CHAPITRE X
S'il est vrai que certains Papes ont failli.
Non, quant à la doctrine ; oui, quant à la conduite.
Quant à la doctrine, l'infaillibilité de fait des Souverains Pontifes est actuellement reconnue de tous les catholiques sérieux. On accusait deux noms dans celte longue et glorieuse série des successeurs de saint Pierre : le Pape Libère, du temps des Ariens, et le Pape Honorius du temps des Monothéliles.
Libère avait, dit-on, souscrit, au grand scandale de l'Église, une formule de foi arienne ; d'autres disaient semi-arienne. Or, voici deux ou trois faits qui montrent clairement l'inanité de cette injurieuse supposition : 1° Bossuet, après avoir établi, démontré à grand renfort d'érudition, dans sa Defensio cleri gallicani, la chute dogmatique de ce Pontife, déclare plus tard, ainsi qu'on peut le lire dans les Mémoires de son secrétaire, o qu'il avait rajé de son traité tout ce qui regarde le Pape Libère, comme ne prouvant pas bien ce qu'il voulait établir en ce lieu ; » 2" l'abljé Receveur, dans son Histoire de l'Église, ouvrage
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moderne tout imprégné du gallicanisme le plus subtil et le plus modéré, expose fort en détail les actes du Pape Libère, et conclut, les pièces en main, que ce courageuxPontife n'a jamais signé aucune formule ni arienne ni semi-arienne, qu'il n'a failli en aucun sens, mais qu'au contraire il s'est toujours opposé à l'empereur Constance , protecteur redoutable de l'arianisme, avec une indomptable fermeté ; 5° l'histoire est là, en effet, qui nous montre Libère, énergique et inflexible devant le tribunal de l'empereur, lui disant que la faiblesse des Evêques rassemblés au Concile de Rimini (lesquels avaient sousciit une formule au moins douteuse) ne prouvait rien contre la foi orthodoxe, du moment que lui. Libère, Pontife Romain, n'avait pas approuvé cette formule. « Et quel rôle vous altribuez-vous donc dans l'Eglise ? lui demanda l'empereur hérétique; et, dans ce grand corps, quelle partie pensez-vous être, quo/ayjfl7's? — ToTAPARs, lui répondit le Pape, la partie qui est tout, la partie d'oij dépendent toutes les autres. » Et l'empereur l'envoya en exil : dernier argument des Césars, Quand le saint Pontife revint à Rome, après avoir ainsi souffert pour la foi, tous les fidèles, les grandes dames romaines en tête, lui firent une brillante ovation, et dans plusieurs anciens martyrologes il est appelé le uiEiNHEUREux Libère. — Tel est le premier Pape hérétique de l'érudition gallicane. Le second, Honorius, ne fut pas plus hérétique que Libère, Quarante-deux ans après sîi mort, Ie§
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monolhélites, sophistes et menteurs comme des Grecs qu'ils étaient, prétendirent que le Pape Honorius avait jadis été des leurs, qu'il avait approuvé leur doctrine et déclaré avec leur chef Sergius, Patriarche de Constantinople, qu'il n'y avait qu'une seule volonté en Notre-Seigneur. Sur quoi, sans aucune information, le septième Concile général de Constantinople l'aurait condamné, avec tous les coryphées du monothéiisme, mettant son nom sur la liste après tous les autres et comme par-dessus le marché.
La discussion de ce fait historique se trouve résumée de la façon la plus lumineuse et à la fois la plus intéressante dans le beau livre Du Pape, du comte de Maistre, et j'y renvoie le lecteur. Je me bornerai à dire ici :
i° Qu'il est absolument certain que le Pape Honorius n'a jamais dévié d'une ligne de la foi catholique touchant cette question de la volonté humaine, unie à la volonté divine en Notre-Seigneur. Dans la lettre jmrticulière qu'il adressa au Iburbe Sergius, il disait, il est vrai, qu'il n'y a qu'une seule volonté en Notre-Seigneur; mais il n'entendait parler que de la volonté humaine, qui, en Jésus-Christ, n'est pas divisée comme chez nous auties pécheurs. Aucun doute n'est permis au sujet de la véritable pensée d'Honorius. Son secrétaire, apprenant l'obus que quelques sectaires commençaient à faire en Orient de la correspondance intime de son ancien maître.
écrivait, en effet, trois ans après la mort d'Honorius, à l'empereur Constantin, une lettre qui nous a été conservée et dans laquelle il dit formellement : « Quand nous parlâmes à'une seule volonté dans le Seigneur, nous n'avions point en vue sa double nature, mais son humanité seule. Sergius, en effet, ayant soutenu qu'il y avait en Jésus-Christ deux volontés contraires^ nous dîmes qu'on ne pouvait reconnaître en lui ces deux volontés, savoir celle de la chair et celle de l'esprit, comme nous les avons nous-mêmes depuis le péché. » Le Pape Jean IV, second successeur d'Honorius, atteste la même chose dans une épître d'autant plus remarquable qu'il l'avait dictée au même prêtre qui avait été secrétaire d'Honorius. Saint Maxime de Constantinople dit également, au sujet de cette prétendue connivence d'un saint Pape avec des hérétiques notoires : « On doit rire, ou, pour mieux dire, on doit pleurer à la vue de ces malheureux (Sergius et Pyrrhus) qui osent citer de prétendues décisions favorables à l'impie eclhèse ^ , essayer de placer dans leurs rangs le grand Honorius, et se parer aux yeux du monde de l'autorité d'un homme éminent dans la cause de la Religion... Qui donc a pu inspirer tant d'audace à ces FAUSSAIRES ? Quel homme pieux et orthodoxe, quel Évêque, quelle Église ne les a pas conjurés
* C'est le nom que portait le libelle hérétique des Patriarches Sergius et Pyrrhus.
d'abandonner l'hérésie? mais surtout que n'a pas fait le divin Honorius ! »
2° Il est absolument certain que le Pape Honorius n'a jamais porté de décision dogmatique dans ces débats naissants, qu'il espérait, au contraire, étouffer par le silence. « Pour couper court à d'inextricables disputes, écrivait-il à Sergius, il ne faut point déûnir qu'il y ait en Jésus-Christ une ou deux opérations. » — Même comme docteur privé, Honorius ne s'est pas trompé; mais, se fùt-il trompé, ce n'eût donc pas été comme Pape, comme parlant ex cathedra Pétri; et l'infaillibilité pontificale na rien à voir en tout ceci.
5* J'ajouterai que, s'il est certain que le Pape Honorius a toujours été parfaitement orthodoxe, même comme homme privé, il n'est pas certain du tout que les Actes du septième Concile, tels que nous les possédons, soient purs de toute altération. Baronius et d'autres savants critiques ont la conviction que les deux passages oii le nom du Pape Honorius se trouve annexé d'une manière si leste aux noms des hérétiques, ont été altérés par les ennemis de l'Église, comme autrefois les Actes de Nicée furent nonseulement altérés, mais supprimés et détruits en partie par la fureur sacrilège des Ariens ', comme les Actes du cinquième Concde œcuménique de Chalcédoine l'ont été par d'autres sectaires.
• Voir p. Iîi91ês protestations du Pape saint Jules I" conlrti la Traude des Ariens.
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Saint Grégoire le Grand dit, au sujet de ces falsifications sacrilèges : « J'ai examiné avec soin le Concile d'Éphèse et n'y ai rien trouvé touchant les Évêques qu'on prétend y avoir été condani' nés. Nous croyons que, comme le Concile de Clialcédoine a été falsifié en un e^idroit par l'Église de Constantinople, on a fait quelque altération semblable au Concile d'Éphèse. Cherchez dans les plus anciens exemplaires de ce Concile, mais ne croyez pas aisément aux nouveaux : les Latins sont plus véridiques que les Grecs; car nos gens n'ont pas tant d'esprit, et n'usent point d'impostures. »
a Ajouter ou ôter aux Actes des Conciles sont des entreprises ordinaires aux Gréa, disait encore à ce sujet le célèbre critique Anastase, surnommé le bibliothécaire. C'est ainsi que, dans le second Concile, ils ont donné des privilèges au Siège de Constantinople, contrairement aux canons de Nicée. Ils aUiibuenl au troisième Concile quelques canons qui ne se trouvent point dans les plus anciens exemplaires latins. Ils en ont ajouté un au quatrième Concile toucliant les privilèges de Constantinople, que jamais le Pape saint Léon n'a voulu recevoir. Ils montrent aussi un grand nombre de canons, la plupart contraires à l'ancienne tradition, qu'ils attribuent faussement au sixième Concile (c'est précisément celui qui nous occupe en ce moment, et que nous tenons pour le septième œcuménique, parce que nous comptons le
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Concile de Jérusalem au nombre des Conciles généraux). Enfin, dans le septième Concile, ils retranchent de la lettre du Pape Adrien ce qui regarde l'ordination du Patriarche Taraise et les néophytes en général. »
Saint Anastase, le Sinaïte, raconte encore que, après la mort du Patriarche saint Euloge d'Alexandrie, un certain préfet impérial, hérétique eutychien, arriva de Constantinople en Egypte, escorté de quatorze copistes grecs fort exercés dans l'art d'imiter les écritures, et qu'il les entretint longtemps dans son propre palais, oiî ils étaient appliqués du matin au soir à transcrire et falsifier les manuscrits des Saints Pères, et principalement ceux de saint Cyrille. « Ce n'est pas dans cette seule occasion, ajoute saint Anastase, que les hérétiques ont mis en usage ces moyens diaboliques. Dans tous les temps ils ont procédé par les mêmes voies pour attaquer la vérité. »
On le voit, les Grecs, coutumiers du fait, n'en étaient pas à leur coup d'essai en altérant les Actes du septième (sixième) Concile pour compromettre ainsi l'autorité du Saint-Siège et souiller la mémoire « du grand, du divin Honorius. »
Ce qui rend la chose plus que probable, c'est d'abord la pureté reconnue de la doctrine d'Honorius ; puis la forme étrange de cette prétendue condamnation : les Conciles œcuméniques n'ont jamais traité les Souverains Pontifes qu'avec de souverains égards (nous l'avons prouvé surabondamment); et si
celui-ci avait réellement condamné le Pape Honoriiis, il ne se fût pas contenté, ce semble, d'accoler simplement son nom à une liste d'Évêques hérétiques. Enfin, comment concilier cette condamnation d'un Pape par un Concile avec l'enseignement constant et unanime, non-seulement des Pères, mais encore des Papes, non-seulement des Papes, mais des Conciles œcuméniques eux-mêmes, oij le Siège Apostolique est déclaré supérieur à tout jugement, ne relevant que de Dieu seul, devant juger les autres et ne devant jamais en être jugé, prima Sedes a NEMiNE judicatur? Comment la concilier avec l'affirmation solennelle du Pape saint Agatlion, qui déclarait dans ce même Concile œcuménique, où Honorius fut soi-disant condamné, que, « par la puissante assistance de saint Pierre, l'Église Apostolique (de Rome), qui est la sienne, ne s est jamais écartée de la voie de la vérité, dans quelque paPiTie d'erreur que ce soit ; et que jamais elle ne sera convaincue de s'être écartée du sentier de la tradition des Apôtres, ni à! être jamais tombée dans la dépravation des nouveautés hérétiques S » affirma-
* Voyez plus haut, p. 172. — Voyez aussi les deux magnifiques protestations des Églises d'Afrique d'une part, et, de l'autre, des Eglises de Chypre, d'Italie, de Sicile, de [Sardaigne et de Corse, en faveur delà l"oi à l'infaillihililé pontilicale, à la page 211. — La Providence, qui est extrêmement ultramontainc, a permis «lue les témoignages les plus formels peut-être sur ce point du christianisme fussent groupes pour ainsi dire autour du pontificat du vénérable Pape Honorius, qui devait être un jour si cruellement calomnié.
tien qui fut saluée comme une éclatanle vérité par le Concile tout entier, et qui fut mise au nombre de ses décrets officiels? Le huitième Concile général, également tenu à Constantinople, professe avec la même unanimité l'infaillibilité de fait des Souverains Pontifes. Toute la tradition chrétienne tient le même langage; et c'est la condamnation portée par le septième Concile qui deviendrait elle-même un problème fort difficile à expliquer.
Les critiques, qui néanmoins regarderaient comme authentiques les passages des Actes où le nom d'flonorius est flétri, sont du moins obligés de reconnaître qu'il ne pourrait y être question que d'un blâme tombant sur la conduite maladroite ou faussement prudente du Pontife à l'égard de Sergius, et non d'une condamnation dogmatique.
Donc, pour nous résumer, le fait du Pape Honorius, aussi bien que celui de Libère, laisse complètement intacte la grande thèse catholique de l'infaillibilité doctrinale du Souverain Pontife enseignant ex cathedra * .
Mais si les Papes sont infaillibles, ils ne sont pas impeccables; s'ils n'ont jamais failli dans leur enseignement ministériel, ils ont pu faillir, et ils ont
* Au sujel de celte belle question historique de l'infaillibilité de fuil des l'apes, le lecteur désireux de s'iuslruire plus en détail, i>eul consulter le beau livie de M. l'abbé Constant, Histoire 4e rinf'Ulihlllé des P^ps. l. 11, ch. xiv, (raiis, chez Pél^ijiaud.)
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quelquefois douloureusement failli dans leur conduite privée. C'est le côté humain de l'Église, le côté par où l'œuvre divine touche la terre; côté attristant sans aucun doute, mais côté nécessaire et qui ne lèse en rien la sainteté parfaite des institutions catholiques, entre autres, du Souverain Pontificat.
Il en est de la Papauté comme de la paternité : comme père, un père est toujours respectable pour son fils ; comme homme , il peut ne pas l'être. De même, comme Pape, comme Chef de l'Église, comme Vicaire du Christ, comme premier magistrat de l'Église, le Pape est toujours respectable, et souverainement respectable pour tous les fidèles ; comme homme, il peut ne pas l'être ; et il ne l'est qu'en proportion de la sainteté de sa vie privée et de sa fidélité plus ou moins parfaite à correspondre à sa sublime vocation.
Le bon Dieu a permis que le scandale d'un mauvais Pape fut très-rare dans le cours des siècles. Depuis saint Pierre jusqu'à Pie IX, deux cent cinquantehuit Pontifes ont successivement gouverné la sainte Eglise, et sur ce nombre deux ou trois noms à jieine contristent l'amour filial des cœurs catholiques. Beaucoupde Papes, presque tous, ont étéaccusés tourà tour par les ennemis de la foi, par les hérétiques qu'ils condamnaient, par les pécheurs qu'ils essayaient de corriger, parles mauvais princes au despotisme desquels ils s'opposaient sans crainte, par tous les rebelles de tons les t^-mps dont ils i éprouvaient la
révolte. Plus que qui que ce soit sur la terre, les Papes ont été calomniés ; et c'est tout simple : n'étaieiit-ils pas, ne sont-ils pas encore les Vicaires du divin Calomnié ? Le disciple n'est pas au-dessus du Maître : le monde hait Jésus, et, à cause de cela, il hait le Vicaire de Jésus : « Si oditvos mundus, scitote quia me priorem voMs odio habidt^. »
« Avant de commencer mon histoire de l'Eglise, écrit le savant et courageux Piohrbacher, j'ai examiné à part cette question des mauvais Papes. Dans le cours de dix-neuf siècles, j'ai trouvé neuf ou dix Pontifes accusée ou soupçonnés de mauvaises mœurs : sur ces neuf ou dix, il y en a trois au plus contre lesquels, d'après un premier examen, l'accusation m'a paru convaincante ou à peu près ; un dans le dixième siècle, un dans le onzième et un dans le quinzième. Sur plus de deux cent cinquante Papes, le tiers, au moins, est honoré comme saint par l'Église. Pour les autres, il y en a tout au plus dix que la malignité humaine accuse ou soupçonne de n'avoir pas eu des mœurs plus pures que la plupart des Souverains temporels. Et sur ces dix, à peine y en a-t-il trois à l'égard desquels l'accusation soit justifiée-.»
' Joaiin., XV.
* Tome XII, liv. LIX. — Pour l'uu d'eux, Benoît IX, l'accusalion est pleinement justifiée : élu Pape à l'âge de dix-liuil ans, pjr suile il'inlrisues politiques, il se déshonora en se livrantaus passions de la jeunesse. Il faut dire cepcuiiaut, à la décharge de in mémoire, que, touche de repentir, il abdiqua la suprême di-
LE SOUVERAIN PONTIFE. 2i5
Hemarquons-le bien cependant, à la place de trois, y en aurait-il eu dix, ou quinze, ou vingt, cela ne ferait rien à l'affaire. La magistrature de l'Église demeure toujours indépendante de l'homme qui en est revctu. Le Pontificat de l'ancienne loi n'élait-il [)as aussi divin, aussi sacré, aussi vénérable en la personne très-indigne de Caïphe, qu'en la personne de ses plus saints prédécesseurs? et Notre-Seigneur ne
gnité qu'il avait si indignement portée, et qu'il s'ensevelit dans un monastère où il fit pénitence jusqu'à sa mort.
Pour un autre, Jean Xll, dont les mœurs paraissent aussi avoir clé scandaleuses, il est plus que prouvé que l'historien allemand Luitprand, qui seul nous a laissé le récit de son Pontilicat, a t-f-rit sous l'influence des passions politiques, et dès lors, il est plus que probable qu'il a beaucoup exagéré le mal.
Pour le troisième, Alexandre VI, j'étonnerai peut-être le lecteur en lui affirmant sans hésiter qu'une bonne partie des affreuses accusations qui pèsent sur la mémoire de ce Pape, sont des mensonges, reconnus aujourd'hui pour tels par des protestants de bonne foi (plus avancés en cela que bien des catlioliques) et réfutés déjà par Voltaire. — Je ne m'étendrai pas sur ce point d'histoire qui d'ailleurs e:-t tout à l'ait étranger à la question de principes qui nous occupe en ce chapitre. Les personnes qui voudront étudier à fond la cliose, pourront consulter très-utilement VHiiloire de Roinbacher, Vllistoire de l'infuillibilé des Papes par l'abbé Constant, et l'excellente IlisUiirc populaire des Papes par M. Chantrel. Ce dernier a lait sur le Pape Alexandre VI une étude historique des plus lumineuses. — Dans ces questions si délicates, il faut beaucoup se méfier de presque tous nos historiens français <iui ne font que se copier les uns les autres, et craignent de heurter de front ce qu'ils appellent l'opinion publique.
« Un temps viendra, écrivait le comte de Jlaislre (et il semble que ce temps soit venu), un temps viendra où les Papes contre lesquels on s'est le plus récrié, seront regardés, dar:ô tous les piys, comme les amis, les tuteurs, les sauveurs du genre humain. i'crsonne n'en doutera dès que les savants français seront chrétiens, et dès que les savants anglais seront calholii]ues, ce qui ilcit Ijien cependant arriver une fois, u {Principe générateur.)
un LE SOUVERAIN PONTIFE.
disait-il pas lui-même de ces Grands-Prêtfes prévaricateurs : « Ils sont assis sur la chaire de Moïse, faites donc ce qu'ils disent et non pas ce qu'ils font? » L'Evangile remarque aussi que Caïphe « prophétisait parce qu'il était Pontife celte année-là, cum esset Pontifex anni illiiiSy prophetavit. » — Ainsi en est-il de ces trois indignes qui étaient assis, non sur la chaire de Moïse, mais sur la Chaire encore plus suhlime de saint Pierre. Quand ils parlaient officiellement à TÉglise, ce n'étaient pas eux qui parlaient, mais saint Pierre, mais le Saint. Esprit, mais le Christ lui-même ; et à cause de cela toute créature était obligée de respecter et de croire, de suivre leur très-pur enseignement, tout en fuyant leurs très-mauvais exemples.
Un général, dites-moi, est-il moins général, perdil quelque chose de son autorité militaire parce qu'il aura de mauvaises mœurs? On le mésestimera comme homme, sans aucun doute; mais comme général, comme chef d'armée, tous les officiers et les soldats obéiront et auront raison d'obéir à ses commandements. Il en est de même d'un juge : au point de vue de son auiorité judiciaire et de sa compétence pour porter des sentences obligaioires, il importe peu qu'il ait ou non des vertus privées. S'il en a, tant mieux pour lui, et tant mieux aussi pour l'honneur de sa charge, qui en est plus facilement respectée par le peuple : s'il n'en a p,is, s'il e. t vicieux et pervers, tant pis pour lui, tant pis i>our
son honneur et pour son salut ; il donne aux faijjles un scandale qui rejaillit toujours, quoique injustement, sur la magistrature elle-même. — 11 en est ainsi des Souverains Pontifes : quand ils sont vertueux et saints, c'est un grand bonheur et pour eux et pour nous et pour l'honneur de l'Eglise; ils facilitent aux iidèles, et surtout aux demi-fidèles, l'obéissance, lerespect religieux, le dévouement, l'amour et tous les autres devoirs que Dieu impose aux chrétiens envers le Saint-Sicge Apostolique : quand ils ne vivent pas selon la sainteté de l'Évangile, et quand leur conduite est en désaccord avec leur enseignement et leur ministère, c'est certainement un grand malheur et une grande occasion de ruine pour beaucoup d'âmes faibles ; mais enfin ce désordre n'est imputable qu'à l'homme privé et non à l'homme public, encore moins à l'Eglise très-sainte, qui réprouve le mal partout et toujours.
Cette importante distinction de Vhomme et du Pape ressort d'ailleurs avec une grande évidence de l'usage, singulier en apparence mais tout providentiel, que les Souverains Pontifes ont adopté depuis de longs siècles, de changer tie nom en montant sur la Chaire de saint Pierre. Joannes Mastaï, voilà l'homme (qui, DiEo merci, est bien bon et bien aimé); Pie IX, voilà le Pape (qui est bien calomnié). Roderic Borgia, voilà l'homme avec tous ses vices, réels ou supposés, peu importe ; Alexandre Vf, voilà le Pape, le Pontife qui n'a point failli. Etain^i de suite jusqu'au premier
Pape : Simon, voilà l'homme qui par faiblesse a renié son Maître ; que saint Paul a pu et a dû reprendre pour sa trop grande condescendance à l'égard des Juifs baptisés; Pierre, voilà le Pape, le Souverain Pontife de l'Église.
Les deux ou trois mauvais Papes dont l'histoire rapporte et condamne la vie, laissent donc intact Phonneur chrétien du Saint-Siège. C'est une grande consolation pour les fidèles de trouver si peu de prévaricateurs sur une si longue série de Pontifes qui ont tous été des hommes comme nous, sujets à l'infirmité humaine.
Notre-Seigneur permet que depuis longtemps les hommes qu'il choisit pour en faire ses Vicaires, soient irréprochables dans leur moralité; et il nous fait vivre, en particulier, sous un Pontife qui relève la sainteté de son ministère par des vertus incomparables. Le bon Dieu, en agissant ainsi, a égard sans doute au peu de foi de ce siècle, qui confondrait, plus facilement que tout autre, ce qui est de l'homme avec ce qui est de la dignité ; et il fait que nous soyons attirés au respect de la dignité par la sainteté pleine de grâce de celui qui la porte.
Mais, ne l'oublions pas, à la place de Pie IX, aurions-nous un Alexandre VI, ou même un Benoît IX, notre foi devrait demeurer immuable et, à travers les faiblesses de l'homme, contempler la divinité du ministère pontifical. C'est le Pape, bien plus encore
que Pie IX, que nous honorons, que nous vénérons, que nous aimons saintement en Pie IX ; le Pape, qui est toujours le Pape, le Vicaire de Dieu, et le Chef suprême de la religion, quelles que soient les qualités, quels que soient les défauts de l'homme que la Providence donne pour successeur à saint Pierre,