PREMIÈRE PARTIE
Des liens naturels et traditionnels
qui rattachent l'Egypte au Soudan
À côté des liens naturels qui rattachent sans nul doute l'Egypte au Soudan, liens qui existent par le fait même que ce grand fleuve bienfaisant qu’on nomme le Nil, arrose les deux pays, des liens traditionnels et historiques ont présidé aux relations qui existent entre l'Egypte et le Soudan depuis l’aube de l’histoire Egyptienne. Le grand fleuve magique qu'est le Nil, auquel les anciens égyptiens ont attribué une source divine, a toujours attiré vers ses sources autrefois mystérieuses, les Pharaons, les Ptolémées, les légions romaines, les Arabes# en un mot tous le maîtres successifs qu'a connus l'Egypte.
Ce mirage du Nil était tellement puissant qu'Hérodote écrivait déjà cinq siècles avant l’ère chrétienne que « l'Egypte est un don du Nil ». Un don du Nil, à la vérité, et l’on cherchait à savoir d’où venait le Nil. Remontant le cours du fleuve sans pouvoir toutefois atteindre ses sources, les Anciens conclurent qu'il venait du ciel. Aujourd’hui il est établi qu'il vient du Soudan, plus précisément de la région des Grands Lacs et traverse avant de pénétrer dans le Soudan, les provinces de l’Equatoria, de l'Ounyoro et une partie de l'Ouganda, conquises par Ismaïl, peu après la découverte des sources du Nil en 1858. L’anglais Speke, pénétrant par la voie du Zambèze,
avait découvert le lac Victoria-Nyanza, comme étant la source du Nil. Sa découverte fut confirmée deux ans plus tard, lorsque remontant le cours du fleuve, Samuel Baker, le rencontra à Gondokoro sur le Nil, dans la province Equatoria. Samuel Baker était parti lui aussi du Soudan à la tête d’une expédition, sur l’ordre du Khédive Ismaïl, à la recherche de ces sources et pour planter aussi le drapeau de l'Egypte.
Mais les Anciens, pour n'avoir point découvert les sources du Nil, ont du moins remonté le cours du fleuve à peu près jusqu’à la hauteur de l’actuelle Khartoum, c'est-àdire jusqu’au confluent du Nil Bleu. Et de là, ils ont poussé jusqu'aux confins de la frontière Abyssinienne. L’histoire parle en effet, des guerres qui mirent aux prises les Pharaons et les Ethiopiens. D'aucuns même prétendent que les Anciens Egyptiens sont d’origine asiatique et ont pénétré en Afrique, par l'Arabie, en traversant l’Abyssinie et en remontant le cours du Nil jusqu’au Delta. Des égyptologues avancent l’idée, à l’appui de cette thèse, que la civilisation égyptienne est même originaire d’Ethiopie. Ce qui est certain, c’est que les Ethiopiens pénétrèrent à un moment de l’histoire en Egypte et soumirent une bonne partie de la Haute-Egypte. Mais comme les Hycsos, ils furent refoulés. Et les Pharaons pour assurer désormais la sécurité de l'Egypte, pénétrèrent plus au sud, et soumirent une bonne partie du Soudan, celle qui s'étend de la première cataracte du Nil à la frontière de l’Ethiopie. Ils appelèrent ces territoires le pays de « Kouch » (1).
On a découvert en Ethiopie, en effet, des ruines et des
(1) Pensa, L'Egypte et le Soudan Egyptien, p. 241.
vestiges, qui prouvent que l'Egypte antique a laissé des traces de sa civilisation dans ce pays. Des temples et des statues prouvent que l'Ethiopie adora les dieux égyptiens. Et ce contact de l'Egypte avec l’Abyssinie ne pouvait se faire qu'à travers le Soudan. Le pays de « Kouch » fut donc connu des Pharaons.
Les Ptolémées (1), tout en transportant leur capitale à Alexandrie, ne renoncèrent point à la domination égyptienne sur le Soudan. Les Césars y envoyèrent leurs légions combattre des tribus qui attaquèrent à plusieurs reprises l'Egypte, alors province romaine (2). Et les conquérants arabes ne manquèrent point à la tradition de soumettre, après l'Egypte, les territoires du sud, qui, au regard de tous les envahisseurs, furent considérés comme le prolongement naturel de l'Egypte, l’Arrière- Egypte après la Basse et Haute-Esypte.
Le Soudan suivit donc, à travers l’histoire, le sort de l'Egypte. Il embrassa sa civilisation et adora ses dieux quand elle était encore au culte d’Osiris, d'’Isis et d’Amon, il devint chrétien, quand l’apôtre Saint Marc y prêcha l'Evangile, et après la conquête arabe, il suivit l'Egypte dans la nouvelle religion qui lui fut imposée.
Cette dernière conquête, qui garde aujourd’hui encore ses empreintes, est celle qui a survécu à l’histoire des temps.
Le Soudan garde donc comme l'Egypte, à l’heure actuelle, la langue et la religion arabe. Les descendants arabes y forment même la majeure partie de la population qui dans son ensemble n’est pas exclusivement de race
(1) Pensa, L'Egypte et le Soudan Egyptien, p. 241. (2) Op. cit.
noire. Le Mahdi et les Derviches étaient des arabes.
Après la conquête turque, l'Egypte tomba dans l’anarchie. Le Soudan suivit le même sort. Quand l’anarchie féodale des Mameluks, une fois brisée par Bonaparte, fut totalement anéantie par Mehemet-Ali au début du x1x° siècle, le Soudan retourna à l'Egypte.
Mehemet-Ali, comme il avait soumis l'Egypte, fit de même au Soudan {1) : il conquit la Nubie et le Kordofan (1818-1520). Et son petit-fils Ismaïl étendit plus loin encore ses conquêtes, en conquérant tout le Haut-Nil, jusqu'à la région des Grands Lacs, et à l’est, jusqu’à la mer Rouge et la côte des Somalis. Il essaya même de pénétrer en Abyssinie. Mais il subit le sort que devait subir plus tard l'Italie.
De cet exposé succinct, nous pouvons affirmer que de tout temps les conquérants de l'Egypte, pour assurer leur conquête, ont eu tendance à s'étendre jusqu'aux sources du Nil, dont l'existence ne fut soupçonnée que bien tard. Mais, ils cherchèrent toujours à tenir entre les mains le fleuve qui est le fondement de la vie de l'Egypte.
Et nous allons essayer de relater les principaux faits, que l’histoire a gardés des différentes dominations qui se sont succédées en Egypte, dans ses rapports avec le Soudan.
(1) Voir PENSA, op. cit., p. 243.