PRINCIPES GÉNÉRAUX
Voici les principes qui me paraissent devoir servir de base aux institutions pour les aveugles.
On doit chercher avant tout à en faire de bons
(1) Essai sur les aveugles, par M. Dufau, page 214,
citoyens , au lieu de'n’en vouloir faire que des savants.
Convaincu que les aveugles sont particulièrement portés à l'étude des sciences, M. Howe, directeur de l'institut des aveugles de Boston , a donné à son établissement une direction analogue à ses vues. La musique même n'y est enseigné que comme art d'agrément et non comme profession à utiliser. | M. Alexandre Fournier, ce disciple renommé de M. Haüy, qu’il accompagna en Russsie pour faire une institution à St-Pétersbourg, est encore du même avis. .« L'état de cécité, m'écrit-il, entrave plutôt les moyens physiques que moraux; c’est donc à développer les ressources du cœur et de l'esprit des aveugles que leurs bienfaisants instituteurs doivent surtout s'attacher. »
À Paris, il semble, dit M Niboyet (1), que les aveugles ne doivent s'occuper que de mathématiques et de hautes sciences. |
Quant à l’enseignement, dit-elle encore (page 72), on serait tenté de croire que les élèves de Paris sont un objet de luxe national bien plus que de philantropie. L'établissement des jeunes aveugles, dit-elle ( page 110), est, en France, un objet d'ostentation nationale.
Sans doute les enfants privilégiés par la fortune ou qui montreraient des talents remarquables , peuvent étre exceplés, mais quant aux autres, la science, sans des ressources pour se rendre indépendants, ne serait Jamais, pour eux, même un agrément.
(1) Des aveugles-nés et de leur éducation, par Mme Niboyet. Paris, 1837. Page 74.
Le deuxième principe est donc de tâcher de ler donner le bienfait de l'instruction en même temps qu’on leur donne les moyens de se rendre indépendants par leur travail.
À Paris, dit M. Howe (1), le même dégré d'éducation intellectuelle est donné à tous, sans égard à leur destination future. On enseigne à un pauvre enfant qui devra gagner sa vie en tissant ou en faisant des fouets, aussi bien les mathématiques et les belles-lettres, qu’à celui qui pourra suivre une carrière littéraire. Sans doute un cordonnier , un menuisier peuvent être aussi bien éduqués que tout autre, s'ils peuvent en même temps et apprendre leur métier et trouver du temps pour leur étude; mais ei cela est difficile pour un clairvoyant, combien il doit être plus difficile encore pour un aveugle, qui, pour atteindre à un dégré quelconque de perfection dans sa profession , a besoin de s'appliquer plus longtemps et avec plus de constance qu'un autre.
Les élèves à Paris, dit M*° Niboyet (2), travaillent pour se distraire comme les jeunes demoiselles appelées à bercer leur mollesse sur un canapé. Leur travail est un passe-temps fort bon, sans doute, mais il est insuffisant pour des malheureux appelés à tirer profit de leurs bras,
À Londres, au contraire, on n’a en vue que de leur apprendre un métier, et on néplige entièrement leur
(1) Adüress of the trustees of the New-England institution for the blind, Boston, 1833.
(2) Des aveugles et de leur éducation, par Mme Niboyet. Page 142.
éducation intellectuelle (1), seulement on leur enseigne un peu de musique. Les directeurs de cet établissement
‘semblent douter de l'utilité d'apprendre à lire à ces
enfants au moyen de lettres en relief, ce qui étonne fortement les personnes qui ont été à même de pouvoir constater l'immense utilité et le plaisir que leur procure la lecture des livres.
À Dresde, l'éducation intellectuelle est également népligée.
Un juste milieu devrait étre choisi entre ces deux extrêmes et c’est ce problème que les institutions d’Édimbourg et de Vienne ont le mieux résolu.
Le troisième principe qui doit nous guider est de rapprocher, par leur instruction , autant qu'il est possible, les aveugles des clairvoyants.
C'était le grand principe de M. Haüy, c’est encore celui du directeur actuel de l'institut des jeunes aveugles et sur lequel il appuye davantage. Je me suis convaincu
-cependant que, dans la pratique, on ne s'y conforme
pas à Paris.
Pour les rapprocher, autant qu'il est possible, des clairvoyants, il faut donner aux aveugles une éducation préliminaire spéciale.
Je divise ce rapport en quatre parties : je parlerai d'abord de leur éducation physique, en second lieu
(1) Address of the trustees of the New-England institution for the blind, Boston, 1835. ;
de leur éducation morale, ensuite de leur éducation intellectuelle et enfin de l'éducation industrielle.