TROISIÈME PARTIE
La Question des Eaux du Nil
Nous avons vu, au début, que le Soudan a été le prétexte invoqué par l'Angleterre pour retarder l'évacuation de l'Egypte si solennellement promise. La Convention de 1899, une fois conclue, les Anglais s’implantent définitivement dans l'Egypte, qui devient pour eux le débouché naturel de leur nouvelle conquête. Désormais quand on leur parle d’évacuer l'Egypte, ils répondent par leurs droits au Soudan ; et quand on leur parle du Soudan, ils répliquent qu'ils l’ont conquis pour affirmer les droits de l'Egypte. Ce cercle vicieux fit longtemps le jeu de l’Angleterre. Mais à partir de 1920, après le réveil du nationalisme égyptien, la Grande-Bretagne abandonne ce jeu. Aujourd'hui, les droits de l'Egypte sur le Soudan sont contestés par elle. Il ne s’agit plus de les affirmer. Au contraire il s'agit d'affirmer les siens exclusivement. Elle montre quelque bonne volonté à rendre l'Egypte aux Égyptiens, mais une Egypte amputée de ses droits sur le Soudan. Tout au plus l'Angleterre reconnaît-elle à l'Egypte un droit sur les eaux du Nil.
Cette question des eaux du Nil, qui motive les légitimes revendications de l'Egypte sur le Soudan, ne se posait pas autrefois. Jusqu'en 1920, le Nil coulait libre-
ment, apportant son limon fertile, cause première de la prospérité de l'Egypte. Mais, depuis, le Nil a été « cadenassé ». Le cours supérieur du fleuve, grâce aux progrès de la technique moderne, est aujourd’hui coupé de barrages et d'immenses réservoirs, dont le but apparent est d'augmenter le débit du fleuve en captant les eaux qui s’écoulent vers la mer, mais dont le but réel est tout autre. Le véritable but, nous le démontrerons, est de retenir les eaux s’écoulant vers l'Egypte, pour arroser les terres de Djezireh dans le Soudan, qui appartiennent à une Compagnie anglaise, les rendre propres à la culture du coton, et intensifier cette culture pour faire concurrence à l'Egypte, le jour où elle sera libérée de tout contrôle britannique. Bien plus le cours du Nil se trouvant ainsi régularisé, l’Angleterre ayant seule le contrôle de cette régularité, par sa seule présence au Soudan, pourra à n'importe quel moment détourner le fleuve de son cours naturel et priver l'Egypte de sa part des eaux du Nil.
Une telle éventualité n’est pas problématique. Les Anglais peuvent protester de leurs bonnes intentions, nous voulons bien les croire. Mais sa possibilité, qui est aujourd’hui démontrée, ne laisse pas moins subsister une légitime crainte pour l'Egypte. Cette crainte s’accentue du moment que l'Egypte se voit exclue du Soudan au mépris de ses droits incontestables. Et son exclusion s'opère parallèlement à l’œuvre qui, achevée partiellement en 1925 par l'inauguration du barrage de Meckwar sur le Nil Bleu, est en train de se poursuivre par le barrage de Djebel-Aulia en construction et par un autre
projet semblable sur le lac Tsana, qu'une rivalité angloaméricaine a empêché récemment d'aboutir.
Cette crainte de l'Egypte ne peut être dissipée que par sa présence sur le Haut-Nil et par sa seule présence pour garder seule « la clef de sa maison ». Et la politique anglaise qui ne tend même pas à associer l'Egypte étroitement à l'administration du Soudan comme nous l'avons vu, mais tend au contraire à exclure définitivement l'Egypte du Soudan, est une preuve flagrante de ses mauvaises intentions et un point noir pour l’avenir de l'Egypte. Les conditions dans lesquelles fut inauguré le barrage de Meckwar ne nous donnent aucun doute à ce sujet. Le Haut Commissaire britannique, Lord Lloyd, au nom de Sa Majesté britannique, inaugura le barrage en 1925, en présence du Gouverneur général et du Ministre des Travaux Publics égyptien, Sirry pacha, auquel une place secondaire fut réservée, et dont la présence effacée ne fut tolérée que péniblement pour sauver la façade.
Telles sont les considérations politiques sous lesquelles peut être envisagée la question des eaux du Nil. Mais d’autres considérations peuvent être faites. En dehors de toute considération politique, il s’agit de savoir si ces barrages, tout en augmentant le débit du Nil, ce qui est douteux et possible en même temps, ne portent point préjudice à l'Egypte. Autrement dit, le Nil peut-il suffire à irriguer les terres immenses du Soudan et l'Egypte en même temps ?
En effet, on a vu d’après la Note du 22 novembre 1924 que les terres irrigables au Soudan mesuraient une
superficie de 300.000 feddans (1). La note a augmenté indéfiniment, selon les besoins de la Compagnie anglaise bien entendu, la superficie de ces terres. Cette superficie était limitée à 300.000 feddans dans l'intérêt de l'Egypte. En les augmentant, ces terres absorberont nécessairement plus d’eau, au détriment de l'Egypte. Et en les augmentant indéfiniment, on risque de priver l'Egypte de sa part d’eau. Envisagés sous ce point de vue, les travaux d'irrigation, achevés ou en cours sur le Haut-Nil, sont nuisibles aux intérêts de l'Egypte et risquent de compromettre sa prospérité, mettant par là sa vie même en péril.
À l’origine ces travaux étaient affectés à la construction du barrage de Meckawar sur le Nil Bleu. En face de ce péril, par compensation, on décida de construire le barrage de Djebel-Aulia sur le Nil Blanc, pour augmenter le rendement du Nil, affaibli par le détournement des eaux du Nil Bleu. Le débit du Nil ne changera pas dans ces conditions et l'Egypte pourra avoir sa part. Le débit ne diminuera pas, peut-être, mais l’eau sera moins fertilisante. L'eau s’écoulant vers l'Egypte, privée du limon fertile qu'apporte le Nil Bleu des Monts d’Abyssinie, ne pourra plus faire la prospérité de l'Egypte, comme par le passé. Voilà pourquoi, envisagés à ce point de vue les projets d'irrigation portent encore préjudice aux intérêts vitaux de l'Egypte, tout en admettant la stabilité du débit du Nil.
C’est sous ce triple point de vue que nous allons examiner dans les chapitres qui suivent la question des eaux
du Nil.
‘ (1) Le feddan mesure 4.200 mètres carrés environ.