‹ Le Soudan ÉgyptienChapitre 34 sur 47 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

La politique anglaise et les revendications

égyptiennes sur le Soudan

Il ne fait de doute pour personne qu'à l’heure actuelle l’Angleterre attend avec impatience l'heure où elle pourra, purement et on annexer totalement le Soudan à son Empire. £a politique anglaise, depuis le mouvement nationaliste égyptien, est manifestement hostile à toute souveraineté égyptienne sur le Soudan, même dans le cadre de la convention de 1899. Depuis le jour où l'Egypte a manifesté son désir d'échapper à toute forme d'influence anglaise et aspire à l’Indépendance complète, l'Angleterre a tourné les yeux plus activement vers le Soudan. Depuis 1920, on construit à grands frais, avec l’argent de l'Egypte, de grands barrages sur le Nil Bleu et sur le Nil Blanc ; et on pense en faire aussi sur le lac Tsana. Pourquoi ces grands travaux? C’est tout simplement pour améliorer et fertiliser les terres du Soudan (qui appartiennent à une Compagnie anglaise) et les rendre propres à la culture du coton. Et ces barrages, une fois terminés, seront de véritables régulateurs placés sur le Nil. Ouverts, l’eau du Nil affluere vers l'Egypte ; fermés, c'est la sécheresse et la moi en

Egypte, mais la fertilité et la vie au Soudan. Et la question se posera de savoir, une fois le Nil « cadenassé », laquelle des deux a besoin d’eau d’abord, une terre inculte qui n’a jamais rien produit encore, mais qui peut devenir fertile, ou une terre millénaire toujours fertile et qui entretient la vie de quinze millions d’habitante. C’est pourquoi, aujourd’hui, pour la vieille et la jeune Egypte, la question du Soudan revêt une forme d'’extrême gravité. C'est pour elle question de vie et de mort.

Pourtant, le Gouvernement travailliste, qui est allé loin dans le chemin des concessions, en ce qui concerne l'Egypte proprement dite, n’a rien voulu entendre, en ce qui concerne le Soudan. Dans les récentes négociations qui se sont déroulées entre M. Henderson, premier secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères de Grande-Bretagne et Nahas pacha, président du Conseil égyptien, en mai 1930, à Londres, le Foreign Office est allé jusqu’à la plus grande limite des concessions possibles du point de vue anglais en ce qui concerne l'Egypte : la fin de l’occupation militaire a été consentie par exemple ; plus qu’une garnison sur les bords du canal de Suez et possibilité d’une revision après vingt ans. Mais en ce qui concerne le Soudan, la Grande-Bretagne, par la bouche de son parti le moins impérialiste, a refusé catégoriquement d'associer étroitement l'Egypte à l'administration du Soudan, dans le cadre de la convention de 1899. Les négociations ont été rompues à cause du Soudan. Pourtant Nahas pacha proposa pour sauver les sérieux avantages qu'on offrait à l'Egypte, l’ajournement de la question du Soudan. Les Anglais ne pouvaient se prêter à ce

jeu. Ils veulent trancher la question du Soudan, donnant donnant. S'ils offrent aux négociateurs égyptiens de si beaux avantages en ce qui concerne l'Egypte, c'est pour obtenir, en échange, leur adhésion à l’état de fait qui existe au Soudan depuis 1899 et surtout depuis 1924. Et la conscréation de cet état de fait une fois établie, rien ne les empêcherait juridiquement d’annexer le Soudan, du consentement même de l'Egypte. Ce jour-là seulement ils pourront tranquillement quitter l'Egypte, car des barrages du Nil Bleu et du Nil Blanc, ils pourront toujours imposer leur volonté, comme ils l’imposent en occupant la citadelle du Caire, et la ville d'Alexandrie.

Telle est, à l’heure actuelle, la politique anglaise visà-vis de l'Egypte et du Soudan. Elle se décide à évacuer l'Egypte, à limiter son contrôle à la protection du Canal de Suez ; mais elle n'entend point du tout restituer le Soudan à l'Egypte, ni associer cette dernière sous une forme quelconque à son administration effective.

En face de ces prétentions anglaises, quelle est l’étendue des revendications nationales égyptiennes ? On ne saurait le dire exactement aujourd'hui, vu la confusion politique qui règne actuellement en Egypte. Il est incontestable qu'au contact des réalités beaucoup d'hommes politiques égyptiens, sauf peut-être Zaghloul, ont abdiqué quelques-unes de leurs prétentions, en ce qui concerne le Soudan. De sorte qu'à l’heure actuelle les revendications des nationalistes à propos du Soudan ont perdu de leur vigueur première et peuvent bien s’accommoder de la convention du 19 janvier 1899. Mais ils insistent sur un véritable condominium.

Voici ce que demandait Nahas pacha pour le Soudan, dans les négociations d’avril-mai 1930. Et voici, d’abord, les propositions anglaises faites à Mohamed Mahmoud pacha, en 1929, en ce qui concerne le Soudan et qui furent suivies de ces négociations de 1930 :

ARTICLE 13. — Sous la réserve de conclure ultérieurement de nouveaux accords modifiant les accords de 1899, les deux parties contractantes acceptent de considérer la situation du Soudan comme celle découlant des dits accords. Par conséquent, le Gouverneur général continuera, au nom des deux parties contractantes, à exercer les pouvoirs à lui confiés, par les dits accords. — Livre Blanc du 22 mai 1930, chapitre IT. « Projet Henderson-M. Mahmoud ». — (Traduction.)

Dans le projet Nahas-Henderson, cet article 13 devint l’article 11 : « Est le même, dit le projet, que l’article 13 du projet Mohamed Mahmoud en ajoutant que les deux parties contractantes s'accordent pour considérer que la situation du Soudan est celle qui découle des accords précités (1) sans préjudice toutefois pour les droits de l'Egypte et ses intérêts matériels. » Livre Blanc, chapitre III. Comme on le voit, le texte n’est pas très clair. On ne sait pas si la situation du Soudan est définie par la convention de 1899 ou par des accords qui n’ont pas été conclus. En tout cas, Nahas pacha reconnaît là explicitement la convention du 19 janvier 1899. Toutefois, 1l a tenu à faire remarquer que les accords ultérieurs ne doivent pas porter préjudice aux droits de l'Egypte et à ses intérêts.

Seulement Nahas pacha qui avait accepté au début

(1) Les accords précités: La Convention de 1899,

cette proposition britannique, avec l'amendement qu'il avait proposé, présenta le. 5 mai un contre-projet avec les deux versions suivantes pour remplacer l’article 11 du projet britannique :

Première version : « Sans préjudice pour les droits de l'Egypte et ses intérêts au Soudan, les deux parties contractantes s'accordent pour réserver la question du Soudan à d’autres négociations, qui s’ouvriront dans le délai d’un an, à dater d2 la ratification dn dit traité par le Parlement. »

Deuxième version : « Sans préjudice pour les droits de l'Egypte et ses intérêts au Soudan, les deux parties contractantes s'accordent pour réserver la question du Soudan pour de futures négociations, à condition de retourner au statu quo, existant avant l’année 1924. » Livre Blanc (22 mai 1930), chapitre IV.

Nahas pacha, en effet, profitant de l'arrêt des négociations pendant les vacances de Pâques, avait dépêché un émissaire au Caire, avec les propositions britanniques. Les propositions soudanaises furent déclarées inacceptables. Et c’est alors qu'il essaya d’ajourner la question du Soudan jusqu’à de nouvelles négociations qui s’ouvriraient un an après la ratification du traité qu'il négociait. M. Henderson accepta, paraît-il, au début, puis refusa, proposant l'ajournement sine die, pour profiter de l’état de fait actuel et attendre les occasions qui permettraient l'annexion pure et simple du Soudan. Nahas pacha accepta cette proposition, sous la condition du retour au statu quo existant avant l’attentat commis contre le Sirdar en 1924 ; c’est-à-dire, en somme, le re-

tour de l’armée égyptienne au Soudan. M. Henderson -n'accepta en principe que le retour d’une simple unité : un bataillon. Et c’est sur ces entrefaites que les négociations échouèrent. |

Il est à noter, pourtant, un fait, sur lequel on s’accorda : la liberté d'immigration égyptienne au Soudan, jusqu'aujourd’hui interdite, et la faculté pour les Egyptiens d'acquérir des terres, toujours interdite.

Voici l’article 16 du traité, tel qu'il a été proposé par Nahas pacha et accepté par M. Henderson :

En considération de l’article 11 (1), aucune distinction ne sera faite, au Soudan, entre les sujets égyptiens et les sujets britanniques, en ce qui concerne l'immigration, la propriété et l'acquisition des terres et le commerce. En conséquence, aucune restriction ne sera établie, en ce qui concerne leur entrée et leur immigration au Soudan, à moins que l’entrée ou l’immigration au Soudan ne soit interdite au postulant par son propre gouvernement. En outre, leur droit à acquérir ou à occuper des terres et à faire du commerce, doit être défini et régi d’après les règles qui constituent les législations modernes.

Les deux gouvernements s’accordent aussi pour examiner la question des dettes soudanaises envers l'Egypte et pour régler ces dettes sur des bases équitables. Pour ce but, un délégué du Ministère des Finances britanniques et un autre du Ministère des Finances égyptiennes se réuniront quand le traité sera mis en vigueur pour examiner cette question. — Livre Blanc, 22 mai 1930, chapitre IV. (Traduction.)

Cela dit, on voit, d’après ces dernières négociations, quelle est aujourd’hui l'étendue des revendications nationalistes égyptiennes (ou plutôt celle du Wafd) sur le

(1) Celui du Soudan, et sur lequel l’accord ne put se faire,

Soudan. Les nationalistes du Wafd, qui font tant de tapage au Caire, à propos d’une constitution ou d’un Parlement dissous, parce qu'il leur donne le pouvoir, n'osent en faire autant à Londres, quand il s’agit du Soudan. Ils acceptent au début la convention de 1899, et encore mitigée par la Note de 1924, et quand ils s’aperçoivent que le pays va les désavouer, ils cherchent à ajourner la question du Soudan, sans avoir le courage de l’aborder de front. Mais l’aborder ainsi ce serait l’échec des négociations, et l'échec des négociations la perte du pouvoir. Ils savent bien que jamais la Grande-Bretagne ne cèdera à propos du Soudan. Et ils savent bien que jamais l'Egypte n’acceptera de sanctionner la perte de ses droits imprescriptibles sur le Soudan, et de signer de sa main son propre arrêt de mort. Alors pourquoi ajourner la question du Soudan, quand il n'y a en réalité qu'une seule et unique question, celle de l'Egypte ? Et au lieu de tourner les yeux sans cesse vers Londres, tournez-vous un peu du côté de votre programme établi en 1919 et que vous avez pour mission d'exécuter. C'est le seul que l'Egypte puisse accepter : la rétrocession du Soudan.

En demandant la rétrocession du Soudan, est-il dit dans le programme politique du Wafd, les Egyptiens n’agissent pas sous l'influence des idées d’accroissement de territoire et d’expansion coloniale, mais se placent tout simplement, autant sur le terrain du droit que sur celui de la conservation nationale.

De temps immémorial, le Soudan a fait partie intégrante de l'Egypte et si, par moments, il en a été détaché, la première préoccupation de l'Egypte autonome fut de réintégrer le Soudan dans le giron de la Patrie,

Mais il ne s’agit pas que d’un point de droit ou d’une question historique. Les intérêts de l'Egypte et du Soudan sont, par la nature même des choses, si intimement liés que les deux pays se complètent et ont besoin l’un de l’autre pour vivre et prospérer. Laisser s'établir au Soudan une puissance étrangère serait exposer l'Egypte, qui vit du Nil, aux risques les plus graves.

Le conseiller financier anglais auprès du Gouvernement égyptien s’est ainsi exprimé dans son rapport du 14 décembre 1904 : « Quel que soit le nom qu’on lui donne, la terre arrosée par le Nil, depuis les montagnes d’Abyssinie et les Grands Lacs jusqu'aux bords de la Méditerranée, forme un ensemble intégral et indivisible. Maintenant que la science de l’ingénieur est parvenue à un si haut degré, c’est à la Puissance dont la domination est établie sur le Haut-Nil qu'appartient le contrôle des eaux de l'Egypte. La possession du Soudan est nécessaire à l'Egypte, plus nécessaire même que la possession d'Alexandrie. »

De leur côté, les habitants du Soudan ont tout à gagner aw contact de la civilisation égyptienne, la seule qui puisse leur convenir. Pour eux, l'Egypte est une grande sœur dont ils parlent la langue, et dont ils adoptent facilement les institutions et les mœurs.

Cette mutuelle sympathie et cette affinité de mœurs et de mentalité trouvent leur explication naturelle dans ce fait historique que les Arabes venus en Egypte et ceux qui se répandirent au Soudan avaient la même origine. Les descendants de ces derniers forment aujourd’hui la fraction la plus importante et la plus éclairée de la population soudanaise.

En demandant que le Soudan fasse retour à l'Egypte, nous entendons l’associer à nous et lui reconnaître tous nos droits.

Page 1