‹ Le Soudan Égyptien sous Mehemet AliChapitre 60 sur 130 · RÉSULTATS FINANCIERS · texte numérisé non relu

RÉSULTATS FINANCIERS

IT semble donc qu'on soit fondé à porter ce jugement d'ensemble : © La conquête du Soudan a été pour Mchemet Ali une mauvaise spéculation financière. »

Cependant après quelques réflexions, on hésite devant une affirmalion aussi catégorique.

Admettons, si l’on veut, que dans les opérations elfectuées sur le territoire même du Soudan, les dépenses aient excédé les recettes. Mehemet Ali cependant bénéficiait encore de certains revenus qu'on peut nommer € soudanais », quoique perçus en dehors des limites du Soudan.

Les denrées recueillies au Soudan étaient vendues en Égypte, au profit de Mehemet Al. Or, il y avait souvent un écart considérable entre le prix de revient et le prix de vente. Holroyd parle de charges de gommes achetées 190 piastres au Kordofan et revendues 1,200 ou 1,500 piastres au Caire, de toisons de moutons achetées 20 paras (une 1/2 piastre) au Soudan, et revendues 75 piastres en Égypte (1). C'était bien là des revenus soudanais.

En outre, au moment de l'entrée en Égypte, des droits furent levés, en tout temps sur les esclaves et avant l’établissement du monopole sur toutes les marchandises. Ces droits étaient de 12 pour 100 ad valorem: autres revenus soudanais.

Enfin ces fonctionnaires envoyés au Soudan pour l'ad-

(1) Horroyp, cité par Bowrine. Report on Egypt, p. 210. Les bénéfices, que d’après de Lauture, M. Ali lirait du monopole des gommes élaient moins considérables, mais fort appréciables cependant. Prix d'achat du quintal par les agents du gouvernement à El Obeïd : 50 piastres, transport 30 p. Prix de vente au Caire : 220 piastres. Bénéfices : 140 piastres (35 francs). Bull. Soc. géogr., 1850, p. 4or.

ministrer, une fois enrichis et devenus € opulents par leurs déprédations », revenaient jouir de leur fortune au Caire ou à Alexandrie. Mehemet Ali savait prélever sa part de l'argent importé du Soudan sous celle forme indirecte, en les poursuivant pour concussion ou ventes d'emplois. « Le dernier Hokmadar (1). Khaled Pacha, a dû payer des sommes considérables », dit de Lauture en 1850 (2). De même que le sol de l'Égypte est fertilisé par les matières organiques et minérales que le Nil arrache aux pays qu'il traverse dans son cours supérieur, de même le trésor du pacha d'Égypte bénéficiait de l’argent extorqué aux populalions du Soudan, par les fonctionnaires, qu'il y avait envoyés (3).

Quelles sommes revinrent à Mehemet Ali de ces chefs divers, 1l est impossible de le savoir, et lui-même vraisemblablement n'en a jamais rien su. Mais on peut admettre qu'elles compensèrent au moins partiellement le déficit annuel du Soudan.

Nous ne conclurons donc pas: € La conquêle du Soudan a été pour Mehemet Ali une excellente ou une très mauvaise spéculation financière. » Ces formules nous

paraissent trop absolues. Nous dirons plus simplement

(1) Gouverneur général.

C2) De Laurure. /bid., p. 393. D'ailleurs, ces fonctionnaires ne tardaient pas généralement à rentrer en faveur.

(3) Pendant son voyage de 1838-39, Mehemet Ali convoqua à Khartoum les cheiks du Kordofan. Après avoir écouté leurs doléances, il déposa le gouverneur égyplien du Kordofan, et fit passer en jugement plusieurs officiers, Mais il garda les biens qu'ils avaient illégalement acquis, et ne reslitua rien aux populations. Pazrue. Travels, D 42

qu'à notre avis, la conquête du Soudan a été au point de vue financier une affaire sans résultats marqués, et telle, si la nature du sujet autorise l'emploi de ce terme de négoce,

qu'on peut la nommer Çune affaire blanche ».

L'occupation du Soudan par les Égyptiens provoqua Île développement de la traite des esclaves.

Des nègres en plus grand nombre qu'autrelois furent enlevés dans les pays du Sud, et dispersés en Égypte, en Arabie et en général dans tout l'Orient (1). Au Kordofan, le prix des esclaves s’avilit, tant chaque razzia annuelle en jetait sur les marchés (2).

Différentes causes concoururent à l'augmentation de ce commerce.

Avant l’arrivée des Égyptiens, les nègres du Fazoql et du Nouba repoussaient sans difficulté les attaques des habitants du Sennar et du Kordofan, dont l'armement ne différait pas du leur. De part et d'autre, on se battait avec des lances, avec des arcs et des flèches, avec des casse-têtes. Mais quand les Égyptiens les attaquèrent avec des armes à feu, la résistance devint impossible : ces fusils, qui avaient tant facilité aux Égyptiens la conquête du Soudan, continuèrent à leur assurer la supériorité dans les

razzias.

(1) Cf. Lxseax. Rev. Deux-Mondes, 15 février 1862, p.863. — Hanrr- Manx. Die Nigritier, 1, p. 169.

(2) Bowrixc. Report on Egypt, p. 88.

Officiers et soldats égyptiens mettaient un grand acharnement à Ja capture des nègres. Ils étaient personnellement intéressés à ce que les razzias fussent fructueuses, puisque, comme il a été dit plus haut, leur solde consistait partiellement en esclaves. Métaphore à part, en poursuivant les nègres, ils couraient après leur argent. La réussite d'une razzia constituait aussi pour les officiers un titre à l'avancement. « Heureux. dit Thibaut, celui dont on peut dire: il a ramené 2,000 el 3,000 esclaves (1) ».

L'accroissement de la traite résulta encore de l’établissemeñt du monopole officiel des produits soudanais.

Auparavant les marchands trafiquaient indifféremment de tous les articles. Mais lorsque le commerce des esclaves resta le seul autorisé par Mehemet Ali, comme ces marchands, «habitués à la vie active ne pouvaient rester tranquilles », ils l'entreprirent activement.

Le mot djellab changea de sens, naguère 1l signifiait : € petit marchand dont les moyens sont trop fables pour entreprendre de grandes spéculations, et se réunissant [avec d’autres] sur un point pour se rendre à l’intérieur (2) ». Mais les djellabs se livrant exclusivement au commerce des esclaves, le terme perdit peu à peu son acceplion primiive et devint synonyme de marchand

d'esclaves (3).

(1) Notes manuscrites.

(2) Tuisaur. Notes manuscrites.

(3) « Le terme djellab est presque sans exception synonyme de marchand d'esclaves. » Juxxer. Reisen. Note de Buchta, I, p. 166.

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Le fait suivant prouve bien que si les djellabs s’adonnèrent uniquement à ce trafic, ce fut par impossibilité d’en exercer aucun autre. En 1838 le consul général d’Angleterre en Égypte Campbell et le publiciste Bowring firent auprès de Mehemet Ali une démarche officieuse pour l'inviter à abobir la traite dans toute l’étendue de sa domination (1). Des djellabs en ayant eu connaissance vinrent affirmer à Campbell et à Bowring qu'ils étaient prêts à renoncer au commerce des esclaves s'il leur était permis de se remettre à celui des gommes et des autres denrées, non en qualité d'agents du monopole gouvernemental, mais librement comme par le passé et à leurs risques et périls. La démarche accomplie par Campbell et par Bowring resta inefficace, et lesdjellabs apportèrent toute leur énergie et beaucoup de persévérance (2) à développer de plusen plus le seul commerce qui, désormais, leur permît de subsister.

Enfin le système d'impôts établi par le gouvernement égyptien sur les nomades Baggara concourut encore indirectement à un résultat analogue.

Cet impôt consistait en un certain nombre de têtes de bétail. Or les Baggara ne considèrent pas seulement leurs bœufs comme leur richesse : ils ont pour eux une sorte d'affection : ils les aiment d’un amour analogue à celui que nos paysans portent à la terre qu'ils labourent ; les perdre leur cause une telle douleur qu'ils cherchent à tout prix

à rentrer en leur possession.

(1) Bowie. Report on Egypt, p. 100.

(2) Burckhardt avait depuis longtemps remarqué l'énergie des marchands

d'esclaves.

Instruits de ce penchant, les djellabs se livraient à la combinaison commerciale que voici: Ils rachetaient aux fonctionnaires égyptiens les bœufs prélevés sur les Baggara, puis les ramenaient à leurs propriétaires mais ne les leur cédaient qu'en échange d’un certain nombre d'esclaves. Pour ravoir leur cher bétail, les Baggara allaient donc eux aussi razzier des esclaves dans les contrées du sud (1). « Braves, montant à cheval ou à bœuf, chassant le nègre ou l'éléphant et armés de lances formidables, ils appellent le nègre « le capital » (2). Ils étaient donc des € pour-

voyeurs acufs » des djellabs.

Ce commerce des esclaves nuisit à la grande popularité que Mehemet Ali avait conquise auprès des Européens, par son empressement à accueillir idées, hommes et choses d'Europe. Ses admirateurs lui reprochent son insensibilité, paraissant ne pas comprendre, que malgré sa haute intelligence, 1l était resté par les mœurs, comme par son absolu mépris de la vie humaine, un turc etun barbare. Pallme le nomme «le grand marchand d'esclaves » et 1l demande de quel droit, on le considère comme le € pionnier de la civilisation » au Soudan, alors qu'il en contraint les habitants à enlever des esclaves pour satisfaire ses exigences (3). Bowring oppose ses prétentions à passer pour le & regenerator », le « civiizer » de l'Égypte, aux

actes horribles quise commettent avec son approbation (4).

(1) Munzixcer. Ostafrik. Studien, p. 582.

(2) Lesrax. Rev. Deux-Mondes, 15 février 1862, p. 865. (3) Travels, p. 39.

(4) Report on Egypt, p. 48.

DÉVELOPPEMENT DE LA TRAITE io

Les voyageurs qui reviennent du Soudan décrivent les misères de la traite : la surprise du village par les soldats égypliens, la défense acharnée des nègres, ou leur fuite éperdue, le convoi de capüfs marchant au grand soleil sous les coups de fouets et la distribution pareimonieuse de l’eau et du dourrah à l’arrivée à l'étape. Ils s'indignent du spectacle que présente au bazar la vente de ces êtres humains soumis par les acheteurs à un examen de leurs qualités et de leurs tares corporelles, tout pareil à celui que subit le bétail. [ls parlent en termes émus de la séparation soudaine et éternelle des membres d'une même famille, de la mère et de ses enfants au hasard des enchères.

Ces descriptions produisirent leur effet. C'était l’époque où en Europe et particulièrement en Angleterre, on se passionnait pour l'abolition de la traite des noirs. Wilberforce se consacrait entièrement à cette question, y rapportait tous les actes de sa vie publique, s’eflorçat de convertir à ses idées par la parole et par la plume tous Îles puissants du jour, le Pape, le Tsar, le roi de Prusse, Wellington, Castlereagh.

Le gouvernement anglais cherche à intéresser les puissances européennes à l'abolition de la traite. Le 8 février 1819 il avait obtenu de leurs représentants à Vienne une déclaration par laquelle elle était solennellement réprouvée. Ses diplomates traitent de nouveau la question en 1818 à la conférence d’Aix-la-Chapelle, en 1822 au Congrès de Vérone. La surveillance des bateaux négriers par les croiseurs dans l'Océan est déjà un remède efficace,

mais en faisant disparaître l'esclavage dans l'intérieur

de l'Afrique, on anéantirait le germe même du mal. Burckhardt n’a-t1l pas dit naguère: « Le commerce des esclaves dans l'Atlantique est une bagatelle comparée à l'esclavage dans l’intérieur ? (1) ».

Or personne n’est plus à même de sévir contre ce fléau que le Pacha d'Égypte, puisqu'il est devenu le maître du Soudan Oriental.

Il a déjà été fait, plus haut, allusion à une démarche accomplie par le consul général d'Angleterre Campbell et par Bowring, auprès de Mehemet Ali pour l'inviter à sévir contre la traite des esclaves. Il importe d'y insister. Campbell et Bowring se présentèrent donc le 30 novembre 1837, dans la soirée (car on élait en ramadan) au palais de Choubra. Ils trouvèrent Mehemet Ah, assis sur un divan et fumant une pipe merveilleusement ornée et Incrustée de diamants. Campbell et Bowring lui dirent que le gouvernement et le peuple anglais avaient appris par des récits de témoins oculaires que les officiers et les soldats égypüens accomplissaient des razzias d'esclaves au Soudan et qu'ils recevaient ensuite les nègres capturés en guise de solde. Cette démarche, ajouta Campbell, était purement amicale, néanmoins il se féliciterait de pouvoir annoncer à Lord Palmerston que sa Hautesse avait donné des ordres propres à éviter le retour d'actes aussi fâcheux ; Son Excellence le déclarerait publiquement avec plaisir devant le Parlement Anglais.

Pendant qu'il écoutait, le vieux Pacha lançait des re-

gards élincelants. Il maniait nerveusement l'épée posée

(1) Travels, p. 344-45.

sur ses genoux, symptôme de vive agitation. Peu à peu cependant il se calma et les traits de son visage se rassérénèrent. Il commença par contester les faits avancés par ses interlocuteurs. Mais ceux-ci insistant, il promuit d'envoyer des ordres pour mettre un terme aux abus qui lui étaient signalés. Chemin faisant, il déclara que certainement 1l réprouvait l'esclavage, qu'il souhaiterait volontiers son abolition graduelle, mais que cette mesure serait bien entravée par les usages et les préjugés du peuple (1).

Fixons un instant notre attention sur cette entrevue. Nous nous sommes faits une habitude de voir les diplomates européens donner leurs conseils et offrir leurs panacées à tous les hommes malades de l'Orient. Telle est la force de l’accoutumance, que nous ne nous étonnons plus, quand nous apprenons qu'à Constantinople une fois de plus les ambassadeurs des Puissances se sont réunis, qu'ils rédigent un plan de réformes et le présentent à un Abdul Aziz ou à un Abdul Hamid, en l’invitant, d’ailleurs sans succès, à l'appliquer dans l'empire.

La position singulière de grand Vizir tout puissant occupée pendant des années par un Sir John Kirk, consul d'Angleterre, auprès d’un Saïd Bargach, sultan de Zanzibar ne nous surprend pas davantage. Quelle chose étrange, cependant que cette tutelle exercée par l'Occident

sur l'Orient ! Et ne sont-elles pas étranges aussi ces obser-

(1) Bowrixc. Report on Egypt, p. 95 et suiv. — Bowring cite une lettre de Mehemet Ali à Kourchid pacha, datée du 1°" décembre 1837, dans laquelle le gouverneur général du Soudan est invité à cesser de payer en es-

claves officiers, soldats et employés.

H. DEnérain. 13

vations présentées par un consul d'Angleterre à un Pacha d'Égypte à propos d’un service accompli sur une terre égyptienne par des troupes égypüennes, et de la nature particulière de la solde distribuée à ces troupes |

Ces observations furent cependant réitérées (1). Les Consuls généraux anglais en Égypte atürèrent l'attention d’Ismaïl sur la persistance de la traite (2).

Nous ne sommes pas de ceux qui croient que l’insistance de ces diplomates à réclamer l'exécution de ces mesures humanitaires n’a été qu'un moyen détourné pour favoriser sournoisement l'établissement de la domination anglaise en Égypte. Nous ne voulons pas non plus exagérer l'importance de leur action et nous savons que la situation politique actuelle a pour origine la prodigalité financière d'Ismaïl. Toutefois il est certain qu’en développant la traite des esclaves, Mehemet Ali a fourni une occasion de plus aux consuls généraux d'Angleterre de dire leur mot dans les affaires intérieures de l'Égypte, de sortir de leur rôle purement diplomatique et de se transformer en con-

seillers officieux.

(1) Nouvelle conversation de Campbell et de Mehemet Ali sur le même sujet dans les derniers jours d'avril ou les premiers jours de mai 1838. Correspondence with Foreign Powers not parties to conventions giving right of search of vessels suspected of the Slave trade from may 1, 1838, to february 2, 1839, p. 13-14.

(2) L'expédition anti-esclavagiste de Samuel Baker sur le Haut-Nil (1869-73) fut ordonnée par Ismaïl, sur les instances du Prince de Galles. Baker. Ismailia, I, p. 5-6. — Une convention a été signée le 4 août 1837 entre les gouvernements britannique et égyptien pour la suppression de la traite des esclaves: Conventions, décrets, règlements et instructions relatifs à la suppression de la traite des esclaves. Le Caire, 1886, in-8.

Plusieurs fois, il m'a été donné au Caire de voir en un même lieu dans le voisinage l’un de l’autre, Abbas IT, Khédive d'Égypte, et lord Cromer, agent diplomatique et consul général de Sa Majesté Britannique en Égypte. Le premier était entouré de toutes les marques extérieures de la puissance: il arrivait entouré de ses cavaliers, et précédé de la troupe agile et multicolore des Saïs (1): 1l portait une tenue d’officier, à sa gauche pendait son sabre dont 1l maniait fréquemment la garde. Il attirait tous les regards. Au contraire, aucun signe apparent ne trahissait aux yeux la haute position occupée par lord Cromer. Vêtu simplement en gentleman correct de l’habit noir, ou de la redingote, il ne se distinguait pas des autres personnes présentes. Les étrangers nouvellement débarqués et non prévenus le croisaient et même le frôlaient sans lui accorder la moindre attention. Qui cependant ignore que ce militaire brillant doit se conformer aux conseils impératifs de ce simple civil ?

Jeretournais alors par l'esprit à l’entrevue de Mehemet Ali et du consul général Campbell le 30 novembre 1837, au palais de Choubrad. Je revoyais le prédécesseur lointain — l'ancêtre diplomatique — de lord Cromer demandant avec insistance l'exécution de certaines mesures d'ordre intérieur dans le Soudan Égyptien. Je revoyais aussi le trisaïeul du Khédive écoutant nerveusement, obligé néanmoins de souffrir cette ingérence étrangère dans ses

affaires personnelles, et d'acquiescer (en apparence du

(x) Coureurs à pied.

moins) aux désirs du gouvernement anglais. Le souvenir de cette scène et surtout de l'attitude des deux personnages m'aidait à comprendre comment les rapports si singuliers qui existent maintenant entre le Khédive d'Égypte et le consul général d'Angleterre avaient pu s'établir.

Les Égyptiens en pénétrant dans le Soudan y introduisirent le blé, certaines plantes potagères et certains arbres fruitiers, jusqu'alors inconnus, tels que le limonier, l'oranger, le grenadier, la vigne (1). Ils enseignèrent aussi aux populations l’art de la navigation à voile, qu'elles ignoraient, n'ayant jamais vu de bateaux à voile avant les dahabiés qu'Ismaïl Pacha fit remonter en 1821 jusqu'au Ras el Khartoum.

Néanmoins les Soudanais souffrirent bien plus vivement de l'oppression dont ils furent victimes de la part du gouvernement égyplien, qu'ils ne lui surent gré de les faire participer, dans une certaine mesure, aux avantages d’une civilisation supérieure.

Ils se rappelaient l’époque antérieure à la conquête comme leur bon temps (2) et conçurent une haine violente contre le nouveau régime. Le gouvernement égyptien ne sut pas gagner l’ancienne aristocratie. En apparence il conserva aux chefs indigènes leur ancienne situation, en

fait 11 les amoindrit de toutes les façons. Ils perdirent leurs

(1) Pexey, Rev. d'Ethnographie, X, p. 497.

(2) Rupegr.. Reisen in Nubien, passim.

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revenus et comme compensalion, ne reçurent qu'une maigre allocation mensuelle, dontils vécurent difficilement, eux qui naguère entretenaient largement une nombreuse clientèle (1). Ils étaient méprisés par les fonctionnaires, parfois même bâtonnés. Dans certaines occasions ils manifestaient ouvertement leur rancune et oubliaient toute prudence. Ainsi, en 1839, l’ancien mek (devenu cheik) de Rosères, accueillit Mehemet Ali avec des menaces. Il commit à dessein l'injure de s'asseoir à côté du Pacha d'Égypte avant d'y être invité, puis il lui dit: & Tu veux en présence de mon peuple me faire passer pour ton serviteur, mais cela ne sera pas. Sache que d’un mot, je puis soulever toute l’île (2), que tu es en ma puissance et non moi en la tienne. Cependant je ne veux pas fure le méchant, dis-moi ce que tu désires de moi (3) ».

Les efforts personnels de Mehemet Ali pour les gagner restaient infructueux et il déployait en vain toutes les ressources de sa séduction et de son charme naturels (4).

En dépit de leur abaissement et de leur pauvreté, ces chefs continuèrent à être honorés de leurs anciens sujets :

@& Quand l’un d'eux passe dans le camp, tout le monde se

(1) Wexxe. Feldzug von Sennar, p. 49. — Le fils du dernier roi du Sennar est chef d'un village, où il vit très étroitement. Parrue. Travels, p- 148.

(2) Tout le Sennar.

(3) Werne. Expedition zur Entdeckung, p. 34.

‘(4) Mehemet Ali essaya, lors de son voyage à Khartoum, de gagner Salé, grand cheik des Kababichs. Il lui demanda: « Pourquoi as-tu la barbe grise, quoique encore jeune ? » Et l'autre lui répondit : « C'est vous, Tures, qui à force de me tourmenter m'avez rendu gris avant l’âge. » Parure. Travels,

lève, et l’on se confond en témoignages de respect, ce qui ne se fait pas pour le Pacha, gouverneur général du Sou-

dan » (1).

L'impopularité du gouvernement se manifesie encore par le dépeuplement du pays. Holroyd note que dans beaucoup de villages, les demeures tombent en ruines (2):1l y a trop de maisons pour ce qui reste d'habitants. Dans le pays de Chendy, l’agriculture est abandonnée : on n’entend plus le grincement des saquiés, signe de la présence et de l'activité du cultivateur (3). C’est que beaucoup des Djaalin qui habitaient cette contrée ont rejoint leur ancien chef Nair Nimr qui s'est créé un domaine indépendant entre Soudan Égyptien et Abyssinie (4).

Les nomades du Kordofan s’enfuient à l’est ou à l’ouest. Pendant la période où les eaux du Nil blanc sont basses, ils profitent du gué d’Abouzett, situé par 13° latitude nord en amont d'El Aës, et se sauvent sur la rive droite (5). La grande tribu des Kababich qui habite entre le Kordofan et Dongola passe au Darfour (6). «Le Kordofan fuit, ne pouvant payer le tribu (sic) exagéré des impositions ».

Achmed Pacha s'inquiète de cette émigration. En 18417

(1) Werxe. Feldzug von Sennar, p. 161.

(2) Horroyp, cité par BowrixG. Report on Egypt, passim. — Observations semblables de Korsenv. Peterm. Mitteil. Ergaenzungsb., Il, p. ro.

(3) Rurrec. Reisen in Nubien, PATES

(1) Were. Feldzug von Sennar, p. 78.

(5) Tuisaur. Journal, p. 21.

(6) Rurpec. Reisen in Nubien, p. 148-9. — Bucuara. Der Sudan, p. 18.

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Q1l s’est rendu dans ce pays pour empêcher, si c'est possible, cette désertion générale des peuplades (1) ».

Quand les fonctionnaires égyptiens se présentent, ils font l'effet d’un épouvantail. @ À notre approche, dit d'Arnaud (2), les Arabes ont fuit en abandonnant leurs troupeaux, ils connaissent trop l'habitude des turcs pour s'y fier. Ils ont pour règle générale que les amis ne sont pas des turcs, que lorsque ces messieurs s’approchent ce n'est que pour prélever des impôts soit pour leur gouvernement, soit pour eux. J'ai cent fois moi-même été témoin de ce fait dans les divers voyages que j'ai faits dans l'Isle (3). »

Quant aux populations qui ne veulent pas ou qui ne peuvent pas émigrer, elles donnent des signes non équivoques de mécontentement. Celles du Kalabat et du Kédaref, à bout de ressources, refusent de continuer à payer l'impôt (4). Il en est de même de certaines tribus nomades de la rive gauche du Nil. « Une dépêche de Soliman Effendi qui est arrivée mande que les Bagaras se sont refusés à payer les impositions exagérées que le gouverneur demande : en conséquence on va renvoyer 400 hommes de renfort pour punir les rebelles : c’est Selim Capitan qui est destiné pour les conduire (5). » Achmed Pacha confie à

(x) D'Arxaup. Journal, IF, 5 avril 1841.

(2) D'Arnaud était alors à quelque distance au Sud du Ras el Khartoum, sur le Nil Blanc, dont les rives sont habitées par les Hassaniés. Peut-être est-ce d'eux qu'il est question ici.

(3) L'ile de Sennar. — Journal, 1°* octobre 18/1.

(4) Werwe. Feldzug von Sennar, p. 268.

(5) D'Arxaup. Journal, 8 juin 1841.

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Werne qu’il redoute un soulèvement de tout le Sennar (1).

Peney assista en 1843 au Kordofan à une scène qui révélait bien l’état d’esprit de la population.

On exécutait trois frères qui avaient attaqué et tué plusieurs fonctionnaires du gouvernement. Ils s’avancèrent en chantant sur la place où ils devaient être empalés : leur mère les suivait, chantant avec eux, et les encourageant à la mort: pendant le supplice qui dura plusieurs heures ils continuèrent à chanter, lançant au milieu de leur funèbre cantique des malédictions à la face des Tures. La foule émerveillée de leur courage et de cœur avec eux, trépignait d’admiration (2).

Les voyageurs européens ne croient pas à la durée du régime. « Sous les successeurs présumés de Mehemet Ali, Abbas et Ibrahim, il y aura de grands changements (3) », dit Russegger.

Un esprit très perspicace aurait pu même prévoir sous quelle forme s’opérerait ce changement.

Vers 1838, 1l n'était question au Kordofan que d’un certain Faqui, nommé Bedaoui (4). « Son arrivée dans sa ville natale était attendue comme on dit que les Juifs attendent l'arrivée du Messie. Dès que son approche fut signalée, des milliers d'habitants se portèrent au devant de lui. Son entrée fut une vraie marche triomphale : le peuple

ne cessait de faire retentir l’air de ses acclamations: la

(1) Wenxe. Feldzug von Sennar, p. 268.

(2) Rev. d'Ethnographie, L, p. 494-5.

(3) Reisen, IP, p. 33. — Peney. /bidem, I, p. 408.

(4) Pallme le nomme Beduy et donne sur lui les mêmes renseignements que Peney.

de.

musique du pays, les hourras des femmes, les manifeslations de joie de la populace suivaient Faqui Bedaoui, qui son livre à la main, vêtu d'une mauvaise toile en lambeaux, précédait la foule, recevant avec le plus grand sang-froid les honneurs qui l’accablaient.

€ Quand le faqui arriva devant sa maison, ce fut dans l'assemblée, comme une véritable émeute. Hommes, femmes, vieillards et enfants, tous se précipitaient sur le missionnaire, les uns arrachant les lambeaux de sa chemise, les autres s'emparant de ses mains pour les baiser, le plus grand nombre, qui ne pouvait arriver Jusqu'à lui, ramassait le sable sur lequel le faqui avait laissé la trace de ses pieds. »

Or Bedaoui manifestait beaucoup d’hostilité contre le gouvernement. € Vous vous dites musulmans, disait-1l aux Turcs, Dieu seul sait la vérité, mais pour moi vous n'êtes que les oppresseurs de mon pays. » En 1839, Mehemet Al essaya de le gagner: mais Bedaoui repoussa dédaigneusement ses avances et se retira dans les montagnes du sud du Kordofan (1).

Il y a beaucoup d’analogie entre celte histoire et celle du Mahdi Mohammed Ahmed.

De part et d'autre, un individu considéré € comme un autre envoyé de Dieu », € comme un prophète en second », une popularité immense, provoquée par ses vertus et par son opposition au régime établi, une foule fanatisée par sa

présence.

(1) Pexey. Rev. d’Ethnographie, X, p. 492.

Si Bedaoui avait eu le tempérament d’un homme d’action, au heu d’être simplement un contemplatif, s’il avait voulu entraîner ses fidèles, on peut gager qu’en 1838 aurait éclaté au Kordofan une insurrection analogue à celle qui en 1881 se propagea de l’île d’Aba, sur les deux rives du Nil blanc (1).

C'était en effet dans une révolution religieuse et politique que le régime égyptien devait succomber et cet épilogue se prépara dès l’origine de l'occupation.

Assurément Saïd Pacha tenta de faire prévaloir un peu plus de justice dans l’administration du Soudan et Ismaïl Pacha de même, lorsqu'il nomma des Européens, gouverneurs de quelques provinces.

Mais ni les décrets de 1857 ni les mesures prises par des hommes tels que Gordon, Prout, Emin, Slaun, Lupton, ne prévalurent contre certains procédés de gouvernement solidement établis (2). Les fonctionnaires du temps de Saïd et d’'Ismaïl continuèrent à administrer comme ceux du temps de Mehemet Al.

De leur côté les Soudanais continuèrent à haïr le gouvernement égyptien et lorsqu'en 1881, un homme qui incarnait leur idéal messianique, leur prêcha la guerre contre le gouvernement, ils se groupèrent autour de lui (3). Ils détruisirent le régime qu’ils subissaient depuis

(1) « En 1838, s'il s'était rencontré au Kordofan un chef indigène, il y aurait eu une révolution. » PaLLME. Travels, P 08-

(2) Les gouverneurs européens contribuèrent même à hâter la révolution en jetant parmi les mécontents les marchands d'esclaves, dont ils cherchaient à empêcher le commerce.

(3) « Le mot du Mahdi n'est point : guerre aux chrétiens ! mais guerre

état té à D fbrii d aé

IMPOPULARITÉ DU RÉGIME 203 1820 (1). Dans les combats de 1881-85, le vrai vaincu fut moins le khédive Tewfik, que son arrière-grand-père

Mehemet Al.

aux Turcs ! » Voy. l’admirable conférence de James Darmsrerer. Le Mahdi depuis les origines de l'Islam jusqu'à nos jours. À. Bleue, 1885, I, p. 289-

(1) Non seulement le Mahdi renversa les institutions égyptiennes, mais il ordonna aussi la destruction matérielle de tous les objets (registres, papiers, sceaux) qui rappelaient l'ancien régime. Renseignement oral de Slatin Pacha.

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