‹ Le sourd-muet et l'aveugleChapitre 56 sur 128 · SECONDE LETTRE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE

Mss sons Amis,

Espérant que vous avez élé encouragés par ma première lettre, à faire l'essai de la méthode de converser par signes avec votre enfant sourd-muet, je vais procéder dans ce que j'ai encore à dire sur la meilleure voie à suivre pour vous ménager cette facilité de parler par signes: je vous conseille de diriger toujours votre attention de manière à saisir les signes, ou expressions d'objets que l'enfant fait de son propre chef, et dès que

“vous et l'enfant vous voyez de nauveau le même objet,

faites vous même le signe qu'il vous a appris, et dès lors il sera convenu entre vous que le signe est le nom

‘de lobjet désigné. Il sera charmé de voir que vous ‘pouvez comprendre son langage. Maintenant que vous

procédez avec les signes, je ne vous conseille pas seulement de chercher des signes exprimant le nom des objets, mais encore ceux qui expriment leur volume, leur couleur, leur forme et leur poids. Je vous conseille

d'engager l'enfant à l'observation des différentes couleurs ,

et de rassembler des objets d’une méme couleur , tels que

‘des fleurs et des feuilles qu’on peut recueillir dans les

champs. Montrez-lui plusieurs objets de la même couleur: le charbon est noir, votre chapeau est noir, une vache est noire, quelques chevelures sont noires et ainsi

de suite; le papier est blanc, sa chemise est blanche, les murs de la chaumière sont blancs ; ses lévres sont rouges , une rose est rouge, le sang est rouge. Faites-lui observer que les objets sont de poids, de grandeur et de formes différentes. Une pierre est pésante, la table est pésante, pour faire comprendre qu'un objet est pésant, faites un signe comme si vous le souleveriez avec peine, — Une plume est légère, un morceau de papier est léger, vous pouvez faire un signe pour ce qui est léger , en faisant semblant .de balloter quelque chose dans l'air, qu'on voit suspendu pendant Le oi temps sans qu'il paroisse retoraber. |

.Je vous ai promis de vous communiquer quelque chose sur la manière d’observer des gravures avec un ‘sourd-muet. Supposez que vous regardiez ensemble Je dessin d'un cheval, — vous pouvez faire. un signe ‘comme en allant au trot, et ce sera le nom du cheval; — puis vous lui montrez les différentes parties d'un cheval: il a deux yeux; pour montrer le nombre deux, élevez deux doigts ; il à quatre jambes, pour montrer quatre, élevez quatre doigts; montrez à l'enfant que pour lui il n'a que deux jambes : montrezdui les sabots du cheval, frappez sur la table, le pavé, ou quelque ‘chose de dur pour lui faire comprendre que les sabots sont durs. Montrez-lui la crinière du cheval et sa queue, et touchez les cheveux de l'enfant, pour lui faire ‘entendre que la crinière et la queue sont comme des cheveux. Montrez-lui que le corps du cheval est récouvert de cheveux courts ou poils; faites sentir à l'enfant “votre visage et vos mains , secouez la tête et il comprendra que vous voulez dire que votre corps n'est pas récouvert de cheveux.

Quand vous et votre enfant vous êtes assez habiles

ee 243 — | en signes, vous pourrez lui faire comprendre par celte voie tout ce que fait le cheval; comment il porte des hommes sur le dos, comment il traîne des charrettes et des voitures et ainsi de suite. |

Si vous observez le dessin d'un oiseau, ou si vous prenez.à la main un véritable oiseau mort, vous pouvez lui montrer qu'un oiseau est récouvert de plumes qu’il a deux jambes et non pas quatre ; si vous observer un chat vous. pouvez montrer sa longue queue, ses griffes, sa barbe , et trouver un signe pour le chat, et de là même facon vous pouvez converser ensemble sur un grand nombre de choses, soit que vous les puissiez voir, ou les montrer en dessin.

Maintenant je vais essayer de vous expliquer comment votre enfant peut commencer à apprendre les lettres et méme quelques mots. S'il se trouve un instituteur dans l'endroit où vous êtes, qui ait assez de bonté pour se donner la peine de lire ce que j'ai écrit, 1l peut fort bien vous aider, ou mettre quelques-uns de ses jeunes élèves en état de vous aider dans cctte instruction. On trouve partout des cartes ou des feuilles d’alphabet dont on se sert dans les écoles; si donc vous pouvez en obtenir quelques-unes, je vous conseille de les couper en petits carrés, de manière à ne laisser qu'une lettre sur chaque carré, alors jetez-les toutes péle-méle et laissez mon petit ami, aidé d’un autre enfant, recueillir tous les Æ# et les rassembler l’un sur l’autre, puis tous les B et ainsi de suite jusqu’à ce qu'il les ait tous isolés; prenez soin toutefois de ne lui en donner qu'un petit nombre à séparer en même temps de peur de l’ennuyer. Il y a moyen de faire un signe pour chaque lettre avec les doigts ce que vous verrez

dans le petit dessin que j'ai fait pour vous (1). C'est un point très nécessaire pour les sourds-muets de les apprendre; quand votre enfant apprend à recueillir les lettres, comme je viens de le dire, il est bon quil apprenne en même temps à former avec ses doigts les signes qui y correspondent. Lorsqu'il aura appris les lettres capitales, c'est-à-dire les grandes lettres de l'alphabet il sera facile de lui apprendre les petites lettres par la même méthode. Qu'il mette alors les grands 4 et lés petits a dans le même monceau; et les grands B avec les petits b et ainsi de suite, que chaque fois, il vienne vous montrer son petit carré et qu'il fasse avec ses doigts le signe de la lettre véritable. À la prochaine occasion , j'écrirai quelque chose de plus et maintenant, en vous donnant tous mes vœux , je suis, Votre véritable ami, D. D.

Nouvelle manière extrémement facile de parler, d’ecrire etc. suivie de quelques mots en faveur des sourds-

muets, par M. Pissin-Sicard. Paris. Chez Gustave Pissin et à Aix.

Csrre nouvelle manière extrémement facile n’est autre chose que l’ancien alphabet manuel , qu'on peut faire, dit l’auteur , avec plus ou moins de grâce. Pour l’apprendre, ajoute-t-il (p.38), on regarde la figure de la lettre — on la regarde bien, et plutôt deux fois qu’une, puis on la regarde sur sa main. L’attention et le sens commun enseigneront le reste, et voilà tout.

L'auteur a beaucoup de zèle pour l'instruction des sourds-muets, il déplore amèrement l'abandon dans lequel on les laisse , mais il se console un peu parce qu'il peut annoncer que « Le premier livre réellement propre à former le cœur et l'esprit des sourds-muets vient de paraître, que « æ livre a pour titre Leçons de grammaire , que lui, M. Pissin, l’a composé, que M. son frère l’a imprimé, qu’il ne se vend que Fr. 1-25 chez tous les libraires , que si l’ou réfléchit aux soins que cette impression tout-à-fait nouvelle a dû exiger, et par conséquent aux frais énormes qu’elle a dû

(1) J'ai déjà envoyé à MM. Les souscripteurs l'alphabet manuel dont il est ici question.

couter, on sera surptis de l'extrême bon marché de cet ouvrage, que ce qu'ils gagneront, s'ils achètent l'ouvrage, vaudra cent mille fois leur faible sacrifice (p. 45), et qu’en donner aux sourds-muets un exemplaire c'est les rendre plus heureux et leur faire plus de bien que si on leut assurait cent et mille écus de rente.

L'auteur appuie .surtout sur le sèle qu'en doit avoir pour l'instruction de ces infortunés. « La plupart des sourds-muets, dit-il (p. 20), ont un père, une mère, des frères, des sœurs, des encles, des tantes des neveux, des nrèces, des parens, des. amis, des tuteurs, etc. etc, Si tous ceux-là ne remuent pas lo ciel et la terre en faveur des sourdsmuets, n’ent-ils pas la volonté réelle, manifeste, incontestable , la volonté tous les jours renouvelée de les assassiner, n’ont-ils pas la monstruosité de méditer et de consommer un double assassinat, un double meurtre, jour par jour, heure par heure, minute par minute, pendant 50, 60, 80 années, et ceux qui voient ces doubles assassinats etc. , ceux qui reçoivent de l’argeat pour être indifférens, ceux qui, plus vils et plus abominables encore, ne reçoivent pas de l'argent, mais reçoivent des politesses de ces parents (p. 21). Grand Dieu! l'enfer sera-t-il assez dévorant, l'éternité, une éternité d'éternités sera-t-elle assez longue pour ces bourreaux.

Si j'étais, dit-il (p.80), proviseur, principal, directeur ou directrice, si j'étais supérieur d’un séminaire, je ferais réciter à la prière du matin, ee. Un peu avant midi et le soir, la prière suivante (p. 31), prière de 12 pages d'impression in-8°, et l’instituteur, dit-il (p. 42), qui ne le dit pas (jusqu'à ce qu’il en existe une autre) trois fois par jour : le matin, le soir et à midi, — est-il un véritable instituteur de sourdsmuets? Je crois qu'on peut être véritable instituteur de sourds-muets, sans réciter trois fois par jour, le matin, un peu avant-midi et le soir une prière de 12 pages d’impression et faite par M. Pissin.

Il me paraît donc, sauf meilleur avis, qu'ici l'auteur est un peu outré dans son zèle, il l’est aussi quelquefois dans ses expressions. « Sans l'invention, dit-il (p. 46), de l'analyse grammaticale en chiffres, que l'institut de Paris a réjetée cependant et pour de fort bonnes raisons, l'instruction des sourds-muets serait cent millions de fois plus difficile, Ayez pitié, grand Dieu, dit-il ailleurs, de ceux qui, au nom de Massieu, ne tomberent pas à genoux (p. 46 et p. 42), vous m'avez donné un cœur pour aimer les sourds-muets ..…. pour les aimer uniquement — pour les aimer par-dessus tout,» Cela est aussi extravagant que cet autre passage (p- 63), « Fides ex auditu ! .. Pardonne, graud saint Paul, non, non, ce n’est point de l'ouie que vient la foi; c'est par l’ouïe qu'elle se transmet et se précise ordinairement, mais c'est du cœur seul qu'elle vient,

En parlant aux parents, il leur promet qu'ils seront aimés de leurs enfants sourds-muets et que c’est-là la récompense qu'ils en recevront pendant toute l'éternité : « Oui, ajoute-t-il, oui, dans l'enfer même, si vous avez le malheur de vous y trouver avec eux, vos enfants sourds muets ne s'élèveront point contre vous; vos enfants sourds-muets vous aimeront encore; et leurs caresses et leur amour vous procureront quelques soulagemens. (p. 82).

Les parens, dit-il (p. 68), qui favorisent le mariage de leurs enfants aourds-muets, font bien, très-bien, INFINIMENT BIEN, et l’homme qui épouse une sourde-muette , n’a rien de mieux à faire qu'à deveair instituteur de sourds-muets.

Dans la ville même où D, une simple femme, fait des prodiges de dévoùment et de charité, une autre dame D donne 50,000 écus aux pauvres. —

Saïnte D et sainte D, dit il (page 101), soyes touchées de nra vénération et de ma reconnaissance, et appelez-moi où vous êtes, etc.

L'auteur prétend qu'il y a en France 50,000 sourds-muets; aussi n'a-t-il encore trouvé qu'un seul qui l'ait voulu croire, c’est lui-même qui le dit (p.134) ,ilest vrai ,ajoute-t-il (p.135), que c’est comme un bonheur qui me poursuit, je ne vais nulle part que je n'en trouve ..…. même quand je n'y songe pas, et tous ceux qui ne veulent pas croire qu'il y en ait tant, oh! je crains bien, c'est-à-dire, je ne doute pas, je les conjure de croire qu'ils se trompent (page 154).

Mais examinons un peu ce que l’auteur entend par un sourd-muet. Je trouve (p. 97) : Lorsqu'un enfant ne se développe peint comme Îles autres enfants, soit qu'il parle, soit qu'il ne parle pas, soit qu'il paraisee, soit qu’il ne le paraisse point — il doit être considéré comme sourd-muet. À ce compte-là j’admets qu’il y a bien plus de sourds-muets que M. Pissin n'en a eu le bonheur de rencontrer.

Du nombre venons en au caractère des sourds-muets , ils sont meilleurs que nous, dit-il (p. 58), beaucoup meilleurs que nous, iNFINIMENT mui- LEURS Que NOUS, Si des conspirateurs en employaient un certain nombre avec quelque habileté, ils mettraient en défaut tous les juges et tous les ministres présents, passés et à venir. O Fieschi, ajoute-t-il (p. 146), pourquoi ue t’es-tu pas trouvé sourd-muet.

Mais sont-ils des hommes comme nous (p. 87)? Hélas non! mille fois, non, il s’en faut du tout au tout et 15 lignes plus bas. — Les sourdsmuets sont sans contredit des hommes comme nous, et (p. 87),ilya entre les sourds-muets et les parlans une différence infinie. Il y a, comme ‘on voit, de quoi faire un choix.

Mais quel est le devoir des prêtres vis-à-vis des sourds-muets ? Ephpheta! ouvrez-vous ..... Alleluia! amen ... ainsi soit-il. Les personnes dont j’ai l'honneur d’être connu seront fort surprises du langage que je tiens ici …. et ailleurs, et auront de la peine à me reconnaître (page 78). ne

Si s'érais ÉVÈQUE, j'obligerais tous mes vicaires, desservans, curés etc. à faire un sermon par année en faveur des sourds-muets, ou plutôt j'en ferais composer un bon et excellent, et l’on serait tenu de le répéter: une fois appris, il serait certes bien peu pénible de le prononcer trois ou quatre fois l’année. Ce qu’ils ont ensuite de mieux à faire, c’est d'écrire à leur évèque l’âge, le sexe des sourds-muets, et c'est tous les trois mois qu'ils doivent les appeler à son souvenir, et lorsque les évêques recevront au moins UNR LETTRE PAR JOUR, ils finiront par trouver le temps de faire des écoles (p. 97).

En attendant, son pasteur doit le caresser, lui enseigner le signe de Îa croix, le lui faire faire toutes les fois qu'il le rencontre, et le rencontrer souvent, le lui faire faire 2 fois, À fois, 10 fois de suite; lui serrer là main, l’embrasser tendrement, et le faire respecter par tout le monde, lui montrer le nom de Dieu écrit en caractères d'un ou de deus pieds de haut ‘(page 98).

Il engage aussi ses lecteurs à ménager les secrétaires, on sait, dit-il (p. 184), toute la part (en bien et en mal) qu'ont messieurs les secrétaires à tout ce qui se fait dans le monde. Il recommande enfin (p. 126), que tout ce qu'on lui enverra, soit affranchi par les personnes mémes qu écrivent, parce que ceux que l'on en charge l’oublient souvent,

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