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CHAPITRE II

Le partage des eaux d’après ces projets

Dans cette question, les avis de la commission n’ont pas été unanimes. D'une part, nous trouvons dans son rapport l'avis du président Gebbie et du docteur Simpson, tous deux Anglais, qui a prévalu, d'autre part l’avis du professeur Cory, Américain, de la Consulting Engineer, des Etats-Unis.

Nous allons donc étudier les deux avis séparément.

1° Le partage de la plus-value des eaux, d’après les Anglais.

Les deux membres anglais, dans leur rapport sur cette question, estiment que le rapport du professeur Cory est exact au point de vue théorique, mais « ses idées, disent-ils, sont inapplicables dans les circonstances actuelles, pour des causes financières et autres considérations » (1).

Ils estiment que l'Egypte, indiscutablement par droit d'ancienneté, a le droit d’irriguer une certaine superficie de terres, dont le maximum a été atteint après la construction du réservoir d’Assouan. Ce maximum a été

(1) Rapport de la Commission, 4 partie, p. 59. Imprimerie Nationale, Le Caire, 1920.

atteint pendant l'année 1916-1917 et est évalué, d’après eux, à 5.400.000 feddans. Ce droit de l'Egypte doit être limité à ce maximum, et ce droit à l’eau doit s'exercer pendant les périodes de l’année où l'Egypte a besoin d’eau.

Ainsi, d’après eux, l'Egypte doit s’en tenir à ces cinq

millions et demi de feddans. Sans tenir compte de l’augmentation de sa population, ils lui interdisent le droit d'améliorer des terres encore incultes et de les rendre propres à la culture.

. Quant au Soudan, ils font remarquer qu'il a droit, lui aussi, à l'irrigation d’une certaine superficie, qu'ils ne peuvent désigner d'avance, mais qui est certainement moindre que celle de l'Egypte.

Leur but évident est de limiter d'ores et déjà la superficie que l'Egypte a le droit d'irriguer et de laisser illimitée celle du Soudan, pour les besoins de la politique. En réalité, cette superficie de 300.000 feddans que nous avons indiquée pour le Soudan n’est pas la seule somme de terres qui sont cultivées au Soudan. Ces 300.000 feddans appartiennent exclusivement à la Compagnie anglaise de Djezireh, à laquelle toutes les terres de cet isthme fertile ont été concédées. Maïs à côté, il y a d’autres terres qui sont cultivées, mais qui ne sont irriguées que pendant la crue du Nil. Leur irrigation n’est donc pas permanente, ce qui les rend impropres à la culture du coton, qui doit être irrigué bien avant la crue pour pousser. L'eau dont le Soudan a besoin ne servira donc qu'à produire du coton, et non à faire vivre la popula-

tion du Soudan. Et si le Soudan a droit à augmenter in-

définiment la superficie de ses terres, l'Egypte, dont la population sans cesse augmente, ne peut être astreinte à une certaine limite, car elle a droit de priorité sur le Soudan par l'ancienneté et cette priorité ne peut lui être contestée.

Les deux membres anglais regrettent de ne pouvoir préciser, pour les causes précitées, la quantité d’eau exacte qu il faut pour le Soudan et pour l'Egypte. Néanmoins, ils proposent le partage suivant : partage des eaux de la plus-value récupérée par les dits projets, après consultation, disent-ils, de Sir Murdoch Mac Donald et des fonctionnaires du Gouvernement soudanais :

1° Le Gouvernement soudanais supportera seul les frais des travaux de Senâar sur le Nil Bleu, et le Soudan profitera seul de la quantité d’eau gagnée par le dit projet. Mais si l’eau retenue par le réservoir est inutilisable par le Soudan jusqu’au 15 avril, l'Egypte pourra en profiter, à condition de supporter les frais nécessaires pour assurer l’eau indispensable aux cultivateurs de Djezireh et à leurs bestiaux, qu'elle soit assurée par des pompes ou par d’autres moyens.

2° Le Gouvernement égyptien supportera les frais du réservoir du Nil-Blanc (Djebel-Aulia) et l'Egypte profitera seule de l’eau en surplus récupérée par cet ouvrage. Mais comme cet ouvrage causera des dégâts matériels, parce qu'il inondera des villages et une superficie de terres évaluée de 17.000 à 107.000 feddans de terres cultivées, l'Egypte devra en compensation de ces dommages payer une indemnité. En outre, ce réservoir bouleversant le système d'irrigation des régions du nord de Khartoum et de sa province, ainsi que de la province de Dongola, de Berber et de Ouadi-Halfa, l'Egypte devra aussi leur laisser une quantité d’eau suffisante pour irriguer 80.000 feddans.

3° Le Soudan, actuellement, a le droit illimité de prendre

l’eau à l’aide de pompes, du 15 juillet au 15 mars, pour irriguer 20.000 feddans de cultures « séfi » (1) (cultures d'été : le coton), qu'il puise partie au Nil-Bleu, partie au Nil proprement dit. Mais quand le projet du Nil-Bleu sera terminé, les 20.000 feddans én question n'auront plus besoin de pompes, étant dans la région de Djezireh, que le projet se propose précisément d’irriguer. Le Soudan aura alors la faculté d’irriguer, à l’aide de pompes, dans n'importe quelle autre région, une superficie de 20.000 feddans de cultures séfi, sans préjudice des 80.000 feddans qui seront irrigués après l’exécution du projet de Djebel- Aulia, ni des terres de Djezireh telles qu’elles sont définies cidessous.

4° Le projet du Nil-Bleu est établi pour irriguer 300.000 feddans des terres de Djezireh, sans toutefois baisser le niveau ordinaire du fleuve après le 18 janvier. Mais l'Egypte pouvant, la plupart des années, se dispenser de cette eau ou d’une partie après cette date, il n’y aura besoin de recourir de suite à l’eau accumulée dans ce réservoir, qu'après un certain temps écoulé depuis cette date du 118 janvier. Aussi pourra-t-on augmenter cette superficie jusqu’à une certaine limite que commandera une année de sécheresse exceptionnelle. Donc le Soudan pourra toujours utiliser les eaux du Nil-Bleu, sans toucher tout de suite aux eaux du réservoir de Meckwar, après le 18 janvier et jusqu’à l’utilisation par l'Egypte des eaux du Réservoir d’Assouan.

En ce qui concerne la superficie des terres de Djezireh, susceptible d’être augmentée de 300.000 à un million de feddans, tout dépend de l’achèvement des travaux sur le cours supérieur du Nil-Bleu. Dans ce cas, l'Egypte paiera seule les travaux d’exé-

(1) En Egypte, il faut distinguer trois sortes de cultures par an, qui se succèdent : chelwi (en hiver), séfi (pendant l'été) et nili (pendant la crue du Nil. Chacune de ces trois cultures demande quatre mois. Chetwi, type le bersim, sorte de trèfle ou de blé, va de décembre jusqu’en mars, le second de janvier jusqu’en mai. La culture séfi est le coton, de fin avril jusqu’en

septembre. La culture nili est le maïs ou la canne à sucre.

cution et profitera seule de la plus-value du rendement récupéré par le projet. Mais le Soudan pourra en profiter dans la mesure où l'exploitation des terres de Djezireh permettra l'étendue des cultures. Le Soudan paiera alors une partie des frais proportionnellement à la quantité d’eau dont il bénéficiera.

5° Il est difficile actuellement de définir la quantité d’eau dont bénéficiera l'Egypte et le Soudan avant l’achèvement complet des travaux. Maïs dès que les travaux seront avancés, il est possible de déterminer la quantité d’eau du surplus récupéré par les projets dont bénéficiera le Soudan, et alors il pourra souscrire proportionnellement à leurs frais.

6° Comme les propositions ci-dessus peuvent susciter des difficultés à leur application, la Commission propose la nomination d’un comité composé d’un représentant pour l'Egypte et d’un représentant pour le Soudan et présidé par un neutre, pour trancher les contestations.

Voilà comment les membres anglais de la commission envisagent le partage entre l'Egypte et le Soudan des eaux récupérées par les projets qui sont en cours sur le Haut-Nil.

L'octroi du surplus du Nil Blanc à l'Egypte, comme on l’a vu, n’est pas intégral. Elle doit payer les frais, mais faire bénéficier le Soudan d’une quantité d’eau nécessaire pour irriguer 80.000 feddans, autres que le million de Djezireh. Pour les ouvrages du Nil Bleu, c’est le Soudan qui profite entièrement du surplus. Il pourra même toucher au fleuve, sans toucher le fonds récupéré, après le 18 janvier, jusqu’à l'ouverture du réservoir d’Assouan, en Egypte. Et en plus des 300.000 feddans et du million projeté, il pourra irriguer dans d’autres régions 20.000 autres feddans, qui se trouvaient autrefois à Djezireh et qui ne doivent pas être compris dans

le calcul des 300.000 feddans. Ce partage est fort discutable et, nous le verrons bien, contraire aux intérêts vitaux de l'Egypte. |

Examinons maintenant le point de vue du professeur américain Cory, qui faisait partie de la commission et qui n’a pas approuvé ses collègues anglais sur cette question du partage des eaux de la plus-value résultant de l'exécution des projets dits de « régularisation du

Nil ».

2° Le partage des eaux récupérées par les projets d’après l’avis du professeur américain Cory.

Le point de vue du professeur Cory est très intéressant en cette matière, parce qu'il émane d'un neutre. C'est toute la critique des projets qu'il aborde dans son rapport spécial. Aussi avons-nous jugé intéressant de le reproduire en partie (1) :

Mes collègues de la Commission disent qu'il est impossible de donner des avis en ce qui concerne le partage des eaux, dans le présent et pour l'avenir, faute de renseignements et pour cela ils se rangent à l’avis du Ministère des Travaux Publics.

Il est clair que l’avis qui conseille de donner au Soudan les eaux en réserve sur le Nil-Bleu et à l'Egypte celles du Nil-Blanc, est une simple solution pratique, puisque le Soudan supportera les frais du réservoir de Meckwar et l'Egypte celui de Djebel-Aulia et que la situation financière du premier ne lui permet pas de souscrire aux frais de Djebel-Aulia. Aussi ai-je remarqué, après l’examen des renseignements que j'ai obtenus et pour des causes qui seront indiquées dans ce rapport, qu'il y a danger pour le Soudan de perdre aujourd’hui une belle occasion

(1) Traduit de l'arabe. (Rapport de la Commission des Projets du Nils. Imprimerie Nationale, Le Caire, 1920.

de prospérer dans l’avenir sans préjudice pour l'Egypte, si toutefois les deux gouvernements s'accordent pour conférer au Soudan le droit au surplus de Djebel-Aulia, après la satisfaction des besoins de l’Egypte, quand le Soudan sera capable de souscrire aux frais, dans la mesure où cela le concerne.

Et il y a dans ce cas beaucoup de considérations sur la méthode du partage des eaux.

Premièrement, considérer l'Angleterre comme la tutrice de deux mineurs. Elle est par conséquent dans une situation qui comporte une responsabilité spéciale. Et ceci est vrai, en ce qui concerne les intérêts des Soudanais, qui ne peuvent définir leurs besoins dans l’état d'évolution actuelle de leur pays. Le devoir du gouvernement est dans ce cas de sauvegarder les intérêts des habitants et cela en cherchant à leur éviter tout préjudice qui résultera à l’avenir de l’inachèvement des projets.

La deuxième considération est que pendant que les travaux du réservoir de Meckwar et de Djebel-Aulia ont déjà commencé, le projet de réserve des eaux du Haut Nil-Bleu n’est pas encore commencé. Et peut-être sera-t-il retardé longtemps ou pour toujours pour des raisons politiques (1). D'autre part, jusqu’à maintenant, il n’a pas été établi si, au point de vue technique et financier, il est possible de creuser un canal dans la région des « rapides » et d’emmagasiner de l’eau dans des réservoirs sur les lacs Albert et Victoria. Et c’est pour cela que le partage des eaux (res communes et susceptibles d’être réservées) derrière les réservoirs de Meckwar et de Djebel-Aulia, revêt un caractère important.

La troisième considération est que l'Egypte est riche alors que le Soudan est pauvre. Et il est incontestable dans ce cas que la construction du réservoir de Meckwar et le creusement de canaux dans Djezireh, engloutira toutes les ressources financières du Soudan, qui sont actuellement affectées à son irrigation. Le réservoir de Meckwar est avant tout un barrage de déversement qui desservira de nombreux canaux. Ce qu'il peut contenir en réserve est environ un milliard 47 millions de mè-

(1) La rivalité américaine à propos du lac Tsana.

= dd —

tres cubes et 90 ‘/, des frais estimés à trois millions de livres, ce qui fait 2.700.000 livres, seront affectés à puiser l’eau et à la détourner vers l'embouchure du canal principal et ses auxiliaires. Le reste, soit 300.000 livres, qui représente le dixième, sera affecté à la mise en réserve. Ainsi pour desservir Djezireh en eau, il faudra à priori 2.700.000 livres. C’est pour cela que le Soudan ne pourra pas se relever financièrement et supporter la crise qu'il traverse, tant que les 300.000 feddans ne seront pas cultivés et pour lesquels il faudra un milliard 47 millions de mètres cubes d’eau. Il ne le pourra pas et il n’est pas de son intérêt de s’associer à d’autres travaux ayant même objet ; l'Egypte, elle, a un besoin pressant à l’heure actuelle, d’augmenter l’eau réservée. Il y a là donc deux associés rattachés ensemble naturellement, dans une même association qui porte sur un bassin de la plus haute importance pour les intérêts présents de chacun. Il n’est donc pas équitable qu’un des associés oblige l’autre à tenir compte de son intérêt individuel ou à renoncer définitivement à son droit sur cette source commune.

La coutume suivie en ces circonstances aux Etats-Unis d’Amérique est que celui qui a besoin paye d’abord seul tous les frais. Il est dédommagé ensuite par l’autre associé quand il commence à en profiter. Le plus souvent l’auteur du projet supporte tous les frais principaux et vend ensuite les eaux réservées à l’autre associé proportionnellement à sa part dans les frais.

La différence est grande pour le Soudan au point de vue des conséquences, suivant que l'Egypte seule se charge de la construction du réservoir de Djebel-Aulia et se réserve ses eaux, ou que les deux pays se partagent ensemble les eaux réservées et les frais. Nous avons dit que le Soudan payera la somme de 2.700.000 livres pour construire le barrage de déversement et aussi une somme de 300.000 livres pour se réserver 1 milliard 47 millions de mètres cubes d’eau, soit, en tout, trois millions de livres pour le déversement et la mise en réserve des eaux, pour pouvoir irriguer 300.000 feddans. Si nous supposons que l'Egypte et le Soudan s’associent également pour sup-

porter les frais de réserve et pour profiter par moitié de l’eau réservée qui résultera des travaux de Meckwar et de Djebel Aulia, la quantité nette dont bénéficiera chacun des deux pays en eau réservée sera 4,47 + 2 — 2,23 milliards. Le Soudan prendra ainsi un milliard 47 de Meckwar et profitera de Djebel-Aulia pour un milliard 76 millions ajoutés à l’eau ordinaire du Nil, en compensation de ce que retirera l'Egypte du Nil Bleu. Dans ces conditions, il pourra irriguer non seulement 300.000 feddans, mais un million de feddans, même dans les années les plus stériles. Et de cette façon il aura un surplus de 700.000 feddans, deux fois et demi plus que le nombre prévu par les projets, tout en ne payant que 1.090.000 livres. S'il est donc profitable au Soudan de dépenser 3 millions de livres pour le déversement et la réserve des eaux pour n'irriguer que 300.000 feddans actuellement, à plus forte raison il faut choisir ce second procédé, si toutefois il est possible de déverser l’eau nécessaire et de la réserver pour irriguer 700.000 feddans en plus de l’autre superficie et en ne payant qu’un peu plus du tiers de l’autre somme et avec la proportion de 1 $ 40 pour le feddan, au lieu que le feddan coûtera 10 livres pour la superficie de 300.000 feddans.

La quatrième considération est que les eaux qui vont être en réserve, sont les eaux qui formeront le surplus de la consommation actuelle des deux pays et qui seront en excédent. Il est indiscutable que, dans ce cas, les excédents varient beaucoup plus qu'ils ne sont établis par les prévisions du projet. Pour cela il est difficile au Soudan de supporter les années stériles comme le ferait l'Egypte. Et chaque année il y aura certainement un déficit dans la quantité d’eau en réserve jusqu'à ce que soient terminés les travaux du Haut Nil-Bleu. Et ceci aura pour conséquence, comme pour l’année 1913-1914. un rendement de la

production inférieur à celui des années ordinaires.

La cinquième considération est la trop grande quantité d’eau qui doit être réservée pour donner le plus grand résultat. Cette

quantité doit être de 95 milliards devant Kartoum et se divise ainsi

Assouan, 2,4 — Djebel-Aulia, 4 — Meckwar, 1,47 — le Haut Nil Bleu, 11 — Lac Albert, 77. — En tout, 95.

La sixième considération est l’établissement à priori d’une base qui sera suivie dans toutes les phases d'amélioration du partage des eaux que personne ne possède jusqu’à maintenant. Ceci n’est pas une opération aussi facile qu’on le croit. Il faut donc conserver des mesures rigoureusement exactes devant et derrière les réservoirs, tout en comptant l’eau qui se perd pour déterminer l’eau naturelle du fleuve, comme il faut tenir compte des droits acquis et il faut aussi déterminer ce qui se perd dans les réservoirs, etc... Mais la méthode qui consiste à établir une base déterminée chaque fois qu'il sera possible de trouver de l’eau pour en profiter et de limiter certains droits sur élle, est une méthode défectueuse susceptible de créer des conflits. La meilleure méthode est la plus facile.

Après ces considérations précitées, examinons le sujet au point de vue général.

Il n’est pas pratique d’ajouter foi à l’expérimentation acquise au moyen de renseignements fournis par la constatation et la déduction, quand il s'agit d’une question d’eau, ni aux critiques et aux suggestions présentées à la commission en ce qui concerne les différentes questions qui seront traitées ci-après. Cependant la commission a examiné avec soin chaque point et voici, d’après ce que je crois, le résultat auquel elle est parvenue après enquête.

A. — La quantité d’eau possible

a) Description générale des sources du Nil (1):

Bien que le Nil soit l’un des plus vieux fleuves de la terre qui servent à l'irrigation, si ce n’est le plus vieux de tous, néanmoins les limites de son bassin sont inconnues jusqu’à ce jour, surtout celles qui l’alimentent le plus, et cela, parce qu’elles se

(1) Sur le cours du Nil, voir le livre intéressant de À. Cnéru, Le Nil, le Soudan et l'Egypte, Paris. Garnier, 1891,

trouvent dans la région équatoriale de l'Afrique, que les Européens n'ont encore pas découverte entièrement.

Tout ce qui a été dit sur le bassin du Nil n’est mas moins inexact que les données générales concernant les pluies qui y tombent.

Il n'existe aucune donnée spéciale sur les particularités du bassin et sur les pluies qui y tombent, excepté sur la partie septentrionale qui n’alimente le Nil que bien faiblement.

Mais ce qui intéresse l'irrigation surtout, c’est l’eau qui coule et les données spéciales là-dessus sont suffisantes pour qu'on puisse se désintéresser des particularités du bassin.

Une des plus grandes caractéristiques du Nil est qu’il retire toutes ses eaux des affluents qui s’y versent en amont de Khartoum et en aval et qui sont éloignés de l’embouchure à une distance de 1.900 milles. Son eau coule en régression depuis Khartoum jusqu’à la Méditerranée à cause de l’évaporation et de la faiblesse de sa poussée, à la différence des autres fleuves dont l’eau augmente grâce aux affluents qui ne cessent de s’y jeter pendant tous leur cours.

b) Répartition des terres irrigables :

Les terres situées au nord de Khartoum forment jusqu'au Caire une étroite vallée, où commence l’éventail du Delta. Cette vallée est limitée des deux côtés par des hauteurs qui ne dépassent pas une centaine de pieds. Aussi les terres irrigables au nord de Khartoum sont-elles déterminées, ainsi que celles d'Egypte susceptibles aussi d’être irriguées, au cas où se trouverait l’eau suffisante à cet effet.

Mais au-dessus de Khartoum, les vallées décrites par les affluents du Nil sont vastes et les terres qu’on se propose d’irriguer immenses, non délimitées, avec cette particularité que les terres plus au Sud ont des pluies très fréquentes et que plus on s’approche du Sud, plus le besoin d'irrigation diminue, comme diminue le besoin de la terre pour l’eau.

N'ayant recours à l'irrigation qu’en cas d’extrême besoin, le Soudan, jusqu’à nos jours, n’a pas beaucoup utilisé cette der-

nière. Mais il y a aussi une autre cause à cela, très importante. C'est l’état presque sauvage ou à demi-civilisé dans lequel vivent les habitants du sud de Khartoum. Et l’on est vraiment incapable de comprendre le secret de la différence profonde qui existe entre les habitants des rives septentrionales du Nil qui sont considérés comme descendants de la plus antique civilisation du monde, et des peuplades qui habitent le Haut-Nil sur les deux tiers de son cours et qui sont encore à l’état primitif. Mais la situation va changer dans le Haut-Nil, après les mesures qui ont été prises récemment en ce qui concerne la traite des noirs et l'hygiène surtout qui se propose de combattre la malaria et les maladies des régions tropicales, et aussi les mesures d'organisation gouvernementale. La conséquence sera sûrement la propagation des systèmes d'irrigation, derrière Khartoum, au Sud, dans les années à venir, plus qu'il ne l’a été fait dans le passé et ce sera la cause de l'importance qu'il y a à établir une base pour le partage des eaux du Nil, qui n’a jamais été réglé entre l'Egypte et le Soudan.

c) Particularités de la crue du Nil

Les règles générales qui concernent l'écoulement des eaux du Nil sont connues depuis plusieurs siècles. La crue du Nil augmente au fur et à mesure pendant l'été avec ses eaux limoneuses pour baisser ensuite graduellement. Depuis plusieurs époques et jusqu'à aujourd'hui, le maximum que peut atteindre cette crue, à certains points de vue, est considéré comme la base de calcul des impôts perçus sur les terres. En ce qui concerne le profit retiré de cette crue, les changements qui surviennent dans les affluents du Nil agissent beaucoup sur sa détermination.

Aussi peut-on considérer Khartoum comme le centre principal, d'où commence le Nil proprement dit et où se rencontrent le Nil Bleu et le Nil Blanc. Et ces deux affluents possèdent chacun des particularités différentes. Le Nil Bleu apporte trois fois plus d’eau que le Nil Blanc, et son niveau accuse une irrégularité constante pendant toute l’année. Environ 8 ‘, seulement de

l’eau qui arrive jusqu’à Khartoum provient de points plus élevés que l’emplacement de n'importe quel réservoir qu'il serait possible d’édifier. Il est aussi la source de toutes les eaux des crues qui vont en Egypte et il est chargé de quantités considérabls de limon pendant sa propre crue. Et en général le Nil Bleu qui est la source principale des eaux du Nil, ne peut permettre de réserver qu’une quantité déterminée de ses eaux, parce qu'il est, peut-on dire, « trop turbulent ».

Tout autre est le Nil Blanc, qui est bien calme sur tout son cours, Car il traverse de trop grandes quantités d’eau sur son parcours, dans les lacs Victoria, Albert et dans la région des « rapides ». Et là est la différence profonde entre les deux affluents : tandis que le Nil Bleu perd les qualités nécessaires à la mise en réserve des eaux, le Nil Blanc, au contraire est, dans son cours supérieur, alourdi par des quantités immenses d’eau, qu'il perd en majeure partie, au lieu qu'il devrait les conserver, et cela par l’évaporation qui se produit dans les lacs et les marais qu’il traverse.

Au nord du confluent du Nil Bleu et du Nil Blanc, se jette dans le Nil proprement dit un autre bras important qui est l’Atbara. Il est plus turbulent encore que le Nil Bleu, car bien qu'il soit à sec quelquefois, sa crue pourtant en été déborde, en même temps que celle du Nil Bleu. Aussi il paraît se prêter peu à la mise en réserve.

d) Travaux de régularisation possibles sur le Nil :

Bien que les recherches exécutées sur le bassin du Nil Bleu n'aient pas été complètes pour parvenir à repérer l’endroit convenable à la captation, cela n'empêche pas de certifier que l'emplacement le mieux adapté est celui du Haut-Nil Bleu, qui se prête plus que tout autre à cette opération. La cause péremptoire est que le niveau ne représente plus que 110 ‘ des eaux du Nil Bleu à l’endroit du barrage (de Meckwar), lequel tombe à 8 ‘|, à Khartoum, déduction faite de ce qui se perd en cours.

Mais la moitié des eaux du Nil Bleu qui parviennent jusqu’à Khartoum, arrive du Sobat, lequel puise ses eaux dans

des régions semblables à celles du Nil Bleu. Aussi les variations

de son cours sont-elles grandes et l'examen a certifié l’impossibilité de réserver ses eaux dans n'importe quel réservoir, bâti à son confluent. L

e) Mesures susceptibles d'augmenter le débit du Nil :

Il existe deux procédéds généraux pour augmenter la quantité d'eau capable de servir à l'irrigation :

1° Retenir l'eau, dans les cas où elle est supérieure à la consommation, pour l'utiliser pendant les périodes de sécheresse ;

2° Diminuer la quantité d'eau perdue.

On peut dire d'une manière générale qu'il est impossible d'empêcher de se perdre l’eau du Nil Bleu et de ses sous-affluents, ainsi que celle de l’Atbara et du Sobat, sous-affluent du Nil Blanc, contrairement à ce qui peut se faire sur le Bahr-El-Gebel qui se jette dans le Nil Blanc, où l'espoir est grand d'empêcher cette perte d’eau. On peut estimer la quantité que perd le Nil Blanc dans la région des « rapides » — qui représente une superficie immense de marais de Bour au lac Nou — à la moitié de ce qu'il retire des lacs Victoria et Albert. Empêcher cette eau de se perdre représenterait l’adjonction au Nil d’un autre affluent dont le débit serait égal à celui du Sobat. C’est pour cette raison que, dans ce cas, empêcher l’eau de se perdre est l'opération la plus fructueuse, et elle s'impose dans toutes les parties du monde, où le cas se présente. ;

Après avoir abordé la question des renseignements qu on possède sur le cours du Nil, sur les années périodiques de sécheresse et les influences qui s'exercent sur la régularité des eaux, le professeur Cory reprend :

B. — La quantité d'eau nécessaire et son mode de partage

durant les saisons.

a) Les besoins mensuels d’eau

La quantité d'eau nécessaire aux terres irriguées par le Nil dépend de la proportion des terres irriguées au moyen du procédé dit de « bassin » et de celles irriguées continuellement,

Le mode d'irrigation par bassin consiste à inonder de grandes superficies de terres pendant la période du maximum de la crue, quand il est possible de déverser sur les terres de trop grandes quantités d’eau assez lourdes pour être contenues. L'’irfigation continue consiste à alimenter la terre d’eau, pendant toute l’année, surtout pendant les périodes où le niveau du Nil est trop bas pour ne point permettre le vieux mode d'irrigation par bassins.

Avec l'irrigation continue, on peut pratiquer différentes sortes de culture, surtout celle du coton à longue fibre, qui est la source de la richesse de l'Egypte. Aussi les terres irrigables continuellement sont-elles plus chères que les terres irrigables par bassins ; il est donc raisonnable de faire beaucoup de frais pour transformer les terres à bassins en terres à irrigation continue.

C’est pour cela qu'il est nécessaire de connaître l’extrême limite des teres à irrigation continue qui peuvent être alimentées par le Nil. Et il n’est pas impossible, quand le Nil aura été complètement réglé, de trouver pendant la crue de trop grandes quantité d’eau, inaptes à être utilisées par l'irrigation continue, mais appelées à être employées de suite pour inonder des terres à bassins, ce qui vaut mieux que rien.

Dans tous les grands projets d'irrigation les idées ne sont pas toujours concordantes pour fixer la quantité d’eau nécessaire pour obtenir le maximum de récolte. Les projets en ques-

tion n’échappent pas à cette règle.

Le professeur Cory parle ensuite de la régularisation possible du Nil et de son débit éventuel, des superficies de terres susceptibles d'être irriguées, pour arriver à la véritable question qui nous intéresse particulièrement, à savoir : le partage.

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