D. M. 3. HENRY
P. S. Depuis que cette notice a été lue à la Société Philomathique, on m'a apparté une cage de roseau fabriquée pat Simon, et aussi bien faite qu'il est possible de l'exécutet avec un couteau et un clou pour tous instrumens; l’aveugle l'a même surmontée d’un moulin à vent, en bois. Comme il avait estimé ce travail à cinq sous et qu’on voulait lui en donner dix, il a obstinément refusé de recevoir les cinq sous de surplus: il faut être aveugle sourd-muet pour faire preuve, par le temps qui court, de tant de désintéressement et de détiratesse. Ce pauvre Simon a appris qu'il avait été question de lui dans le journal du département, et il s’en est a taut joyeux: un grain de vanité est dans tous les cœurs
Je ne doute pas de l’exactitude des faits que oontient oetie notice. Ces faits acquièrent une certaine garantie par cela seul qu’on les a soumis à une société grave, mais les inductions que M. Henry en tire, me semblent quelquefois marquées au coin de lexagération; ainsi une attitude mystique, pendant Ia consécration du saint Sacrifice de l'autel, ne me paraît nullement prouver qu’il comprend ce qu’a d’auguste le mystère qui se célèbre ; un autre fait non moins ine le de cette vie d’un aveugle sourd-muet est l'inquiétude avec laquelle il suit les symptômes de la mort de sa mère et l douleur à laquelle il s‘abandonne après la cessation du batie ment de pouls de sa mère; quoiqu'il en soit, l’éveil est donné, et ce carieux sujet sera étudié. Je tiendrai mes lecteurs au courant des observations auxquelles il donnera lieu.
M. Heuwri Berthoud nous a. donné, en 1856, une notice bien incomplète mais intéressante, sur un sourdmuet aveugle qui se trouvait à Bicètre.
Il est sourd-muet de naïssance, il a reçu son éducation, et une maladie accidentelle l'a privé de la vue. Et cet homme, ou plutôt ce demi-cadavre , auquel restent seuls la pensée, le toucher et les sens presque superflus en pareil lieu, de l'odorat et du goût, a été jeté dans les dortoirs de Bicêtre,
Mais Dieu a mis dans le cœur de l’homme. un besoin mystérieux de la société des autres hommes, et. celui qu’éprouvaient si cruellement les décrets de la Providence, ne, put se résoudre à végéter comme un brin d'herbe, sans communiquer avec ses semblables. Il inventa donc un moyen ingénieux et simple. de converser avec eux; et un matin, après s'être procuré, par hasard, un peu de craig, il traça les mots suivans sur le plancher du dortoir :
Éerives avec le doigt sur ma main, ce que vous voules me dire.
Puis, il attendit, dans quelles angoisses , vous le comprenez! e quelqu'un vint à passer. Oh, combien durant une heure attente, souffrit cet infortuné, qui se demandait : Est-ce de la craie que je tiens? Ma main a-t-elle bien tracé les caractères? mon souvenir, depuis si longtemps que je n'ai essayé d'écrire, ne m’a-t-il point trompé? verra-t-on
ces caractères autre chose que des lignes capricieusement tracées au hasard? les remarquera-t-on? et ne sont-elles point déjà effacées? Et il ne peut voir, il ne peut écouter si l’on vient. Il lui faut attendre là, immobile, silencieux, tout entier à son attente, le cœnr palpitant, les mains convulsivement agitées!
Enfin, après une heure, — une heure! — quelque chose: touche sa main. O joie! à bonheur! à transport!
Hélas! c’ést un enfant, qui passe insoucieusement près de lui, et qui n’a point remarqué les caractères tracés sur le plancher.
Il recommenca durant huit jours avec persévérance, Mais c'était cette persévérance même qui rendait impossible ce qu’il désirait avec tant d'ardeur ; car, à force d'écrire à la même place, il avait fini par former une confusion illisible de caractères.
Enfin , un employé de la maison le surprit recommençant avec désespoir son travail inutile, Il le prit par la main et
le eonduisit dans une autre partie du dortair. La joie faisait presque défaillir l'aveugle , qui tomba tout-à-fait éranoui , orsqu'itsentit écrire, sur sa main, par le doigt de l'employé :
— JE vous comPRENDs.
Alors commença entre ces deux une un entretien suivi: première communication de l'infortuné avec Îles hommes, depuis bien des mois! Il ne pouvait y laisser mettre fin ; ; quand l'employé voulait s'éloigner, il le poursuivait à tâtons, il l’entourait de ses bras supplians, il Peas il écrivait sur son ardoise :
Nx ME LAISSEZ PAS SEUL!
I fallut plusieurs jours pour calmer une agitation quipensa devenir funeste à l'aveugle sourd-muet. Enfin, sa joie mumense s’apaisa, et il put désormais entretenir des relations avec tous ceux dont il avait besoin.
Quand je m'approchai de lui, il se tenait assis près de son lit, suivant l'habitude qu'il a contractée, et que nécessite l'impossibilité où il est de marcher sans guide, puisqu'il ne peut mème se diriger par l’ouïe, comme les autres aveugles. Sa tête se penchait sur sa poitrine avec une expression profonde de mélancolie, et près de lui se trouvaient une ardoise et un crayon qu'il ne quiite jamais,
Lorsque je touchai sa main, il tressaillit, et un sourire triste et doux entr'ouvrit ses lèvres.
Je traçai sur la paume de sa main la phrase nent ;
— Voulez-vous causer avec moi?
Il prit son ardoise , et écrivit sa réponse avec une écriture ue : grosse, régulière et très bien formée :
— Qui, volontiers.
— Êtes-vous bien malheureux?
Il leva les yeux au ciel et joignit les mains avec un meuvement douloureux.
— Eprouvez-vous beaucoup d'ennui?
H prit d'abord son arduis pour me répondre; mais il la replaça sur le lit, et, par une pantomime expressive, cacha sa tête entre ses deux mains. Puis, il reprit l'ardoise et y traça : :
— Je n'ai ni jour, ni nuit!
— La prière vous console-telle ?
— Je n'ai ed et de consolation qu'en Dieu.
— Le goût et l’odorat vous offrent-ils quelque compensation à la perte de vos autres sens?
ll fit écrire deux fois Je mot compensakon; puis par un
geste plein de finesse et de malice , 11 me montra sa gamelle de bois, où nagoait un potage d’une odeur peu prévenante, il faut l'avouer.
Je lui serrai la main, et j'allais m'éloïgner lorsqu'il me rappela par un signe:
: — Dites-moi-votre nom, je vous prie? avait-il écrit sur son ardoise. |
— Pourquoi?
— Pour m'en souvenir.
— Quel intérêt peut vous offrir ce nom?
— Dans mon existence si vide, le moindre incident n’a-t-il p#*s un grand intérêt!
Je lui dis mon nom et je m'éloignai. Avant de sortir du dortoir.je me retournai, et je vis le pauvre homme, qui me croyait encore là, tendre autour de lui son ardoise que personne né prénait; je courus la recevoir; il avait écrit :
‘ — Je me souviendrai de vôus, car vous m’avez témoigné de Pintérêt.
Il existait en même temps à Bicêtre une autre créature, plus malheureuse encore. Ne sachant quel nom lui donner, il reçut pour signe distinctif le numéro de son lit. N° 14. donc fut trouvé au coin d'une borne, et ne garde qu'un sens unique: le toucher. Sans odorat et sans goût, cet homme ne voit point, n'entend point, il ne sait ni marcher, ni manger. |
Il est remarquable que la créature humaine, privée de l'usage de la raison, n'a pas d'elle-même l’idée de sa conservalion, et qu'elle ne mange que parce qu’on l'a habituée à satisfaire à ce besoin du corps, J'ai vu, il y a quelques années, un aveugle sourd-muet à Couekelaere (province de la Flandre-Occidentale), qui n’avait pas non plus l’idée d'introduire dans la bouche ce qu'on lui donnait en main pour manger : il fallait lui diriger la main et alors seulement il mangeait. Cet enfant avait cependant un attachement extraordinaire pour une de ses sœurs, une fille de 14 ans, .hbien douce et bien
pieuse, et elle seule parvenait à le calmer lorsque des
accès de fureur lui vinrent : à peine sentait-il sa sœur, qu'il était prêt à faire tout ce qu’on exigeait de lui et que le bonheur se peignait sur sa figure.
L'Abeille Médicale parle également d'un aveugle sourd-muet, aussi malheureux et aussi. idiot.
Voici un fait extraordinaire cité par M. de Kératry dans son ouvrage des inductions morales et physiologiques. | | « Il existe dans le département d'Ile-t-Vilaine un homme, (M. Judicelle, ancien directeur des droits-réuns à Rennes), qui, après ayoir perdu l'usage des yeux, est resté pendant dix ans chef d’une administration financière : les personnes qui l’ont approché attesteraient qu'il s’est acquitté de ses fonctions avec une sagacité rarement en défaut. Une surdité totale l'ayant obligé de donner sa démission, il s’est borné à la conduite de ses affaires personnelles ; on ne pouvait se faire comprendre de lui qu’à l’aide de caractères saillans, déposés entre ses mains. Aveugle, il a fait construire sur ses dessins, un hôtel d’une architecture élégante, dont il a surveillé l'exécution. Une réduction cruelle de facultés ne l'a pas empêché de modeler en cire un jardin d'un goût agréable, et où, se faisant porter, par la seule perspicacité de son tact, il a plus d'une fois rectifié le travail de l'entrepreneur, La rigueur du cil lui réservait une paralysie complète des bras, des jam bes, des cuisses et de la surface extérieure du corps; frappé dans les dernières relations morales qu'il s'était créées, il se füt bientôt éteint , si, en lui effleurant l joue, on ne lui eût appris que ce triste et dernier asile restait à sa sensibilité ; alors , en conformité à ses désirs, car il n'a pas perdu l’usage de là voix, on trace des
caractères sur cette partie du visage où le tact s’est réfugié. » |
« Il existait , il y a quelques années, en France, une jeune fille sourde-muette et aveugle, position terrible contre laquelle l’art n'offre aucune ressource (1): tout porte à croire qu'elle avait été dépouillée par des parens avides conire lesquels elle n'avait aucun moyen de réclamer. Elle fut trouvée ‘un soir sur la voie publique, couverte de haiïllons qui semblaient lui avoir été mis à dessein; des personnes charitables la conduisirent dans un hospice. L'odeur de ses vétemens semblait lui déplaire, elle les écartait avec la main, et elle ne se tranquillisa que lorsqu'on lui en eut mis de plus convenables. Un digne magistrat, informé de l'état de cette infortunée, la prit sous sa protection et veilla à ce qu'elle ne manquât de rien; quoiqu'il semble que sa position la condamnât à une vie tout animale, les facultés de l’âme ne lui étaient pas entièrement refusées. Lorsque son digne protecteur allait la voir, il avait l'habitude de lui prendre la main; à son départ elle lui tendait les bras en signe de reconnaissance. On serait tenté de croire qu'il existe üne perception interne qui lui faisait discerner son bienfaiteur; il serait posible cependant qu'elle le reconnüût à son accueil amical et à l’heureuse influence que la présence de cet homme de bien exerçait sur les soins dont elle était l’objet.
«Un jour qu'on la menait dans une maison particulitre, elle sembla éprouver une émotion inaccoutumée, elle ouvrit elle-même la porte d'une chambre
(1) Coup-d'œil d'un Aveugle sur les Seurds-Musts, par M. Alex. Roden-. bach.
qui se trouvait à sa droite, saisit ume chaise avec empressement, et sembla chercher autour d'elle quelque objet qui lui était familier; comme elle sentit que son attente était trompée, elle croisa les bras, et des larmes coultrent le long de ses joues. Croyait-elle avoir retrouvé la maison paternelle, sa main cherchaitelle à rencontrer une main amie? celle d’une mére, d’une sœur, d’un père ? c'est ce qu'on ne peut deviner. Une profonde mélancolie vint avec le temps compliquer une situtation si affreuse : à l’âge de vingt à vingtdeux ans, elle expira tranquillement comme une personne qui sommeille; on fut même quelque temps sans s'apercevoir qu'elle était morte. »
. Une feuille américaine mentionna, en 1817, une sourde-muette aveugle nommée Julie Brace. Elle vivait près de Hartford et était âgée d'environ onze ans. Elle avait perdu le sens de la vue et de l’ouie à l’âge de quatre ans, par suite d’une fièvre typhoïde.
Sa forme et ses traits sont réguliers et bien proportionnés. Elle est d’un. caractère tendre et doux. Elle est surtout attachée à sa petite sœur, qu'elle cajole et berce comme une nourrice. Tout ce qu'elle rencontre sous la main, elle le porte aux lèvres, et se trompe rarement sur sa nature. Si l’objet est trop grand pour le porter aux lèvres, c'est au moyen de ses doigts qu'elle en examine la nature et les propriétés et.ne.se méprend que trés-rarement. Elle aime à cueillir des pommes et d’autres fruits, et choïsit ordinairement, avec autant de discernement que si elle était douée de la vue, ce qu’il y a de mieux. Elle se promène souvent dans les champs et cueillit des fleurs, qu’elle découvre à l'odeur qu'elles projettent. Son odeur est d'une exquise délica-
tesse et elle semble en tirer grand parti. |
mn 167 —
On lui donna un jour un petit éventail, elle le porta aussitôt aux lèvres pour savoir ce que c'était, mais elle le remit après cet examen dans la poche de celui qui le lui avait donné. La mère fit la remarque que Julie en avait déjà un, et que, par un désintéressement rare parmi les voyants, elle croyait sans doute qu’un second serait tout-à-fait superflu. Ce monsieur donna alors cet éventail à une demoiselle du voisinage , à laquelle Julie rendait souvent des visites. Quelques jours après, Julie vit sa petite voisine et passa encore une fois en revue, au moyen de ses lèvres et de ses doigts, tous les joujoux de sa camarade et entr’autres le petit éventail ; elle constata aussitôt son identité avec celui qu'elle avait ellemême reçu un jour , et comme cet homme était présent, elle remit le cadeau dans la poche de celui à qui elle supposait qu'il appartenait,
Elle admire les étoffes pour habillements; elle est prudente et ne casse jamais rien, pas même dans les chambres dont elle ne connaît pas la disposition des meubles,
Afin d'éprouver le dégré de son discernement quelqu'un fit, entre autres expériences , semblant d'emporter sa petite sœur : mais elle découvrit aussitôt la ruse | en trouvant que ce monsieur avait laissé son parapluie sur la table. Pour lui rendre la pareille , elle sortit un moment , prit prudemment un chardon en fleur, le flaira en marchant et le donna , comme si c’eut été un bouquet , à ce monsieur, mais dès qu'il tendit la main pour l’accepter elle le lui fourra dans la main de manière à lui en faire sentir les piquants.
Il est entré à l'institut de Boston, dans le cours de l'année 1837, une élève, nommée Laure Bridgman, dont la situation lui concilie un intérêt particulier et
une vive sympathie. Elle est née de parents instruits La Souas-Musr x7 L'Avauçre. 2 anxnis. 49
et respectables, dans le Hariovre, N. H. Encore tout enfant, elle fut sujette à des accidents douloureux et dangereux; dont on ne paraît pas avoir ‘bien compris la nature. Jusqu'à l’âge de vingt mois quoique jolie et intéressante, elle fut faible et délicate, un souflle aurait suffi pour éteindre sa vie; mais alors elle commença à se renforcer ; sa santé parut solidement assise; ses facultés intellectuelles se développèrent rapidement , et lorsqu'elle eût atteint sa deuxième année, elle était plus spirituelle et plus alerte que les enfants ordinaires, déjà elle articulait quelques mots, et avait saisi la différence qu'il y a entire À et B. Mais un mois après, son âme se couvrit encore de nuages; une maladie la conduisit aux portes du tombeau; le mal, cependant, parut avoir quitté l'intérieur, et avoir fixé son siège sur les organes extérieurs des sens. Après cinq semaines de mialadie, on remarqua que sa vue et son oule étaient détruits à jamais. Durant sept semaines de souffrances‘et de fièvre, pas un morceau de nourriture ne passa le bout de ses lèvres; on fut obligé de la tenir enfermée dans une chambre pendant cinq mois; une année s'écoula avant qu'elle ft en état de marcher sans soutien et deux années avant qu'elle püût quitter le lit tout le jour. Elle avait alors quatre ans, et comme sa santé'et ses forces se rétablissaient, elle apprit à marcher autour de la maison et manifesta le désir d’être employée à quelque ouvrage, non par ses regards, car elle était aveugle, non par ses paroles, car elle était muette. Elle savait à la vérité, prononcer pour un temps les mots qu'elle avait appris avant sa maladie; mais n’entendant pas le son de sa voix, elle perdit bientôt la faculté d’articuler; le son ne répondait pas à la pensée, la volonté perdit son pouvoir sur la langue,
et le dernier son qu'on ait entendu sortir de sa bouche: fut Avre / Mais non seulement elle était sourde, et muette et aveugle, son isolement était bien plus complet, l’odorat était tellement émoussé, qu'il était: devenu tout-àfait inutile. Seulement il était affecté par des odeurs mordantes; de plus, le plaisir du goût avait disparu . à demi, et elle montrait de l'indifférence à l'égard de la saveur des mets.
Il semblerait que dans ses mobi ténèbres, dans cette tranquillité affreuse, dans cet isolement de toute communication avec des esprits semblables à elle, l'âme immatérielle dût rester dans un état d'imbécillité enfantine , tandis que le corps croissait en taille et en vigueur, ou bien’ qu'elle ne se serait aperçue de sa solitude, que pour languir et mourir des suites de cette découverte. Mais il s’en fallut; elle devint de jour en jour plus alerte et plus aimable; et en ce moment elle est (pour autant que l'œil le plus scrutateur puisse pénétrer dans le secret de son âme) non seulement au-dessus de tout murmure, mais même contente et heureuse. Le sens du toucher seul reste intact, et la vue de cette fille malheureuse vous remplit d’admiration , non seulement parce qu'elle ramène votre pensée sur la perfection des sens, mais aussi parce qu’elle est une démonstration vivante de l’admirable pouvoir de l'esprit, qui sait adapter ses opérations à toutes les circonstances de l'organisation du corps, se metire en relation avec les objets extérieurs, et manifester ses propres émotions quelqu’imparfaites que soient ses moyens de communicalion.
‘On y voit la plus frappante évidence de la soif de connaître, d'un besoin intérieur, intellectuel qui ne peut s'étancher : ‘que par l’acquisition d'une nouvelle
ot 170 ee idée. Son plus grand plaisir est d'apprendre un nouveau point de couture, une nouvelle manière de tricoter ou de tresser , de recevoir un mot nouveau, ou de découvrir l'usage ou l'application de quelque objet nouveau; et son ardeur à apprendre ne peut être comparée , qu’à la facilité de conception dont elle fait preuve. |
‘Il y a espoir fondé que, si la vie lui est laissée, les efforts patients et constants des hommes généreux, ajoutés à l'adresse et aux conseils des savants, viendront à bout d'introduire beaucoup de lumière dans son affreux cachot, et seront récompensés non seulement par la satisfaction d'avoir fait une heureuse, mais aussi par des aperçus neufs sur les opérations de l'âme.
Il ya là une âme humaine emprisonnée dans un cachot ténébreux et silencieux; toutes les avenues en sont soigneusement fermées, à l'exception de l'organe du toucher, et encore il semblerait que ce sens doive étre pâle, cependant il est actif, et lutte continuellement, non seulement pour se mettre en rapport avec les objets extérieurs, maïs aussi pour communiquer les sensations qu’il éprouve à l'intérieur. L'enfant est toujours en action; elle croise la maison en tout sens, monte les escaliers et descend ; elle folâtre avec les autres enfants ou s'amuse de ses joujoux ; elle s’habille et se déshabille promptement et avec précision , et se conduit décemment à table et partout ailleurs ; elle connaît toutes les personnes de la maison par le toucher et les affectionne beaucoup. Elle a appris à coudre, à tricoter, à tresser, et s’y exerce avec autant d’habileté et de justesse , que les autres enfants. Mais quelque intéressante que soit cette aptitude matérielle, elle s’efface devant les phénomènes intellectuels que l'enfant présente ; elle a un sentiment exquis de décence; une idée (sense) du droit de propriété; un
amour d'approbation ; un désir de paraître proprement et commodément vêtue, et de se faire remarquer en cet état aux autres; une forte inclination à imiter : c’est au point qu’elle veut s'asseoir et tenir un livre constamment ouvert devant elle, à limitation de ceux qui lisent. Il est difficile de déterminer si elle a quelque idée du bien et du mal, indépendamment du sentiment qui l’avertit que telle action sera désapprouvée, telle autre approuvée par ceux qui sont auprès d'elle ; mais il est certain qu’elle ne gardera aucun objet qui appartient à autrui; elle ne mangera pas une pomme, où un morceau de gateau qu’elle trouve, à moins qu'on ne lui ait signifié de le faire. Elle prend évidemment plaisir à tourmenter et à embarrasser quelqu'un par ses badinages. Les différentes impressions de son âme sont clairement marquées dans sa contenance, qui change selon que l'espérance ou la crainte, le plaisir ou la peine, le contentement où le regret la préoceupent: et qui, quand elle s'efforce de comprendre quelque chose, revêt RPRReOn d'uns . attention et d'une réflexion profonde. °°
Qn regardait comme douteux, quand elle arriva, s il serait possible de lui enseigner aucun système régulier de signes, pour la mettre en état de communiquer ses pensées et de comprendre celles des autres; cependant on souhaitait beaucoup d’en faire l'expérience, et jus qu'ici elle a réussi fort bien. On prit d’abord les objets qui sont sous la main, tels que couteau, cueiller, livre, etc. étiquetés de leurs noms en letires saillantes; elle prit plaisir à toucher suigneusement l’objet qui portait ainsi son nom en éliquelte, ensuite an lui passa le nom sur un autre morceau de papier, et aussilôt elle apprit à associer le nom avec l'idée de l’objet. Ensuite le nom de l'abjet ayant élé donné sur un écriteau séparé, on lui
demanda de. choisir l’objet nommé, parmi plusieurs autres qui lui furent présentés; par exemple, le mot cÆ lui fut donné sur un morceau de papier portant les lettres en relief; elle cherchait aussitôt, en tâtonnant une clé sur la table, et ne la trouvant pas, elle se levait et marchait vers la porte, afin de mettre le papier sur la clé, ce qu'elle fait avec une expression de plaisir extraordinaire. Jusque là aucune attention n'avait été donnée aux lettres qui composent le mot; le pas suivant fut de s’assurer de la précision de ses idées, en lui donnant des caractères de métal portant au bout chacune des lettres séparément, elle eût bientôt appris à les arranger pour épéler le mot; par exemple, l'instituteur touchait l'oreille de l'enfant, ou posait sa main sur un livre, ensuite sur les lettres, et au moment même elle se mit à choisir les caractères et à les ranger par ordre dans un châssis préparé pour cet exercice, et quand elle eut épelé correctement le mot, elle témoigna sa satisfaction, et assura l’instituteur qu’elle avait compris, en prenant toutes les lettres et les portant vers l'oreille ou sur le livre.
Ensuite, elle apprit l’arrangement des lettres selon l'ordre de l’alphabet, et elle s'occupe aujourd’hui à enrichir son vocabulaire de nouveaux mots. Ayant appris l'alphabet et l’arrangement des lettres pour former des mots, qu’elle attachait aux objets, on commença à lui enseigner l'alphabet manuel, en usage chez les sourdsmuets, et c'est une récréation, une merveille que de voir comme elle y va rapidement, correctement et ardemment. Son instituteur lui présente un objet nouveau ; un crayon par exemple, il le lui laisse d’abord examiner, et se former une idée de son usage, ensuite il lui montre comment il faut l'épéler, en formant des doigts de son élève les signes des letires, l'enfant se saisit la main, se
touche les doigts selon la manière de former les différentes lettres; elle détourne un tant soit peu la tête, comme une personne qui prête bien attention, ses lèvres sont euveries , elle paraît à peine respirer , et sa contenance, d'abord inquiète , fait place peu à peu à un sourire, quand elle comprend la leçon. Alors elle lève ses petits doigts, et épèle le mot par l'alphabet manuel, ensuite elle prend tous les caractères et range les lettres, et enfin, pour s'assurer qu'elle ne se trompe pas, elle prend tous les caractères qui composent le mot et les place en contact avec le crayon, ou l'objet en question.
Le progrès de son instruction est lent et tédieux; les différents pas qu'elle y fait, doivent être inspirés par ce qu'elle aoquièrt successivement: car elle n'a aucun antécédent qui puisse la guider: mais jusqu'ici, les résultats sont des plus satisfaisants. Elle n’a pas encore suivi assez longtemps le oours d'instruction, pour connaître quelque chose de plus que le nom des objets sensibles , la tâche la plus difficile reste à remplir, celle de -lui faire connaître les noms des qualités, des sentiments de l'âme, eto. On ne peut rien préjuger, mais on peut attendre beaucoup de l'intelligence de l'enfant , de l’ardent plaisir aveo lequel elle fixe son attention, et du grand effort qu’elle fait pour aoquérir des idées nouvelles ; non par crainte de punition, ni par espoir de récompense, mais pour jouir de la satisfaction que l'exercice de ses facultés lui apporte.
Le dix-huitième rapport annuel de l'institution pour les sourds-muets de New-York (1) mentionne un aveugle sourd-muet de l’âge de cinq ans , qui existait dans la
(1) Eïghfeenth annual report, for the year 1856, page 57.
ville même, et pour lequel on sollicitait l'entrée dans Pinstitut, mais qui jusqu'alors n'avait pas encore élé admis. |
Voilà à-peu-près à quoi se borne ce que l’on connait de cette classe spéciale de malheureux. Il y a lieu de #étonner qu’elle ne soit pas plus nombreuse, car la cause la plus fréquente de la cécité influe dangereusement sur les organes de l’ouïe et produit souvent la surdité,
Quant aux observations auxquelles les aveugles sourds muets ont donné lieu; elles ne peuvent manquer d’intéres ser vivement tout philosophe qui veut prendre pour base de ses spéculations des faits; il serait cependant au moins téméraire de tirer du petit nombre de faits eonnw jusqu'ici, des conséquences absolues, et .de baser sur quelques observations isolées encore, un système com-' plét. Chaque systéme de philosophie trouverait dans les actes des sourds-muets aveugles quelque argument en sa faveur. Ce qui prouverait peut-être qu'aucun systéme n’est complet, ni capable d'expliquer en tout , et toujours par ses principes les phénomènes que présente cette classe exceptionnelle de personnes. La conclusion suivante a cependant le mérite de ne pas avoir rencontré jusqu'ici des faits qui lui sont contraires.
Les aveugles sourds-muets ont toujours prouvé que, quoique privé des sens de l’ouïie et de la vue, ïls ne sont pas des automates; mais que même dans cet état, ils agissent avec intelligence, et qu'ils raisonnent leurs actes, |