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CHAPITRE IV

Le Soudan après la Conquête de l'Egypte

par les Arabes

En 641, Aïxr-ibn-El-Ass, lieutenant du Calife Omar, conquit l'Égypte qui devint, avec la partie du Soudan que les Romains avaient conservée, une province de l’rmpire Arabe.

En 642, un an après, Amr envoya un de ses lieutenants, Abdallah-ibn-Saad, en Nubie à la tête d’une armée de 20.000 hommes. La lutte fut rude, plus rude que ne l'avait pensé fbn-Saad. Aussi, après avoir demeuré quelque temps en Nubie, il fut rappelé par Amr, qui devait rester, du reste, aux prises avec les Nubiens, pendant toute la durée de son gouvernement.

Arnr fortifia Assouan, qu'il transforma en un camp retranché, destiné à défendre l'Egypte et à servir, le cas échéant, de centre d'action et de point d'appui pour une expédition contre la Nubie.

Mais, quand Abdallah-ibn-Saad fut rappelé par Amr à Fostat (1), le flot des Nubiens déborda les Arabes qui se retirèrent et assistèrent impuissants à la destruction et

(1) Ville fondée par Amr sur l'emplacement de l'antique Memphis. Elle fut détrônée par Le Caire, fondé en 961, par Gohar,

au pillage de plusieurs villes de la Haute-Egypte. Cette attaque de la Nubie allait bientôt lui être néfaste.

En 652, en effet, Abdallah-ibn-Saad les attaqua vigoureusement et refoula les Nubiens après une sanglante défaite. Poussant hardiment en avant, il occupa Ouadi- Halfa et remontant le Nil, vint mettre ie siège devant Dongola. Dongola, à 280 milles au sud de Ouadi-Halfa, était depuis l’année 450, la capitale du royaume des Yagas, les mêmes qui avaient été aux prises avec les Romains, comme nous l’avons vu au chapitre précédent.

Abdallah-ibn-Saad bloqua la ville de la terre et du Nil avec ses vaisseaux. Dongola se rendit avec le roi des Yagas, Daclidoros, à qui Abdallah rendit la liberté (l’aman) à la condition de payer un tribut annuel, que les Arabes appelèrent « Bokt ».

Voici ce qu'’écrit à ce sujet, l'historien et géographe arabe El Makrizi dans son livre intitulé « Khittat » page 200 (1) :

La première fois que ce « bokt » fut imposé, c'était sous le gouvernement d’Amr-ibn-el-Ass, qui avait envoyé en Nubie, après la conquête de l'Egypte, Abdallah-ibn-Saad-ibn-Abi Sarh, en l’année 20 ou 21 de l’hégire, à la tête d’une armée de vingt mille combattants, qui y resta un certain temps. Amr lui écrivit, lui ordonnant de rentrer. Après la mort d'Amr, la Nubie dénonça le traité conclu avec Abdallah-ibn-Saad, et leurs hordes semèrent, à plusieurs reprises, la dévastation et la ruine en Haute-Egyÿpte. Abdallah-ibn-Saad-ibn-Abi Sarh les battit alors pour la deuxième fois, étant devenu émir d'Egypte, sous le califat d'Osman, en l’an 31 de l’Hégire, et les assiégea dans leur capitale Dongola. Le siège fut terrible. Il lança contre eux le feu

(1) Cité par Mahgoub Bey Sabet. Traduction de l'arabe.

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grégorien que les Nubiens ignoraient et détruisit leur église avec un rocher, ce qui les étonna si fort, que leur roi, qui se nommait Daclidoros, demanda la paix et vint trouver Abdallah, en montrant beaucoup de faiblesse et de soumission. Abdallah l’accueillit avec bienveillance, l’honora et traita avec lui, demandant trois cent soixante têtes d’esclaves par an et il lui promit des céréales, car le roi s’était plaint du manque de nourriture dans son pays. Il leur écrivit le pacte que voici :

« Ce pacte, de la part de l’émir Abdallah-ibn-Saad-ibn-Abi Sarh au Grand de Nubie et à tous les habitants de son royaume, affirme, au profit de tous les habitants de Nubie, de la terre d’Assouan à la terre Eloua, que lui, Abdallah-ibn-Saad, leur a donné l’aman et la paix entre eux et les Musulmans de la Haute-Egypte, les autres Musulmans et leurs protégés ; que vous, habitants de Nubie, êtes sous la protection de Dieu et sous la protection de Mahomet son prophète. Prenons l’engagement de ne pas vous faire la guerre, ni chercher à vous créer des difficultés, tant que vous respecterez les conditions fixées entre vous et nous, et que voici :

« Ne pas entrer dans notre pays, ni le traverser que pour y séjourner ;

« Protéger les Musulmans qui entrent dans votre pays jusqu’à ce qu'ils vous quittent ;

« Pamener les esclaves des Musulmans qui s’échappent jusqu'aux terres de l'Islam, sans que vous les preniez ;

« Veiller à la mosquée que les Musulmans ont bâtie dans votre ville et n’empêcher personne d’y prier ; à vous aussi de la balayer, de l’éclairer et de la respecter ; :

« Vous devez fournir chaque année trois cent soixante têtes, que vous devez livrer à l’Imam des Musulmans (le calife), parmi les esclaves de votre pays, en âge moyen, sains, mâles et femelles, ne se composant ni de vieillards, ni d’enfants adolescents et dont le gouverneur d’Assouan prendra livraison.

« Le musulman ne payera pas de droit d’entrée, ni de transit dans votre pays et défense d'interdire son entrée dans l’espace limité par la terre d’Eloua et la terre d’Assouan.

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« Donc, si vous prenez l’esclave du Musulman, si vous tuez un Musulman ou un protégé des Musulmans ; si vous faites des dommages à la mosquée que les Musulmans ont bâtie dans votre ville ; si vous refusez de livrer les trois cent soixante têtes d'esclaves, il sera dit que la paix n'existera plus entre nous, ni l'Aman, et nous redeviendrons comme nous étions, jusqu'à ce que Dieu juge entre vous et nous et Il est le meilleur des juges.

« Prenons l'engagement de respecter ce pacte sur la foi en Dieu et Mahomet son prophète et avons l'assurance que vous le respecterez sur la foi que vous avez en la religion du Christ et de ses Apôtres et tous ceux que vous honorez en votre religion.

« Que Dieu soit témoin de ceci entre vous et nous.

« Ecrit pendant le mois de Ramadan de l'an 31. »

Les Nubiens payèrent ce tribut ou « bokt » pendant près de six siècles. Mais sous le Califat d'Omar-ibn-Abdel- Aziz, Calife Omniade de Damas, l’émir d'Egypte se livra à des vexations et à des brutalités envers le patriarche Copte d'Egypte. I l’emprisonna, notamment et détruisit plusieurs reliques saintes. Les coptes, les chrétiens d'Egypte, se soulevèrent. Les Nubiens à cette nouvelle furent émus en apprenant qu'on avait maltraité leurs coreligionnaires d'Egypte, car ils étaient chrétiens depuis l’'évangélisation de l'Egypte. Leur roi Tyrax partit à la tête d’une armée de cent mille hommes pour attaquer l'Egypte et ne s'arrêta qu'à la demande du patriarche luimême, que l’émir venait de relâcher. Un autre traité fut alors conclu entre le roi de Nubie et Ibn-el-Higab.

Sous le règne des Ommoniades et des Abassides, les habitants d’Assouan acquirent plusieurs terres de Nubie, moyennant achat. Mais sous le règne du Calife El Mäi-

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moun, le roi de Nubie protesta et demanda au Calife de faire cesser les incursions des habitants d’Assouan sur le territoire de la Nubie. Le Calife le renvoya au gouverneur, qui valida après accord l’achat intervenu. Ce qui eut pour conséquence l'agrandissement de la province d’Assouan au détriment de la Nubie.

Mais si les habitants d’Assouan faisaient quelquefois des incursions sur le territoire de la Nubie, les Nubiens profitaient chaque fois de la circonstance pour attaquer l'Egypte. Las de leurs attaques, Abdallah-ibn El Gahm, en 831 de l’ère chrétienne, à la tête d’une forte armée attaqua la Nubie, battit son roi Canoun et jui imposa un nouveau traité. Ce traité stipulait que les Nubiens paieraient un tribut annuel de cent chameaux et de trois cents dinars. En plus, ils cédaient en toute propriété au Calife la région comprise entre Assouan et Dahlak (près de Massaouah). Traité qu'ils respectèrent d’ailleurs. pendant un certain temps, avant de revenir à leurs atta- ‘ques.

En 883. la Nubie montrant un certain retard à payer le « bokt », le tribut, l'Egypte, en signe de représailles, coupa les vivres qu'elle avait coutume d’envoyer au roi de Nubie, depuis le traité d'Abdallah-ibn Saad. Son roi, Zacharie Bahnas, sur le conseil de son fils Firki. refusa alors catégoriquement de payer le « bokt » et se prépara à combattre son suzerain le Calife EI Môtassem (833-2842). Mais par prudence, il crut sage de négocier directement avec le Calife et d'obtenir de son bon vouloir, ce qu'il ne pouvait obtenir par la force du gouverneur de l'Egypte. À cet effet, il envoya son fils Firki à Bagdad qui eut gain de cause auprès du Calife. Celui-ci le ren-

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voya avec de riches présents et lui fit une concession ea ce qui concerne le « bokt » qui ne devait plus être payé que tous les trois ans. |

Cet avantage n’empêcha pas les Nubiens d'attaquer l'Egypte en 854, de dénoncer leurs engagements et de piller les villes d’Esna et d'Edfou en Haute-Egypte. Le gouverneur d'Egypte cria son alarme au Calife à Bagdad, qui envoya une grande armée qui opéra à la fois par Assouan et par la Mer Rouge à El Kosseir. Mohamed ibr: El Kimi qui était à la tête de l’armée, s’avança jusqu'à Dongola et réduisit le roi de Nubie, une fois de plus, à demander la paix. Cette paix renouveia les traités antérieurs.

Malgré tout, la situation resta trouble jusqu’à l’avènement de la dynastie des Akhchidites en Egypte. Il semble que sous cette dynastie, la situation ne fut point troublée entre l'Egypte et le Soudan. En effet, cette dynastie compte parmi elle, un roi qui se nommait Kafour, qui était un noir, et qui fut célébré et méprisé tou: -à tour par le grand poète arabe El Motanabi. Sous son règne l'Egypte avait soumis une bonne partie de la Nubic. et sa suzeraineté devait s'étendre sur tout le reste du territoire du Soudan, du moins nominalement. El Motanahi dit en effet à la louange de Kafour :

It commande de l'Egypte à Aden,

À l’Arabie, et de la terre des Noirs à la Nubie (1).

Cependant, cette suzeraineté nominale, qui était ébran Jéc, comme nous l'avons vu, de temps en temps, ne pouvait se transformer en annexion, à cause de la reli-

(1) Cité par le D' Mahgoub Bey Sabet.

Ne

gion. La Nubie était demeurée chrétienne et l'Egypte ne l'était plus. Les Nubiens en défendant leur pays contre les Arabes, défendaient leur religion et se battaient non contre l'Egypte, mais contre l’Islamisme. Ils ne voulaient point de la domination arabe mais ils ne répugnaient pas à l'assimilation avec l'Egypte qu'ils avaient toujours considérée comme ne formant avec eux qu'un même territoire. Cette résistance à l'Islam allait bientôt fléchir, contrairement à ce qui devait se passer en Abyssinie.

En 969, Gohar El Sakilli (le Sicilien) envoya au roi de Nubie, Guirguès, une mission pour réclamer le paiement du tribut et lui demander de se convertir à l’islamisme. Le roi, reçu avec honneur la mission, paya :e tribut, inais «efusa de se convertir.

La futte allait prendre du côté des Arabes un cara-tère -eligieux. Jusque-là, ils s'étaient défendus conir> les attaques de leurs adversaires. Maintenant ils allaient les attaquer pour les convertir, persuadés que les Nübiens devenant musulmans, n’oseraient plus attaquer l'Egypte et obtiendront ainsi la soumission de tout le pays et son annexiOn par sa conversion. Cette soumission devait aboutir en 1275, sous le règne du Sultan d’Egvpte El Zaher Bibars.

Mais elle commença dès le règne même de Salah-Eldin. plus connu pendant les croisades sous le nom de Saladin.

En 1173, l’émir Fakhr Eldin, frère de Saladin., se porta en Nubie à la tête d’une armée pour réclamer le tribut, que les Nubiens avaient mis une certaine lenteur à payer. Son but était aussi de rechercher un refuge

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sûr pour Saladin qui était en guerre avec le Sultan de Damas Nour Eldin, pour le cas où ce dernier qui avait investi l'Egypte, arriverait à vaincre Saladin et l’obligerait à fuir. L’émir Fakhr Eldin attaqua la Nubie par la Mer Rouge et s’avança jusqu’à Iprim qu'il assiégea. La ville se rendit. Il fit prisonniers tous les habitants, y compris l'archevêque et enleva la croix de l'Eglise qui fut convertie en mosquée. Il se retira ensuite en laïssant une garnison (1).

Mais Saladin qui avait réprimé une révolte en 1174 (le gouverneur d’Assouan s'était révolté contre lui), fit de nouveau la paix avec la Nubie et jusqu'à sa mort en 1193, entretint de bonnes relations avec elle.

Cependant la Nubie s’affaiblissait de jour en jour. Les tribus arabes d’Assouan, ayant droit de s’y installer d’après les traités antérieurs, pénétraient toujours plus nombreuses et gagnaient le pays à l'islamisme. Le pouvoir royal lui-même chancelait par suite de querelles intestines, qui fournirent l’occasion au Sultan d'Egypte Zaher Bibars d'intervenir en 1275 et d’annexer le pays.

En eïfet, le roi de Nubie David, avait, en 1274, refusé de payer le tribut. Il avait, en outre fait incursion sur le territoire nubien cédé à l'Egypte, détruit les récoltes et emprisonné bon nombre de musulmans.

Entre temps, était arrivé au Caire, Shakanda, neveu du roi David, demandant au Sultan d'Egypte secours et protection contre son oncle qui l’avait maltraité. Le Sultan Zaher Bibars, apprenant les méfaits de David et sa razzia, voulut se venger de lui et envoya avec Sha-

(1) Bec, cité par le D' Mahgoub Sabet, Egyptian Sudan, p. 198.

ay

kanda une grande armée à la tête de laquelle se trouvaient deux émirs. Ils se rencontrèrent et se mesurèrent avec l’armée de David sur le territoire de la Nubie. L'’armée de David fut mise en déroute et son général prêta serment de fidélité à Shakanda. S’avançant à la fois par terre et par le Nil ils prirent toutes les villes et forteresses de Nubie et bloquèrent finalement David et son frère dans une petite forteresse. Quand elle fut prise. David était parvenu à s'échapper ; mais son frère fut fait prisonnier. Les deux émirs proclamèrent Shakanda roi de Nubie ; celui-ci s’engagea à payer un fort tribut. De plus, presque le quart de la Nubie fut annexé à l'Egypte et Shakanda dut en outre payer un dinar en or, par chaque habitant, pour pouvoir rester chrétien. Les deux émirs rasèrent toutes les églises de Nubie et emportèrent les richesses qui y étaient accumulées (1).

De ce fait, les chrétiens devinrent une faible minorité ; payant l'impôt, ils préférèrent ne plus l'être pour ne rien payer. L'ancien royaume si redoutable des Yagas était démembré. La dynastie elle-même ne tarda pas à disparaître. Et à la fin du treizième siècle, toute la Nubie et le reste du Soudan jusqu’à la frontière de l’Abyssinie, qui elle résista jusqu’au bout à l'Islam, étaient annexés à

l'Egypte.

(1) El Makrizi, p. 202. Cité par le D' Mahgoub Sabet.

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