I. — CONTRIBUTION A LA QUESTION DES SOURCES DU NIL
Il fut reconnu que les sources du Nil n'étaient point situées là où on les supposait, mais sous une latitude évidemment beaucoup plus méridionale.
Jusqu'alors, géographes et explorateurs avaient admis que l’origine du Nil gisait entre le 8° et le 6° de latitude nord. Ce postulat s'était transmis de d’Anville à Browne, de Browne à Cailliaud (1). Il se perpétuait de dissertations en relations de voyage. Cette idée a priori possédait si complètement l'esprit de Werne, qu'un jour, le 17 janvier 1841, de la cabine de sa dahabié, il entend prononcer le mot djebel, montagne. Il en vibre d'émotion (2). Tout fiévreux et contre toute prudence, il se traîne sur le pont et voit des montagnes dans le sud-est. Enfin, s’écrie-t-1l, voici donc les Monts de la Lune (3).
C'était une illusion et le Nil ne sortait pas de ces montagnes. Les expéditions avaient dépassé le 6° et même le 5° de latitude et cependant on voyait le Nil continuer à couler du sud.
Assurément sa profondeur allait toujours diminuant, mais ses dimensions restaientencore même au pointextrème
atteint par l'expédition de 1840-41, celles d’un fleuve et
(1) Jomarp Bull. Soc. géogr., 1842, p. 3870-71. — Supax. Peterm. Mitt., 1888, p. 179.
(2) Wie mir das in die Seele klingt.
(3) Also am Ende doch Mondberge. Expedition zur Entdeckung, p. 265.
non d’un ruisseau. Il s’en fallait certainement de beaucoup qu'on fût arrivé à proximité de ses sources.
Les témoignages que les explorateurs avaient recueillis des indigènes concordaient avec ce qu'eux-mêmes avaient vu. Aux questions posées, les Chers répondaient qu'ils ne connaissaient pas de montagnes el qu'ils ignoraient où était la source du fleuve (1). Quant au chef des Baris il la reculait très loin dans le sud, il parlait vaguement d'un lieu situé à un mois de voyage. Désormais, on savait donc que la & tête du Nil», comme on disait alors, se cachait bien plus loin dans l'intérieur de l'Afrique qu'on ne le supposait auparavant.
D'autre part, quand Îles chefs des trois expéditions avaient résolu de revenir à Khartoum, ils n'avaient point obéi à un caprice. C'était l'impossibilité matérielle de progresser davantage dans le sud, qui les avait contraints
au retour. Le lit du fleuve s’encombrait de rochers, et
l’eau devenait de moins en moins profonde : les barques
ne pouvaient plus naviguer.
Il était donc beaucoup moins aisé d'atteindre les sources du Nil qu’on ne se le figurait naguère. Selim Bimbachi s’intitulait: € capitaine de frégate, chargé de l'expédition, envoyée par S. À. le vice-ro1 d'Égypte, pour découvrir la source du fleuve Blanc ». Aux indigènes, qui l’'interrogeaient sur les motifs de son voyage, 1l répondait avec désinvolture : &« Nous voulons seulement trouver la source du Nil
blanc ». Après 1842, après les trois échecs successive-
(1) D'Arwaup. Journal, 14 janvier 1847.
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ment éprouvés, personne évidemment ne se serait avisé de parler en termes aussi naïfs. On savait donc encore les sources du Nil non seulement lointaines, mais également, par suite de certaines conditions de navigabilité, difficiles à atteindre.
Toutefois, en même temps que ces notions justes, les explorateurs en rapportèrent une autre qui était erronée. D'Arnaud essaya de s'informer avec précision du cours du fleuve en amont de l’île Janker. &« Un des frères du chef des Baris lui dit qu'en un certain lieu le fleuve se divise en diverses branches », et qu'aux hautes eaux, les barques pourraient € peut-être pendant quelque temps suivre la branche qui s’en va vers l’est ».
Sur la carte qui fut publiée en 1843, le Nil blanc est effectivement formé de deux branches, l’une provenant du sud-est, l’autre du sud (1) (fig. 7). On verra dans le chapitre suivant combien de discussions devait provoquer cette
idée inexacte.