‹ Le Soudan Égyptien sous Mehemet AliChapitre 44 sur 130 · COUTUMES DES POPULATIONS · texte numérisé non relu

COUTUMES DES POPULATIONS

Chirs et en général tous les peuples des rives du fleuve Blanc excepté les Chillouks, il n’y a que les grands ou saints qui reçoivent l'honneur de la sépulture: tous les autres sont jetés à l’eau, aussitôt après leur décès, ou trainés au loin du village, ils deviennent la pâture des oiseaux de proie (1}. » € Aussi voit-on de temps en temps passer sur l’eau des cadavres des naturels » (2).

IL n'existait entre ces divers peuples aucune espèce d'union politique. Les Égyptiens ne trouvèrent sur le Haut Nil en 18/40, rien d'analogue à ce qui existait plus bas en 1820. Aucun personnage n'exerçait même une domination nominale analogue à celle du roi de Sennar dans les pays du Nil moyen.

Le morcellement politique était infini. D’un jour sur l’autre, les Égyptiens entrent constamment en rapport avec de nouveaux chefs, chacun ne dominant que sur une superficie territoriale très restreinte, sur les habitants d’un amas de cabanes.

Chez les Keks, l'autorité paraît un privilège de l’âge : c'est toujours l’homme le plus vieux qui se présente comme le chef (3) : chez les Bokos, le pouvoir est partagé, un individu « règle les affaires relatives aux troupeaux », un autre Q celles relatives au peuple » (5).

De tous ces chefs, les plus puissants étaient celui des Chillouks et celui des Baris. Les Égyptiens ne virent pas

(1) D'Arxaup. Journal, 4 février 1847.

(2) Zd.. 6 décembre 184r.

(3) « Le plus âgé est encore présenté comme leur chef, cheveux blancs. » D'Arxaup. Description des entrevues, 2 décembre 1840.

(4) Id. Journal, 18 janvier 18/7.

le premier que d'Arnaud nomme @ l’invisible sultan des Chillouks ». Ils eurent au contraire des entrevues avec le chef des Baris, Lacono, «le grand chef Lacono », qui vint visiter les étrangers en grand appareil, précédé de femmes, de tambours, de fifres, et accompagné d’une nombreuse troupe armée des pieds à la tête. Il était vêtu d'une chemise de serge bleue et coiffé d’un bonnet couronné de plumes d’autruche, orné de deux cornes rouges. Il commandait, disait-il, dans toute la région montagneuse, qu'au point extrême de leur exploration, les voyageurs virent s'étendre devant eux dans le sud (1).

Tous ces peuples vivaient dans un état constant d'hostilité (2). Les Elliaps, les Borrhs. les Chirs se combattent : les Keks sont en guerre avec les Nouerres, les Baris avec leurs voisins du sud. Quant aux Chillouks, « essentiellement fourbes et méchants, les diverses peuplades qui les avoisinent ont toutes à s’en plaindre » (3).

Ces luttes ont pour objet des enlèvements d'hommes et de bétail, parfois une simple question de pâturages limitrophes provoque une escarmouche. D'Arnaud extirpa un fer de flèche qu’un jeune homme avait reçu en dispu- {ant à ses voisins de l'herbe pour ses bestiaux (4). Les caplifs sont tués ou échangés contre des bœufs. D’Arnaud acheta chez les Baris, un petit garçon de dix ans Q prise de

guerre » qui « provenait des pays situés plus au sud (5) ».

(x) D'Arnaud. Journal, 24-25 janvier 184.

(2) Secmm Bimsacnr. Journal, passim.

(3) D’Arnaup, 7 décembre 18/40.

(4) 1d., 3 janvier 1841.

(5) « Les naturels amènent au bimbachi turc une jeune fille pour l'échanger

Ce morcellement politique existait sans aucun doute bien avant l'arrivée des expéditions égyptiennes. Les “explorateurs qui pénétrèrent ultérieurement dans ces contrées attestent qu'il persista toujours (1). IL permit plus tard aux marchands d'esclaves d'accomplir leurs exploits néfastes. Il favorisa l'occupation du pays par le Khédive d'Égypte. D'après les rapports d’explorateurs qui récemment se sont avancés de l'Ouganda sur le Haut-Nil jusqu'à Doufile « les naturels sont toujours en guerre entre eux (2) » : les nouvelles générations ont donc persisté dans les habitudes belliqueuses de leurs ancêtres.

Il a été dit rapidement dans le précédent chapitre que les Égyptiens furent en général favorablement reçus par les populations des bords du Haut-Nil. Comme l’impression qu'ils rapportèrent de cet accueil, et qu'ils communiquèrent, à leur retour à Khartoum, a eu d'importantes conséquences, 1l faut y insister.

contre des conteries. Ce chef turc vient aussitôt me consulter pour savoir s’il peut la prendre, à cet effet, je fais venir le drogueman, le vendeur et autres ct la jeune fille, il résulte de l'interrogatoire que c’est une jeune fille des corregis, qui a été prise dans le combat avec ce peuple, qu'en ce cas, ils sont d'usage de tuer leurs jeunes prisonniers ou de les vendre contre des bœufs, anneaux de fer, etc... Une pareille habitude étant déja introduite chez ce peuple, sans le conseiller, je ne crois pas devoir m'opposer à cet achat. Elle a couté 5 piastres ou 25 sols de france en conteries. » D’Arnaup, 2 février 1841.

(1) M. Mason bey, qui fit partie en 1874-76 de l'état-major, emmené par Gordon dans la province équatoriale, insista fortement sur ces luttes intestines des tribus nègres, dans une conversation que j'eus l'avantage d'avoir avec lui au Caire (janvier 1896).

(2) Exploration de l'Ounyoro et du Haut-Nil par le major Cunningham et le lieutenant Vandeleur, officiers anglais, en janvier 1895. Mouvement géographique, 1897, p. 194.

Les peuples qui vivaient sur les confins du Soudan Égypuüen, Chillouks et Dinkas montrèrent à l'apparition des dahabiés sur le Nil, une extrême réserve. Ils avaient eu de trop mauvais rapports avec les fonctionnaires égyptiens pour être en confiance. Les Dinkas qui avaient subi des razzias, Ç qui avaient éprouvé plusieurs fois la force des armes turques (1) » se sauvèrent (2). Les Chillouks plus hardis restaient immobiles dans « leur position favorite, une jambe appuyée sur l’autre et le corps soutenu sur leur lance, la pointe en bas ». Ils regardaïent filer les dahabiés sans se départir d’une complète impassibilité. Cependant, sans que la raison de ce changement d’attitude soit saisissable, ils se montrèrent un peu moins défiants en mars 1841, quand la seconde expédition repassa devant leurs villages (3) et vinrent vendre, très cher d’ailleurs, des moutons, des chèvres el des poules.

Quant aux autres riverains du Nil, ils reçurent toujours les Égyptiens avec bienveillance. Il leur eût été cependant bien aisé, nombreux et armés comme ils l’étaient, de s’opposer à leur passage. « Il faut avouer, dit d’Arnaud, que ce peuple est vraiment bon et complaisant pour nous lais-

ser passer, Car il ne dépendrait que de lui de nous anéanur

(1) TuiBaurT. Journal, p. 23

(2) « Les habitans ont pris le large dans la plaine avec leurs troupeaux. » D'ARNAUD, II mars 1841.

(3) Le 26 mars, ils commencent par s’écarter de la rive, «ils se tiennent tous en armes dans l'intérieur de la forêt, où nous les appercevons derrière les arbres. » Le lendemain, ils se rapprochèrent des barques pour com-

mercer.

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