‹ Le Soudan EgyptienChapitre 9 sur 38 · H° Déhérain, op. cit, p · texte numérisé non relu

H° Déhérain, op. cit, p

HUE tenait à leur donner. Nous avons entendu dire à Arakel Bey Nubar Pacha, qui tient ce renseignement de son grand-père Nubar Pacha que, lorsqu'un indigène assassinait un Européen, Méhémet-Ali le faisait pendre sur une place publique au Caire et le laissait exposé là pendant plusieurs jours, offert en exemple au peuple. Le comte Benedetti raconte qu’étant consul de France au Caire, un Français fut assassiné par un Arabe. Méhémet-Ali, ayant découvert le meurtrier, proposa de choisir pour gibet le balcon du consulat où le supplicié devait rester suspendu pendant plusieurs jours. Naturellement, l’offre fut déclinée (1). On comprend que devant de tels procédés de répression les indigènes se tinssent tranquilles.

Cette conception de l’ordre public et de la sécurité, Méhémet-Ali l'étendit au Soudan dès la conquête. Là encore, il était mû par son désir de tirer du Soudan tout ce qu’il pouvait donner. Ce n’est que par l’établissement de l’ordre que les transactions sont possibles que les initiatives individuelles peuvent se développer. Cela était encore plus vrai, si possible, au Soudan où les caravanes avaient souvent, pendant des jours etdes nuits, à traverser des contrées désertiques, exposées aux agressions des tribus nomades dont

le moyen de subsistance était le pillage. Quelques

1. Comte Benedetti : « Méhémet-Ali durant ses dernières années ». Revue des Deux-Mondes, 1° juin 1895, p. 516-516.

Sarkissian

années de sévérité rigoureuse, quelques châtiments exemplaires et le Soudan devint, au point de vue de la sécurité, comme un prolongement de l'Égypte « Les étrangers comme les indigènes pouvaient cir- « culer en toute sûreté partout où Méhémet-Ali exer- « çait son pouvoir. Il en était ainsi non seulement « dans la vallée du Nil jusqu'aux frontières les plus « reculées du Soudan, mais encore en Syrie et même « en Arabie, pendant qu'il était le maître de ces pro- « vinces. Sa justice, toujours rigoureuse à cet égard, « n’admettait aucun tempérament (4). »

Avantages scientifiques et établissement de la sécurité, tels furent les seuls résultats bienfaisants de l'occupation du Soudan par l'Égypte. Mais si, d’une part, l’on songe que les explorations véritablement fructueuses des sources de Nil et de la région des Grands Lacs furent accomplies bien plus tard et grâce à l’appui de l'Angleterre, si, d'autre part, on considère, comme nous le verrons plus loin, le prix dont fut payé l'établissement de la sécurité au Soudan,on est amené à conclure que la domination égyptienne fut néfaste, éminemment.

Nous avons dit que la conquête du Sennaar constituait une phase importante, décisive presque, de

l’histoire du Soudan. La mort d’Ismaïl Pacha est le

1. Comte Benedetti. Revue des Deux-Mondes. Méhémet-Ali durant

ses dernières années, p. 517 numéro du 1°" juin 1895.

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fait dominant de cette phase. Nair-Nimr, en assassinant Ismail, fut, pour ainsi dire, l'interprète des sentiments des Soudanais à l’égard des Égyptiens. Et cela se passait dans les tout premiers temps de l’occupation égyptienne ! Le meurtre d’Ismaïl n’est pas un acte isolé dû au seul ressentiment d’un seul homme; c’est comme une manifestation de l’état d'âme créé chez les Soudanais : la haine du conquérant.

Cet état d'âme, un autre événement dont un européen, Peney, fut témoin, et rapporté par M. Dehérain, le fera comprendre mieux que tout développement. En 1843, au Kordofau, « on exécutait trois « frères qui avaient attaqué et Lué plusieurs fonction- « naires du gouvernement. Ils s’avancèrent en chan- « tant sur la place où ils devaient ètre empalés ; leur « mère les suivait, chantant avec eux et les encoura- « geant à la mort; pendant le supplice,qui dura plu- « sieurs heures, ils continuèrent à chanter, lançant au « milieu de leur funèbre cantique des malédictions à « la face des Turcs. La foule, émerveillée de leur cou- « rageet de cœur avec eux, trépignait d’amiration (1).» Juste, épouvantable et admirable haine chez des nègres barbares et surhumains !

Cette haine avait sa source principalement dans

des motifs d'ordre économique. Méhémet-Ali avait

1. H. Dehérain, op. cil., p. 200, d,après Peney, Revue d'ethnographie, I, p. 494-495

décidé la conquête du Soudan par cupidité. L'on pourrait dire queses soldats firent cetle conquèlenon tant parce qu'ils étaientsoldats et que comme tels ils devaient obéir au commandement de leur chef, mais parce qu'ils étaient, eux aussi, animés du même esprit : conquérir pour prendre et s’enrichir. Qu’au Soudan, pays aride, brûlant, n’offrant aucun charme, cette soldatesque brutale que Méhémet-Ali avait tenu à éloigner de lui se soit signalée par des méfaits de toutes sortes, rien d’étonnant à cela. Mais ce qui est moins compréhensible, c’est que des fonctionnaires qui étaient chargés d'organiser le Soudan, d’aider à sa mise en valeur, fussent animés des mèmes dispositions que les soldats. « IL y a entente entre tous « les fonctionnaires, depuis le Pacha gouverneur ‘us-

« qu'au dernier scribe de Moudirié, pour faire pro-

duire au pays le plus de talaris et le plus de pias- « tres possible (1).» Le Soudan est « un lieu où l’on se pourvoit (2). » « Que ce soit par ruse ou pas vio- « lence, le Turc ne pense qu’à extorquer de l’ar- « gent (3). » Aussi les Soudanais furent-ils indignement pressurés et maltraités. Les fonctionnaires dits « Égyptiens » étaient pour la plupart Turcs, Albanais

ou Circassiens. [ls mirent en pratique au Soudan les

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