DANS L'ÉDUCATION DES SOURDS-MUETS
Les principes qui doivent noùs servir de guides dans l'enseignement des sourds-muets sont assez généralement connus et admis ; les opinions cependant sur la meilleure méthode à suivre sont très-partagées encore. Ce n'est pas tant dans la théorie qu'on varie , que dansla pratique; mais la différence dans la pratique me paraît moins tranchée qu'on ne le suppose souvent, du moins la différence est loin de se trouver entièrement là où on la place. . « Parmi les institutions étrangères, dit la deuxième Circulaire de l'institut royal des sourds-muets de Paris, les unes adoptent le langage des signes pour introduire le sourd-muet dans la connaissance de la langue, d’autres, au contraire, s’attachent principalement à l'articulation artificielle; quelques-unes même après avoir adopté l'une des deux méthodes, y renoncent plus tard pour embrasser l’autre: c’est ainsi que l’école de Gmünd en Wurtemberg, aprts avoir longtemps employé le langage des signes, l'a abandonné pour l'articulation ; tandisque l'école de Birmingham en Angleterre, et l’école de New-York aux États-Unis, viennent de remplacer larticuiation par le langage des signes. » |
L’arüculation est uh instrument pour exprimer des
idées, comme l'écriture, mais l'écriture et l’articulation : seules sont incapables d'introduire le sourd-muet dans la connaissance de la langue. Les mots parlés comme les
mots écrits sont des signes arbitraires des idées et qu ne Le Souan-Muxr xr L'AvVEUGLE. 18
so font pas comprendre par leur nature même. On aurait ‘beau répéter à un homme , qui jouit de tous ses sens , tous les mots d'une langue, on les écrirait devant ses yeux pendant des siècles, si on se contentait de les parler et de les écrire, la signification n’en serait jamais comprise, parce qu'ils n’en ont aucune par eux-mêmes; pour qu'un mot écrit ou parlé puisse exprimer une idée, il faut y attacher une idée conventionnellement , et cette convention doit se faire par d’autres moyens que l'écriture ou la parole. L'enfant qui, avant sa langue maternelle, n’en contiaît pas d'autre, parvient cependant à l'apprendre , et ce n'est pas par des mots soit écrits , soit parlés que la mère lui apprend la signification des mots de cette langue; les mots, qu'il n'entend pas encore, ne peuvent pas servir à lui faire comprendre la signification d'autres mots; on n'apprend pas la langue maternelle par la langue. L'articulation ne peut donc pas être opposée aux signes comme constituant une différence de méthode « pour introduire le sourd-muet dans la connaissance de la langue. »
J'ai commencé depuis quelque temps une histoire des principes de l’art d'’instruire les sourds-muets, de leur développement successif et des modifications qu'ils ont subies depuis Pedro de Ponce ; elle serait une réponse directe et complète à la question : en quoi consiste la différence de méthode ? Mais une esquisse même rapide de-cette histoire excéderait de beaucoup les proportions de cet article. | o
Je dois me borner à parler de l'usage des signes dans l'éducation des sourds-muets , et la question mérite d’autant plus d'être traitée encore, que je me suis souvent aperçu , qu'on n’attache pas partout la même signification à ce mot «signe» et que la différence de systèmes dans
les diverses institutions est quelquefois , sous ce rapport, plus apparente que réelle.
Le mot signe exprime différentes idées. D'abord il signifie une action arbitraire conventionnellement acceptée pour rappeler une idée quelconque. Comme il serait possible de faire une nouvelle langue et d'exprimer par des lignes droites diversément combinées toutes les idées qu'on a, ainsi avec des mouvements des doigts et de la main, peut-on réussir à exprimer ces mêmes idées, et dire mal, mauvais, par exemple en étendant le pouce, et bien, bon, en étendant le petit doigt, ainsi qu’on le fait dans plusieurs institutions. À la fin on est compris en s'exprimant ainsi, ce mouvement, cette position des doigts finira par rappeler l'idée, car cé signe n’est pas plus arbitraire que les mots. Mais ce signe a l'inconvénient grave d'être parfaitement inutile et d’empêcher qu'on n'apprenne par l'application journalière à se servir des mots selon les règles de notre syntaxe.
Il signifie 2 un dessin fait dans l’air par la main; ainsi pour expliquer le mot « table » ou on la montre réellement ou bien on la dessine dans l'air. Un croissant est figuré pour expliquer le mot « lune. » On se contente quelquefois de figurer une partie pour exprimer le tout; ainsi la vache est figurée par ses cornes, l'oiseau par son bec et ainsi de suite. On appelle cela faire des signes, mais pour éviter tout équivoque , on ferait mieux de dire qu'on se sert du dessin, et alors tous les instituteurs -avoueraient qu'ils s’en servent pour rappeler des choses absentes ou pour expliquer la valeur des mots, quand les objets mêmes qu'ils représentent ne sont pas sous la main.
On entend 3° par signes, une action exprimant la . signification d’un mot, telle est l’action de frapper pour
expliquer le sens de ce verbe, ouvrir une porle, un livre, la bouche, l'œil; faire semblant de couper avec des ciseaux, avec un couteau, pour faire comprendre la valeur des mots couper, ouvrir etc. Non seulement ces signes, si on veut bien les appeler ainsi, sont nécessaires pour linstruction-des sourds-muets, mais nous. mêmes, qui jouissions de tous nos sens, nous en avons eu besoin pour apprendre notre langue maternelle.
Pour donner à son enfant le premier de tous les enseignements, la connaissance de la langue, la mère agit ou fait agir son enfant, elle accompagne son action du terme qui l’exprime, elle encourage son enfant à l’imiter, le loue et le caresse. Le mot étant imprimé dans la mé. moire revient avec l’action, l'enfant l'entend toujours à occasion du même fait et commence à en entrevoir la signification , se confirme peu à peu dans son idée, la rectifie et entendra peut-être cent fois le mot avant d'en bien apprécier toute la valeur. Les actions de la mère, ‘ses gestes, toule son attitude ont enfin associé l’idée à un son arbitraire, la valeur à un mot, et sans les actions elle n’y serait jamais parvenu.
Mais voici la différénce qu'il y a entre la manière dont nous avons appris la langue et que nous l'en- ‘seignons à nos élèves, et celle qu'on suit encore dans quelques autres instituts de sourds-muets.
: Les signes, entendus comme je l'ai déjà dit, sont . d’abord le seul moyen de communication du maître avec les sourds-muets et des parents avec leurs enfants. Nous partons tous de ces signes pour commencer leur instruction, nous leur enseignons à les traduire en monts, mais ainsi que le font les parents avec les enfants qui jouissent de tous leurs sens, nous abandonnons ces actions, ces dessins , ces signes, aussitôt que nous avons le mot qui
— 251 — | “exprime l'objet, l’action ou le rapport, et nous nous servons auprès de nos sourds-muets de mots connus pour expliquer des mots inconnus, afin d’attacher immédiatement les idées aux mots et non pas aux signes ét de les familiariser avec la langue; tandisque quelques instituteurs des sourds-muets, au lieu de se borner à enseigner la langue par les signes, font des signes mêmes une langue, un système complet et l’enseignent à leurs élèves. | |
Nul doute qu'avec les signes le sourd-muet ne puisse recevoir une éducation plus ou moins complète, et qu'au lieu d'aitacher immédiatement l'idée à un signe écrit, le maître ne puisse y attacher uu signe mimé.
La possibilité d'un tel enseignement n'est nullement contestée, du moins jusqu'à un point dont il serait inutile et peut-être impossible de tracer les limites, mais c’est son utihté que nous contestons, c'est le danger d'une. pareille instruction que nous voulons constater, et qui nous paraît clairement établi par l'expérience aussi bien que par l'autorité du raisonnement.
Dès avant 1829, le conseil de perfectionnement avait blamé l'usage trop constant dés signes: « Il faudrait. conduire l’enseignement pratique, disait-il, dans un mémoire, de telle sorte, que non seulement /a langue mimique, enrichie chaque jour, n’en formât pas constamment l'âme et le fond , mais qu'au contraire elle s’y effaçât, pour ainsi dire, progressivement, après avoir rendu le service éminent qu'on attend d'elle. Ainsi , en partant du point où cette langue , seul moyen d'éveiller et de fixer les idées chez le sourd-muet, préside à la convention qui établit pour lui la valeur d'un mot français , le sens d’une locution française , on se proposerait d'arriver par dégrés à cet autre point, où /a
mimique pourrait disparaître presqu’entièrement parce que les mots s’expliqueraient presque tous par des mots, se décomposeraient en mots. »
Oui, voilà le point le plus mporant et qui constitue la différence la plus tranchée dans les systèmes actuel< lement en vigueur. Malheureusement, dans quelques institutions encore, « les signes forment constamment Pâme et le fond de l'instruction. »
Il y a même des instituteurs qui pr tendent que la langue ne peut jamais devenir pour les sourds-muets un instrument direct de leur intelligence , c’est-à-dire, que la langue ne peut pas leur étre enseignée directement et que son usage ne sera jamais qu'une traduction des signes. C'était lopinion de l’abbé de L’Epée. Il ne se bornait pas à traduire les expressions mimiques inventées par le sourd-muet, mais, comme il en avait bien vite épuisé la nomenclature , afin de pouvoir traduire, il composa sur le modèle, d'après les rudiments de la pantomime saturelle du sourd-muet, et par la combinaïson des -éléments qu’il leur empruntait, un langage mimique complémentaire un système de signes méthodiques qu'il considéra, quoiqu'il l’eût inventé lui-même, comme la langue naturelle du sourd-muet, et la fit traduire en nos langues. L'abbé Sicard réforma la plupart de ces signes méthodiques, les régularisa et tacha d'en faire une langue complète, mais l'institut de Paris, après une expérience de 60 ans, les proscrivit'et les bannit définitivement du systéme de l’enseignement en 1832. C'est ce système qu’on trouve encore dans plusieurs instituts.
Pour bien apprécier les suites facheuses de cette manière de procéder , examinons ce que sont les langues pour notre intelligence.
… Ï n’est pas nécessaire, pour le but que je me propose, d'examiner, si l’homme ne peut pas penser sans langue parlée, écrite ou mimée; il me suffit que l’on avoue, que les hommes pensent avec la langue, les Français avec la langue francaise, les Allemands en’ allemand etc. La langue maternelle de chacun est l'instrument auquel sont atiachées les idées qu’il a et avec lequel son intelligence combine, discute et juge, pour ainsi dire, ce qu'elle sait,
Il y a tant d'intimité entre les mots et les idées qu'ils expriment que, quand on a oublié une idée, ce sont les mots qu'on a oubliés: en se rappelant les mots, on se rappelle l’idée.
On parle longtemps une langue étrangère moins vite, moins bien, parce qu'on pense dans une langue et qu’on s'explique dans une autre; une longue habitude seule nous permeltra de nous exprimer directement dans cette langue.
Les sourds-muets pensent et s'expriment d’abord avec des signes, et leur intelligence est ordinairement peu développée, parce que l'instrument avec lequel ils pensent et s'expriment est très-imparfait; il manque de précision, il n’a ni conjugaison, ni logique de proposition.
. Si donc, au lieu de les habituer à s'exprimer, c'està-dire, à penser dans nos langues, nous étendons le cercle de leurs connaissances par des signes; si au lieu de mener leur intelligence du connu à l'inconnu par des mots connus, on y procède par des signes; Îles signes seront immédiatement attachées à l’idée nouvellement acquise, et le sourd-muet continuera à penser ces idées avec les signes, et il n'aura jamais des idées bien neties, car les signes ont toujours beaucoup de
vague; ils ne sauraient marquer les nuances qui distinguent les valeurs des mots analogues improprement considérés comme synônvmes.
Rien aussi, dans la langue des signes, n'est bien défini, la plupart des signes s'appliquent, en même temps, à des idées réellement distinctes. Penser, s'exprime dans ce langage par voir intérieurement et en appuyant l'index sur le front; or, il n’y a pas d'autre signe pour ixéelligence, mémoire, se souvenir, se rappeler, connaitre etc.
Nous prêtons par nos langues à la plupart des objets une unité et une simplicité qu’ils ne possèdent pas en réalité, et ceci est un des plus importants avantages de nos langues; ainsi, pour exprimer un lieu où il y a beaucoup de maisons, d'églises, de rues, de places, 1: seul mot de zi//e nous suffit. Dans la langue mimique, il faudrait nécessairement un appareil prodigieux de pantomime. On forme facilement à l'aide des signes des descriptions, des tableaux, mais qui ne seront Jamais des signes intellectuels.
Si on veut les reduire pour en faire un seul signe en conservant toutefois tout ce qu’on peut de l’analogie qui auparavant en faisait une sorte de peinture mimée, on égarera avec eux plutôt l'intelligence qu'on ne la conduira , et réduits, ces signes ne seront compris que par ceux qui les auront appris, de manière que malgré la petite analogie qu'ils ont conservée, ils auront en même temps tous les désavantages des signes arbitraires.
Un jour j'assistai aux prières accoutumées du soir, mimées par un sourd-muet en: présence de tous ses condisciples, et malgré toute mon attention, je n’en saississais aucune expression. J'étais loin d'être étonné cependant, quand ‘un professeur de l'institution
m'avoua qu'il ne savait pas ce qu'ils disaient par leurs signes, car tel est toujours le langage des signes, vague et obscur , si on s’en sert pour reciter le moindre discours; quelque énergie qu'il ait pour exprimer une passion dé l'âme.
Mais je suppose que le langage des signes, comme instrument de l'intelligence , soit aussi parfait qu'on le voudra, et qu'on puisse éduquer un sourd-muet par celte langue aussi bien ou mieux qu'avec nos langues ; mais le second but qu’on se propose dans son éducation serait entiérement manqué, car en supposant que le maître soit parvenu à faire une langue savante de la langue mimique, elle servira au maître et au disciple, mais elle deviendra entièrement inulile aprés sa sortie de l'institut, et À moins d'y appeler pour des mois entiers la famille du sourd-muet, ses connaissances et tous ceux qui auront jamais des relations avec lui: il ne sera que très-imparfaitement en communication avec la société et ne pourra pas continuer son éducation parmi les hommes, comme s'il avait eu la même langue pour intermédiaire immédiat entre lui et la société.
Le sourd-muet a un penchant bien décidé pour le langage mimique et il le préfère toujours; si donc, au lieu de combattre ce penchant, le maître le nourrit par l'usage constant qu'il fait des signes dans ses relations dvec son élève, la langue du pays finira par lui inspirer du dégoût ou du moins de l'indifférence. Il est bien connu que les langues ne peuvent êlre apprises que par l'usage et un usage de tous les instants; les signes sont donc singulièrement nuisibles au progrès des élèves, en les empéchant de se familiariser avec ‘nos langues. | Si on entend donc par signes un dessin ou un
fait exprimant la valeur d’un mot, partout les instituteurs des sourds-muets font usage de signes; les uns s'en servent pour enseigner la langue écrite ou parlée mais l’abandonnent le plutôt possible pour faire usage de cette langue; les autres , au contraire , font des signes mêmes une langue et la développent de jour en jour, d'abord avec des signes méthodiques qui conservent quelque analogie et puis avec des signes qui, par la réduction qu’on leur fait subir, n’en conservent que fort peu ou qui sont tout-à-fait arbitraires.
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