II. — DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA SÉCURITÉ PAR MEHEMET ALI
L'établissement et le maintien de la sécurité en Egypte
(1) Mémoire sur ce qui s’est passé à l'arrivée de M. le comte Desneval au Caire, et ce qui a arrêté son projet de voyage à la capitale d'Éthiopie. Annexé à la lettre de de Jouville à Rouillé du 5 novembre 1753. AfF, Etr. Le Caire.
(2) Browxe. Travels, p. 181.
(3) « On ne peut guère même se flatter d'acquérir des connaissances propres à remplir tout à fait notre curiosité. La malheureuse ambassade de M. du Roule, qui périt à Sennar avec toute sa suite, semble ôter tout espoir par le côté de la Nubie, qui serait le plus direct vers l'objet dont il s’agit.
constituent, dit Bowring jugeant d'ensemble l'œuvre de Mehemet Ali, l'un des plus importants résultats de sa politique (1). Cette observation doit être généralisée, car elle est vraie de toutes les contrées où Mehemet Ali domina. Il fit la police dans toutes les provinces de l'empire ottoman qu'il gouverna et réciproquement, dès qu'il évaeue un pays, l'insécurité y apparaît. En 1841, le Sultan recouvre le gouvernement direct de l’'Hedjaz, et bientôt une grande inquiétude s’éveille chez les marchands qui ne se sentent plus protégés (2). A peine les troupes d’Ibrahim se sont-elles retirées de la Syrie que le vieil antagonisme entre musulmans et chrétiens recommence, et que les premiers se vantent de se payer de tuer des raïas pour une amende de 50 piastres (3).
Mais, au contraire, partout où Mehemet Ali . redouté, on peut voyager en pleine quiétude. © Les étrangers comme les indigènes pouvaient circuler en toute sûreté partout où il [M. Ali] exerçait son pouvoir. Il en était ainsi non seulement dans la vallée du Nil jusqu'aux fronlières les plus reculées du Soudan, mais encore en Syrie et même en Arabie, pendant qu'il était le maître de ces provinces. Sa Justice, toujours rigoureuse à cet égard, n’ad-
mettait aucun tempérament (4). »
[Le Bahr el Abiad.] D'Axvrrce. Dissertation sur les Sources du Nil, etc. Mém. Acad. Inscriptions, XXVNI, p. 62.
(1) Report on Egypt., p. 123.
(2) Bull. Soc. Géogr., 1845. p. 329.
(3) Lettre du consul de Prusse en Syrie, von Wildenbrucks, citée par Puckler Muskau. Aus Mohammed Alis Reich., 1, p. 2or.
(4) Comte Benedetti. Mehemet Ali durant ses dernières années. Æev.
Deux-Mondes, 1°* juin 1895, p. d1
La sécurité régnait done au Soudan comme ailleurs. Au Kordofan, alors qu'autrefois un indigène, un djellab n’osait s’aventurer seul, mais attendait des compagnons pour voyager en caravane, Pallme traverse le pays dans tous les sens avec un seul serviteur sans être volé n1 même molesté (1). Kotschy en fait autant en 1839(2). Puckler Muskau vient à Khartoum en louriste. La famille Melly, père, mère, fils, fille, fait un voyage d’agrément à Khartoum, en 1850, comme elle serait allée en Italie (3).
Ruppel d'ordinaire si hostile à Mehemet Ali, lui témoigne sa reconnaissance de donner aux voyageurs une parfaite tranquillité d'esprit (4). Les courriers ne risquent pas d'être arrêtés en route. € Qui nous aurait dit, il y a quarante ans, 1l y a quinze ans seulement, s’écrie Jomard, que des rives du Nil Blanc aux rives de la Seine, on aurait des nouvelles en trente-deux jours, et en cinquante de Fazangoro, c’est-à-dire du 10° de latitude (5)? » Sur les confins du Soudan égyptien les mœurs barbares du désert persistent. La traversée de Debbé à EI Obeïd n'est pas exemple de dangers. En 1846 ou 18/47 une caravane de 50 nomades Kababich, et de 30 djellabs, conduisant
(x) Pazume. Travels, p. 35.
(2) Peterm. Mit. Ergänzunsgb., XL.
(3) Bull. Soc. Géogr., 1854, IV, p. 98. Cf. Bibliothèque de Genève,
(4) Die energische Regierung Mehemet Ali Pascha’s... gewährte dem mit wissenschaftlichen Zwecken oder auch dem aus allgemeiner Wissbegierde reisenden Europäer jede erwünschte Begünstigung. Reisen in Nubien, p. 2.
(5) Mexx. Hist. Mohammed Aly. Supplém., p. A8t.
150 chameaux, est attaquée près du puits d'El Ouay par des Hababin ou Beni Djerar et massacrée(1). Pendant son voyage dans les mêmes parages, en 1849, d'Escayrac de Lauture est suivi de près par un goum de pillards (2). Mais, au contraire, dès qu’on pénètre dans la zone où domine l'autorité de Mehemet Ali, la confiance chasse l’anxiété, de même qu'une sensation vivifiante de fraîcheur succède à la chaleur accablante, dès qu'on passe du sol brûlant du désert sous l’ombrage des palmiers de l’oasis(3).
Si Mehemet Ali réprimait sans indulgence tout attentat, il se montrait particulièrement impitoyable quand la victime était un Européen.
Personnellement exempt de tout fanalisme comme le prouvèrent son éclectisme dans le choix de ses serviteurs ainsi que sa sévère réprobation de tout acte d'intolé-
rance (4), ayant besoin des Européens, soucieux de les
(x) Voy. un récit de ce massacre, Bull. Soc. Géogr., 1853, V, p. 226. Pendant le séjour de Munzinger à Obeid en 1862, une petite caravane fut pillée par les Riseigat, entre Obeïd et Fascher. Ostafr. Studien, p. 550.
(2) Bull. Soc. Géogr., 1850, p. 400.
(3) Un voyageur venant du ‘Darfour trouvait en arrivant au Kordofan « une protection puissante et tous les genres de secours ». Renseignements géogr. sur une partie de l'Afrique centrale, etc. Bull. Soc. Géog., 1849, XI, p. 76.
(4) En 1843, l'Arménien Bogos Bey, qui avait rempli auprès de Mehemet Ali la charge d'un premier ministre, mourut à Alexandrie. Quand on procéda à ses funérailles, le gouverneur Osman Pacha, qui était musulman, s'abstint de lui rendre les honneurs. Mehemet Ali écrivit à Osman Pacha : « Tu es un äne, un barbare et un turc ! L'homme qui t'a élevé et instruit est mort, Bogos Bey est mort et tu ne lui as pas rendu d'honneurs. Mais comme trois Jours après le décès, les Arméniens disent une messe, tu iras avec les troupes à l'église arménienne et tu rendras les honneurs militaires Huels'à mon fidèle serviteur. » Drummonr Wozrr. Reports on the Administration of Egypt. Blue books Egypt., 1887, n° 5, p. 33 note.
attirer dans ses États, il savait que toute crainte de danger les écarterait (1).
Un attentat contre un Européen lui causait une émotion profonde. Pendant que M. Benedetti gérait le consulat de France, un Égyptien, officier de marine, assassina un Français. M. Benedetti se rendit chez le Pacha pour demander justice : « Je le trouvais instruit de ce que je venais lui apprendre. Tous ses traits trahissaient une irritation intense, ses yeux fulguraient, sa parole était courte et vibrante... Son langage me révéla bientôt qu'il envisageait l'assassinat d’un Européen... comme une atteinte portée à son autorité et plus encore à son prestige ». Et comme M. Benedetti invoquait l'urgente nécessité de rassurer par une prompte répression la colonie étrangère fort alarmée : « Soyez tranquille, me répondit le pacha, justice sera faite d’un aussi abominable forfait », accompagnant ces paroles d’un regard sombre et d'un geste significatif. En effet le coupable découvert fut non seulement condamné à mort, mais on offrit même à M. Benedettide choisir pour gibet le balcon de l'hôtel consulaire où le supplicié devait rester suspendu pendant trois jours afin de mieux impressionner la population : étrange proposition, qui fut,
comme bien on pense, déclinée par le diplomate franças(2).
(1) Il affectionnait beaucoup les Européens notamment les Français, il voulait qu'ils fussent respectés comme il les respectait lui-même. Il fit bâtonner un serviteur, qui par fanatisme avait présenté le café de la main gauche à des officiers anglais assis dans son divan. Cror Bey. Bull. Sos. Géogr., 183, Hp207,
(2) Mehemet Ali durant ses dernières années. Rev. Deux-Mondes, 1er juin 18995, p. 519-516.
Au Soudan, comme en Égypte, la situation des Européens se modifia donc profondément (1). On les méprisait, et on les injuriait, désormais on les respecte et on les redoute. Ils étaient contraints de se conformer à certaines règles somptuaires, désormais ils vivent à leur guise, même vêtus à la franque, € costume cependant si abhorré par les Mahométans ».
Bien des fois, quand je parcourais les rues du Caire, de Siout et de Girgeh, ou la plaine verdoyante de Thèbes, sur un âne tout pareil à celui que montaient jadis nos marchands de la € nation française », les plaintes de nos anciens voyageurs et les doléances de nos vieux consuls me sont remontées à la mémoire. Mais j'avançais en toute confiance, bien sûr de ne point descendre de l’âne contre mon gré, et de n'avoir point à m'hunulier, si d'aventure, Je Croisais un personnage de marque, (une Puissance » comme on disait naguère en Égypte. Tout naturellement je pensais à la révolution accomplie dans les mœurs par Mehemet Ah, par le grand pacha, qui, mort depuis cinquante ans, conlinue, sous bien des rapports, à gouverner l'Égypte, de même que du haut de la citadelle, couché dans son tombeau entre terre et ciel, il domine toujours sa ville du Caire.
(1) Avant le soulèvement Mahdiste, il n'y avait pas la moindre hostilité religieuse entre musulmans et chrétiens au Soudan. Les chrétiens prenaient part aux fêtes musulmanes, et les musulmans, le gouverneur et ses fonction-
naires aux fêtes des chrétiens. Juxker. Reisen, I, p. 143.