ET LE DOCTEUR AMMAN, EN HOLLANDE
WazLis8, professeur dé mathématiques, à Oxford, publia ,en 1653, un Z'raité de la parole ou de la formation des sons. Il avait longtemps médité sur la formation du son et parvint en appliquant ses principes à rendre la parole à plusieurs sourds-muets. Son ouvrage ne contient que trente-quatre pages, mâäis il ést très-substantiel et méthodique. On avait supposé d’abord que Wallis faisait consister essentiellement l’art d'instruire les sourds-muets .dans l'articulation, mais c’est une erreur; car il dit expressément, dans cet ouvrage, qu'il « n’a pas appris » seulement à des sourds-muets à prononcer distincte- * ment; mais encore à exprimer les pensées de leur » esprit, par la parole ou par écrit, à lire et à com- » prendre ce qui était écrit par les autres. »
Il nous reste de Wallis un autre travail qui, malgré Sa brièveté, a pour nous un grand prix à cause de quélques indications sur sa méthode dé conduire les
gourds-muets à la connaissance de la langue. C’est une lettre au docteur Beverley, de l’année 1698, En la comparant avec son Z'raité de la parole, et les ouvrages de Dalgarno, on est tenté de croire qu'il a dà profiter les vues de ce dernier; il ne le mentignne pas cependant une seule fois. Dalgarno le nomme quelque part « son » savant et digne ami le docteur Wallis, » mais Wallis ne cite pas son digne ami le docteur Dalgarno. La Rerue d'Édimbourg prétend que c'est aussi à Dalgarno que
Le Soun»-Muzr er L'AVEUGCLE, 9
Waktis a pris son alphabet manuél, Quoiqu'il en soit, la lettre que je fais ici réimprimer est très-intéressante, et fait regretter qu'il se soit borné à des aperçus aussi rapides. |
LETTRE DE 3. WALLIS, AU D° THOMAS nn SUR L'ÉDUCATION DES SOURDS-MUETS,
« 80 Septembre 1698.
« Jar reçu votre lettre du 22 septembre, où vous me racontez le malheur d'une famille que vous connaissez, daus laquelle, sur huit enfants vivants, il s’en trouve cinq qui sont entiérement sourds-muets (muets, je présume, parce qu'ils sont sourds).
« Vous me demandez de vous indiquer le mèilleur moyen de corriger ces défauts, Vous avez eu connaissance, il me semble, d'un M. Alexandre Pophas (je crois encôre vivant), sourd de naissance, à qui j'ai appris (il y a environ trente-quatre ou trente-cinq ans) à parler distinctement , ce que je crains bien qu'il n'ait un peu oublié, ÏÎl était assez instruit pour exprimer passablement ses pensées par écrit, et pour comprendre ce qu'on lui écrivait. J'avais obtenu antérieurement le même succès sur M. Daniel Whaley, mort depuis peu, et qui était sourd depuis l'enfance.
« J'ai eu aussi plusieurs personnes qui, sans étre sourdes , avaient la langue si embarrassée, qu’elles ne faisaient qué balbutier ou bégayer, et ne pouvaient absolument ou du moins presque pas prononcer certaines lettres. Je leur ai appris à articuler distinctement
=— 117 — et sans peine ées sons, qu'elles né pouvaient faire entendre auparavant, et elles avaient si bien sur: monté cet embérras, qu'il m'était plus ou presque plus sénsible.
« J'ai instruit entoré quelqués autres sourds - muets, sans même chercher à leur enseigner à parler; je leur ai seulement appris à comprendre ce qu'on leur écrivait, et à exprimer passablement leurs pensées par écrit. En peu de temps ils avaient fait beaucoup plus de progrès et avaient acquis beaucoup plus de connaissances qu’on ne pouvait le penser d'un homme dans leur position; et ils étaient en état (si on les eût cultivés davantage) d'acquérir toutes les autres connaissances qui peuvent se transmettre par la lecture.
« Pour la première partie de cette tâche, qui consiste à apprendre à parler aux muets et à corriger le défaut des bèguës , jy réussis en leur faisant voir quelles positions , quels mouvements il faut donnér à la gorge, à la langue, aux lèvres et aux autres organes de la voix pour l'articulation de chaque son: ce qui étant fait, le souffle qui sort des poumons formera ces sons , que celui qui les profére s'entende ou ne s’entende pas.
« J'ai déjà développé, depuis longtemps , la formation respective de tous les sons articulés, dans mon Z'raité de la parole, qui est en tête de ma Grammaire anglaise, imprimée pour la première fois en 1655; et je suis le premier, je crois, qui ait traité ce sujet. Appuyé de ces principes, j'ai appris d'abord à Whaley, ensuite à Pophas, à articuler distinctement tous les mots possibles (tous ceux du moins que je puis prononcer. ) Je lui fis entr'autres prononcer , en présence et à la grande admiration d'un Polonais, quelques mots des plus difficiles de sa langue. J'ai fait aussi articulcr sans peine, à
quelques étrangers , des mots de notre langue qui leur avaient paru impossibles à prononcer.
« Voilà la partie Ja plus facile de la tâche, bien que ce soit celle qu'on regarde communément comme la plus admirable. Cependant, sans ce qui reste à faire, ce serait d’un bien faible usage. Car prononcer des mots comme des perroquets , sans connaître leur signification , de quelle utilité serait-ce dans le commerce de la vie? Et même si le sourd-muet qui parle n’a pas habituellement quelqu'un qui relève et corrige les fautes qui lui échappent, l’usage qu'il a de la parole s’altérera peu à peu et se perdra par le défaut de soin. Si l’homme qui a la plus belle écriture vient à perdre la vue, sa main n'étant plus guidée par ses yeux, il aura bientôt oublié la délicatesse des traits des lettres; de même celui qui ne s'entend point parler, doit nécessairement oublier ces -posilions, ces mouvements délicèts des organes, d'où résulte le son; si, faute de l’ouïe, il n’a quelqu'un dont les avis dirigent sa langue.
« Mais c'est la seconde partie {celle qui a pour but de leur donner l’usage du discours écrit) que vous désirez.
« Pour cela, il faut avant tout, que le muet, qu'on veut instruire, apprenne à écrire, c'est-à-dire, à représenter aux yeux ce que les sons (dès En) présentent aux oreilles.
« 11 sera fort ayantapeux au on n'a pas toujours sous la main une plume et de l'encre) de lui apprendre à désigner autrement les lettres : si vous voulez par la position et le mouvement des doigts , de la main ou de quelque autre partie du corps; par exemple, que les cinq voyelles a, e, 5, ©, #, soient désignées par les extrémités des cinq doigts; les autres letires b, c, d'ete., “par une position ou un autre mouvement, enfin comme
fl vous parañra le plus commode et selon la convention que vous établirez avec lui.
« Ensuite il faut lui apprendre à s'exprimer de la même manitre que les enfants apprennent leur langue (ce à quoi on fait généralement à peine attention) , avec cette différence que les enfants apprennent les sons par les oveïles, et que le muet apprend par les yeux les signes qui représentent ces mêmes sons. Or, les sons. et les signes peuvent représenter à volonté LE mêmes choses ou les mêmes idées.
« Les enfants apprennent d’abord les noms des choses; il est aussi bon de donner graduellement au sourd-muet Ja nomenclature des objets qui l'environnent et qui se présentent à sa vue, et de lui faire indiquer les choses auxquels les noms répondent. Que ces noms soient disposés dans un ordre commode, sous différents titres; non pas confusément, mais rungés par colonnes, ou par d'autres distributions sur le papier, de manière que leur position indique à l'œil le rapport qu'ont entr'eux les choses désignées par ces noms : par exemple, que les contraires et les corrélatifs soient écrits sur des endroits opposés du papier; les subordonnés, placés sous les mots dont ils dépendent; ce qui fera, à un certain point, l'office de la mémoire qu'on appelle lacale.
« Ainsi, par exemple, dans une page sous le titre homme, vous écrirez, non pas au hasard, mais dans ‘un ordre convenable , homme, femme, enfant (garçon, fille) ,et, si vous voulez, les noms de quelques personnes de la famille ou des connaissances ; laissant des places sides pour inscrire, dans l'occasion, les autres noms et les mots qui ont rapport à la mème classe.
: 4 Dana un autre tableau, sous le titre corps, vous
écrirez de même , etc. (1), ayant soin de laisser, comme précédemment, des places vides pour y insérer, dans l'occasion, les autres mots qui se présenteront.
« Quand il aura appris la signification des mots compris dans chacun de ces tableaux, qu'il les écrive lui-même dans le même ordre sur des pages différentes d’un cahier destiné à cet usage, afin de fortifier sa mémoire, et aussi pour qu’il le consulte dans le besoin.
« Dans un troisième tableau, avec le titre de parties éniérieures, on écrira ..… |
« Viennent ensuite les titres oïseaux ...… poissons plantes ... et les subdivisions .... choses inanimées ..……. habits .…, maison ..…. chambre. Sous chaque titre, tous les objets et ustensiles qui y ont rapport, avec des divisions et des subdivisions convenables, , qui il serait trop long de rapporter ici.
« Les noms des autres objets seront distribués en diverses classes, de la même manitre, avec le soin de laisser des places vides, qu'on remplira en temps
et lieu, pou ne pas surcharger d'abord la mémoire de l'é élève .
« Lu j aura déjà une e nomenclature assez étendue : jl sera bon de lui faire connaître {sous les titres 532gulier et pluriel) comment le pluriel se forme du singulier ..….
« I] faut toujours commencer par les particularités et finir par le ütre général qui les embrasse toutes. Sur un autre tableau, on mettra les particules un, une, le, la, ce, cela, ceci, celui, etc,
(1) Je supprime, pour abréger, las exemples que chacun peut suppléer , ‘gt qui ont d'ailleurs un rapport plus particulier à la langue anglaise.
« Ensuite les pronoms Je, me, m0f, mon, fu, bg, loi, son, etc. Puis sous les litres d'adec#fs et de sybstandifs, en lui approndra à les réunir, comme ma main, son pied, eic,
.“ Pour mieux lui faire connaître les adjectifs, sous le Utre couleur, vous mettrez blane, gris, noir, brun, vert, bleu, jaune, rouge. En lui montrant ces mots, vous lui ferez voir qu'ils désignent les couleurs nommées.
« Il en sera de même pour les mots qui ont rapport au goût …, à l’odorat .... à l’ouie .. au toucher …, Vous pourrez ajouter des exemples d’adjectifs joints À leurs substantifs: comme pain blanc, pain bis, gazon vert, siége doux, siége dur, chapeau noir, men cha: peau noir, elc.
« Vous lui présenterez ensuite l'adjectif séparé du |
substaniif par le verhe copulatif: comme l'argent est blanc, l'or est jaune, la neige est blanche, je suis malade , etü,: par quoi vous lui donuerez peu à peu la connaissance de la syntaxe.
« Vous lui offrirez de même la liaison d’un substantif avec un substautif: comme l'or est un métal, la rose .est une fleur, nous sammes des hommes, etc.
« Après lui avoir fait connaître les mots qui ont rapport aux qualités, il faut lui mettre, sur une autre page, ceux qui ont rapport à la quantité : comme long, court .... ceux qui ont rapport à la forme ..….. à la situation, etc. Le iout sous les titres respectifs de quadiéé, quantité, figure, position, mouvement.
“ De même sous des titres convenables, tout ce qui regarde le temps, le lieu, le nombre, les poids, la mesure, les monnaies, lui devra être méthodiquement enseigné, quand le maître le jugera à propos.
«Après ce qu'on appelle la coscordance du subsientif
et de d’adjeotif, il faudra lui montrer la Haïison du sujes et du verbe, par des exemples bien choisis: comme je marche, vous. voyez, le feu brûle, le soleil luit, le vent souflle, la tombe (sous les titres de nominatif. verbe).
« Sous les titres swuyef, verbe, régime, vous mettrez des exemples du verbe transitif: comme je vous vois, vous me voyez, le feu brûle le bois, le daesioue fait le feu, etc., ou avec un double régime, comme Thomas m'a raconté une histoire; John m'apprend le dessin, Après quoi il faut lui apprendre la conjugaison, ou ce qui en est A ln ; Car dans nôtre langue anglaise, etc. de
« Aprés les verbes, vous lui ferez connaître les prépositions qui déterminent tous les rapports des noms; car nous n'avons pas ce qu'on appelle des cus. On fera: connaître la valeur de ces prépositions par des phrases éonvenables pour chaque signification ; exemple pour. la proposition de (of): un morceau de pain, une pinte de vin, le couvercle d'un pot, la couleur de-Kor, un anneau d'or, une coupe d’argent ; le maire de Londres, le plus grand de tous. Il en sera de même Our les autres prépositions. . L
« Quand votre élève pourra Scbenent on une proposition simple, il faudra lui enseigner, dé la même manière, la valeur des conjonetions, qui lientnon seulement les mots, mais aussi les phrases ou les propositions. Tels sont ef, donc, de méme, eic.; ce qu'il faudra éclaircir par des’ exemples convenables.
« Quand son cahier. aura une quantité suffisante de mots bien disposés dans un ordre et sous des titres convenables , et qu'il l'aura enrichi, peu à peu , de toutes es expressions qui se seront offertes, çela pourra lui
tenir lieu, en méme temps, de: TDictionhäire et da Grammaire pour la: langue anglaise. . L
« Si le .sourd-muet a d’heureuses dispositions, et le maître de la sagacité, si l’attention de l’un répond aux soins de l’autre, on pourra, dans l’espacé d'environ une année ,.et je parle d’après mon expérience, obtenid beaucoup plus de progrés:qu'oh ne. pourrait s’y attèndie, et jeter les bases solides d’une instruction plus étendue’, par rapport à la religion ou aewx autres connaissances qui peuvent s’acquérir par la lecture. . : ‘ ‘ !
«' H'sera avantageux d’avoir toujours à votre disposis tion une plume et du papier, pour traduire, par ‘dés mots, ce qu'il indique par ses gestes, et pour lui faire écrire’ ce qu'il donne à entendre par ses signes; car les muets sont assez habiles à. exprimer. leurs pensées par signes ; etilest extrêmement utile que nous apprenions celte espèce de langue, pour leur enseigner la nôtre, en leur montrant quels mots répondent à tels ou tels signes. — | 1e
« Il sera bon , quand l'élève ‘sera suffisamment instruit de la nomenclature, de réunir quelqués mots épars dans ses tableaux, pour:en former quelques phrases les plus simples et les plus claires possibles, comme : la tête est la partie supérieure du corps , la face est la partie antérieure de la tête, etc. En leur écrivant d'abord et en expliquant‘ ensuite , par signés, quelques phrases analogues, bièn claires, on leur donne l'intelligence des propositions'simples: L'instituteur saisira ensuite toutes les occasions pour leur -donner l'intelligence du discours:
« Voilà, Monsieur, le précis de la méthode que j'ai eiployée avec quelque succes. Pour vous l'expliquer parfditement ; il faudrait un volume ; et cette lettre est déjà fort longue ...: J'ai tout expliqué aussi clairement
qu'ilm' a été possible , afin , qu'après moi, l'on-en puisse faire usage. J'ai tout approprié à la langue anglaise, puisque c'était des Anglais qu'il s'agissait d'instruire. Pour l’accommoder aux autres langues, il faudrait faire beaucoup de changements relatifs au génie de chaque langue, »
C'est M. Bébian qui a traduit cette lettre à la suite de son Æssai sur. les sourds-muets, Paris, 1817. On avait cru jusqu'alors que Wallis faisait consister essentiellement l’art d’instruire les sourds-muets dans les procédés mécaniques de l'articulation : mais à son tour, M. Bébian en a tiré des conséquences erronées. Il n’y a, sælon Wallis, que cette différence entre l'éducation de ceux qui entendent et celle des sourds-muets: « Les » enfants apprennent les sons par les oreilles, et le » muet apprend par les yeux les signes qui représentent » les mêmes sons. » Les signes dont parle ici Wallis, sont les caractères de l'écriture ou de l'alphabet manuel, mais pas du tout les signes méthodiques.
Wallis remarque ailleurs que les sourds-muets sont extrémement habiles à exprimer leurs idées par signes, et qu’il est très-utile que nous apprenions celte espèce de langue. Mais il n’est question À que de signes mimiques déjh connus du sourd-muet et employés par lui, et aucunement, comme l'insinue M. Bébian, de faire créer et instituer par le maître un nouveau systéme de signes. Wallis, comme tous les instituteurs, comme toutes les mères même vis-à-vis de leurs enfants, s'en sert comme d’un moyen auxiliaire pour les explications des idées les plus simples.
‘ Wallis a jugé à propos de séparer l'une de l'autre la nomenclature et la syntaxe. Il familiarisa d’abord son élève avec la signification des mots isolés, et ne passa
> 125 — qu'ensuite à l'usage de la phrase. Celte méthode aride, rébutante et contraire à la nature des langues, est jugée et condamnée depuis longtemps. |
Les indications de Wallis sont d’ailleurs très-précieuses et il est à regretter qu il ne les ait pas développées davantage.
Il n’entre pas dans mon plan de donner. une histoire complète des auteurs qui ont traité de l’art d’instruire les sourds-muets, je ne parlerai donc pas d’un William Holder qui disputa avec assez de fondement la priorité de l'invention au docteur Wallis.
Je ne parlerai pas non plus de l'ouvrage de l'anglais Sibscota , ni de Pierrg Montans , hollandais, et de Fr. Mercure Van Helmont, home bizarre mais infa= tigable , et qui jeta en passant quelques idées sur çette matière, qu'il ne mürit pas. |
Le docteur Jean Conrad Amman, médecin, qui exerçait à Amsterdam, publia, en 1692, un traité intitulé Ze sourd qui parle. « J'élais occupé à » instruire le sixième sourd, si je ne me trompe, dit-il » en sa préface, lorsque les çirconstances me firent x faire une connaissance assez particulière avec l’illustre . » philosophe Fr. Mercure Van Helmont, qui disait avoir x mis au jour, il y avait plusieurs années, un certain » alphabet naturel, dans lequel il assurait qu'il traitait » de l'éducation des sourds de naissance. Je lui expliquai » ma rhéthode, j'en fis l'essai en sa présence et il avoua, » tant était grande l'ingénuité de çe savant homme, que » nonseulement je n'avais rien emprunté de lui, mais » que je l'avais même surpassé de beaucoup dans ma x pratique. Dans le même temps, ajoute-t-il, je reçus » qne letire de l'illustre Jean Wallis, qui m'annonçait
» quil avait tenié avec succès de pratiquer ce que j'avais > exposé dans mon ouvrage. » |
Cette lettre, fort courte d'ailleurs, mérite d'étre rapportée, elle date du commencement de 1700. La voici :
Ce n'est que d'hier que j'ai vu pour la première fois votre Traité; intitulé Ze Sourd qui parle, publié, comme il paraît, en 1892. Je l’ai lu sur le champ. et avec d'autant plus d'empressement, que depuis longtemps ÿe m'occupe de la matière qui en fait le sujet. Je loue vos efforts, et je vous félicite de vos sucoës. Je ne sais si vous avez lu le Traité Grammatico+
Physique de la parole, ou de la formation des sons vocaux, que j'ai mis
à la tête de ma Grammaire Anglaise, imprimée d'abord en 1655, et réimprimée plusieurs fois depuis. Vous y trouverez plusieurs de vos princi= pes qui nous sont communs à tous deux. J'y avanee aussi bien des choses contraires à votre méthode; j'espère que ceci ne vous déplaira point, et j'y explique plusieurs sons que vous avez passés sous silence, Vous trou- ‘verez aussi dans le troisiéme volume de mes OEuvres Mathématiques, parmi les Mélanges, ainsi que dans mes Traités en forme de Lettres, Lettre 29, ma méthode pour l'instruction des sourds et muets, surtout relativement à la langue anglaise. Je suis venu à bout par son secours, vers les années 1660 et 1661, d'apprendre à parler distinctement et à proférer tous les sons quelconques, à deux hommes parfaitement sourds, dont l’un est, je crois, encore vivant, au n'est mort que depuis peu de temps. Je les avais mis en état d'articuler plusieurs mots de l'idiôme Polonais, par le conseil et sous les yeux d'un seigneur de cette nation, qui en fut d'autant plus étonné, que les naturels du pays ont coutume de se Îles Proposer entre eux comme étant de la prononciation la plus difficile. J'ai également appris à plusieurs personnes qui hésitoïent en parlant, ou qui balbutiaient, à articuler distinctement des mots qu'ils ne prononçaient auparavant que très imparfaitement; et à des étrangers à proférer en pey de temps des mots anglais, ce qu'ils avaient regardé jusqu'alors comme impossible. J’entre avec vous dans ce détail, non que je veuie rien diminuer de l'estime dûe à vos efforts; je vous exhorte, au contraire, à les continuer. Je ne répéterai cependant point ici ce que j'ai déjà écrit dans mes ouvrages; vous y trouverez des choses, qui, j'espère, ne vous déplai=
ront point. Adieu, votre obéissant serviteur, Jean Was,
Jéan-Conrad Amman répondit à cette lettre avec beaus coup de loyauté et dans le style de l’époque :
« La lecture de la lettre remplie d'honnèêteté ,que vous » mn'écrivez, m'a causé la plus vive satisfaction, J’ÿ vois
* que nonseulement vous approuver la méthode dont je
me sers pour apprendre à parler aux sourds: mais que vous vous êtes vous-même exercé dans la même carrière. Je me félicite de ce que sur cet article j'ai quelque chose de commun avec un grand homme, auquel je me fais gloire de céder sur tant d’autres objets. Mes lumières sont autant au-dessous des vôtres, que l'éclat emprunté d’une planète est inférieur à celui du soleil. »
Et en effet, ses idées, sa marche différent beaucoup
de celles du jbdicieus Wallis , il né nous apprend presque rien sur l'éducation des sourds-muets. Il ne népgligeait pas sans doute d'expliquer à ses élèves la valeur ‘des terines qu'il les exerçait à prononcer, mais il n'en ‘parle qu'en passant. « Dés que j'ai mis, dit-il, un de
mes élèves en état de lire et d'imiter un peu les paroles .... je dirige mon instruction sur ce principe, que j'ai à fairé à un nouvel kabitant du monde où nous vivons, et dont l'esprit, semblable à une table rase, est susceptiblè de recevoir toutes les connaïissancés qu'on y voudra graver. Je commence par il apprendre les noms, tant substantifs qu'adjectifs, des choses les plus communes. J'y joins les verbes et les adverbes les plus nécessaires, avec quelques conjonctions. Je ‘passe ensuite aux déclinaisons et aux con jugaisons. Enfin, jé lui montre les constructions particulières, ou la syntaxe des langues qu'il doit étudier. J’ai soin de mêler dans mes lecons des exemples qui joignent l’utile à l’agréable. » Voilà tout
ce qu'il nous apprend sur l’enseignement de la langue.
Ses moyens de faire parler les sourds, ainsi que les
méthodes d’articulation artificielle de"Bonet et de Wallis
me 1928 — qui se répètent d'ailleurs à-peu-près les uns les autres, ont été analysées par l’abbé De L'Epée. J'en parlerai quand je serai venu aux travaux de cet homme de bien;
sin
LA SUBDI-MUTITÉ CONSIDÉRÉE PAR RAPPORT AUX CONNAISSANCES MEDICO=CHIRURGICALES,
‘De si grands avantages sont dus à l'oreille, que son - importance, lorsqu'elle est saine, lui donne des droits à tous les secours de la chirurgie dans ses maladies. | Lescuevin, tome 1v, page 85.
La célébre académie de chirurgie, de Paris, dont les mémoires peuvent encore nous servir de règle de conduite, commença à sentir vivement qu'il ne fallait négliger ni la surdité, ni les maladies de l'oreille; elle proposa, en 1793, comme question du concours pour le prix qu'elle accordait chaque année aux lauréats, de traiter des maladies de l'oreille et des moyens que possède l’art médical pour les combattre. Plusieurs concurrents entrérent dans la lice, mais ce fut Leschevin qui se vit couronner, et c'est depuis lors seulement que l'étude de cette partie de la science a pris un essor plus vaste et une marche plus sure. Depuis longtemps on avait senti l'impuissance de l’art, quelques hommes même avaient embrassé la tâche d'élargir les bornes des connaissances de leur temps, mais arrétés au milieu de leurs efforts, travaillant isolés sans guide et sans Jumiére , ils s'étaient rebutés. Nous leur devons cependant toute notre reconnaissance, c’est à eux que nous sommes redevables des découvertes que des praticiens de notre temps ont su utiliser. :
Ï1 faut bien le dire, deë siècles se sont écoulés avant que la chirurgie ait pu ranger la surdité parmi les maladies curables, et aujourd'hui encore son étude et son traitement sont äbandonnés à des hommes spéciaux, qui sont réduits trop souvent à disputer quelques rares clients au charlatanisme de la voie publique. C'est que la surdité fut regardée pendant trop longtemps comme un mal irréparable. Celui qui en était frappé, se sentant répudié partout , pouvait-il espérer de trouver un remède à un mal aussi grand ? Le sourd-muet était mort à toutes ses relations sociales, et ce n’est que la philantropie la plus Élévée qui ait osé lui faire espérer par une éducation spéciale, une place parmi les autres hommes, la révification de son ouïe et l’usage de la parole.
Il est digne de remarque que l'étude des maladies de l'oreille a toujours été en rapport avec le dégré de la civilisation; aussi les idées que l’on a émises à différentes époques sur la surdité, pourraient-elles être prises comme l'expression de l’état des sciences dans la même période. Les peuples les plus anciens dont l’histoire nous a transmis le souvenir, semblent avoir trouvé une beauté particulière dans l'oreille ; peut-être y plaçaient-its comme on a fait plus tard, le siège de l’entendement : dans les figures hiéroglyphiques des Égyptiens on trouve cette partie toujours très-saillante, quelquefois d’une dimension démesurée et chargée d'ornements bizarres; il n’y a donc pas de doute que leurs prêtres qui s'occupoient de guérir, ne possédassent quelques remèdes contre la surdité , mais rien ne nous est parvenu à cet égard, Dans les premiers écrits de médecine que l'antiquité nous a transmis, nous trouvons un voile épais jeté sur tout ce qui regarde la structure de l'oreille. À peine Hippocrate parle-t-il de Ja surdité pour établir le danger qui existe
.…— 130 — “orsqu'’elle acpompagné cerlaines. fièvtres ;. Amistolé” ne décrit que-lés parties qu’il a.pu voir à l'extérieur , et ol nous possédons un traité de ce temps spécialement consacré ‘aux chairs fonguguses et aux ulcères qui $’engen- -drent dans l'oreille , il'est d'Héraclide ; et par Dpt empreint de l'empirisme de son auteur.
Depuis l'ère chrétienne , Celse » contemporain de Tibère ‘et de Néron, a résumé tout ce qu'on connaissait sur les maladies de l'oretle, mais son traitement n ‘ayant aucune base rationelle , est tombé dans l'oubli. Pline, .quelques années plus tard, dicta dans son histoire du monde, cet axiome: Surdi etiam muti, et Galien, en 440, médecin et philosophe de Pergame, commentant la doctrine d'Hippocrate, écrivit ces livres nombreux qui, pendant. quatorze siècles, furent le code unique et de rigueur en médecine. Tout était en Galien et rien hors de lui, on jurait par le maître, mais n’avançant plus, on recula. L'ignorance ; en suivant les drapeaux des Barbares, avait envahi toute l’Europe, et ce furent les médecins arabes, en Espagne, qui, ramassant quelques wieilles traditions à côté des dogmes de Galien, furent les premiers qui essayérent de retirer l'art de guérir des ténèbres les plus profondes: Ce n’est qu’au seizième siècle que l’on trouve quelques écrits ex professo sur le-sujet dont nous traitons.
Ce fut vers cette époque que commença à briller ka célèbre école de Pavie, qui a fourni tant d’homimes illustres par leurs écrits; l’Ltalie s'était relevée la première de l'ignorance et de la barbarie, et l’on s'y occupa bientôt de la surdité. En 1417, Montagnana donna quelques conseils par écrit, et trente ans plus tard, Antoine Gaineri embrassa dans un traité toute la partie pratique des maladies de l'oreille. Un demi-siècle s'écoula
ét des circonstances particulières engagbrent uh médecin : de Milan ,. Jérôme Cardano, à faire des recherches pour un seigneur atteint dë surdité, signor Francisco de Cire, Depuis lors, les études médicales prirent une nouvelle direction, on comprit que pour connaître les maladies de l'oreille , il fallait appréciér toutes les parties qui la composent ; aussi, Jacques CGarpensis, cité comme bienheureux , se livra avec ardeur à l'étude de l’anatomie : il découvrit les osselets qui servent à tenüre et à relâcher la membrane du tambour ou tympan. . Ces idées plus exactes sur la structure de l'organe; firent naître la réflexion que quelquefois la: surdité de naissance pouvait dépendre d'uné fausse membrane placée au-dedans de l'oreille, Celse en avait fait mention , Schenck en la décrivant telle qu'il l'avait trouvée sur le cadavre, avait mis son existence hors de doute, On résolut de la perforer, mais Paulus se montra un adversaire opiniâtre de cette opération. L’engouement pour la ponétion ou perforation dëviut dès-lors très-prononcé, on l'appliqua. à toutes les douleurs des parties voisines , et c'est de-là qu'est née la pratique de faire pénétrer un stylet au-devant de l'oreille dans les maux de dents; cetle petite opération est encore pratiquée par quelques guérisseurs, et j'ignore pourquoi elle est abandonnée complètement par la généralité des médecins; puisqu'elle se trouve appuyée de l'autorité de Nuek , de Dekker , de Solingen et même de Valsalva. Scultett , dont les ouvrages furent imprimés à Bruxelles, conseilla dans toutes cés opérations, d'employer .le fer ardent. . | . Vers le milieu du seizième siecle, la liste des auteurs qui ont écrit sur les maladies de l'oreille, devint plus nombreuse et leurs ouvrages acquirent plus d'impor-
Le Sound-Muer ET L'AYEUGLE. 10 |
= 152 — tance : Fabrice de Hildan écrivit sur les polypes ou excroissances éharnues de l'oreille, et Reusner iniventa un: cornet accoustique et un tuyau pour aspirer le gaz et les liquides engagés dans la cavité du tympan. Ce fut vers cette époque, que Barthélémi Eustachi , né à St-Sévérin, en 1563, découvrit la trompe qui porte son nom, et écrivit un livre sur l'organe de l'oufe. Cette découverte, dont l'importance ne fut pas appréciée alors, vient de donner les plus belles espérances aux sourdsmuets. Nous devons citer erisuîté Mercuriali, Ingrassias qui décrivit les saillies ou apophyses des petits os décou verts par Carpensis, trente ans avant lui; Coytér, sur les instruments de l’ouie, Spiegel , à qui l’on doit le mot auricula, donné à la conque; notre compatriote Jean Van Heurn, qui traita à-la-fois des maladies de tous les sens, Bartholini qui fixa son attention sur la matière graisseuse qui lubrifie le méat de l'oreille : Æumor biliosus a cerebro expurgatus, el Fabrice d’Aquapendente, qui. nous donne l'étymologie du mot lobule, apo fou lambanein, du verbe prendre , saisir, d'après Virgile : Cynthius aurem vellit et admonuit, (Eczoc, vi, 5.)
- Un homme, dans ce siècle, éleva la voix en faveur des sourds-muets, ce fut Salomon ÂAlberti, daris son discours d’apparat à Nuremberg, mais ses nobles sentiments n’eurent pas d'écho; on s'occupa de l'oreille, et très-peu de la surdi-mutité : Taliacoti, contemporain de: Vesale et d'Ambroise Paré, le père de la chirurgie française , s'occupa, comme ces deux hommes célèbres, de la réconsiruction des parties molles externes; cette opération porte aujourd’hui le nom d'otoplastique. Enfin, Riolan prouva avant Bonnet et Willis, que l'intégrité du tympan n'était pas nécessaire pour entendre. Ainsi: se termina le seizième siccle. sus
Essai sur l'éducation et spécialement sur celle du sourdmuet, par M.Désiné Onnrvarre , Directeur de Pinstität royal des sourds-muets de Paris, etc.
Les sourds-musts peuvent ils apprendre nos langues? Pour répondre à cetle question examinons d'abord ce que c'est que la langue et ce qu'elle exprime.
La langue est un instrument qui ne se. fait pas comprendre par sa nature même, mais la langue peut être comprise, parce que le tÿpe de ce qu'elle exprime existe daus la nature. La langue n’est que la manifestation des impressions ou des rapports qui résullent de la nature des choses et que l'homme reçoit où apperçoit au moyen de ‘ses sens. Il! ne suflit pas que la chose éxiste , il faut , pour que l’homme a comprenne, qu'elle existe pour lui; ainsi, envain vous essayeriez de donner’ aux aveugles l’idée des couleurs et aux sourds-mueis celle des sons; les sons et les couleurs n'existent pas pour les sourds-muets . et. lés aveugles ; ; ils ne sont pas par leurs sens, ‘en rapport avec ces choses, ils n’en concevront donc; amais d’i dée ; la vue, loufe ne peuvent féconder leur intelligence des sonÿ et des couleurs, jamais ces idées ne, naîtront chez eux.
Les faits naturels inspirent d’ abord des déterminations sous l'influence de l'instinct. Les déductions que l'enfant tire de ses impressions , sont encore pratiques et relatives à sa canservalion, mais peu-à-peu son intelligence s'éveille et s’anime , elle se dégage de l'instinct et elle réfléchit alors. Entre le monde extérieur et l'intelligence de l’homme, la relation intime est établie et la vérité est connue en proportion de la conformité et de la fidélité qui existe entre l'expression et l’exprimé.
(1) Voir ce Joureal , page 26.
Comme l'alimentation doit être proportionnée à l’âge,
ainsi la Providence a proportionné les moyens de déve- Joppement intellectuel. Les impressions sont d’abord à l’intelligence ce que le lait est au développement du corps. L'enfant suce le lait et l’action des organes le digère, il ‘reçoit des impressions de la nature et l'âme s'assimile ces impressions et les digère , s'il est permis de parler ainsi. L'âme est le foyer où se réunissent ces impressions. Comme les hommes reçoivent à-peu-près les mêmes impressions de ce qui existe, l’homme instruit peut ‘communiquer à l'enfant le mot pour traduire cette impression qu il a ressentie et la fixer; il n'aura le mot que parce qu'on le lui donne, et il ne pourra attacher tel mot à telle idée, que parce qu’il avait déjà aperçu l'idée. On ne peut faire comprendre à l'enfant la valeur du verbe penser ou juger, que parce qu'il pensait dejà et qu'il juggait. Le mot ne donne pas l'idée, mais l’idée ne donne pas non plus l'expression, on recoit donc Y'impression de la nature et l'expression de la société, Sans la nature point d'impression , sans la société point d'expression, L'union entre le mot et l'idée sera plus intime, plus vraie à mesure que l'enfant recevra des impressions plus nettes et qu'on saisjra mieux le moment de lui donner le mot qui l'exprime. C'est-là le grand secret de toute bonne instruction.
11 n'existe donc des substantifs , des adjectifs, des verbes et des propositions que parce qu'il ÿ a dans la nature des substances, des qualités, des actions et des rapports. « Mais les mots sont bien plus impregnés de notre propre intelligence que la cause qui l’excite, et Je substantif lui-même , qui de tous les éléments du discours est celui qui se calque le plus sur la nature extérieure, nous offre la preuve évidente de cette
=— 135 — vérité (1). La nature ne nous offre que des individus, et nos substantifs expriment le genre. Les noms propres, les noms exclusivement attachés à un individu se trouvent presque circonscrits aux relations de famille. Tout ce qui est divisé dans la nature, l'intelligence l’unit, nous voyons des arbres, et nous nommons l'arbre. Il y a un second travail de l'intelligence, elle n’unit pas seulement tout te qui est divisé dans la nature, mais elle divise tout ce qui est uni dans la nature. Les qualités dans la nature ne sont jamais séparées de leur sujet, une action se fait toujours d’une certaine manière, mais quoique unies réellement , nous séparons ces choses, nous les divisons en grandeur, en forme, en couleur, en pésanteur, en beauté etc. L'abstraction est aussi naturelle à l'intelligence que ne l’est la perception des impressions que la nature fait sur elle. Il n'est pas plus difficile de faire comprendre aux enfants les mots abstraits que de leur faire saisir ce qu'exprime un mot concret.
. Les notions abstraites découlent donc également des faits. Dans les deux cas, le procédé de l'intelligence est le même, soit qu'elle abstraie les qualités de leurs sujets, soit qu'elle considère l’unité dans la variété des objets. L'un procédé est aussi facile que l’autre, pourvu qu'il y.ait simullanément impression reçue de la nature , et expression reçue de la société.
Comme la nature est la source de nos idées , elle l’est également de nos sentiments , les unes naissent de nos rapports avec les choses, les autres de nos rapports avec nos semblables. L’aliment de nos idées sont les impressions de la nature, l'aliment de nos sentiments est l'exemple de nos semblables.