‹ Le Soudan ÉgyptienChapitre 22 sur 47 · PE RS · texte numérisé non relu

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tait à ramener les soldats, les fonctionnaires et négociants égyptiens et leurs familles ; de plus, à laisser installer un gouvernement fort sous l’autorité des anciens rois du pays. Une proclamation de Tewfik pacha aux habitants du Soudan, qu’emportait Gordon, donnait des précisions sur ce genre de gouvernement que voulaient installer les Anglais au Soudan. La proclamation déclarait d’abord que l'Egypte avait conquis le Soudan pour le civiliser : « Mais la grande distance, dit-elle, qui nous sépare offre certains inconvénients qui ont amené des soulèvements contre notre gouvernement. Cette rébellion a eu pour unique résultat de grandes pertes d’hommes et d'argent et a été pour la terre d'Egypte un très lourd fardeau. Aussi avons-nous résolu de rendre l’indépendance aux anciennes familles des Rois du Soudan... » Er

Gordon partit ainsi avec la mission et l'intention d’'évacuer le Soudan et d organiser, derrière lui, un gouvernement des descendants des anciens rois. Mais à peine arrivé à Khartoum, que menaçait déjà le Mahdi, il changea d'avis. En effet, les Derviches avaient fait de tels progrès qu'il était impossible de ramener les troupes des garnisons bloquées. Se retirer purement et simplement, c'était abandonner ces troupes bloquées à leur sort, jusqu'au jour où elles tomberaient entre les mains du Mahdi pour être massacrées. Gordon ne put se résoudre à un tel abandon qui lui sembla une « vilenie ». Il s’appuya donc sur l’élément indigène et traita avec le fameux négrier Zobeir pacha, dont il voulait faire le chef du gou-

(1) Op. cit,

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vernement nouveau, et chercha à se maintenir dans Khartoum, afin de pouvoir délivrer les garnisons et leur permettre de rejoindre l'Egypte (1).

Enfermé dans Khartoum dès le 16 avril 1884, il refuse de sortir, malgré les injonctions du Cabinet de Londres, et son attitude héroïque risquait de dérouter tous les plans de la Grande-Bretagne. Celle-ci exige l’abandon immédiat du Soudan, quels que soient les sacrifices qui en découlent. Lui, au contraire, s’obstine, ne consent à évacuer Khartoum qu'une fois toutes les troupes et tous les fonctionnaires égyptiens mis en sûreté. Il réclame du secours, des soldats anglais, indous, égyptiens : tout Jui fut impitoyablement refusé. Il demande à se retirer par le Bahr-El-Ghazal et l’Equatoria, pour ramener les garnisons : même refus. Et pendant ce temps, le flot mahdiste grossissant sans cesse, menace Khartoum d’être submergé. Inconscient du péril qui le menace, Gordon s’obstine à y rester et, n’espérant plus de secours, s’amuse à envoyer des boutades à son gouvernement : « Je fais remarquer, écrivit-il le 13 septembre, que je ne désigne pas les ennemis du nom de rebelles. La question est douteuse, en effet, de savoir si ce n’est pas nous qui sommes les rebelles, puisque j'ai entre les mains un firman qui restitue le Soudan à ses anciens chefs » (2).

Cependant l'opinion anglaise, quand elle apprit qu'il était réellement en danger, s’émut et, indignée par les calculs égoïstes de la politique, imposa l’envoi d'une ar-

(1) Fachoda, BLancnar», Revue Internationale de Droit public, Tome VI, année 1899, p. 408.

(2) Op. cit., p. 409.

mée de secours. Cette armée, sous le commandement du général Wolseley, partit au secours de Khartoum le 15 août 1884. Les instructions de Lord Wolseley étaient les mêmes que celles de Gordon : c'était encore l'abandon du Haut-Nil et l'effort limité au rapatriement des Egyptiens. Mais pour délivrer Gordon, il pourrait à la rigueur conserver une autorité sur Khartoum, qui serait d’ailleurs totalement indépendante de l'Egypte pour l’administration intérieure.

Mais les événements allaient confirmer les vues de l'Angleterre et l’armée de secours arrivait trop tard. Khartoum succomba le 26 janvier 1885, après 317 jours de siège. Et Gordon fut massacré par les derviches sur les marches de son palais. La nouvelle, deux jours après, fut connue de l'avant-garde du général Wolselev. Celuici, à cette nouvelle, rétrograda vers Le Caire, abandonnant à leur sort toutes les garnisons, sans même songer à venger Gordon et à reprendre Khartoum, et laissant même prendre par les Mahdistes Dongola et Kassala, qui se trouvèrent par ce fait sur la frontière de la Nubie. Le Mahdi devait mourir le 21 juin 1885 ; mais son successeur le Calife restait maître de toutes les conquêtes de Mehemet-Ali et d’Ismail.

Restait, cependant, une région où le drapeau de l'Egypte flottait encore : c'était la province Equatoria, où Emin pacha se maintenait, toujours et gouvernait au nom de l'Egypte. L'’Angleterre voulut à tout prix que cette province encore cessât d’appartenir à l'Egypte comme les autres. Le 27 mai 1885, à l’instigation du gouvernement britannique, le président du conseil égyptien Nubar pacha, faisait savoir à Emin pacha que

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toutes les provinces du Soudan ayant été abandonnées, il devait se retirer à son tour.

À Emin-Pacha, gouverneur de Gondoroko. — Le soulèvement du Soudan oblige le gouvernement de Sa Hautesse à abandonner ces régions. En conséquence, nous ne pouvons vous envoyer aucun secours. D'autre part, nous ne savons pas exactement dans quelle position vous vous trouvez, vous et vos hommes. Nous n'avons donc aucune ligne de conduite à vous indiquer. Cette lettre qui vous parviendra viâ Zanzibar par l'intermédiaire de Sir John Kirk, consul de Sa Majesté britannique à Zanzibar, a pour objet de vous laisser une entière et complète liberté d’action. Vous êtes autorisé à vous procurer de l’argent en faisant des traites sur Sir John Kirck. Je vous répète que vous avez carte blanche pour vous en tirer de votre mieux, vous et vos hommes. La seule voie que vous puissiez prendre, si vous êtes résolu à quitter Gondokoro, est celle qui aboutit à Zanzibar. Dès que vous aurez pris une décision, communiquez-la-moi. — Le Président du Conseil : NuBar-PAcHA.

Pourquoi cette invitation déguisée au départ ? Tout simplement parce que lui aussi était devenu un gêneur comme Gordon, avec la seule différence qu'il ne demandait pas du secours et se maintenait par ses propres moyens (1). En effet, Emin pacha était parvenu à se maintenir dans sa province avec ses soldats, qui peu à peu s'étaient transformés en colons vivant sur le pays, dont ils cultivaient le sol. Emin n'avait donc besoin ni d’argent, ni de secours; il ne demandait en réalité que de le laisser dans l’oubli où il s'était enfermé. II fit donc la sourde oreille, si bien qu’en 1889 l’Angleterre décida

(1) DESPAGNET, Op. cit.

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d'en finir avec lui. Pour le contraindre à évacuer, elle organisa une expédition pour aller à sa recherche, expédition qui avait un caractère humanitaire, soi-disant pour le délivrer, à la tête de laquelle fut placé Stanley (1). Et par une ironie du sort, ce fut Emin pachæ luimême qui délivra Stanley iombé en mauvaise posture, quand il le rencontra le 29 avril 1889, totalement épuisé et sans vivres, sur les bords du lac Victoria-Nyanza. Stanley informa alors Emin que toutes les provinces soudanaises ayant été évacuées, il devait rentrer au Caire s’il voulait rester encore au service du Khédive. Si Emin voulait rester dans sa province, il devait alors quitter le service du Khédive et faire disparaître le drapeau égyptien de cette contrée. Dans ce cas 1l pourrait garder l'Equatoria pour le compte du Roi-Souverain de l'Etat du Congo, qui lui confierait l'administration de la province avec un traitement de 250.000 francs par an et le titre de général. Enfin, si le service de l'Etat indépendant du Congo ne lui convenait pas, il pourrait encore passer sous les ordres de la Compagnie anglaise de l’Est africain. Emin refusa tout d’abord et réfléchit longtemps. Il craignait qu'en abandonnant l’Equatoria il ne servit les intérêts de l'Angleterre au détriment de ceux de l'Egypte. Finalement il céda, moitié de gré, moitié de force. Abandonnant sa province, il se rendit avec Stanley sur la côte orientale de l'Afrique. Il comprit alors, mais trop tard, qu'il avait fait le jeu de l'Angleterre, et

(1) Despacner, R. D. 1. P. Année 1899, tome VI. BLANCHARD, « Affaire de Fachoda » (op. cit.). Et Pensa, L'Egypte et le Soudan Egyptien.

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comme :l ne tenait nullement à rendre service à cette dernière, il se mit au service de l'Allemagne, l’alliée de sa patrie d'origine, l'Autriche (1). Dès lors, au Soudan, il ne restait plus rien à l'Egypte.

De tout cela, il résulte que c’est l'Angleterre qui contraignit sciemment l'Egypte à abandonner tous ces territoires. Bien plus, elle s’évertua à considérer ces territoires comme « res nullius » ; libre au premier occupant d’en disposer. Et elle en disposa en fait à son profit et au profit d’autres puissances, moyennant la reconnaissance par ces puissances que la vallée du Nil faisait partie de la sphère d'influence britannique et moyennant d’autres avantages territoriaux. En 1890, l’Allemagne reconnaissait cette prétention et en 1891 ce fut le tour de l'Italie, qui recevait en compensation Massaouah, tandis que l'Angleterre prenait pour son propre compte Berbera et Zeïla, points qui faisaient partie du Soudan égyptien. Il s'agissait en effet pour elle d’encercler le Soudan et de le soustraire à l’activité d’autres rivaux, en l’isolant. En 1893. elle s'établit dans la partie méridionale du Soudan égyptien, dans l’Ouganda et l’'Ounyoro : le 31 mars de cette année, elle abolit la Compagnie à charte installée dans ces territoires, et les plaça sous sa domination directe.

La Grande-Bretagne continua ce travail d’annexion et d'isolement. En 1894, craignant de voir surgir de la Vallée du Haut-Oubanghi des compétiteurs français qui viendraient lui disputer le Haut-Nil, elle signa avec l'Etat du Congo un traité le 12 mai 1894. Deux impor-

(1) Op. cit.

re

tantes provinces égyptiennes étaient cédées à bail par l'Angleterre au Roi-Souverain du Congo, et qui faisaient partie du domaine du Khédive. C'était la province Equatoria, dont elle avait eu tant de peine à faire sortir Emin- Pacha ; l’autre était celle du Bahr-El-Ghazal, dont le gouverneur Lupton-Bey (1) avait été pris dès 1883 par le cheik Keremallah Mohammad, lieutenant du Mahdi. Et elle les cédait à baïl, comme si ces provinces lui appartenaient en propriété. Aussi les contractants firentils une vague allusion aux droits de l'Egypte et de la Turquie. En compensation, l'Angleterre recevait également à bail un long ruban de terrain d’une largeur de 25 kilomètres, allant du lac Tanganika au lac Albert-Edouard. La France protesta et le traité du 14 août 1894 entre la France et l'Etat indépendant détruisit en partie ce traité. Mais il ne disparut pas totalement puisque les Belges occupent encore aujourd’hui Lado et Redjaf. Et les Anglais en profitèrent pour annexer à l'Ouganda, Gondokoro avec le surplus de la province Equatoria. Mais la province du Bahr-El-Ghazal fait aujourd’hui partie du Soudan anglo-égyptien parce que Fachoda en faisait partie. Et nous arrivons à ce pénible incident qui mit aux prises l'Angleterre et la France.

Depuis la mort du Mahdi, en 1885, l'Angleterre savait que son empire se désagrégeait et pourtant elle ne voulut point profiter de la situation pour reconquérir le Soudan au profit de l'Egypte. Elle se bornait à encercler le Soudan par les accords que nous avons vus et mettait aux prises l'Italie avec le Négus Ménélik, qui lui aussi

(1) Voir PEnsA, op. cit., p. 248, 254 et 258.

avait des prétentions sur le Haut-Nil et voulait reculer la frontière de l'Ethiopie jusqu'au Nil. Le 1” mars 1896, le Négus fut délivré de l’italie par la sanglante défaite qu'il infligea aux Italiens à Adoua. D'où possibilité pour lui d'agir et d'occuper certains territoires du Haut-Nil. Le 10 avril 1891, il avait en effet adressé aux chancelleries une circulairé où il énonçait ainsi ses projets d’expansion : « En indiquant aujourd’hui les limites actuelles de mon empire, je tâcherai, si le bon Dieu veut m'’accorder aujourd’hui la vie et la force, de rétablir les anciennes frontières de l'Ethiopie jusqu'à Khartoum et jusqu'au lac Nyanza avec tous les pays gallas. Je n’ai point l'intention d’être spectateur indifférent si les puissances lointaines se présentent avec l’idée de se partager l’Afrique, l'Ethiopie ayant été pendant plus de quatorze siècles une île des chrétiens au milieu de la mer des païens (1). » Le Négus recouvrant donc sa liberté pouvait pénétrer au Soudan et conquérir toute la rive droite du Nil, pendant que la France de son côté cherchait à pénétrer par la rive gauche pour conquérir les territoires du Bahr-El-Ghazal, ceux-là mêmes cédés à bail à l'Etat du Congo, par la convention du 12 mai 1894, et que M. Hanotaux avait déclarée nulle et non avenue au regard de la France.

En face de ces dangers, surtout du danger français, qui risquait, par l'occupation des régions du Bahr-El- Ghazal, d’anéantir le beau rêve anglais du chemin de fer du Cap au Caire, la Grande-Bretagne se décida à agir. Pour barrer la route aux Français, elle tenta d'atteindre

(1) BLawcHarp, « Affaire de Fachoda », op. cil.

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