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CHAPITRE VI

La Sécurité au Soudan Égyptien.

I. — DES DANGERS DES VOYAGES DANS LE SOUDAN AVANT L'OCCUPATION ÉGYPTIENNE.

Parmi les voyageurs européens qui parcoururent le Soudan de 1820 à 1850, il n’en est guère qui ne blâäme les procédés de l'administration égyptienne, et qui ne prédise la disparition du régime institué en 1820; ces mêmes écrivains sont cependant unanimes à louer Mehemet Ali de la sécurité qu'il avait réussi à faire régner dans toute l'étendue de sa domination.

Avant 1820 1l était périlleux et pour le moins très onéreux de s’aventurer dans le Soudan oriental. Quelques hommes s'étant, par exemple, entre Esneh et Moscho, détachés de la caravane dont Krump faisait partie, furent attaqués par les Bédouins et massacrés (1). La guerre régnait à l’état constant entre les nomades (2). « Les communica-

tions sont interceptées de tous côtés par rapport à l'extrême

(1) Gumrrecur. Reise des P. Krump. Verhand. Gesellsch. f. Erdk. zu Berlin MAL/p04"n-er- (2) Rurrez. Reisen in Nubien, p- 104.

anarchie qui règne parmi les Arabes », dit Bruce (1). Les caravanes de marchands avaient coutume de se faire protéger, mais celte précaution ne les préservait pas de tout accident. Ainsi Burckhardt voyageait dans une caravane, accompagnée par des Ababdés, qui trois jours après son départ de Daraoui, fut attaquée par des Ababdés appartenant à d’autres tribus ; ils exigeaient un péage que les convoyeurs refusaient énergiquement. De part et d'autre, pour être plus à l’aise, les combattants se devêtirent complètement : puis, armés de leurs longues épées, de leurs petites lances, de leurs boucliers, ils s’attaquèrent; le combat dura une vingtaine de minutes, et trois hommes ayant été blessés, on entra en négociations (2).

Les rois de Sennar n'avaient pas l'autorité nécessaire pour faire régner l'ordre, si bien que les conflits fréquents entre les petits chefs de la vallée du Nil contraignaient les marchands égyptiens à des arrêts, à des pourparlers, à de longs détours (3).

Ces chefs avaient des exigences sans bornes. Tout homme qui possédait même une parcelle de pouvoir, en usait pour piller les étrangers ; quiconque suivait les rives du Nil, traversait une haie de mendiants, qui ne demandaient pas l’aumône en murmurant, mais qui l'exigeaient à haute voix.

Quand le chef de Ras el Ouady reçut les marchands com-

pagnons de voyage de Burckhardt, 1l leur reprocha

(1) Voyage en Nubie, etc., IV, p. 598.

(2) Burcknarpr. Travels, p. 172.

(3) Ibidem, p. 316.

d'abord leur avarice, puis il se paya de ses mains : avisant un bel âne qui appartenait à l’un d'eux, 1l donna l’ordre à son fils de le monter et de le conduire à l’étable en dépit des réclamations du propriétaire (1). Le plus clair des revenus du chef de Berber consistait dans les tributs qu'il prélevait sur les caravanes (2). Waddington et Hanbury estimaient que la rapacité des petits chefs du Dongola aurait arrêté leur voyage, si par crainte de Mehemet Ali ceux-ci n'avaient diminué leurs prétentions (3).

Les pèlerins qui se rendaient à la Mecque du Darfour et du Soudan central par Chendy et Kosseir, ou Gos Redjeb et Souakim étaient souvent pillés en route. Aussi « les hommes puissants et riches voyagent-ils comme des pauvres pour échapper aux dangers qui menacent les riches pendant le voyage (4) ».

Les Européens couraient, on le conçoit aisément, des dangers bien plus grands que les indigènes.

Dans toute la vallée du Nil, du Sennar au Delta, partout 1ls étaient aussi mal vus.

Au xvn° siècle, la population du Caire & détestait les chrétiens... et encourageait les officiers du pays aux tyrannies et aux exactions (5) ». Le voyageur Thevenot, ré-

sumant son chapitre sur la fâcheuse condition des

(1) Burcknarpr. Travels, p. 262.

(2) Id. /bid., p. 236.

(3) Journal, ele., p. 253.

(4) Burcknarpr. Travels, p- 413.

(8) Paul Massox. Histoire du commerce français dans le Levant au xvire siècle, p. 19.

Frances en Égypte (1), disait : «Je pourrais faire un livre entier de toutes les sortes d’avanies que J'ai vu faire étant en ce pays là, mais 1l me suflit d’en avoir écrit une partie pour faire voir combien cette canaille nous méprise et nous outrage (2) ».

Au xvur° siècle rien n'est changé. Dans une lettre datée du 15 mai 1700, de Lironcourt, consul de France au Caire, expose ses doléances au comte Desalleurs, ambassadeur de France à Constantinople (3). Il est défendu aux Francs de se vêtir et de se chausser à leur guise. Ils ne doivent porter ni babouches jaunes, ni caffetans rouges, ni adopter aucune des couleurs que les Turcs affectionnent (4).

(1) Chap. rxxvr : Des Francs qui demeurent en Égypte et des avanies qu'on leur fait, dans sa Relation d'un voyage fait au Levant. Edit. 1727, E IL.

(2) Zbid., p. 817. Il dit encore : « Quand un Franc passe dans les rues, un coquin de More lui crache au nez, un autre lui décharge un coup de baton, » p. 815. Voici le récit d'une avanie dont furent victimes des marchands français pendant le séjour de Fhevenot en Égypte. « Le Sou-Bachi envoia au soir ses gens dans la contrée de France ; quelques marchands qui se promenaient alors dans la place qui est au bout de la contrée les aïant apperçus se retirèrent chez eux, mais ces coquins les poursuivant jusqu'au haut de leur maison, les en arrachèrent et les menèrent aussitôt toujours en courant très vite en une infâme prison, sous pretexte qu'ils les avaient trouvé dehors a heures indues, car il est défendu d'aller de nuit par les rues; mais les Français en sont exceplés par les capitulations qui portent que le Sou- Bachi ne doit point venir en leur contrée... Ainsi ces Messieurs étaient trainés par deux de ces grands diables [Cowas], qui en allant leur vidèrent leurs poches et leur prirent même les anneaux qu'ils avaient aux doigts, mais le pis fut qu'il y avait derrière eux d'autres Cowas, qui leur mesurèrent tellement les côtes avec leurs batons qu'ils furent obligés d'en garder le lit durant quelques jours. Relation d'un voyage fait au Levant, If, p. 812.

(3) AF. Etr. Le Caire.

(4) « Le même homme du Janissaire aga vint lire a la Tête de la Contrée

Ils ont le droit de monter à âne mais non à cheval, et quand ils rencontrent un personnage ils doivent immédiatement mettre pied à terre: « N'est-ce pas, par exemple, une chose honteuse que les Français ne puissent icy monter qu'un âne et soient obligés d'en descendre avec précipitation dès qu'ils rencontrent quelque Ture constitué en dignité, c’est-à-dire à tous moments et cela sous peine d'être bâtonnés avec autant d'ignominie que de cruauté, de sorte que, dans ces occasions, on ne court pas risque de moins que de la vie ou d’être estropié ». Aussi Qil y a peu de négocians qui soient retournés du Caire en france sans avoir reçu des coups de Baton. » « Et c’est sur ce pied si ignominieux qu'il faut que les français vivent icy: Ce qui fait aussi que nos négocians ne sortent jamais qu'avec une sorte de crainte (1) ».

Au Soudan, même malveillance à l'égard des Européens.

Leur extérieur excitait la crainte des populations su-

persilieuses qu'ils traversaient.

un nouveau commandement portant défense aux Chrétiens et aux Juifs (car icy c'est tout un et ils sont traités sur le mème pied) de porter des Papouches jaunes, des Chakchirs et Caffetans rouges, ni aucunes des couleurs approchantes de celles que les Turcs respectent ou affectionnent, telles que le

Vert, le Rouge, le Jaune, etc. »

(1) Ds Lrroncourr. Lettre citée. De Lironcourt écrivait encore le 31 mars 1749, aux Echevins et Députés du commerce de Marseille. « Nous vivons sous le plus tyrannique et le plus arbitraire des gouvernements. Nous sommes sans protection. Le Grand Seigneur et ses ministres sont ici comptés pour rien. On n'y connait ni le roi ni sa puissance. Et notre sûreté est toute fondée sur nos déférences pour la volonté des commandants. » Teissrer. Inventaire des Archives historiques de la Chambre du commerce de Marseille, p. 165. La situation reste la même à la fin du xvrue siècle. Cf. Vorxex. Lettres

sur l'Égypte, [, p. 195-6.

Le major von Wissmann raconte que pendant son voyage dans l'Afrique équatoriale ayant un jour déroulé devant les Bakubas une pièce d’étoffe rouge, ils poussèrent un cri de terreur, se levèrent en sursaut, couvrirent leurs visages de leurs mains et s’enfuirent à toutes jambes : le rouge qui était pour eux une couleur inconnue leur blessait la vue (1). Burckhardt obtenait un semblable succès d'épouvante quand, à Chendy, le jour du marché, il montrait soudain son visage aux ruraux, non habitués comme les citadins au teint peu coloré des Arabes. Terrifiés ils s'écriaent : € Dieu nous préserve du Diable (2) ».

On cherchait les puissants motifs pour lesquels ces hommes singuliers s'étaient mis en route. On les voyait s'informer de tout, regarder les monuments, écrire ou dessiner, et personne ne les croyait quand ils prétendaient accomplir de si longs voyages par simple curiosité. Les marchands soupçonnaient en eux des concurrents (3) et les agents politiques de tout ordre leur prêtaient les plus noirs desseins. Quand on voyait à Berber un étranger prendre des notes, on disait : il écrit contre le pays (4). On croyait au Darfour que Browne avait été envoyé par le sultan des Anglais pour examiner le pays dans un but politique (5).

D'ailleurs, que l’on considère le sort de quelques-uns

(1) Meine zweite Durchquerung Æquatorial Afrikas wom Congo zum Zambesi, während der Jahre 1886 und 1887. Frankfurt an der Oder, 1891.

(2) Burcxnarpr. Travels, p. 377.

(3) Zbidem, p. 179-180.

(4) Ibidem, p. 240 note.

(5) bidem, p. 3419-50.

H. Denéraix, 1

eS

des intrépides qui se sont aventurés au Soudan avant 1820. Browne est resté trois ans prisonnier au Darfour, 1l y a élé pillé, victime de tentatives d’assassinat. Burckhardt se donnait pour musulman, surveillait ses paroles, ses gestes el ses attitudes, il se faisait humble et s’habillait pauvrement. Et cependant ses compagnons de route lui jouaient les plus méchants tours du monde, et failhrent le faire périr.

On voyageait alors au Soudan avec autant de difficultés qu'aujourd'hui au Maroc, et les ruses employées par Burckhardt pour dissimuler son identité font penser à celles du vicomte de Foucault, accomplissant son admirable « Reconnaissance », pieds nus, déguisé en juif, vivant au milieu de juifs marocains «€ gens méprisables et répugnants entre tous », et recevant des coups et des pierres (1).

L'assassinat de Lenoir du Roule au Sennar en 1705, preuve manifeste du danger qu'il y avait à s'y risquer, eut de graves conséquences. Auparavant on considérait déjà comme imprudent de s’aventurer dans la vallée du Nil. Pendant que Lenoir du Roule faisait ses préparatifs, il reçut de son ami Le Maire, vice-consul de France à Tripoli, une lettre datée du 13 mai 1704, dans laquelle celui-ci l’engageait à partir de Tripoli, et à gagner le Fezzan puis le Bornou. Le sultan de Bornou accueillera favorablement l’envoyé de France. &« Quand vous serez arrivé

auprès de luy, vous prendrez des mesures pour passer en

(1) Reconnaissance au Maroc. Paris, 1889.

DANGERS DES VOYAGES AVANT L'OCCUPATION ani Éthiopie ». Or il fait valoir, en faveur de l'itinéraire qu'il préconise, l'insécurité des bords du Nil. « Sy vous prenez la résolution de passer par la Haute Égypte, il ne faut mener avec vous que le moins de gens que vous pourrez: icy il n'importe. Mais sy tout ce qui me revient de votre voyage par l'Abyssinie est véritable, j'apréhende lout pour votre personne (1) ».

Quand l'événement eut confirmé d’une manière tragique les prévisions des plus pessimistes, tous les pays du sud furent dorénavant considérés au Caire comme impénétrables.

Après 1708, c'est-à-dire après le départ de Benoit de Mallet, 11 n’est presque plus jamais question du Sennar ou de l'Éthiopie dans les lettres des consuls, et quand il y est fait une allusion fugitive, c’est toujours dans un esprit de dénigrement. Les projets d'exploration ne rencontrent aucune faveur. Si quelque Français se présente au Caire, et exprime l'intention d'entreprendre un voyage dans le sud, immédiatement M. le Consul, effrayé de sa responsabihté, s'émeut et cherche à décourager l'audacieux.

Le 1% octobre 1716, Paul Lucas arrive au Caire muni des instructions de feu Louis XIV. Le consul Le Maire se déclare prêt à l'aider en tout ce qui dépendra de lui « à la réserve du voyage qu'il a ordre de faire en Etiopie, où je ne vois que de la dépense pour le Roy, beaucoup

de risques pour sa vie, aucune espérance de bien pour la

(1) Th. Lauirrier. Un voyageur officiel envoyé en Éthiopie sous Louis XIV

Bull. géogr. histor. et descript., 1890, p. 309.

+2 religion, ni pour le commerce des sujets de Sa Majesté (1) ».

En août 1753 parut au Caire un certain comte Desneval, qui faisait grand tapage de ses projets et prétendait remonter le Nil jusqu'à Gondar. C'était une sorte d’aventurier qui se donnait comme « vice amiral d'Espagne, contre amiral de Danemark », avait essayé de soustraire par fraude de l'argent aux religieux établis en Terre-Sainte, et sur une invitation vague du consul de Jouville, venait d'une manière fort indiscrète « picquer sa table » avec les « deux principaux de sa troupe ».

Ce personnage ne mériterait certainement pas d’être tiré de la foule innombrable des oubliés, si ses beaux projets, qui d’ailleurs échouèrent, n'avaient donné l’occasion au Consul de France de manifester son opinion sur les voyages dans les contrées du Sud. Or, dans le Mémoire que de Jouville adressa au Ministre de la Marine Rouillé, 1l insiste avec complaisance sur les difficultés que devait rencontrer Desneval : & Quand il est question de remonter le Nil avec les marchandises du Caire, ils [les marchands, les Gelaps] ne vont que jusques à la première cataracte ; ils font de là un contour très long par terre et se rendent chez eux. Si les naturels du païs auxquels il importerait d'éviter ce chemin par terre en naviguant sur le Nil pouvaient le faire, attendraient-ils que des Francs qui ne connaissent le cours du Nil que par une carte peu juste leur

en frayassent la voie? » Desneval risque sa vie. € On

(x) Le Maire à Messeigneurs du Conseil de marine, 17 novembre 1716.

AfT. Etr. Le Caire.

l'assassinera persuadé qu'il a des Thrésors, et par un effet de la superstition des Égyptiens, on croira qu'il veut détourner le Nil (1). »

Browne résumait avec justesse l'attitude respective des Européens établis au Caire et des voyageurs, quand il écrivait: € Les Européens qui vivent en Égypte savent qu'on court de grands risques dans ces voyages : et ils s'imaginent que le succès en est inutile et frivole ; aussi ils croient qu'il y a de l'honnêteté à en détourner quiconque veut les entreprendre (2).

Aussi l'exploration du Soudan Oriental ne fit-elle au xvin° siècle que de très médiocres progrès. Entre 1705 et 1770, de Lenoir du Roule à Bruce, aucun Européen ne s’y risque. de 1770 à 1820, trois seulement s’y aventurent : Bruce, Browne, Burckhardt. Assurément les explorations africaines ne sont pas à la mode, mais le mauvais renom du pays, sa réputation d'insécurité contribuèrent certaine-

ment aussi à intimider les voyageurs(3).

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