‹ Le Soudan ÉgyptienChapitre 5 sur 47 · ENS · texte numérisé non relu

ENS

server le Soudan au Khédive et désormais à elle par moitié, sans conserver la voie du Nil qui y mène. Et l’Europe et la Turquie et le leader nationaliste, Mustapha Kamel (1), ne sortiront que difficilement de ce cercle vicieux. Qu'ils parlent de l'Egypte, « on leur répondra Soudan » ; qu'ils parlent du Soudan, «on leur dira Egypte » (2). Et l’occupation de l'Egypte put ainsi se prolonger jusqu’en 1904 et de là jusqu’en 1914. La posion de la Grande-Bretagne se consolide dans la Vallée du Nil, surtout après l’accord intervenu avec la France (3). Et le Soudan commence à revêtir pour l’Angleterre, une importance plus grande encore que celle da l'Egypte.

Seulement la question égyptienne ayant évolué dans un certain sens, la Grande-Bretagne en profite pour utiliser le Soudan dans un autre but. Et c’est cet autre but que nous allons examiner.

Il. — Nous avons vu, que prenant pour prétexte le Soudan, l’Angleterre a pu se maintenir en Egypte et prolonger son occupation, jusqu’au jour où à la faveur de la tourmente générale de l'Europe, elle déclara son Protectorat le 18 décembre 1914. Ce protectorat devait prendre fin, du moins nominalement, le 28 février 1922.

Que s'est-il passé dans la période qui s’étend de la Grande Guerre à nos jours ? Une grande évolution de la question égyptienne : elle a perdu son caractère interna-

(1) Musrapna KamEL PAcHA, Egyptiens et Anglais, 1905. (2) F. DESPAGNET, op. cit.

a Voir Faucize, Traité de Droit international public, p.

Ho.

tional pour devenir une simple question de politique intérieure de la Grande-Bretagne. Cela est d’abord le fait des Puissances elles-mêmes. Par l’accord de 1904, la France s'engage à ne plus demander l'évacuation à l'Angleterre, en échange de sa liberté au Maroc. Et le 28 juin 1919, l’Europe, sanctionne le Protectorat anglais à Versailles et l’inscrit dans les traités qui suivirent. Enfin les leaders égyptiens eux-mêmes contribuèrent pour beaucoup, par leurs négociations avec le Foreign Office et même avec le Colonial Office (1), à faire perdre à la question égyptienne, son caractère international.

Mais si la question avait évolué, l'Egypte aussi avait évolué. Un mouvement nationaliste grisé par les principes wilsoniens, se dessine nettement le 13 novembre 1918 (2), deux jours après l’armistice et va s’accélérant. Par la déclaration du 28 février 1922, l'Angleterre abolit le Protectorat de 1914 et proclame l'indépendance de l'Egypte, en faisant toutefois quatre réserves qui rendent cette indépendance illusoire. Parmi ces quatre réserves, la dernière nous intéresse particulièrement ici : c’est la réserve faite à propos du Soudan. L’Angleterre se réserve la question du Soudan « à la complète discrétion du gouvernement de Sa Majesté ». Ce qui pratiquement revient à dire, qu’elle se propose de détacher le Soudan complètement de l'Egypte.

Ainsi, à partir de cette date, il n’est plus question d'appuyer l’autorité du Souverain de l'Egypte sur le Sou-

(1) Négociations Milner-Zaghloul en 1920. Lord Milner était alors ministre des Colonies.

(2) Entrevue de Zaghloul et de deux de ses collègues futurs avec Sir Wingate, le résident.

dan. Il semble même que la déclaration du 28 février 1922, ne tient plus compte de la convention du 19 janvier 1899, qui du point de vue anglais doit être considérée comme ayant tranché la question du Soudan, tout en l'ayant réglée définitivement.

Ce revirement dans la politique anglaise s'explique. Le Soudan Egyptien est apparu comme la source d’inestimables richesses. La culture du coton a réussi admirablement. Il pourra remplacer l'Egypte à la rigueur et même la surpasser en fertilité. Il faut d’ailleurs songer à ce dérivatif, depuis que l'Egypte libérée, de tous liens avec la Turquie demande l’indépendance complète. On a été forcé d'accorder, par sagesse politique, une satisfaction, minime d’ailleurs, aux exigences du nationalisme égyptien. Peut-être un jour, se verra-t-on obligé d'accorder tout et en accordant tout on évacuera. Et alors ? il faudra rester au Soudan, qui pourra largement suppléer à la perte de l'Egypte. Seulement, il faudra éloigner dès maintenant l'Egypte du Soudan et lui imposer le fait accompli. Et plus tard dans les négociations futures, pour résoudre la question des quatre réserves, accorder le plus grand nombre de concessions possibles, en échange de l’abandon du Soudan (1).

Aïnsi définie sa politique actuelle à l’égard du Soudan Egyptien, la Grande-Bretagne depuis 1922, emploie tout son effort pour éloigner l'Egypte de l'administration du Soudan, à toute occasion, même au mépris de la conven-

(1) C'est ce qui s’est passé aux dernières négociations Henderson-Nahas (mai 1930). Le Soudan a été la cause de la Tupture. Voir infra, p. 153 et suivantes, :

DR: 1 FC

tion de 1899. En 1922, quelques mois après la déclaration de février, elle fait pression pour modifier un article de la Constitution Egyptienne en voie d'élaboration, qui stipulait que ie roi d'Egypte, porterait le titre de Roi d'Egypte et du Soudan. L'article fut modifié et le mot Soudan disparut. Après l'attentat contre le Sirdar le 20 novembre 1924, dans une note présentée sous forme d’ultimatum, elle demande le rappel de toute l’armée égyptienne en garnison au Soudan. Elle l’obtint naturellement et elle crée à cet effet une milice soudanaise. Cela viole manifestement les stipulations de la convention de 1899.

À côté de cet effort d’appropriation qui a abouti à l’expulsion de l'Egypte du Soudan, les Anglais ont accompli une œuvre immense, qui a alarmé l'Egypte à bon droit. En exécution de leurs desseins de remplacer la perte de l'Egypte le cas échéant, par un pays plus fertile, le Soudan, ils ont construit un barrage avec réservoir, à Meckwar près de Senâar sur le Nil Bleu pour irriguer et fertiliser les terres de Dijezireh. Le Nil Bleu, qui apporte le limon fertile des monts volcaniques de l’Abyssinie, est la cause de la fertilité du sol de l'Egypte. L'Egypte privée de ses eaux et réduite aux eaux marécageuses du Nil Blanc, ne peut subsister. Bien plus, même pour les eaux du Nil Blanc, on prépare d’autres travaux destinés apparemment à augmenter le rendement du Nil Blanc, en captant les eaux qui se perdent dans les marais de Bahrel-Ghazal et les « rapides » de la région des Grands Lacs. D'autres projets se préparent aussi sur le cours supérieur du Nil Bleu et même sur le lac Tsana en territoire abyssin, d’où sort le Nil Bleu.

La conséquence logique qui découle de tout cela est la

loi

suivante : les Anglais cherchent effectivement à mettre la main sur les eaux du Nil, en détournant autant que possible, le cours naturel du fleuve, par des barrages et des réservoirs plus grands que celui d’Assouan. Ils alimenteront d’abord les terres de Djezireh, concédées à une Compagaie cotonnière anglaise, et tout ce qu’on peut irriguer de terres au Soudan, terres propres à produire du coton. L'Egypte aura sa part habituelle certainement ; mais elle ne pourra pas l'avoir continuellement, le jour où le Nil sera complètement « cadenassé » un retard volontaire de vingt jours pendant l’époque qui précède la crue, peut anéantir la récolte entière du coton égyptien. L'Egypte deviendra donc à la merci de l'Angleterre, même litérée de toute influence anglaise. De sorte qu'aujourd'hui à côté de la question politique du Soudan, une autre question se pose : celle des eaux du Nil, entièrement dominée par la première.

On comprend donc que le Soudan soit actuellement pour l'Egypte une question de vie ou de mort. C’est pour cela du reste qu'il est le point le plus délicat de la question égyptienne, le point de friction où se heurtent Anglais et nationalistes et qui rend difficile à résoudre, la question des quatre réserves qu'a posée la déclaration du 28 février 1922. Pour les trois premières réserves, c'’està-dire, pour la sécurité des communications impériales, la défense de l'Egypte contre toute agression ou immixtion étrangère et la protection des intérêts étrangers et des minorités, les Anglais sont allés bien loin sur le terrain des concessions, surtout depuis que les travaillistes sont au pouvoir. Mais malheureusement, en ce qui concerne le Soudan, l’intransigeance britannique se main-

Ans

tient, même avec des hommes comme M. Ramsay Mac Donald et M. Henderson. Cette intransigeance s’est d’ailleurs toujours manifestée dans toutes les négociations qui se sont poursuivies depuis 1920, avec Lord Milner, Lord Curzon (1921), M. Ramsay Mac Donald (1924), Sir Austen Chamberlain (1927) et M. Henderson (1929-1930) (D.

Devant cette intransigeance britannique, les hommes d’État égyptiens ou plutôt les négociateurs égyptiens, n’essayèrent point de trancher la difficulté, en prenant leurs responsabilités. Il est vrai que, au début, l’intransigeance britannique se maintenait même en ce qui concerne l'Egypte, Mais si l’accord avait été établi sur les trois premières réserves de la déclaration de 1922, la quatrième réserve, celle du Soudan, aurait été tranchée de la manière suivante : elle aurait fait l’objet d’un accord ultérieur. C’est ce qu'avait proposé Saroït Pacha dans ses négociations avec Sir À. Chamberlain en 1927 et ce que proposa Nahas Pacha en 1930 à M. Henderson. Ce dernier refusa naturellement et les négociations furent rompues, car si le parti travailliste offrait de si beaux avantages à l'Egypte et en particulier la fin de l’occupation militaire réduite à la zone du Canal de Suez, c'était pour obtenir en échange la reconnaissance du fait accompli au Soudan depuis 1920 et en particulier depuis la note de novembre 1924. Ce fait accompli, c’est l’abandon du

(1) Pour les négociations Milner-Zaghloul, voir le Mémorandum de Lord Milner du 18 août 1920 dans le Bulletin de l'Afrique Française, avril 1921, p. 61 . — Négociations Adly pacha-Curzon, opl. cit., décembre 11921, p. 402. — Pour les autres, voir Livre Blanc, 1928 et 1930.

RTE

Soudan. En tout cas on ne peut comprendre comment un accord peut intervenir sur.la question du Soudan, après la liquidation de la question égyptienne proprement dite. Les deux problèmes ne peuvent être dissociés. Toute solution de l’un, réagit sur l’autre. Et l'Egypte qui signerait un premier accord avec la Grande-Bretagne, tout en réservant la question du Soudan pour plus tard, reconnai- “trait implicitement le fait accompli et abdiquerait tout ce qui lui reste de souveraineté sur le Soudan.

Le problème des quatre réserves doit donc être résolu entièrement. Laisser la question du Soudan en suspens, c’est la reconnaissance formelle que le Soudan ne fait pas partie du territoire de l'Egypte, conformément aux conventions antérieures.

L'objet que nous nous proposons dans ce modeste ouvrage, n'est point une polémique contre l'Angleterre. Nous nous ne placerons point sur le terrain subjectif, mais sur le terrain purement objectif, c’est-à-dire sur celui des traités et des conventions, en un mot sur celui du Droit International, car notre principal objet est de démontrer qu'au point de vue du droit, le Soudan fait partie intégrante de l'Egypte.

Dans une partie historique, nous parcourrons les liens si puissants qui ont toujours rattaché l'Egypte au Soudan, lequel à été considéré comme le prolongement de la première depuis la plus haute antiquité.

Nous étudierons ensuite le statu quo et la convention qui le régit, convention intéressante au point de vue du Droit International, intervenue le 19 janvier 1899.

Enfin nous parlerons d’une question importante qui se

NS

résume dans ces mots : la raison d’être des revendications égyptiennes sur le Soudan. Pourquoi l'Egypte tient au Soudan ? pour garantir sa part aux eaux du Nil. Et c'est cette question, celle des eaux du Nil qui fera particulièrement l’objet de notre attention.

Page 1