluies fantasques des régions tropicales et les inondations du Nil, un service technique d'irrigation a été établi.
Ce service, qui dépend du Département des irrigations d'Égypte, utilise, autant dans l’intérêt du Soudan que de l'Égypte, les baisses et les crues du Nil
et de ses affluents, étudie les moyens de dessécher les marais, de construire des canaux et un réservoir, en amont de Khartoum, qui serait comme la clef de voûte du système d'écoulement des eaux du Nil. Dans ce pays, où la population était décimée par les guerres, les exterminations partielles, les famines et les maladies à l’état permanent, une génération nouvelle croît et prospère dans des conditions de sécurité absolue. Dans ce pays, ou l’instruction était pour ainsi dire chose inconnue, ont été crées une cinquantaine d'écoles de toutes sortes où s’instruisent environ 4.000 élèves. De 35.000 et 230.000 liv. ég. en 1898, les revenues et les dépenses du Soudan sont respectivement passées, en 1911, à 1.195.000 et 4.155.000 liv. ég. En 1910, c’est-à-dire une douzaine
d'années seulement après la conquête anglo-égyptienne, le commerce du Soudan se chiffrait par un total de 3.113.561 liv. ég.
Ces résultats sont mathématiques. Il en est d’autres qui sont de nature à frapper l’œil même du voyageur. Les parcours en chemin de fer sont particulièrement instructifs à cet égard. Ainsi, rien n’est plus agéablement surprenant, lorsqu'on a roulé pendant des heures en plein désert et au milieu de tourbillons de poussière, de voir tout à coup devant soi un tout petit village nègre attenant à un immense champ où les cultures les plus variées se trouvent côle à côte : ce sont les experimental farms ou les research farms que les Anglais établissent là où les terres sont susceptibles d'irrigation artificielle. C’estgrâce à l'exemple donné par ces fermes, dirigées par des ingénieurs agronomes européens, que les plantations de coton au Soudan ont pu prendre une extension rapide au point de fournir, en 1910, une exportation de 6.092.400 francs, lorsque deux années avant, en 1908, cette mème exportation étail de 2.300.000 francs seulement.
Mais ce qui frappe le plus le voyageur, c’est Khartoum, au confluent des deux Nils, qui semble par sa situation en face d'Omdurman, la ville nègre, misérable, déchue, vouloir commémorer perpétuellement la victoire et l’établissement définitif de la civilisa-
tion européenne dans l’Afrique Orientale. Khartoum,
avec son énorme et somptueuse cathédrale anglicane, avec son énorme et somptueuse mosquée, avec ses coquettes maisons le long du Nil bleu, avec ses rues et avenues larges et bordées d'arbres, parait affirmer qu’elle se dresse là non pour sa petite population actuelle, mais pour un avenir de grandeur et de prospérité. Nous avons entendu dire à un Anglais : « Khartoum sera un jour comme la capitale de l'Afrique. »
Et cependant, malgré ces résultats et ces constatations, l'impression que l’on retire du Soudan est légèrement pessimiste. Avant la conquête anglo-égyptienne, le pays n'étail, au point de vue de l’économie politique, rien, exactement. Comme dans une maison nouvelle où l’on s’installe, les travaux exécutés paraissent être des travaux d’aménagement, et les résultats obtenus, les bénéfices rationnels de ces travaux. Il serait certainement téméraire de dire que le Soudan restera désormais dans un état de stagnation, mais il n’est point hasardé d'avancer que son développement sera des plus lents et des plus pénibles. Lorsque l’on parle du développement du Soudan, il est indispensable de s'entendre sur la portée géographique de ce mot. Le Soudan, ce ne sont point les deux millions et demi de kilomètres carrés qui le constituent politiquement. Le Soudan, c’est une partie du Bahr-el-Ghazal ; c’est le « Ghézireh » ; c’est la région comprise entre Roseires, Kassala et Port-Sou-
dan ; c’est la province de Dongola ; c’est le Kordo-
fan, où le chemin de fer parvient déjà; ce sera peutêtre prochainement le Darfour si l’on prolonge la voie ferrée jusque-là. Ces régions, à elles seules, constituent une étendue de territoire énorme. Ce sont les seules fertiles, les seules irriguées et irrigables. Le reste est formé par des déserts et des marécages. De la population totale du Soudan, qui est d’un peu moins de 3 millions d'habitants, 50 °/, d’après le rapport de 1911 du Sirdar R. Wingate, sont fournis par le Kordofan et les provinces du Bahr-el-Ghazal. Cette population est naturellement paresseuse parce que arriérée et n'ayant pas de besoin. La main-d'œuvre s’y recrute si malaisément qu’on a songé à la maind'œuvre égyptienne, — plus coûteuse.
Il est d’autres points noirs, plus graves. Jusqu'à aujourd’hui l'Égypte, comme cooccupante du Soudan, avançait seule les fonds nécessaires à l'administration et à l'exploitation du pays. Il faut admettre qu’elle n’a pas retiré de bénéfices de ces avances de fonds : les emprunts faits à l'Égypte par le Gouvernement du Soudan ont cessé, et pour ce qui est de la subvention annuelle de 163.000 liv. ég., le Conseil des ministres égyptien a décidé, en novembre 1912, qu’à partir de 1913 elle serait supprimée. Le Soudan sera donc livré à lui-même. Ses recettes sont à peine suffisantes pour contre-balancer ses dépenses. Où trou-
vera-t-il l'argent nécessaire pour exploiter le pays (1)
1. Les journaux anglais et égyptiens parlent en ce moment d'un
pour exécuter les travaux publics dont quelquesuns, comme certains travaux d'irrigation, sont de nécessité urgente ? (4).
Le gros obstacle au développement rapide du Soudan est, semble-t-il, la question du climat. Pour mettre en valeur le pays, à supposer qu’on arrive à trouver la main-d'œuvre indigène, il faudra comme une armalure de dirigeants, de surveillants, d'ingénieurs, de contremaitres, voire d'ouvriers européens. Comment les acclimatera-t-on dans ce pays éloigné, ingrat, où la température, au mois de novembre, mois des plus cléments, monte parfois à 38° centigrades à l’ombre ? Ces inconvénients, les Anglais les connaissent, eux qui disent : « Sudan is no white man's country. » Et pourtant, ils y vivent allègrement, pendant quelemprunt soudanais, fait en Angleterre, de 3.000,000 L. S. Si cet emprunt se réalise, la main-mise de l'Angleterre sur le Soudan sera, en fait, complète.
1. Le Gouvernement du Soudan vient de promulguer une nouvelle loi dénommée « Loi de la Taxe Commerciale » dont le but est de prélever un impôt sur les affaires commerciales. Le quantum de cet impôt est en proportion du chiffre global des affaires de chaque commerçant, Seuls, les cultivateurs seront exemptés de cet impôt, ainsi que les commerçants dont le bénéfice ne dépasse pas la somme de 24 L.E, par an.
Cette loi est essentiellement anti-économique. Elle ne peut s'expliquer que par les embarras financiers du Gouvernement du Soudan. Il est à craindre que ces embarras aillent en augmentant. Le seul remède à la situation est dans l'apport des capitaux étrangers. Pour cela, il faudrait, comme nous l'avons dit plus haut, que le Gouvernement du
Soudan se décidât à améliorer la condition des étrangers.
Ne
ques mois seulement de l’année. Le Gouvernement du reste met tout en œuvre pour les attirer. Plus qu’en Égypte, ils se sentent chez eux au Soudan. Ils savent que ce pays, diplomatiquement et économiquement, est leur création. Le Soudan se développera comme il pourra. L'essentiel, e’est que des sources du Nil à son embouchure, les Anglais soient les seuls maîtres. Le Soudan est, avant tout, une nécessité politique. Jusques aux souvenirs qui sont effacés: Fachoda, sur toutes les cartes récentes, porte le nom de Kodok. L’on est forcé de convenir qu'au point de vue national anglais l’œuvre accomplie au Soudan est un chef-d'œuvre.
Lorsque la question d'Egypte sera définitivement réglée, — règlement qui se traduira vraisemblablement par une annexion de l'Egypte à l’Angleterre, — le Soudan suivra la condition politique de la vallée inférieure du Nil. En attendant ce remaniement de pure forme, tout diplomatique, la Grande-Bretagne peut avantageusement laisser le Soudan être ce qu'il est en réalité : une colonie anglaise déguisée (1).
1. Ces observations ont aussi fait l’objet d’une lettre que nous avons
adressée de Khartoum au Temps. V. Le Temps, 15 janvier 1913.
Vu : le Président de la Thèse, RENAULT Vu : Le Doyen, CAUWES . Vu et permis d'imprimer Le Vice-Recteur de l’Académie de Paris,