‹ Le sourd-muet et l'aveugleChapitre 21 sur 128 · NAISSANCE DE L'ART D'INSTRUIRE LES SOURDS= MUETS EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

NAISSANCE DE L'ART D'INSTRUIRE LES SOURDS= MUETS EN ANGLETERRE

Jean Buzwer paraît être le premier qui ait écrit sur cet art, en Angleterre, Il publia, en 1648, son curieux traité, intitulé : Le philosophe, ou l’ami des sourdsmuets (1), mais il avait déjà préludé à ces recherches par deux ouvrages qui en sont comme l'introduction,

(1) Philosophus, or the deafe and dumbe man's friend, exhibiting the philosophical verity of that subtile art, which may enable one with an observant ete, to heare 1vhat any man speaks, by the moving of his lips. Upon the same ground. with the advantage of an historical eremplification, apparently proving, that a man borne deafe and dumbe may be taught to heare the sounds of 1ords with his eie, and thence learn to speak with his tongue. By J.B, Sirnamed, the Chirosopher, London, 1648.

et: qui font avec elles un seul système, la Chsronomsa ou l'art de la rhétorique manuelle; et la Chirologia ou le langage naturel de la main (1), L'auteur d’un article remarquable dans la Revue d'Édimbourg (2) fait observer qu'il est étonnant que Bulwer, aprés tout çe qu'il dit du langage naturel de la main, n’ait pas proposé la méthode de parler par les doigts, d'autant plus qu'il mentionne lui-même « un exemple curieux de la facilité » avec laquelle le toucher supplée à un autre sens. Nous * avons, dit-il, dans le comté d’Essex, un M, Babington, » de Burntwood, qui étant devenu sourd, }h la suite » d'une maladie, sent cependant les mots comme s’il » avait un œil dans les doigts et qui voit les signes dans » l'obscurité, Sa femme converse facilement avec lui, » par une étrange espèce d'alphabet des jointures des » doigts, même pendant la nuit. Les différentes articu- » lations représentent des lettres; elle les touche; le » mari rassemble ces lettres en mots et conçoit facile- » ment ce que sa femme veut exprimer. » J'ai cité ce passage parce que M. de Gérando a cru que Bulwer employait déjà l'alphabet manuel (3). Bulwer ne semble ‘pas avoir connu l'ouvrage de Bonet. Il rappèle cependant plusieurs faits remarquables, qu'il a vus la plupart luimême, de ce qui a été fait pour l'instruction des sourds-muets, |

* Bulwer a aussi le premier recommandé l'institution d'une académie de sourds-muets et parlé de la capacité que possèdent ces infortunés de jouir de la musique par les dents,

(1) Londres, 1644, in-8°, (2) The Edinburgh review, No 124, july 1835, page 419. (8) Essai sur l'éducation des sourds-muets, tome 1, page 351.

M. Dugald Stewart a publié sur Dalgarno, autre auteur inconnu à-peu-près, des détails du plus haut Intérêt, et depuis, la société des bibliophiles, le Maitland club, à Glasgow, a fait réimprimer ses ouvrages à Édimbourg (1).

Tout ce qu'on sait de l’auteur lui-même se borne à une petjte notice faite par Antoine Wood. « Le lecteur, » dit-il ,sera bien aise de savoir qu'un George Dalgarno, » écossais, a écrit un livre intitulé : {rs signorum etc. » Londres, 1661, L'auteur communiqua son travail, » avant qu'il ft imprimé, au docteur Wilkins, qui, » développant l’idée de Dalgarno, en fit l'ouvrage que » vous connaissez, Ce Dalgarno naquit à Old Aberdeen, » et fut éduqué à l’université de New Aberdeen. Il » tint avec succès, une école particulière de grammaire, » pendant environ trente ans, dans les paroisses de » St-Michel et de Ste-Marie Madelaine, à Oxford, Il . »* écrivit aussi le Didascalocophus ou le précepteur du »x sourd-muet. Il mourut d’une fièvre, le 28 du mois n d'août 1687, âgé de plus de soixante ans, et fut » enterré au nord de l'église de Ste-Marie Madelaine (2). »

Leïbnitz a cité quelques fois Dalgarno. Fontenelle mentionne son nom dans l'éloge de Leibnitz, et quelques historiens de la littérature allemande en ont parlé en passant. Mais, à ces exceptions près, la mémoire de Dalgarno était oubliée, L'attention sur l'originalité et l'importance de ses spéculations fût renouvelée par Dugald Stewart. Voici ce qu'il en dit:

« Après avoir ainsi payé Je tribut de man sincère reepect aux travaux éclairés d’un célèbre étranger, je me sens appelé à saisir l’occasion qui

(1) The works of George Dalgarno of Aberdeen. in-4® reprinted af Edinburgh, 1854.

(2) Athonæ oxon. vol. 1, page 506,

se présente à moi pour arrâcher à l'oubli le nom d'un auteur écossais dont le mérite a échappé à ses contemporains et à ses sucoesseurs, Celui dont je veux parler est George Dalgarno, qui, il y a plus de cent trente ans, fut conduit par sa seule sagacité à adopter à priori, sur l'education des muets, la même conséquence générale dont la découverte expérimentale et l’heureuse applisation ont, de notre temps, jeté un éclat si mérité sur-le nom de Siçard. J'ai déjà fait mention de Dalgarno, dans une note ajoutée à la philosophie de l'esprit humain, comme auteur d'un traité très ingénieux intitulé Ars Signorum, cà gui fait croire incontestablement qu'il fut le précurseur de l'érèque Wilkins dans les spéculations conçues par çe dernier à l'égard d'un caractère réel et d'un langage philosophique; il me paraît maintenant également clair, d'aprés une connaissance plus’ étendue des fragmens abrégés qu'il a laissés après lui, que s’il n‘a pas tracé la route aux essais du docteur Wallis pour enseigner aux muets à parler, il a conçu des vues qui, se rapportant aux moyens de les instruire, aont beaucoup : plus profondes et plus étendues qu'aucune de cèlles que nous rencontrons dans les ouvrages de ce savant écrivain, antérieurs à la date des publications de Dalgarno. Je me dispense pour le moment de m'étendre sur ses droits dans ces deux exemples; mais je ne peux pas renoncer au plaisir de transcrire quelques paragraphes pour justifier ce que j’ai déjà avancé, par rapport à la coïncidence remarquable qui existe entre quelques-unes de sea déductions théoriques et les résultats pratiques de l'académicien français. »

« Je conçais (ce sont les paroles de Dalgarno) que d’heureuses instruc- « tions puissent 6tre données à un muet, même au berceau, lorsqu'il « commente risw cognoacere matrèm, si la mère ‘au la nourrice a une « main ausaj agile qu'elles ont communément une langue: par exemple, « je ne doute pas que des mots main, pied, chien, chat, chapeau, etc.» a bien écrits et souvent présentés aux yeux de l'enfant muet, en montrant: « du doigt les mots et les choses, ef vica versa, comme l'enfaat aveugle les « entend prononcer, ne puissent être connus et retenue par l'un aussi « bien que par l’autre; et comme je crois les yeux aussi dociles que l'oreille, « je ne vois aucune raison pour ne pas rendre la main aussi traitable que « la langue, et amener la première à former des lettres, sinon bien nettes, « du moins lisibles, comme la seconde imite les sons articulés et l'écho « qui les répète. | « Les difficultés pour apprendre à lire sont si grandes dans un plan « ordinaire, qu’on s'étonne justernent comment l'enfant parvient: à les « vaincre... L'enfant sourd-muet, sous la direction de sa mère, passe « ayeo séourité sur tous les écueils. La distinction des lettres, leurs noms, « leur pouvoir, leur ordre, les mots divisés en syllabes, leurs combinaisons, « ajoutez à cela le ton et l'accent ; auoune de ces subtilités embarrassantes

=— 115 — « ne met obstacle à s66 progrès: Il est vrai. qu'après être sorti de lé « nourrice, et lorsqu'il arrive à apprendre grammaticalement, il est « obligé d'étudier les lettres écrites par leurs formes, leur nombre et leur “ ordre, etc., etc. »

« Le même auteur remarque ailleurs, ajoute M, Dugald Stewart, que « l'ame peut exercer son pouvoir par le ministère de chacun des organes; « et cependant, lorsqu'elle est privée de ses premiers secrétaires, la vue et « l’ouie, elle est obligée de se contenter du service de ses laquais et de ses « derniers domestiques, les autressens, qui ne sont pas moins vrais et fidèles « à leur maîtresse que la vue et l’ouie, mais pas aussi prompts dans leurs « fonctions. »

« Je n’ajouterai plus qu'une seule citation, par laquelle mes lecteurs seront capables de voir, sans aucune commentaire de ma part, avec quéllé sagacité et quel succès ce philosophe original a anticipé sur les conclusions expérimentales les plus subtiles d’un siècle plis éclairé. »

« Mon dessein , dit Dalgarno, n’est pas de donner ur système méthodique « des règles grammaticales, mais seulement des instructions générales, « par lesqnelles un précepteur industrieux peut amener son élève sourd à « l’usage vulgaire et ÔT: d'une langue; qu'il puisse être ainsi plus capable « de recevoir l'instruction dans 16 9 Ôr: des règles de la grammaire, « lorsque son jugement est assez mür pour cette étude. Ou, plus clairement, « mon intention est de tracer la route pour enseigner à un homme sourd « à Lire et à écrire, se rapprochant autant que possible de la manière dont « les enfans apprennent à parler et à comprendre leur langue maternelle. s

« En poursuivant cette idée générale, il a traité, dans un chapitre très concis , d'un dictionnnaire à l'usage d’un homme sourd; et dans un autre, d'une grammaire pour des personnes sourdes; toutes les deux contiennent (avec le désagrément d’un style pédantesque et affecté), un choix de vues précieuses, dont, si je ne me trompe, on peut tirer des lumières utiles et praticables, non seulemient pour cenx qui entreprennent l'instruction d’un Mitchell ou d'un Massieu, mais pour tous ceux qui s'occupent de l'éducation des enfans pendant la première période de leur âge,

- « L'ouvrage, dont ces citations sont extraites, est un très petit volume intitulé Didascalocophus, ou le Précepteur du Sourd-Muet, imprimé as the Theater in Oxford, en 1680. Comme je n'ai jamais rencontré la moindre mention de cet écrit dans aucun auteur postérieur, j'en ignorais complétement l'existence, lorsqu'un exemplaire acheté dans une boutique ambulante; à Londres, me fut envoyé il y a quelques années,

« L'obscurité dans laqnelle vivait Dalgarno et l'oubli complet dans lequel sou nom est tombé, ne sont pas peu surprenans, quand on considère qu'il nomme au nombre de ses amis, John Wilkins, évêque de Chester; Seth- Ward, évêque de sarum, et John Wallis, professeur d'astronomie à Oxford. I] est encore plus surprenant qu'il n'y ait aucune notice sur lui dans les

énvreges de Wilkins ni dans ceux de Wallis; tous {es deux ont dû puiset des secours très importans dans ses spéculations,

« Les indications de Dalgarno concernant l'éducation des muets ne furent pas entièrement inutiles à Wallis, ce qui sera aisément constaté par ceux qui prendront la peine dé comparer sa lettre à M. Boverley (publiée dix-huit ans après le traité de Dalgarno), avec son T'ractatus de Loquela, publié en 1633. Dans cette lettre, on trouve plusieurs remarques précieuses sur la méthode de conduire le inuet à la signification des mots; cependant le nomi de Dalgarno n’est pas prononcé une seule fois à son correspondant. . | |

« J'ai désiré de rendre justice, même à la distance d’un siècle, à la mémoire d'un homme ingénieux, négligé par ses contemporains, et déjà exposé à être oublié totalemient par la postérité. Pour ceux que la curiosité porterait à étudier son ouvrage, l'originalité de ses conceptions et l’application évidente qui peut se faire de plusieurs de ses principes dans les cas particuliers que nous avons sous les yeux, forment par elles-mêmes uné apologie suffisante, »

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