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CHAPITRE XII

Ce qae c'est qu'un catholique romain.

C'est un catholique pur et simple, qui connaît à fond l'Église et son gouvernement, qui vénère et aime ce qu'il connaît, et qui pratique courageusement ce qu'il aime.

Quelques gens peu éclairés croient qu'un gallican est un esprit 7nodéré, qui se préserve sagement d'exagérations dangereuses ; et qu'un catholique romain est une tôle chaude qui juge tout avec passion, un homme qui, se laissant entraîner par un zèle aveugle, veut tout détruire dans l'Eglise au profit de Rome seule, veut introduire partout les usages italiens; un homme qui, sous prétexte d'honorer le Pape, méprise l'autorité des Évêques ; en un mot, un esprit dangereux, excessif, et nullement pratique. — C'est justement le contraire qu'il faut dire.

D'abord, ne prenons pas pour de vrais catholiques romains tous les gens qui disent et qui croient l'être. M. de Lamennais se disait romain, et Grégoire XVI répondait à ses prétentions par les foudres de l'É-

glise. « Ceux qui prétendent, disait-il, défendre le Saint-Siège en se montrant hostiles à l'Épiscopat, sont des hommes que les foudres de l'Église sont bien près de frapper. » Qu'on ne l'oublie pas, le respect des Évêques et le respect du Pape sont un seul et même sentiment dans le cœur d'un vrai catholique. Le respect de l'autorité épiscopale est un des caractères principaux du véritable esprit romain.

Il y a encore et il y aura toujours des esprits peu sûrs qui ne jugent des choses de l'Eglise que par sentiment et non d'après les principes, et qui dès lors dépassent facilement la mesure, même dans les bonnes choses : ceux-là compromettent très-souvent l'excellente cause qu'ils veulent servir; leurs exagérations rebutent les gens raisonnables, et les rejetlent malheureusement dans une sorte d'opposition qui leur paraît, non-seulement raisonnable, mais nécessaire, en face de ces excès.

Beaucoup de catholiques honnêtes se croient romains et ne le sont presque pas en réalité. Ce sont les hommes sans doctrines, sans principes théologiques solides, dont le cœur est devenu romain et dont la tête est restée gallicane ; ils aiment le Pape et Rome, parce que, dans un voyage qu'ils ont fait, le Pape les a reçus avec toutes sortes de bontés et de prévenances -, parce qu'ils ont obtenu telle ou telle faveur spirituelle qu'ils sollicitaient; parce qu'ils ont trouvé chez les Cardinaux, chez les Prélats, dans les Congrégations, des égards, une politesse, une aflabi-

lité qui les a charmés ; et d'autres raisons très-vraies et très-honorables sans doute, mais de pur sentiment. — A Rome, on bénit le bon Died, qui, par le chemin du cœur, se prépare à rentrer dans les têtes, qui prend les bons Français par leur côté fliible; mais on ne se fie pas trop à ces convictions peu réfléchies, touchantes sans doute, mais peu solides.

A l'extrême opposé, on voit d'autres esprits qui, manquant, eux aussi, de science et de doctrine, rfeviennent gîûVicans, comme les autres sont devenus romains, sans rime ni raison : ils auront fait, par exemple, le pèlerinage de Rome; et Là, choqués de quelques abus, réels ou apparents, ils donnent libre cari'ière à un esprit étroit et frondeur, qui les fait revenir chez eux mal contents, confondant les hommes avec les institutions, scandalisés de mille niaiseries, critiquant amèrement le Saint-Siège, et parlant à tout propos de la paille qu'ils ont aperçue dans l'œil du Saint-Père, eux qui portent lians leurs yeux la poutre des plus lourds préjugés. Ils étaient romains d'imagination, et les voilà devenus gallicans d'imagination et de fait.

« L'un vaut l'autre,)) dira-t-on peut-être? — Non pas; les uns sont dans le vrai, les autres sont dans le faux; les premiers sont bons, les seconds ne le sont pas; les [jremiers marchent du bon côté, sans trop savoir pourquoi, il est vrai, mais enfin ils y marchent ; les seconils tombent dans la mauvaise voie, également sans savoir pourquoi, mais enfin ils y tombent très-

réellement, â la grande joie du père des divisions, de l'éternel ennemi de l'union des cœurs et de l'esprit d'obéissance.

Tel est donc le faux esprit romain.

Le vrai, celui que nous devons tous avoir, en notre qualité de chrétiens et de fidèles enfants du Saint- Siège, est un esprit d'inébranlalle fermeté dans les principes, un esprit de forte et sainte obéissance aux lois de l'autorité légitime; c'est le respect intelligent de la hiérarchie et de tous les droits ; c'est l'amour de l'obéissance catholique et l'obéissance de l'amour. L'esprit romain, loin d'èfre exalté, est calme et paisible, parce qu'il a pour base des doctrines sûres et immuables; il est fort et doux tout à la fois, comme la vérité; il est prudent, patient et sage, parce qu'il est essentiellement pratique et qu'il tient toujours compte des difficultés que suscitent à l'exécution par faite du bien la faiblesse humaine et même les mauvaises passions. Inflexible quant aux doctrines, il est accommodant et bon quant à l'application des principes. Fn un mot, il est tout l'opposé de ce que disent et de ce que pensent les gallicans.

En analysant l'esprit romain, ou l'esprit catholique (car c'est tout un), on trouve quatre éléments trèsexcellenlsqni le constilucnt: d'abord la connaissance et l'intelligence des vraies doctrines de l'Église; puis la volonté sincère d'oliéir en tout à l'Église ; puis l'amour de celte obéissance; enfin le courage pratique

pour obéir le plus parfaitement possible. Comme on le voit, tout ici se résume dans ce grand mot, que Satan abborre, qui fait frémir notre orgueil et tremblernotre lâcheté : I'obéissance. — Dans notreesprit, la science catholique, qui est la lumière de l'obéissance ; dans la volonté, l'humilité, qui est la soumission de l'obéissance ; dans notre cœur, l'amour de l'autorité, qui est l'àme de l'obéissance; dans notre vie de chaque jour, un courageux renoncement h nous-mêmes, qui est la pratique de l'obéissance : tel est l'esprit romain.

1° Le premier élément de l'esprit catholique et romain est donc la science. On l'a dit bien souvent, et rien n'est plus vrai : ce sont les doctrines qui font les hommes. Voulez-vous être un catholique solide et pur ? Ayez de solides et pures doctrines religieuses ; ayez de fortes doctrines endroit canonique, en histoire ecclésiastique, en théologie dogmatique et morale, en liturgie. — Il est déplorable de voir à quel point les révolutions de tout genre qui onl bouleversé l'Europe, et particuHèrement la France. « ont diminué les vérités dans le monde » et flii perdre le sens catholique à une foule d'excellents chrétiens. Aucune notion du droit canonique, c'està-dire, de la grande science de l'organisation de l'Église catholique, de la connaissance approfondie des droits et des devoirs mutuels de chacun de ses membres, des rouages du gouvernement de l'Ei^lisc,

des inslitutions catholiques, des obligations des laïques et des magistrats temporels dans leurs rapports avec kl puissance ecclésiastique, etc., etc. ;

Aucune notion saine touchant Vhistoire ecclésiastique. Depuis le collège et l'adolescence on ne s'est nourri que d'ouvrages frelatés, où tous les préjugés antiromains ont reçu une hospitalité coupable, oti les actes du Saint-Siège ont été dénaturés, où l'on apprend à se défier de cet(e Eglise très-sainte avec qui le bon Dieu a promis d'être jusqu'à la fin du monde, et qui n'a jamais usé de son autorité que pour faire régner partout la vérité et la justice ;

Aucune notion de théologie, quelquefois môme de catéchisme ; l'ignorance reUgieuse est à l'ordre du jour, et quand on entend certaines personnes, distinguées d'ailleurs, parler et discuter religion, on est effrayé du vide complet de cette case de leur esprit, la plus importante de toutes cependant, et qui devrait être la plus soigneusement meublée ;

Enfin, aucune notion de celte autre science, si pratique aussi et si belle, qu'on appelle la liturgie, et sans laquelle le culte divin demeure pour les chrétiens un livre fermé*. — Je le sais, et tout le

* J'oserai indiquer aux personnes et surtout aux jeunes gens

qui déîireraient compléter leur instruction religieuse, quelques

livres excellents et faciles à se procurer: L'exposiliun du droit canonique, par le cardinal Gousset. (1 vol.

in-8'. Paris, Lecoffre.) La Théologie dogmatique, du même auteur. (2 vol. in-8'. Ibidem.) La Théologie morale, du même auteur. (2 vol. in-S". Ibidem.) V Histoire de l'tùjlise, par M. l'abbé Darras, (4 vol. in-8*. Cbei

Vives, l'aris.)

monde en bénit Notre-Seigneur, depuis quinze on vingt ans la lumière revient de toutes parts ; et avec la lumière, en proportion de la lumière, l'esprit catholique ressuscite dons le monde entier; les préjugés contre le Saint-Siège se dissipent de plus en plus, et tout annonce un retour très-solide à cette unité catholique romaine, à cette vie religieuse dont la Papauté est la source pure et féconde.

Qu'on me permette de le dire, sans manquer de respect à nos devanciers : cela est vrai pour le clergé non moins que pour 'es laïques. Chez nous aussi il y a résurrection. Autrefois, il n'y a pas encore bien longtemps, noire science ecclésiastique était nonseulement faible et incomplète, mais elle était en grande partie faussée par tous les préjugés du gallicanisme. Dans nos meilleurs séminaires, on négligeait entièrement le droit canonique, on apprenait la théologie dogmatique et morale dans un auteur que le Pape Pie IX, indigné de ca qu'il y avait lu, mit lui-même à l'index, la Théologie de Bailly, avec laquelle notre clergé tout entier a été élevé pendant un demi-siècle ; comme histoire ecclésiastique, nous n'avions guère que Fleur y, qui a du principalement

L'Histoire populaire des Papes, par M. Chantrel. (24 petits vol. in-18. Chez billet, Paris.)

L'Histoire universelle de l'Église catholique, por Rolirbacher. (29 vol. iii-8°.i;hez Gaume, Paris.)

Les InslitttHons liturgiques, par Dom Guéi-an[:cr. (3 vol. in-S". Chez Vra^'el île Surcy, Paris.)

L'Année liturgique, par le môme auteur. (9 vol. in- 12. Ibidem.)

sa réputation à l'habileté avec laquelle il a présenté sous un jour menteur les actes des Souverains Pontifes à travers les âges ; il y a douze ou quinze ans encore, presque partout on regardait l'histoire ecclésiastique comme une branche accessoire de la science sacrée. Il en était de même de lahturgie, qui, depuis plus d'un siècle, s'était ouvertement séparée de Rome, bravant les injonctions des Bulles les plus explicites, variant au gi'é du caprice, en dehors de toute légitimité. Jusque dans les séminaires, on pouvait trouver (cela m'est arrivé à moi-même) un professeur fort distingué de théologie morale, un professeur de liturgie, qui ne savaient pas que les décrets des Congrégations Romaines obligent en conscience! On pouvait trouver un Évêque, très-digne et très-pieux du reste, capable de dire avec une bonne foi renversante : « Dans mon diocèse, le droit canon, c'est moi. »

Dieu merci ! le soleil de Rome dissipe peu à peu ces brouillards, et la vraie science ecclésiastique, qui est la base et le premier élément de l'esprit romain, se développe de plus en plus et nous prépare un bon avenir.

On ne saurait trop le dire et le redire : Rome, la ville de la tradition papale, est la seule source tout à fait pure de la science religieuse; et maintenant, comme au commencement du di,\ième siècle, chacun de nous peut répéter en toute vérité les belles paroles d'un savant Évêque de Vérone : « Oiî puis-je plus facilement et plus sûrement qu'à l'école de l'Église

Romaine apprendre ce que j'ignore ? En fait de doctiines, sait-on quelque part ce qu'on ignore à Rome? C'est là qu'ont brillé les sommités des plus grands docteurs, les princes les plus distingués de 1 Église universelle. Rome est la ville qui failles lois ; elle est le rendez-vous de tous les Pontifes ; là ou discute les canons sacrés ; et" l'on approuve ou l'on rejette ceux qui doivent être observés et ceux qui ne méritent pas de l'être. Ce que Rome annule, personne ne peut le maintenir, et ce qu'elle maintient, personne ne le peut annuler. Oii donc mon insuftisance trouverat-elle un remède plus efficace qu'en cette ville sainte oii l'on voit jaillir la source de la lumière'? »

2° Le second élément de cet excellent esprit est une humilité sincère qui nous incline à la soumission devant l'autorité ecclésiastique, devant l'autorité immédiate de l'Évêque, et, par-dessus tout, devant l'autorité suprême du Chef de l'Église en tout ce qu'il enseigne, en tout ce qu'il commande, en tout ce qu'il défend. L'esprit catholique romain est l'antipode de l'esprit de révolte ; l'orgueil et l'insoumis-

* Qua ignorantia, quo melius exui, quo aplius possum, quam Roms doceri? Quid enirn de ecclesiaslicis dogmalibus alioubi scitur, quod Romae ignoretur? lllic summi tolius orbis doclores, illic prœsiantiores enituerunt univerralis Ecclesiae principes, illic decretalia, Pontificum universoium congregalio, eiaminalio canonum, approbatio recipiendorum, reprobatio spernendorum ; poslremo nusquam ratum, quod illic irritum; nusquam irritum quod illic ratum fuerit visuni. Ubinam ergo melius insipicutix consuliiur nieae, quain ubi fons sapientiic cernilurcise? [Initi" veiario.)

sion ne lui sont pas moins opposés que l'ignorance et lemensonge.il déteste les subterfuges par lesquels on tâche de se soustraire au joug de l'obéissance ; entre autres cesmaximes, ces usages^, quel'on a mis si longtemps en avant, comme une muraille de la Chine qui isolait nos Églises et les défendait contre les influences du Saint-Siège. « En France, disaiton, cela n'oblige pas; l'Index n'est pas reçu en France -, ce n'est pas l'usage en France, » etc. Avec ces belles théories, on irait droit au schisme; il suffirait d'établir une autre maxime, qui deviendrait bientôt un fait accompli et une coutume, à savoir que le Saint-Siège n'est pas reconnu en Fnmce.

A ce point de vue du bon esprit, de l'esprit de soumission catholique et de la volonté sincère d'obéir , nous avons fait d'immenses progrès ; et l'on peut affirmer avec bonheur qu'il n'est peut-être pas actuellement, en France, un seul bon prêtre qui n'ait dans le cœur cette volonté docile, second clément de l'esprit romain.

* Un auteur anonyme ayant, en 1853, résumé ces usages sous ce titre : Du Droit coutumier en France, le Pape Pie IX ordonna motu propriû la mise à Viiulex de ce livre, et en publia la condamnation dans une Encyclique célèbre, adressée à tous les Evêques de France.

* L'index oblige les chrétiens de France, comme tous les chrétiens de l'univers. L'indiscipline seule a pu inir.iikiirc chez nous le sentiment contraire, qui est tout à fait insoutenable. La religion, Tobéissancc ne doivent-elles pas être partout les mêmes* h'imlex oblige en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Amérique, en Chine, etc. : pouriiuoi n'obligerait-il pas de même en France ?

3° Le troisième est l'amour de l'autorité. Cet amour est l'âme de l'obéissance catholique. C'est l'esprit d'obéissance, qui nous porte à obéir de tout cœur. Ce sentiment se trouve dans l'âme de tous les bons chrétiens, de tous les saints prêtres ; et depuis quelques années il s'est singulièrement développé, grâce aux malheurs du Saint-Siège et à la sainteté personnelle de Pie IX. Le dévouement des Évêques envers le Pape a trouvé sa juste récompense dans une augmentation notable de dévouement et d'amour de la part des prêtres et des fidèles ; et ainsi l'esprit romain, développant à la fois le dévouement au Souverain Pontife et le dévouement aux Évêques est en train de guérir la double plaie de notre clergé : le gallicanisme, qui mettait l'Évêque en opposition avec le Pape, et le presbytérianisme, qui mettait le prêtre en opposition avec l'Évêque.

4° Le dernier caractère de l'esprit catholique romain est une obéissance pratique, courageuse et persévérante. Piien n'est positif comme un vrai catholique : dès qu'il connaît son devoir, il l'embrasse avec un généreux amour et le met aussitôt en pratique. Les belles théories ne coûtent rien; mais l'obéissance est toujours difficile ; et voilà peut-être pourquoi bien des gens ont peur de Rome.

Cette obéissance pratique coûte surtout quancr elle contrarie directement quelques préjugés favoris, quelque usage commode et enraciné, quelque doc-

trine ionglemps caressée par notre esprit. Aussi lo monde entier a-t-il admiré le courage si catholique du grand Fénelon, qui se soumit comme un enlluil à la sentence du Pape Innocent XII, lequel , sur les instances de Bossuet, avait condamné son livre des Maximes des Saints. Dès que le saint Archevêque eut appris le jugement pontifical, il publia un Mandement oiî il condamna lui-même son livre, simplement, absolument, sans ombre de restriction ; et il défendit à tous les fidèles de son diocèse de lire ni de garder cet ouvrage. « A Dieu ne plaise, disait-il à la fin de son admirable Mandement, à Dieu ne plaise qu'il soit jamais parlé de nous, si ce n'est pour se .souvenir qu'un Pasteur a cru devoir être plus docile que la dernière brebis du troupeau, et qu'il n'a mis aucune borne à sa soumission ! »

Notre clergé vient d'être honoré par un trait semblable : un docte et célèbre professeur de philosophie, ayant cru remarquer dans ses doctrines quelque affinité avec des thèses condamnées par la Congrégation de l'Index, n'eut rien de plus pressé que de soumettre lui-même tous ses ouvrages à l'examen de ce même tribunal. Et, bien qu'on l'eût rassuré sur l'orthodoxie de ses livres, tout en constatant qu'ils se rapprochaient en certains points des erreurs signalées par l'Index, ce saint prêtre supprima, sans hésiter, ses traités, travail de toute sa vie, et obtint de son supérieur qu'ils fussent immédiatement retirés de renseignement de la Compagnie. —

A Rome, eu 1855, j'entendis un autre professeur, tminent en doctrine et en piété, qui venait de recevoir la nouvelle de la condamnation de quelquesunes de ses thèses, répondre avec une simplicitévraiment sublime à quelques amis qui cherchaient à le consoler : « Nous sommes dans un temps où Von a encore plus besoin d'obéissance que de science. » Le grand saii4 Alphonse de Liguori, non moins grand par son humililé que par ses immenses travaux, donna, dans le cours de sa longue vie de quatrevingt-neuf ans, d'incomparables exemples de cette soumission pratique au Saint-Siège. Il avait lutté avec toute l'énergie de la foi et du désespoir contre la conspiration du voltairianisme et de la diplomatie qui poussaient le Pape Clément XIV à supprimer la sainte Compagnie de Jésus. Et cependant, quand il reçut le Bref de suppression, après être resté quelque temps en silence , il se contenta de dire : « Volonté du Pape, volonté de Dieu! » et l'on n'entendit plus de sa bouche une seule parole qui manifestât sa peine intérieure. — Dans une autre occasion, où son honneur était personnellement en jeu, il ne montra ni moins d'obéissance, ni moins de courage. Agé de quatre-vingt-cinq ans, brisé par la vieillesse, parles infirmités, par soixante années de travaux apostoliques, le saint Évoque fut si indignement calomnié à Rome, que Pie VI, trompé par de faux rapports, le destitua de sacharge de supérieurde la Congrégation des Rédemptoristes qu'il avait fondée, et l'exclut

uicme (Je celle pieuse Congrégation. S;iint Alplioiuc, [uiralytique, allait se faire porter à l'Église pour entendre la messe et y communier, quand il apprit celte terrible nouvelle. Après un premier moment de stupeur, adorant aussitôt la volonté de Dieu dans celle de son Vicaire, il dit; en s'inclinant profondément : « Je ne veux que Dieu seul ; il suffit que la grâce de mon Dieu ne me manqne pas. Le Pape le veut ainsi, que Dieu soit loué ! » Il n'en dit pas davantage, et alla paisiblement recevoir le Seigneur... Quelque temps après, comme ses missionnaires, qui connaissaient l'innocence de leur saint fondateur, et s'indignaient de le voir si injustement persécuté, lui demandaient conseil sur ce qu'ils devaient faire, il leur répondit tout simplement : « Obéissez au Pape ; obéissez purement sans interpréter la volonté du Pape à votre manière. » Dans une maladie, étant pris de délire, il parlait sans cesse de ses chagrins; s'en étant aperçu, il réprima sur-le-champ cette explosion de la nature, disant à haute voix : «Le Pape le veut, Dieu le veut, moi aussi! »

Le comte de Maistre, parlant de l'extrême attachement que saint François de Sales avait toujours montré envers le Souverain Pontife, fait une remarque précieuse qui trouve ici tout naturellement sa place : « Examinez l'un après l'autre, dit-il, les grands docteurs de l'Église catholique : à mesure que le principe de sainteté a dominé chez eux, vous les trouverez toujours plus fervents envers le Saint-

Siège, plus pénétrés de ses droits, plus attentifs à les défendre. C'est que le Saint-Siège n'a conîre lui que l'orgueil qui est immolé par la sainteté *. » Ausn le Pape Benoît XIV déclare-t-il dans son traité de la Canonisation des Saints^ qu'il faut compter parmi les signes d'une vertu héroïque la soumission et l'obéissance parfaites au Chef de l'Eglise.

Il n'y a jamais eu un Saint qui n'ait eu à un dégré cminent les quatre caractères que nous venons de signaler et qui constituent l'esprit romain. Tout Saint est romain d'esprit et de jugement, de volonté et de cœur, en paroles, en œuvres, en toute sa conduite. « Que l'on me montre un seul saint gallican, disait un jour le vénérable P. MoUevaut de Saint- Sulpice, et seulement alors je consentirai à devenir gallican ! » Saint Thomas de Canlorbéry formulait du reste cette pensée, il y a près de sept cents ans, dans une lettre primatiale adressée à tous les Evêques d'Angleterre : « Quel que soit, leur disait-il, celui qui plante ou qui arrose, Dieu ne féconde et ne fait grandir que celui qui jette ses racines dans la foi de Pierre, et qui adhère parfaitement aux doctrines de Pierre^. »

Depuis que l'esprit romain a été affaibli en France, la race des Saints s'est éteinte chez nous. Poui

* Du Pape, 1. 1, c. vi,

* Quicuniquc sit. qui rigat aut phnlat, Deus nulli dat iucreineulum uisi illi qui plantavit ia tide PeUi, et doclrinx ipsius acquiescit.

vivre et grandir, un Saint a besoin du soleil de saint Pierre.

Je prie le lecteur de ne pas passer légèrement sur cette observation. L'esprit des Saints étant l'esprit de l'Évangile, l'esprit de Notre-Seigneur, l'esprit du bon Dieu, il nous faut entrer dans leur dévouement pratique au Siège Apostolique si nous voulons, comme eux, appartenir à Jésus-Christ.

Saint Alphonse de Liguori protestait « qu'il était prêt à verser son sang pour défendre la suprématie infaillible du Pape; car, ajoutait-il, ôtez-lui cette prérogative, et l'autorité de l'Église est réduite au néant. Sans ce juge suprême pour trancher les controverses, la foi est perdue. » Saint François de Sales disait de son côté : « Le Pape et l'Église, c'est tout un. fi Le saint abbé Olier, le disciple chéri de saint Vincent de Paul, voulant fonder en France le premier séminaire, dans lequel il voyait tout l'espoir de l'avenir de nos Églises, l'établit à Paris, sur une terre exempte, soumise à la juridiction immédiate du Saint-Siège, indiquant par là dans quel esprit pleinement catholique et romain il voulait voir se former les générations saintes du clergé. Cet admirable prêtre a écrit sur le Pape des pages sublimes où débordait son grand cœur. 11 ap[jelle le Pape « la base, la personuidité de l'Église et l'hypostase qui la soutient. L'Église, ajoute-il, estant l'épouse de Jésus-Christ, a toujours en soy toutes grâces, et par conséquent celle de l'a-

I oîtolat, c'est-à-dire le pouvoir d'establir le règne de Jésus-Christ par tout le monde. Cet employ a Finfaillibilité conjointe à sa mission, et porte obligation aux peuples de recevoir la prédication. Or cette grâce réside en la personne du Pape seulement ; car cette haute dignité à'Aposti^e est restée par succession dans les Souverains Pontifes. Ils succèdent à sainct Pierre qui estoit Apostre et l'unique Apostre quia eu des successeurs dans l'Église. Si bien que le Sainct-Siége est Siège Apostolique, et le Siège par conséquent dans lequel repose celuy qui a droit sur toute l'Église, à cause que l'Apostre est celuy qui est establi Prince sur toute la terre, sur toute l'Église. L'esprit des Apostres a été laissé aux Papes pour sauver tout le monde et envoyer prescher le nom de Dieu par tous les endroits de l'univers. De là vient que, par le Souverain Pontife, nous recevons la Bénédiction Apostolique, et qu'à luy seul appartient de donner la mission pour les terres barbares, et pour aller prescher aux peuples infidèles, comme ayant pouvoir sur eux. Ainsy, comme l'unique Apostre de l'Église, le Pape succède à la plénitude de l'Esprit de sainct Pierre, son Prédécesseur, et, sans chercher ailleurs qu'en luy-mesme sa lumière, il a suffisamment de quoy éclairer toute l'Église. »

Saint Charles Borromée, le modèle des Évêqiies et des ecclésiastiques, dans l'âme duquel surabondait le pur esprit de l'Église, avait pour le Souverain Pontife ce même dévouement sans bornes, ce même

amour de fol, cette fidélité pratique que rien ne rebute et qui ne connaît que l'obéissance. Toute sa vie a été un grand acte de soumission parfaite au Vicaire de JÉsus-CunisT. Jamais on ne l'a enlendu se plaindre des ennuis que lui suscitaient parfois, soit les lenteurs, soit les décisions des Congrégations Romaines. « Souvenez-vous, dit-il un jour à l'un de ses familiers qui marquait son mécontentement d'une réponse défavorable venue de Rome, souvenez-vous que nous devons obéir à Dieu en toutes choses, et que le Saint-Père nous le représente sur la terre ; se soustraire à l'obéissance du Pape, c'est désobéir aux ordres de Dieu, Instruisons le Pape le mieux qu'il nous est possible de toutes nos affaires ; après cela demeurons en paix, et attendons avec soumission ce qu'il lui plaira d'ordonner. » Toutes les fois qu'il nommait le Pape ou entendait prononcer son nom, il se découvrait par respect. Quand on lui présentait quelque Bref Apostolique, il le recevait la tête nue, et le baisait avec une profonde vénération. On sait quels ont été les sentiments de saint Bernard pour le Saint-Siège; nous avons cité plus haut quelques-unes des paroles de ce grand Saint à ce sujet. Saint François et saint Dominique, les deux colonnes de l'Église au moyen âge, et plus tard saint Ignace, le fondateur de la Compagnie de Jésus, ont pris pour point de départ de leurs œuvres gigantesques le roc de salut Pierre ; et le dévouement le plus entier au Chef de l'Église est la règle qui do-

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mine toutes leurs règles. C'est pour cela qu'ils ont été si puissants, si féconds, et en mèaie temps si détestés de tous les hérétiques, incrédules et impies. Saiut Tliomas d'Aquin, sur son lit de mort, joignit dons une même peusée de dévouement et d'amour le Sacrement de Jésos et le Vicaire de Jésus, l'Eucharistie et le Pape. Au moment de recevoir le Saint-Viatique, il ranima ses forces défaillantes et s'écria : « Je te reçois, prix de la rédemption de mon âme!... Jamais je n'ai rien dit contre toi; mais, si je t'avais fait quelque chose sans le savoir, je ne sni î point opiniâtre dans mon sentiment, et je laisse tout à la correction de la sainte Eglise Romaine, dans l'obéissance de laquelle je m'en vais de cette vie. ))

Ainsi ont pensé, ont parlé, ont agi tous les Saints, c'est-à-dire les chrétiens, les catholiques parfaits. Faisons comme eux : rejetons comme indignes d'un cspiit fidèle, les ergoteries et les chicanes; comme indignes d'un cœur catholique, les défiances et les oppositions de l'amour-propre ; comme indignes de notre christianisme, les défaillances de courage sous le jjug bienfaisant de l'obéissance au Pape. Ilabituons-nous à juger des institutions, des personnes, des doctrines, de toutes choses, comme en juge le Saint-Siège, comme en jugent les Sacrées Congrégations Piomaines, par lesquelles, on ne saurait trop le redire, le Pape dirige, instruit et gouverne les fidèles de son Église. Soyons catholiques-romains

d'e?piit, aillant que de cœur. Combattons en nous et autour de nous l'esprit antiromain, et, fiers de notre dévouement au Christ et à son Vicaire, laissons les ignorants et les tièdes crier à l'exagération, nous appeler dérisoiremcnt uUramontains*^, comme les protestants nous appellent des papistes. En bon français, ultramontain et papiste, cela veut dire chrétien fidèle et pur catholique.

* Puissance déplorable des mots! Avec celte parole mise en fogue par les jansénistes, uUramonlain, on a fait bien du mal aux âmes dans notre pauvre France depuis doux cents ans. Les jansénistes et les gallicans ont appelé ultramontaim les fidèles catholiques, comme les voltairiens les ont appelés /«Hi/cs- et capucins. — Ultramontain veut dire catholique romain, catholique comme oa l'est h Rome, comme on l'est au delà des monts, en un mot, comme on l'est et com.me on doit l'être {\artout.

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