‹ Le Soudan ÉgyptienChapitre 41 sur 47 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les critique égyptiennes

et les projets au point de vue politique

En face de la commission qu'avait nommée le gouvernement égyptien pour examiner les projets du Nil, un comité d'ingénieurs égyptiens se forma de lui-même et examina la question d’après le texte et les données établis par Sir Murdoch Mac Donald et les travaux de la commission.

Ces ingénieurs sont : Abdallah Wahbi Pacha, Moussa Galib Pacha, Mahmoud Ismaïl Bey, Abdel-Kawi Ahmed et Ibrahim Zaki. [ls furent secondés par le Docteur Mahgoub Bey Sabet, qui présenta ses conclusions sur les projets au point de vue hygiénique. Leur rapport fut présenté à la Commission des Projets du Nil, le 26 juin

La commission des ingénieurs égyptiens se plaint tout d’abord du secret dans lequel les projets furent élaborés. Il est en effet prouvé que ces projets étaient en voie de préparation, dans le plus grand mystère depuis 1901. Depuis vingt ans, des ingénieurs anglais au service du Ministère des Travaux publics travaillaient à faire mettre au Jour ces projets sans que l'Egypte, pourtant intéressée au plus haut degré, n’en sût aucun mot. Ils n’ont été

divulgués, en 1918, qu'après les discussions orageuses soulevées à la Chambre des Communes, à propos des critiques violentes adressées par Sir Willcocks et le colonel Kennedy à Sir Murdoch Mac Donald et que nous avons vues au chapitre précédent.

La commission se demande donc comment on a pu cacher de tels projets à l'Egypte, surtout quand ils risquent de compromettre son avenir, et se décide cependant à les étudier, faute de renseignements précis, d’après les documents publiés par Sir Murdoch Mac Donald, qui sont la base sur laquelle ont été édifiés les projets.

Malheureusement les documents publiés par Sir Murdoch ne concordent pas du tout avec la déclaration faite par Son Excellence Sirry Pacha, ministre des Travaux Publics, en décembre 1919. Les documents de Sir Murdoch Mac Donald se trouvent dans une note publiée en arabe, intitulée « Les travaux de contrôle du Nil » et dans une autre note publiée en anglais en mai 1920.

De neuf exemples typiques, il ressort catégoriquement qu'il y a désaccord entre le ministre Sirry Pacha et son conseiller anglais Sir Murdoch. L'avis du conseiller a seul prévalu et a seul servi de base aux projets, qui ne contiennent aucune idée de Sirry Pacha, pourtant d’une compétence reconnue en matière d'irrigation égyptienne.

Ceci prouve tout simplement que les projets ont été élaborés dans le plus grand mystère, et à l'écart des compétences égyptiennes, plus qualifiées pourtant que toutes autres pour participer à ces travaux. Le mystère ne plane pas moins sur l’accord intervenu entre la Compa- -gnie anglaise qui s’est fait concéder les terres de Djezi-

reh et le gouvernement du Soudan, sur la quantité d’eau à laquelle aura droit la Compagnie.

La commission essaya d’élucider ce mystère en écrivant une lettre au président du Conseil égyptien. Elle ne reçut aucune réponse. Voici la lettre en question, datée

du 14 mai 1920 :

À Son Excellence le Président du Conseil,

Attendu que quelques-uns de mes collègues et moi, travaillons actuellement à examiner les Projets des grandes Irrigations afin d'établir un rapport, j'ai l'honneur de vous soumettre les remarques suivantes :

En me reportant au paragraphe B des conditions auxquelles sont soumises les considérations de la Commission des Projets du Nil ci-jointes, je présente à votre Excellence la copie d’une lettre anglaise se référant à une question de la plus haute importance, datée du 8 mai 1918, distribuée aux membres de la Chambre des Communes et de la Chambre des Lords, ainsi qu’à la plupart des grands journaux de Grande-Bretagne. Il s’agit de la concession de Djezireh, qui n’avait pas encore été conclue à cette date, mais qui a été consentie par la suite, et signée le 17 octobre 1919, par l'administrateur général de la Compagnie « Sudan Cotton Plantations » au nom de la dite compagnie et par le « lewa » Sir Edgard Bernard Pacha pour le Gouvernement du Soudan, ainsi qu'il a été mentionné par le journal The African World à la date du 20 décembre 1919 et relaté par le Times à la date du 18 décembre 1919.

Cet accord donne au Gouvernement du Soudan le droit de disposer d’un volume considérable de l’eau destinée à l'Egypte et ces quantités amèneront un déficit durant les années d’eaux basses en hiver comme en été, ce qui sera préjudicable à l'Egypte.

(1) Rapport de la Commission des Projets du Nil. — Annexe, p. 10. Imprimerie Nationale, Le Caire, 1920.

SD

Cet accord a été conclu à l’insu du Gouvernement égyptien, et par là le Gouvernement du Soudan a disposé des eaux d'Egypte ou d’une partie, au profit d’une compagnie financière étrangère. Il n'est pas douteux que ce qui est arrivé aujourd’hui peut se renouveler à l’avenir, sans l’approbation ou le consentement du Gouvernement égyptien.

Je sollicite donc de votre Excellence, espérant que vous le trouverez, une copie de l’accord en question de Djezireh, pour le communiquer à la nation égyptienne, afin qu’elle sache jusqu’à quel point elle a été frustrée de son patrimoine légal qui sont les eaux du Nil. Votre Excellence n’ignore pas l’importance de la question touchant les intérêts de l’Egypte, dont le plus grand est l'irrigation.

La chose la plus étonnante est assurément la nomination de cette commission qui doit présenter un rapport au Gouvernement égyptien, sur une question dont les diverses modalités ont été préalablement accomplies par l’entremise du Gouvernement soudanais et avec le consentement du Gouvernement britannique, et cela sans que le Gouvernement égyptien ait pu dire un mot, ni intervenir à ce sujet. Veuillez agréer,…

Signé : Addalla Wahbi Pacha, ancien inspecteur du 2° cercle d'irrigation, pour lui et ses collègues ingénieurs.

Cet accord de Djezireh est donc demeuré et demeure encore aujourd'hui secret. Tout ce que l’on sait, c’est que, d’après les projets, la Compagnie aura le droit d’irriguer 300.000 feddans. Et encore la Note de novembre 1924 a-t-elle octroyé au gouvernement du Soudan, le droit d'augmenter indéfiniment cette superficie.

La commission des ingénieurs égyptiens en vient à formuler les critiques suivantes :

1° La superficie des terres irrigables d'Egypte a été faussement évaluée. La superficie n’a pas été calculée d’après les cadastres et les statistiques du Ministère des

Finances, qui servent de base au calcul de l'impôt foncier égyptien. D'ailleurs l'Egypte a le droit d'augmenter la superficie de ses terres selon ses besoins.

Il en résulte que la quantité d’eau évaluée comme revenant à l'Egypte est inférieure aux besoins réels. L’exécution des travaux aura pour conséquence un manque d’eau pour l'Egypte.

2° Le but final de ces projets est l'attribution du Nil Bleu au Soudan, pour irriguer les terres de Djezireh et du Nil Blanc, à l'Egypte.

Cette question du Nil Bleu est décidément le nœud de toutes les critiques égyptiennes.

Il ressort catégoriquement de toutes les déclarations des ingénieurs anglais que le Nil Bleu doit en effet être destiné au Soudan exclusivement. Témoin, l’œuvre de Sir William Garstein, ancien conseiller anglais au Ministère des Travaux Publics.

Lord Cromer, ancien agent britannique au Caire, écrit dans le Livre Bleu, sur l'Egypte et le Soudan, en 1905, que les projets de Sir W. Garstein, visent à donner les eaux du Nil Blanc à l'Egypte et celles du Nil Bleu au Soudan.

Aussi cette question du Nil Bleu, est-elle angoissante pour l'Egypte. Le Nil-Bleu est le seul affluent du Nil qui apporte le limon fertile destiné à donner à l'Egypte sa richesse actuelle. C’est ce limon qui a formé l'Egypte ; c'est lui en un mot qui justifie, le mot d'Hérodote : « L'Egypte est un don du Nil ».

Tout le monde est d’accord sur ce point. Mais d’après

Hire

les ingénieurs égyptiens, les projets du Nil, priveront l'Egypte de ce limon.

Le professeur Cory, n’a pas été de cet avis. Il prétend qu'un dixième seulement du limon, sera retenu par le réservoir de Meckwar et qu'il n’y a aucun danger pour l'Egypte à ce sujet. Mais il préfère le réservoir sur le lac Tsana qu’à Meckwar, car, dit-il, le lac en question, ne contient pas de limon et les eaux en réserve ne pourront donc retenir le limon qui est apporté au Nil Bleu après sa sortie du lac.

La commission des ingénieurs égyptiens, critique aussi les projets, du point de vue agricole, les eaux en réserve étant généralement malsaines pour les plantes. De plus trop d’eau en Egypte peut créer une infiltration qui rendrait le sol impropre à la culture.

D'ailleurs au point de vue hygiénique la commission n’a pas hésité à examiner les Projets, par l’intermédiaire du docteur Mahgoub Sabet bey, docteur en Médecine, de Genève, Diplômé d'Hygiène de Paris, ancien assistant du professeur de Pathologie et de Bactériologie de l'Ecole de Médecine du Caire, médecin légiste et professeur de Médecine légale et de Toxicologie à l’Université Egyptienne. Le docteur Mahgoub Bey Sabet cite le livre de M. Chélu, Le Nil, le Soudan et l'Egypte, publié à Paris en 1895 {1), membre de l’Association des Ingénieurs civils de France. Page 19 à 25, M. Chélu écrit :

(1) Cézu Bey (Français) est un ancien ingénieur en chef du Soudan qui s’est retiré du service du Gouvernement égyptien en 1910. Son livre, Le Nil, le Soudan et l'Egypte est imprimé à Paris en 1910.

SR

L'eau du Nil Blanc change de couleur trois fois... Entre mars et avril, durant une période de vingt à vingt-cinq jours, l’eau est verte ; c’est celle qui provient de la zone des marais, laquelle est saturée par de trop grandes quantités de matières végétales. Cette eau garde sa couleur verte durant toute la saison et durant son passage en Egyple.

Elle est dangereuse pour la santé, et les habitants de ces rives évitent d'en boire dans ces conditions. Subséquemment, elle perd cette couleur verte pour reprendre une autre couleur qui penche un petit peu vers le rouge, qui ne tarde pas à se colorer de nouveau pour la troisième fois, bien avant l'époque des eaux basses. Elle prend alors une couleur semi-claire, de vert aquatique (légèrement bleue) et c'est pour cela qu'il fut nommé le Nil Blanc.

Le tableau ci-contre contient l'analyse chimique des eaux du Nil Blanc (1) et du Nil Bleu (2).

Le docteur Mahgoub Bey Sabet d’après ce tableau dit qu'au point de vue hygiénique les eaux du Nil-Blanc qui contenaient à Fachoda 0,0023 d'ammoniaque, n'en contiennent plus que 0,0016 à Omdurman, par suite de leur mélange avec les eaux du Nil Bleu. Cet ammoniaque provient en partie, de la putréfaction de matières animales, que le Nil Blanc contient en grande quantité dans la zone des marais, par suite des corps de crocodiles ou d’hippopotames qui meurent dans les eaux du fleuve. La quantité de matières organiques est d'ailleurs fortement accusée dans le Nil Blanc. D'après le « Précis d'Hygiène » de Macaigne, ces substances organiques sont la source de l’ammoniaque, qui à un ou deux millimètres pour

(1) Le Nil, le Soudan et l'Egypte, page 19.

(2) Op. cit., p. 25.

Analyse des Eaux du Nil

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