CHAPITRE PREMIER
Les projets du Nil :
Réservoirs du Nil-Bleu et du Nil-Blanc
Les projets qui sont encore en cours sur le Haut-Nil furent décrétés par décision du Conseil des ministres égyptien en date du 10 janvier 1920. Ils comportent les travaux suivants :
1° Un réservoir sur le Nil Blanc, à Djebel-Aulia ;
2° Un réservoir sur le Nil Bleu, près de Senaûr, à
Mekwar, pour irriguer les terres de Dijezireh ; 3° Un barrage à Nagh-Hamadi, en Egypte ;
4° Un réservoir sur le cours supérieur du Nil Bleu à
sa sortie d’Abyssinie (contre-projet du lac Tsana, envisagé par les Américains) ;
5° Un barrage et réservoir sur le lac Albert.
Ces projets, décrétés au lendemain du mouvement nationaliste égyptien, au moment où le contrôle anglais pesait insupportablement sur l'Egypte, c’est-à-dire sous le Protectorat, au moment où l'Egypte était sous la répression anglaise, étaient comme une réplique de la part de la Grande-Bretagne, aux désirs d'indépendance de l'Egypte. Pour l’étude de ces projets, une seule et unique commission anglaise fut instituée, qui partit le
2 mars 1920 pour le Soudan afin de procéder à une étude sur place.
Après avoir visité le réservoir d'Assouan, le 8 mars la commission arriva à Khartoum et visita le « nilomètre » situé à 40 kilomètres au sud de la ville, sur le Nil principal. Le 11 mars, elle se rendit à Sennaër, sur le Nil Bleu, non sans avoir visité les plantations de coton de Djezireh. Là, elle inspecta les lieux sur lesquels devait s’ériger le nouveau réservoir à Meckwar. Le 15, elle partit de Kosti pour le Nil Blanc, jusqu’à son confluent avec le Sobat, qu'elle remonta sur 250 kilomètres, jusqu’à la région où la navigation devient impossible par suite des rapides. Elle traversa alors le lac Nou et s’engagea sur le Bahr-El-Ghazal, qu'elle remonta sur une distance de 40 kilomètres, s’engageant ensuite sur Îe Bahr-El-Djebel jusqu’à Rejaf et le Congo belge. Elle retourna ensuite à Khartoum, s’arrêtant en route à Djebel-Aulia. Là finit sa randonnée (1).
Dans ses déplacements la commission fut assistée de Sir William Willcocks, un technicien éminent, constructeur du Réservoir d’Assouan, et d'ingénieurs anglais au service du gouvernement égyptien et soudanais.
La commission elle-même était composée de M. F. St. John Gebbie, inspecteur général des irrigations des Indes, président ; du professeur H. T. Cory, de la Consulting Engineer, d'Amérique, et du Docteur G. C. Simpson, du bureau météorologique du gouvernement des
Indes.
(1) Extrait du Rapport de la commission du 25 août 1920. Imprimé par l’Imprimerie Nationale (Le Caire, 1920). Traduction.
Aucun membre égyptien. Pourtant Ismaïl Pacha Sirry, diplômé de l'Ecole Centrale de Paris et ancien ministre des Travaux Publics d'Egypte et beaucoup d'invénieurs égyptiens sortis de cette même école, et ayant beaucoup plus de compétence en matière d’irrigations égyptiennes et une plus grande connaissance du Nil, pouvaient à coup sûr faire partie de cette commission. Pas même le grand ingénieur anglais Willcocks n’en fit partie, parce qu'il devait combattre ces projets comme étant nuisibles pour l'Egypte. Tout au plus la commission déclara qu'elle était prête à recevoir toutes les critiques.
Elle reçut des critiques anglaises de la part de Sir William Willcocks et du colonel Kennedy, et des critiques égyptiennes de la part d’une commission bénévole d'ingénieurs égyptiens qui, parallèlement aux travaux de la commission officielle, opéra une contre-expertise.
Malgré tout, le 25 août, la commission anglaise établit son rapport, qui conclut à l'adoption de ces projets. Nous allons étudier ces projets d’après ses conclusions, laissant pour un examen ultérieur les critiques anglaises et égyptiennes formulées contre ces projets.
La commission conclut :
1° A l'exactitude des données matérielles tirées du niveau du Nil, sur lesquelles ces projets ont été établis par Sir Murdoch Mac Donald, conseiller anglais du Ministère des Travaux Publics égyptiens :
2° Elle établit la base équitable suivant laquelle les eaux récupérées par ces travaux seront partagées entre l'Egypte et le Soudan, à chaque phase d'exécution de ces projets ;
3° Elle établit la base équitable suivant laquelle seront répartis les frais d'exécution de ces projets entre l'Egypte et le Soudan.
Le rapport final de la commission se divise en quatre parties :
1° La réfutation des critiques de Sir William Willcocks ;
2° La réfutation des critiques du colonel Kennedy ;
3° Les projets au point de vue technique ;
4° Le partage de la plus-value des eaux et la répartition des frais d'exécution.
Les trois premières parties de ce rapport furent adoptées à l’unanimité de la commission. Pour la quatrième partie, l'accord ne se fit pas. Cette partie comprend en effet deux subdivisions : la question du partage des eaux — elle fut adoptée par le Président John Gebbie et M. Simpson ; la question des frais ne porte que la seule signature du membre américain Cory : les deux Anglais se sont abstenus, comme l’Américain refusa d’approuver la base sur laquelle fut établi le partage des eaux.
Ceci dit, étudions pour le moment les travaux de la commission en ce qui concerne les projets au point de vue technique.
La commission approuve la raison d’être de ces projets et souligne leur nécessité vitale pour l'Egypte surtout. Dans son rapport elle passe en revue les cinq travaux qui constituent les projets du Nil et approuve le gouvernement égyptien ou plutôt le gouvernement britannique d’avoir créé ces projets pour améliorer le rendement du débit du Nil. Nous allons examiner ce qu’elle
pense tirer comme utilité de ces travaux.
1° Le réservoir du Ni Blanc (Djebel-Aulia). — Dans son rapport, la commission dit que l'Egypte a besoin d’eau surtout aux époques de sécheresse qui précèdent la crue du Nil et que le Nil dans son état actuel ne satisfait point précisément tout à fait ce besoin : « Ce sont des vérités unanimes, est-il dit dans son rapport (1), que l'Egypte a besoin d’eau en été, même si ce n'est pas pour augmenter ses cultures actuelles. Et il est impossible de trouver ce surplus d’eau nécessaire en dehors de ces deux procédés : édifier un ou plusieurs réservoirs sur le Nil ou éviter la perte des eaux. Mais le besoin de l'Egypte pour ce surplus étant immédiat, le plus prompt moyen qui s'impose est l'édification d’un réservoir. »
Pour le choix de l'emplacement de ce réservoir que la commission considère comme indispensable, elle trouve qu'il est préférable qu'il soit le plus près possible de l'Egypte. Mais il est impossible, dit-elle, de l’édifier au nord de Khartoum, c'est-à-dire dans la région que l'Egypte pourrait contrôler directement. Pour cela elle invoque une raison technique. Ce réservoir, dit-elle, doit être rempli avant la fin de la crue. Mais comme le réservoir d'Assouan emmagasine toutes les eaux de la crue qui ne contiennent pas du limon, le nouveau réservoir serait par ce fait même nécessairement embourbé par les eaux « limoneuses » du Nil Bleu.
Pour cette raison, elle approuve le choix du gouvernement pour l’emplacement de ce réservoir. Ce choix s’est porté sur le Nil Blanc, au sud de Khartoum, qui, dit la commission, « a toujours pendant toute l’année des
(1) Imprimerie Nationale, Le Caire, 1920,
eaux claires ou presque ». Djebel-Aulia, choisi par le Ministère des Travaux Publics ou plutôt par Sir Murdoch Mac Donald, le conseiller anglais du dit ministère, n’est pas, dit la commission, l’endroit idéal au point de vue technique ni économique. Elle estime même que la quantité d’eau qui se perdra par l’évaporation ou par d’autres phénomènes est sensiblement la même que celle qui sera retenue. Mais, dit-elle, la quantité d’eau qui sera ainsi perdue est celle précisément qui allait se perdre dans la mer, de telle sorte que, pour l'Egypte, ce réservoir constuera quand même une protection contre une crue démesurée jusqu'à une certaine limite, en même temps qu'un dépôt d'eaux pour le surplus d’eau « séfi » (1) dont l'Egypte a besoin. Ce réservoir, ajoute la commission, ne sera pas même de trop, quand seront exécutés les autres travaux du projet. Il sera précieux pour l'Egypte et nécessaire, quand les-terres encore incultes qui se trouvent dans le delta seront améliorées et rendues propres à la culture, car il y a encore en Egypte des terres qui ne sont pas cultivées, faute d’eau nécessaire. D'autre part, en dehors de toute considération, un pareil ouvrage, non loin du confluent du Nil Blanc et du Nil Bleu, est indispensable, quand on veut commander le rendement du Nil.
Au point de vue constructif, le réservoir ccraprendra us barrage en ciment armé avec les ouvertures néces-
(1) L'été étant précoce en Egypte, commence au mois de mai. La crue du Nil se fait en août. Pendant trois mois, l'Egypte a besoin de beaucoup d’eau, surtout pour le coton. La sécheresse se fait un peu sentir. C’est cette eau dont l'Egypte a besoin pendant cette époque, qu'on appelle l’eau « séfi », c’est-à-dire l’eau d'été, de « sef », en arabe, été,
saires, qui partira du Djebel-Aulia à l’ouest, jusqu'aux hauteurs environnant le fleuve, sur une longueur de cinq kilomètres, construit sur le même modèle que celui de Senaâr. A l’est, il s’étendra sur une longueur de 1 km. 650. Cette partie se composera de piliers recouverts de sable ; mais la pression d’eau n'étant à cet endroit que d'un mètre et même moins, aucun danger ne sera à craindre.
Voilà pour ce qui est du projet de Djebel-Aulia. Les travaux qui avaient été suspendus un certain temps depuis 1924, ont repris depuis 1928, après un accord intervenu entre le ministère des Travaux Publics égyptien sous le cabinet Mohamed Mahmoud et Londres.
L'Egypte devait en effet, d’après les projets, payer intégralement les frais de ce réservoir. Un arrangement est intervenu sur ce point.
2° Le projet d'irrigation de Djezireh et le réservoir du Nil Bleu. — Ce projet tel qu'il a été présenté à la commission comportait l'irrigation de 300.000 feddans dans la région de Senaâr, Wad-Madani, Managuel, Mossalamia et Kamilinn. Ce projet est aujourd’hui entièrement exécuté depuis l'inauguration du réservoir en 1925 par Lord Lloyd, haut commissaire britannique en Egypte.
À l’origine, ce projet comportait l'irrigation de 300.000 feddans des terres de Djezireh. Cette terre fertile, qui ressemble à une presqu'île sur la carte, se trouve au sud du confluent du Nil Blanc et du Nil Bleu et est baignée par les deux fleuves. Mais le projet comportait l’augmentation de cette superficie jusqu’à un million de feddans, superficie qui serait atteinte le jour où les travaux du
Haut Nil Bleu (5° projet) seraient exécutés complètement. Nous avons vu que la note du 22 novembre 1924 n'a pas attendu cette exécution pour augmenter indéfiniment la superficie selon les besoins (1).
Au point de vue technique, la commission déclare que ce réservoir ne portera pas préjudice à l'Egypte. Les vannes seront ouvertes pendant toute la période qui s'étend de la mi-janvier à la mi-avril. Il ne sera rempli que par l’eau qui pendant la crue (qui se fait dans cette région en juillet) s'écoule inutilement vers la mer. Ainsi l’eau perdue servira uniquement à le remplir sans préjudice pour l'Egypte. Mais il est un phénomène dont elle ne parle pas, ainsi qu'à propos du projet du Nil Blanc : l’évaporation (2). La quantité d’eau évaporée ne sera-t-elle pas encore ici égale à celle qui se perdait dans la mer, attendu que les deux projets sont similaires ? Dans ce cas le réservoir serait rempli au détriment de l’eau que consommait l'Egypte : question à laquelle la commission ne répond pas. Mais elle prend soin de préciser que l'Egypte ne sera pas privée du limon qu’apporte le Nil Bleu des monts volcaniques d’Abyssinie, où il prend sa source et qui est la raison d’être de la fertilité de l'Egypte. Et elle ajoute ce trait significatif : « D'’aucuns se sont méfiés que le limon accumulé pouvait en peu de temps embourber le réservoir. Mais la commission est persuadée que si les précautions édictées et qui se trouvent dans le livre « La régularisation du Nil », version anglaise, pp. 87 et 88, sont suivies d’une ma-
(1) Voir page 141.
(2) Voir page 167.
nière rigoureuse, le danger du dépôt du limon sera écarté, car tout ce qui sera déposé sera minime par rapport au volume du réservoir. » Voilà qui donne à réfléchir. En tout cas, nous examinerons cette question du limon du Nil Bleu quand nous aborderons les critiques qui ont été formulées contre ces projets.
La commission dans son rapport s'occupe ensuite de la manière par laquelle seront irrigués les 300.000 feddans et plus des terres de Djezireh.
En ce qui concerne le troisième projet d’un barrage à Nagh-Hamadi en Egypte, la commission trouve que ce barrage est indispensable, même si les autres projets ne sont pas exécutés. Aujourd'hui il est terminé.
Quant au quatrième projet, sur le cours supérieur du Nil Bleu, la commission trouve qu'il est ie complément de celui de Senaâr et indispensable pour augmenter la superficie des terres de Djezireh de 300.000 à un million de feddans. Nous verrons que par la suite le projet a été contrecarré par un autre projet américain sur le lac Tsana, d’où sort le Nil Bleu.
En ce qui concerne le cinquième projet sur le lac Albert, la commission trouve encore que ce projet est indispensable pour augmenter le rayon d'irrigation des terres égyptiennes. Il s’agit ici en l’espèce de détourner l’eau du Nil de la région des « rapides », en creusant un canal qui empêcherait l’eau de s’écouler vers les marais. Ce canal partirait de Bour jusqu’à Rejaf et le Sobat, de façon à verser les eaux du lac Albert dans le Nil Blanc par l'intermédiaire du Sobat, au lieu qu'ils se perdent actuellement dans la région des marais et des « rapi-
des » sans pouvoir arriver intégralement jusqu'au Nil Blanc. {l ÿ aurait en outre un réservoir sur le lac Albert. Ce projet échappe à la critique, il est incontestable qu'il profitera en même temps à l'Egypte et au Soudan.
Voilà, somme toute, en quoi consistent les projets qui sont en voie d'exécution sur le Haut-Nil depuis 1920. Nous verrons plus loin les critiques qui leur sont adressées.
Pour le moment, signalons un fait. Ces projets, qui sont désignés sous le nom de projets de « régularisation du Nil » vont commander le débit du fleuve. il est incontestable que de pareils ouvrages immenses, chefs-d'œuvre d’art de la technique moderne, peuvent détourner le cours naturel du fleuve. Sans aucun doute ils seront des leviers de commande placés sur le Nil, qui pourront à volonté retenir ses eaux dans les immenses réservoirs qu'ils comportent, sans danger pour ces réservoirs, où elles s’évaporeront, ou bien les lâcher vers la mer où elles viendront se jeter comme par le passé.
Quelle belle arme pour la politique ! La Grande-Bretagne, en tenant le Soudan, tiendra la vie de l'Egypte suspendue entre ses mains. Par un simple geste les vannes se ferment, l’eau est retenue, l'Egypte peut mourir de soif. Ces leviers de commande vont donc devenir les clefs du Nil « cadenassé ». Et tant que le Soudan ne sera pas réintégré à l'Egypte, ces projets du Haut-Nil, qui dans quelques années seront des réalités, ne seront rien de moins qu’un véritable « pistolet chargé au cœur » de l'Egypte, comme Anvers l’a été au cœur de
l'Angleterre.
C'est le point de vue politique qui domine donc cette question des eaux du Nil. Il faut donc associer l'Egypte au contrôle du Nil. Mais aucune association n'est plus possible, aujourd’hui, après le réservoir de Meckwar et ceux qui suivront. La présence seule de l'Egypte au Soudan est la conséquence qui doit s'imposer par la présence de pareils travaux. Cette raison est renforcée par les droits imprescriptibles de l'Egypte sur le Soudan.