ROLE POLITIQUE
De Khartoum dépendait aussi la vie matérielle des provinces. Sa poudrière livrait les munitions (1): son arsenal construisait les bateaux à voiles, plus tard monta et radouba les vapeurs: ses magasins distribuaient les uniformes, le tabac, ainsi que les vivres importés d'Égypte : riz, sucre, café (2).
On sait qu'il y eut toujours, au Soudan, mais particulièrement depuis 1870, des fonctionnaires égyptiens d’origine européenne. Ces moudirs conservèrent quelquesunes de leurs habitudes de vie italienne, autrichienne, française ou allemande, grâce aux ressources de Khartoum. Emin, par exemple, y demande et en reçoit des habits et du linge, des objets de toilette et du papier à écrire, un service de table et des bouteilles de vin, un appareil photographique, et enfin de l’arséniate de soude nécessaire à la préparation de ces oiseaux qu'il destinait aux musées d'histoire naturelle de Berlin, de Vienne et de
Londres (5).
C'est à Khartoum qu'il passa devant une commission d'enquête. Haxsar. Oester. Monatschrift f. d. Orient, 1880, p. 68.
(1) Abdel Kader Pacha (gouverneur général du Soudan) envoie quinze caisses de munitions à Emin, en mars 1883. Srancey. Dans les ténèbres de l'Afrique, [, p. 4x1. « Aujourd'hui, les communications avec Khartoum sont ouvertes. Trois bateaux à vapeur, avec une grande quantité de munitions sont arrivés. » Léttre de R. Gessi à Charles Rigolet, 28 mars 1879. Gessi était probablement alors à Dem [dris.
(2) Juxxer. Reisen, HT, p. 399-400.
(3) Détail de certains objets : « Chemises blanches et oxford, vinaigre de Bully et odeurs, 12 brosses à dents, 3 pièces loile de Vichy, service en fer émaillé. » Lettre d'Emin à A. Marquet. 28 mars 1883. — Lettre de Marquet à Emin, 21 mars 1884. Cette réponse, écrite par Marquet du Caire, immé-
diatement après son départ de Khartoum, nest jamais parvenue à Emin.
Les Européens recevaient aussi de Khartoum livres et journaux, et ceux qui avaient des goûts intellectuels conservaient ainsi, bien que plongés au milieu de la barbarie, quelque contact avec la civilisation (1).
Mais jamais cette dépendance entre Khartoum et les provinces n'apparut aussi clairement qu'aux époques où les circonstances physiques ou les événements politiques suspendirent toutes ses relations avec l’une d'elles.
L'Equatoria subit à deux reprises cet isolement : de 1878 à 1879, quand d'épaisses barrières végétales couvrirent la surface du Nil blanc et empêchèrent la navigalion, puis de 1883 à 1889, lorsque la tempête mahdiste s'éleva et engloutit le Soudan. On manquait de tout dans les postes de l'Equatoria. À Lado et à Ouadelaï, Européens et Égyptiens étaient retombés dans une sorte de demibarbarie. « Nous ne connaissons plus que par le souvenir les besoins d’une vie civilisée », écrit Emin (2). Plus de
bougie, plus de savon, plus de sucre, plus de café. Les
Dans une note d’objets envoyés de Khartoum par Marquet à Rigolet au Darfour, je relève des boites de conserves, des paquets de chocolat, une ombrelle, des plumes et des crayons, etc..., etc...
(1) Emin recevait des revues et journaux d'Allemagne, ainsi que le Temps. — « Je vais vous envoyer des journaux et mettrai quelques livres dans les caisses. » Lettre de Marquet à Rigolet.
(2) Lettre d'Emin à A. Marquet. Ouadelaï, 31 juillet 1886. Cette lettre a une histoire : Emin réussit à s'assurer momentanément les bons offices du roi de l'Ounyoro, Kabréga. Par son entremise, cette lettre parvint aux missionnaires Français ou Anglais de l'Ouganda, qui l'expédièrent à Zanzibar. Arrivée au Caire après le décès du destinaire, elle fut remise au liquidateur de sa succession,-M. Chélu bey, qui a bien voulu me la communiquer. Je lui adresse, ainsi que pour les autres documents qu'il m'a transmis, tous mes
remerciements.
ROPE PIOTITIQUE 1/1
Effendis, naguère accoutumés à rouler leurs cigarettes de fin tabac d'Égypte, fumaient dans une pipe indigène le grossier tabac des nègres: les habits atteignaient des prix inouïs ; on se dispulait à coups de piastres de vieux pantalons tout effilochés (1).
Les servantes négresses avaient repris leurs anciennes habitudes. Les derniers lambeaux des cotonnades dont on les avait décemment vêlues s'étaient détachés d’elles, et chaque matin elles allaient cueillir des feuilles d'arbres pour s'en couvrir (2). Emin ayant épuisé son petit plomb trait ses oiseaux avec des perles de verre(3). Son esprit, avide de connaissances, souffrait de la disette de livres : « Malgré le travail incessant par lequel je tâche de m'étourdir, qu'est-ce que je donnerais aujourd'hui pour un livre scientifique ou même pour quelque mauvais roman? (4) »
Si Khartoum approvisionnait de la sorte toutes les provinces du Soudan, c’est qu'elle en était non seulement la capitale politique, mais encore le principal entrepôt commercial. Une quinzaine d'années après sa fondation, Holroyd en vantait déjà l'importance à cet égard (5). Deux ans avant sa destruction, en 1883, un autre anglais, Stewart, l’appelait «le marché principal de tout le Soudan » (6).
Elle ne centralisa pas, il est vrai, le commerce de toute
(1) Junker. Reisen, IL. p. 399-400.
(2) Juxxer. Reisen, IIT, p. 484.
(3) Lettres d'Emin des 7 et 16 juillet 1879, citées par M. Haxsar. Oest. Monatsch. f. d. Orient, 1880, p. 14-15.
(4) Lettre d'Emin à Marquet, 31 juillet 1886.
(>) Bowie. Report on Egypt, p. 86-87.
(6) Blue books Egypt., 1883, n° 13, p. 29.
la contrée, car il y eut toujours un courant direct de trafic du Kordofan et du Darfour vers l'Égypte, de même que les produits des environs de Kassala se dirigèrent naturellement vers Souakim. Khartoum recueillit done uniquement les produits de la vallée du Nil, mais cela suffit à sa fortune.
Son marché remplaça ceux de Berber, Chendy, Me- {ammah. encore florissants en 1814, lors du voyage de Burckhardt. On y concentrait des plumes d’autruches, des défenses d’éléphant, des peaux de bœufs et d'hippopotames, des peaux de fauves, lions, tigres, léopards, lynx, des cornes de rhinocéros, du musc de civette. Les gommes, le henné, le café, le tamarin, le bois d’ébène, l’encens représentaient les produits d’origine végétale. Le sous-s0l livrait le minerai de fer et la poudre d’or. Enfin, comme sur tous les marchés d'Afrique, c'était la vente des esclaves, pratiquée longtemps ouvertement, plus tard en secret, qui provoquait le plus gros trafic. Ajoutons, pour être complet, que les marchands de Khartoum crurent à certain moment avoir découvert une source nouvelle de profits. L'un d'eux, un Grec, avait capturé sur la berge du Nil bleu un jeune hippopotame, qu'il vendit à très bon prix au jardin zoologique de Berlin. La nouvelle suscita à Khartoum une véritable fièvre, ein fürmliches Nilpferd- Jieber, dit Marno. De tous côtés on se mit en chasse. Mais les jeunes hippopotames se dérobèrent, et les marchands,
revenus bredouilles, durent se rasseoir dans leurs bouti-
ques (1).
(1) Marxo. Oest. Monat. f. d. Orient, 1877, p. 27.