‹ Le sourd-muet et l'aveugleChapitre 6 sur 128 · AGE · texte numérisé non relu

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espérer. Si la surdité est conslatée et qu'elle paraisse ‘étre congéniale, ou si la cause en est inconnue, le cas n’est pas encore entièrement désespéré , car la science possède aujourd'hui plusieurs exemples de sourds de naissance qui ont acquis l’ouïe à une époque assez avancée .de leur vie, soit par la perforation du tympan, soit per des injections par la trompe d’Eustachi, et c’est surtout de æ dernier moyen de leur rendre l'ouie que je parlerai, parce que les causes qui rendent l'injection, par cette trompe, nécessaire, sont souvent des causes qu’on peut combattre efficacement ou prévenir.

Il existe au fond de la bouche, derrière le voile du palais , deux ouvertures ou extrémités d’un canal qui n’a pas plus de capacité qu'une plume de poule et qui va se resserrant de plus en plus jusqu’à ce qu’il pénètre dans les parties cachées de l'oreille, Ce conduit , conformé en entonnoir ou en trompe, est nommé trompe d'Eustachi du nom de l'anatomiste qui le décrivit le premier.

On peut se convaincre par une expérience bien simple de l'existence de cette trompe et du passage de l'air dans la cavité de l'oreille. On n’a qu'à souffler vivement pendant qu'on tient la bouche et le nez hermétiquement fermés, on sentira l'air faire pression dans l'oreille et produire un bourdonnement obscur. Cette action suffit même quelquefois pour rétablir ou améliorer l'ouie. Toute maladie qui nuit à la libre cireulation de l’air dans l'oreille interne affaiblit l’ouie; si cette circulation est interrompue totalement, la surdité complète s'ensuit toujours,

L'injection par cette trompe , afin de l'élargir ou de la nettoyer, est une des grandes ressources qu'emploie le docteur Deleau, jeune, et qu'il emploie avec tant de succès que j'ai cru devoir attacher à mon inslilut ur jeune médecin de cette ville, dont les connaissances

LE pére

et le zèle me donnent une espérance fondée que nous pourrons bientôt nous livrer à des expériences sur mes élèves sourds-muets, à des expériences qui ne sont ni ‘dangereuses ni douloureuses , et qui ont été courronnées ‘jusqu'ici de succés à peu près 34 fois sur 120.

Pour avoir une idée nette de l’action des maladies sur ‘là trompe d’Eustachi, il faut bien remarquer que cette membrane mince, lisse et transparente qui s'étend sur la langue, les gencives, l’intérieur des joues, et tout l'intérieur de notre corps, et qui se nomme la membrane muqueuse , est encore celle qui ,en s'étendant , passe dans T'arrière-bouche, dans la trompe d’Eustachi , et tapisse toute l'oreille interne; or, là se trouve l'explication dé la plupart des causes qui produisent la surdité après la naissance. En effet, quand on voit que la membrane muqueuse de la bouche est rouge et enflammée, on doit craindre que celle qui tapisse la trompe d'Eustachi ne le soit également ou ne soit très près de l'être, et ‘que cette inflammation en gonflant cette membrane, n'intercepte la circulation de l'air, et n'épaississe le ‘mucus qui en sort continuellement dans l'état normal.

C’est ainsi qu’un rhume de cerveau ne tarde pas à s'étendre à la gorge et tombe ensuite, ainsi qu'on le dit vulgairement, sur les poumons.

Les maladies de la bouche, des fosses nazales et des yeux , considérées comme ayant leur siège dans la même membrane qui se trouve dans l'oreille interne, méritent la plus grande considération de la part des parents et de ceux qui travaillent à diminuer le nombre des sourds-muets. |

Ce n'est même pas une chose indigne du traitement et des soins des parents, que cette affection si légère en apparence, appelée muguet, où toule la muqueuse

== 15 de la bouche devient rouge chez les nouveaux-nés. Si elle ne cède pas promptement à quelques applications douces, il faut appeler un homme de l'art.

Il en est de même des aphtes, des maux de la dentition et des inflammations de la gorge. Lorsque les: enfants ont des croûtes au nez ou sur les lèvres, quand ils ont des ophthalmies de longue durée, il faut avoir l'œil ouvert sur ce qui en peut résulter.

Quelques affections demandent rigoureusement les soins d'un médecin , telles sont les ulcérations dans les fosses nazales quand elles exhalent une odeur repoussante ,: le scorbut quand les gencives sont gonflées, rouges, bleuâtres et saignantes au moindre attouchement, tous les ulcères enfin de la bouche et des lèvres. |

Quelques fièvres éruptives sont le plus souvent précédées d'une inflammation de la bouche et de la. membrane muqueuse , telles sont la variole et la rougeole ; mais il n’en est pas de plus nuisible que la scarlatine ,. comme on a dû le remarquer dans les tableaux statis-) tiques que j'ai donnés au commencement de cet article. : Un phénomène que l'observation a constaté, c’est. que la gorge s'enflamme, dès que l'estomac. souffre; en peut donc ranger parmi les causes indirectes de la surdité, les aigreurs, les vers, les indigestions, le. carreau eic.

Parmi les causes de surdité dues à des maladies des: organes qui.avoisinent celui de l'audition, il n’en est pas de plus fréquentes que les tuméfactions des amyg-. dales. Ces glandes, devenues le siège de fluxions habituelles, par suite de leur contact sans cesse répété. avec l'air froid et humide, se tuméfient, tiraillent et compriment l'embouchure de la trompe d’Eustachi et l'empéchent de recevoir de l'air. Cela se rencontre:

de

suüriout chez les habitants des grandes villes et des climats humides où les enfants sont plus sujets à ces inflammations que dans les pays ouvérts et secs.

- Quand on néglige de nettoyer les oreilles, une masse de celte graisse jaune appelée cérumen , peut en s’accurulant y former une espèce de tampon et produire la surdité, non seulement en interceptant les ondulations sonores, mais aussi en rendant impossibles tous les mou- Yements du tympan. Il est une foule d’autres causes qui peuvent occasionner la surdité: je n'ai voulu parler que de celles qu'on peut prévenir ou combattre par des soins assidus , et je suis persuadé que c'est parce qu'on néplige de prendre ces soins pour les enfants, qu’il y a tant de sourds-muets dans les familles pauvres et si peu dans les familles aisées , comme le prouvent toutes les recherches statistiques faites sur les sourds-muets.

: Il est donc de la plus grande importance dé ne pas négliger ces causes, et de ne pas les oublier si elles ont existé; car on peut en prévenir souvent les suites fanestes en les combattant; ou si la surdité existe, les causes connues indiqueront les remèdes ou les opérations à pratiquer.

Entre les différents moyens qu'on a inventés pour rendre l’ouie aux sourds-muets, il n’en est pas qui ait offert des résultats plus heureux que l'injection de la trompe d'Eustachi, dont j'ai déjà parlé et que je vais faire connaître plus amplement d’après un rapport de l'académie royale des sciences de Paris.

: La première idée de cette opération si délicate est due, à ce qu'on croit, à un maître de poste de Versailles, nommé Guyot, lequel, profondément affligé de se voir sourd à l'âge de 42 ans, s’appliqua à bien connaître l'organisation de l'oreille, ainsi que le méeanisme de

47 — l'audition. Îl s’avisa un jour de porter une petite sonde dans l'embouchure de la trompe d’Eustachi et-s’injecta de l’eau tiède jusque dans l'oreille interne, où il parvint, dit-on, à délayer un mucus épaissi et abondant qui l’obstruait, et dont l'issue et l'épuisement rétablirent la faculté d'entendre, qu'il avait perdue depuis plusieurs années. Des chiurgiens étrangers essayèrent de s’approprier ce procédé, tels furent différents médecins anglais ; d’autres le proscrivérent.

M. Dusault nous apprit à sonder par les narines , mais c’est surtout le docteur Itard , médecin de l'institution des sourds-muets et après lui le docteur Deleau, qui ont le plus cultivé et exercé cette injection , qu'en termes de l'art on appelle cathétérisme de la trompe d’Eustachi. Ce dernier surtout a dévancé tous ses prédécesseurs par la simplicité de ses instruments et la dextérité manuelle peu commune avec laquelle il l'exerce. L'histoire suivante d'une de ses opérations en fera connaître en méme temps et le moyen et le résultat. |

Claude-Honoré Trézel, âgé d’a-peu-prés 10 ans, né à Paris, de parents pauvres, était de celte classe de sourds-muets qui n’entendent même pas les bruits les plus violents, les explosions les plus fortes.

Son front était large, et sa tête bien faite; "mais sa physionomie, image de son intelligence, avait peu d'expression; il trainait les pieds én marchant, il ne savait pas se moucher, et n'avait reçu aucune éducation appropriée à sa position. Il faisait comprendre ses besoins au moyen d'un certain nombre de signes.

Rien de particulier ne se présenta pendant l'opération, qui consista en des injections aqueuses faites dans l’une

et l’autre trompe d'Eustachi au moyen d'une petite sonde

de gomme élastique ouverte par les deux bouts et enduite

d'huile pour en adoucir le contact, et il recouvrit l’ouie.

Les premiers jours qui suivirent son avènement à l'audition , furent pour Honoré un temps de ravissement. Tous les genres de bruit lui causaient un plaisir ineffable ; il les recherchait avec avidité; il était particulièrement dans une sorte d’extase en écoutant une tabatière barmonique; mais il lui fallut un certain temps avant qu’il s’aperçut que la parole était un moyen de communication, encore s’attacha-t-il d'abord , non aux sons qui la forment, mais aux mouvements des lèvres qui l’accompagnent, et auxquels jusque-là il n'avait donné aucune attention ; aussi crut-il qu'un enfant de sept mois parlait, parce qu'il lui voyait remuer les lèvres. On lui fit remarquer son erreur.

Le malheur voulut qu'il entendit une pie prononcer quelques mots; généralisant aussitôt ce fait particulier, il en conclut que tous les animaux étaient doués de la parole, et voulut absolument faire parler un chien qu'il affectionnait. Il recourut à la violence pour lui faire dire papa, du pain, seuls mots qu'il put lui-même prononcer. Les cris aigus de l'animal finirent par l'effrayer, et il renonça à sa singulière entreprise.

Un mois s'écoula , et cependant Honoré restait à peu près au même point. Absorbé par ses sensations et ses remarques nouvelles, il ne pouvait pas saisir les syllabes qui forment les mots. Il lui fallut près de trois mois avant qu'il distinguât et compris quelques mots composés, et le sens de quelques phrases simples et courtes.

I] lui fallut aussi beaucoup de temps pour reconnaître la direction du son. Une personne s'étant caché dans une chambre où se trouvait l'enfant. l'appela à diverses réprises; ce ne fut qu'avec grand’-peine qu'il découvrit le lieu d’où partait la voix, encore fut-ce plutôt par les

veux et le raisonnéînent qu'il x pavitiP, que par Foreille? Cependant tout l'intérét qu'Honoré pôrtait dux’ sensa: tions qué hii donnait son ouïe , ne l'avait pas émipéché de faire une:übservation des plus importäntés: Soh larynx produisit aussi des sons ; ‘au’ plaisir de les énténdre vint se joindre celui de les produire. Il: prénonca d'abord @, o, u, etc. et les premiers mots qu'il formh furent papa, tabac etc. ; mais quand il voulait reproduire des mots plus compliqués, it faisait une muhitnde d'efforts, de contorsions de lèvres, de la langue: et de tous les agents dela prononciation dont il ignotait entièrement l'usage. A force de tentatives ; il parvirit à prononcér quelques mots: composés” qui vaient e d'abord au-dessus 'de ses moyens. :

C'est à ce moment qu'il se crut'au’ niveau ‘des autres enfants de son âge, èt'que ; éatisfäit de lui-même ét ‘fer de sa nouvelle situation, äl ptit en’ grand Ce ‘ses anciens’ tompagnons d'inforturie. nt 5

Malgré te: petit mouvement de ‘vamité, Honoréavartçait peu dans la pronontiätion ; ur graüd' nénibre de syllabes ' lui échappäient, 'ow bien il ne les articulait que d’une manière extrémèement défectueuse. Peut-éte n'aurait-il jamais franchi cette difficulté, si Fon n'eût cessé de s'adresser uniquement à ses oreillés, pour 8e servir en même temps de ses yeux. On lui traça sur un tableau les diverses syllabes, et dès ce moment il les prononça beaucoup -mieux, saisissant avec bien plus de netteté l'assemblage des voyelles et des consonnes, et leur influence réciproque.

On put constater ainsi un fait fort remarquable : c'est que l'association de la vue et des mouvements du larynx était prompte et facile, tandis que celle de l’ouie et de l'organe de la voix était toujours RIRES

ab =

et ne s’exerçait qu'avec lenteur. Aussitôt qu'Honoré apercevait des syllabes écrites, il les pronongait, si en même temps on:les faisait retentir près de lui; mais si on effaçait les lettres, il lui était impossible de les articuler. Il saisissait donc bien plus facilement les rapports des sons avec les. lettres écrites , qu'avec l'action de son larynx.

En suivant ce procédé , Honsé apprit, . lire … à écrire d'ung manière assez rapide; mais, semblable aux personnes, qui étudient une langue étrangère, il écrivit d’abord infiniment mieux qu'il ne parlât. Sa prononciation était très-défectueuse ; les rr surtout ronflaient dans sa bouche. désagréablement. Les diverses nuances de l'accent lui paraissaient inconnues ; ‘il s'exprimait de- préférence ‘par des gesles; mais peu-à-peu il les remplaça par des mots parlés et oublia enfin entièrement son ançien. langage. Il parle misintenant el converæ avec la plus grande faciliié ;, il augmente ious les jours ses connaissances en lisant des livrés et en recevant Chaque joun l'instruction de son instituteur: . e

Déjà en 1830 Dussault, âgé. de. 10. 9ps,..et Eugène Le Comte, âgé de 8 aus, qui avaient acquis l'auie par les procédés de, M. Deleau, se faisaient remarquer par Ja finesse de leur quie .et la nettelé de leur prononciation.

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