CHAPITRE HI
La critique anglaise des projets
L’ingénieur anglais Sir William Willcocks, ancien Inspecteur Général de l’Irrigation égyptienne et le constructeur du grand réservoir d'Assouan, a violemment accusé Sir Murdoch Mac Donald, conseiller anglais du Ministère des Travaux Publics, en 1920, d’avoir sciemment falsifié les mesures du niveau du Nil, mesures qui ont servi de base à l'établissement des projets du Haut- Nil.
Pris à partie, Sir Murdoch a été entièrement disculpé par la Commission, à laquelle Sir William s’est adressé. Mais cette polémique n’en a pas moins laissé une pénible impression faite d’une légitime suspicion, dans l’esprit de l'opinion égyptienne, qui ne cesse de considérer ces projets, dans l’état actuel des choses, comme vraiment dangereux pour l'avenir de l'Egypte.
Aussi est-il intéressant d'étudier les attaques de Sir Willcocks contre Sir Murdoch Mac Donald, qui sont de véritables accusations, pour voir qu'une voix anglaise s’est élevée contre ces projets, qui menacent de loin ou de près la vie de l'Egypte. Et sans nul doute cette voix est qualifiée plus que toute autre pour examiner ces projets.
Le 28 avril 1920, dans une lettre (1) adressée à la commission siégeant alors à Londres Sir William Willcocks accuse Sir Murdoch Mac Donald des trois faits suivants :
1° D'avoir intentionnellement changé les mesures du Nil Bleu entre les premiers jours de décembre 1918 et les premiers jours du mois de février 1914 ;
2° D'avoir intentionnellement augmenté la quantité du débit de ce fleuve durant l’espace de cette période, près de Senaûr ;
3° D'’avoir recelé un document officiel très important.
En effet, nous avons vu que le projet du réservoir de Meckwar a été établi d’après les données trouvées à $enaâr. L'année 1913-1914 a servi de base. Sir William Willcocks accuse Sir Murdoch d’avoir sciemment augmenté le débit du Nil Bleu, pour prouver que le Nil Bleu pouvait se prêter à la captation. En réalité, les chiffres réels sont bien inférieurs à ceux fournis par Sir Murdoch. D'ailleurs nous avons vu que le professeur Cory a établi que le Nil Bleu se prêtait peu à la mise en réserve et que le réservoir, s’il en fallait un, devait être établi sur son cours supérieur près de sa source, à sa sortie d’Abyssinie.
Cette accusation n’a pas été retenue par la commission, qui trouve le calcul de Sir Willcocks complètement erroné (2). Le Ministère des Travaux Publics devait aussi rejeter toutes ces accusations dans la réponse qu'il fit le
{) Le Rapport de la Commission. Imprimerie Nationale, Le Caire, 1920. Annexe au rapport, p. 3.
(2) Page 6 de son rapport.
20 mai 1920, signée F. M. Maxwell. Pourtant Sir Willcocks a établi un tableau des mesures réelles constatées durant l’année 1913-1914 et des mesures publiées par Sir Murdoch Mac Donald. La différence est grande entre les chiffres : elle est de 4 à 49. Quant au document dont parle Willcocks, le ministère répond qu'il n’a pas à en connaître, comme n'étant pas officiel et n'ayant aucune importance. Pourtant, si on l’a jugé peu important, il faut bien qu'il se trouve quelque part !
Mais Sir Willcocks ne s'arrête pas là. Revenant à la charge, le 4 mai 1920, il accuse de nouveau Sir Murdoch Mac Donald d’avoir donné des chiffres exagérés sur le débit du Nil, mesuré aux vannes du réservoir d’Assouan, en comparaison avec les chiffres mesurés à Ouadi-Halfa.
Auparavant, le 29 avril 1920, il écrivit la lettre suivante (1) :
1° J’accuse Sir Murdoch Mac Donald, conseiller du Ministère des Travaux Publics, de publier des chiffres falsifiés et exagérés sur le débit du Nil. Ces chiffres se trouvent page 11 du rapport de l’année 1912 du Ministère des Travaux Publics, imprimé en 1914 et présenté au public. Dans ce rapport il est dit que la moyenne de la quantité passant à Assouan, d’après son calcul du débit des vannes du réservoir :
Avril: 602 mètres cubes par seconde.
Mai : 580 mètres cubes par seconde.
Mais les chiffres réels calculés se trouvent dans « le Rapport annuel de l’inspecteur général de l'irrigation en 1912 », imprimé en 1914 et non communiqué au public. Les voici :
Avril : 512 mètres cubes par seconde.
Mai : 512 mètres cubes par seconde.
(1) Annexe au rapport de la Commission, p. 5.
2° J’accuse Sir Murdoch Mac Donald d’avoir perdu un document officiel très important, et qui concerne ces chiffres. — W. Wirzcocxs. — Le Caire, le 29 avril 1930.
En effet, pour Willcocks, le réservoir d’Assouan revêt une grande importance. Il se demande comment au moyen de ces travaux faits derrière le réservoir ce dernier pourra se remplir. Et il tient à démontrer l’exagération des chiffres concernant le débit du réservoir, qui doit au contraire être surélevé et contenir plus d’eau qu'il n’a en réserve. En somme, les réservoirs de Meckwar et de Djebel-Aulia, d’après lui, videront celui d’Assouan, qui, lui, alimente l'Egypte pendant toute la période qui va de janvier jusqu'en mai. Le réservoir d’Assouan vide, l'Egypte ne peut plus cultiver son coton.
. En ce qui concerne les chiffres, donnés à Senañr, Sir Willcocks constate qu'ils sont :
171 mètres cubes par seconde et au tableau officiel 292:
71 mètres cubes par seconde et au tableau officiel 140; 27 mètres cubes par seconde et au tableau officiel 60 mètres.
Il fait remarquer que toutes ces données sont erronées, car les mesures ont été falsifiées et le « nilomètre » qui a remplacé l’ancien détruit à Senaâr a une graduation de 35 centimètres inférieure à l’ancien.
Sir William Willcocks continue ainsi dans tous ses communiqués adressés à la commission à démontrer l’exagération voulue des chiffres réels qui donnent le niveau du Nil, aux différents endroits critiques où un « nilomètre » est installé.
De plus, dans sa septième accusation, il constate que
les terres irrigables d'Egypte ont été faussement évaluées, page 23 du livre « Régularisation du Nil » à 5.800.000 feddans. Sir WiHcocks dit que d’après les statistiques du Ministère des Finances égyptiennes, ce chiffre qui sert de base au calcul des impôts fonciers est le suivant :