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CHAPITRE VI

Que nos Églises de France, entre fouies les autres,

ont rendu un éclatant témoignage

à l*autorité suprême et infaillible du Saint-Siège.

J'ai réservé à dessein, dans le précédent chapitre, les documents traditionnels des Éyiises de notre patrie, parce que, de[)uis deux siècles, on a tout mis en œuvre pour voiler, ou du moins pour altérer et atténuer l'éclat de ce glorieux passé. Le gallicanisme, comme toutes les erreurs, n'a pas de racine dans latradition ; il n'en a que dans les aberrations de l'esprit et dans les passions du cœur. Je choisis pour ainsi dire au hasard ces importants témoignages dans le cours de notre histoire religieuse, et je les confie avec une pleine assurance à la bonne foi et à la foi du lecteur.

Ce petit chapitre n'est pas une affaire de vanité nationale ; et, en parlant de la France, je ne fais pas ici comme certaines gens qui semblent dire que la France est tout dans l'Église, que tout y est pariait, qu'elle doit conduire Rome, donner le (on au

Ve LE SOUVERAIN FONTIFE.

Pope, etc., etc. Toutes ces glorioles ne sont que de ridicules impertinences, qui font sourire et rire à nos dépens non-seulement les Italiens, mais encore les Allemands, les Espagnols, les Anglais et tous les autres peuples callioliqucs. Soyons fiers de noire France et de son passé catholique , rien de mieux ; mais laissons aux autres, et surtout aux Papes, le soin de nous louer; — comme l'a fait, par exemple, saintGrégoire le Grand, qui disait, au commencement du septième siècle, que « la France n'a point d'égale quant à l'intégrité de la religion chrétienne, et qu'elle s'élève par là au-dessus des autres ; » — comme le Pape Alexandre III, qui écrivait au roi Louis VU que, « parmi tant d'autres Églises ébranlées par les scandales, l'Église de France ne s'est jamais départie de l'unité de l'Église catholique sa mère ; qu'elle ne s'est jamais soustraite à la soumission et au respect qui sont dus à l'Église Fiomaine; mais qu'en fille très-dévouée elle est demeurée constamment ferme et inébranlable dans sa fidélité ; » — comme Honorius III et Grégoire IX, qui appelaient l'Église de France, « le flambeau placé sur le chandelier, éclairant les autres Églises par ses exemples, le miroir de la chrétienîé, et, après le Siège Apostolique, l'inébranlable appui de la foi, » « Dans son attachement au Siège Apostolique, ajoute Grégoire IX, elle a toujours été la première à donner l'exemple ^. » Aimons

* La ^idVice el le Pi/pe, intrciJuclioa.

LE SOUVERAIN POKTIFE, 77

donc noire France, mais aimons-la en chrétiens, sans vainc gloire.

La Gaule a été évangélisée dès le premier siècle, grâce à la sollicitude de saintPierre lui-même, de saint Lin, son premier successeur, et surtout de saint Clément. Plus de la moitié de nos Églises remontent au siècle apostolique, quoi qu'en aient pu dire les prétendus savants de l'école frondeuse du jansénisme*. Saint Pierre est directement le père de la France chrétienne : aussi une grande partie de nos cathédrales l'ont-elles, depuis dix-huit siècles, pour patron titulaire.

Outre saint Irénée, cité plus haut, nous trouvons tout d'abord notre grand Docteur et Évêqiie de Poitiers, saint Hilaire, contemporain des Pères de Nicée, et célèbre en Orient comme en Occident par son intrépidité dans les combats de la foi. « 0 bienheureux fondement de l'Église ! dit-il en expliquant les paroles de la promesse, ô bienheureux Pierre, qui avez été honoré d'un nom nouveau ! ô Pierre, digne de porter l'édifice de l'Église ! vous déjouez les complots de l'enfer et la puissance du démon, et vous

* On en trouve la preuve dans le savant et cilifiant recueil des Vies des Sair.ts de France, public depuis quelques annÔL's par H. Cil. Barthélémy. L'auteur a entrepris ce travail d'archéologie catholique et française sous la haute direction du P. Ventura. Rien de plus édifiant et à la fois de plus instructif que celte lecture. Les Vies des saints de France se publient par livraiions nicnsuellca.

brisez (eûtes les barrières de la mort ! 0 bienheureux Portier du ciel ; à votre jugement sont confices les clefs des parvis éternels, et l'autorité de votre sentence sur la terre est confirmée d'avance dans les cieux * ! ))

Saint Eucher, Évêque de Lyon, comme saint Irénée, dit à son tour : « JÉsus-CnrasT a confié à Pierre d'abord les agneaux, puis les brebis; parce qu'il l'a constitué non-seulement Pasteur, mais Pasteur des Pasteurs. Pierre paît les agneaux, il paît les brebis; i! paît les fils, il paît les mères ; il gouverne et les fidèles et les Évêques. Donc il est le Pasteur universel ; car les agneaux et les brebis , c'est toute l'Église*. »

Outre ces trois antiques Docteurs, nous citerons en premier lieu un témoignage d'un poids immense , car il est l'expression officielle de tous les Évêques des Gaules en l'année 505. On venait d'apprendre en France que le saint Pape Symmaque avait été ac-

* 0 in nuncupatione novi nominis felix Ecclesîse fundamentum, dignaque sedificalione illius Pelra quœ infernas leges, et Tar'.ari portas, et omnia morlis claustra dissolveret! 0 bcatus cœli Ja- Jiilor, cujiis arbitrio claves asterni aditus traduntur, cujus terrestre judicium praejudicala auctoriias sit in rœlo, ut qua; in terris aut ligata sint aut soluta, staluti ejusdem condilionem oblineant et in cœlo! {InMafth., c. xvi.)

* Prius agnos, deinde oves, Christus eommisit ei (Pelro) ; quia non solum Pastorem, sed Pastorum Paslorem eum constituit. Pascit igilur agnos, pascit et ovcs; pascit filles, pa?cit et niatres, régit et subdilos et prjclatos. Omnium igitur Pastor est, quia praelei- agnos e( oïcs Ecckiia nibil est. (In die fciloApost. Pciri et Pauli]

ciisé et jugé par un conciliaLule cFEvèques italiens; dans leur indignation, nos Évê-iues chargèrent saint Avit, Évêque de Vienne et sénateur romain, d'écrire au Sénat pour protester au nom de tons contre cet attentat : « Nous étions dans de grandes alarmes, dit le saint Évêque ; car nous sentons que notre Ordre même, l'Épiscopat, est chancelant quand le Chef est attaqué. . . . Nous ne pouvons concevoir en vertu de quelle loi le supérieur est jugé par les inférieurs. Si l'Apôtre défend de recevoir une accusation contre un simple prêtre, de quel droit a-t-on pu en recevoir une contre la Principauté de l'Église universelle?... Nous vous en conjurons, n'aimez pas moins dans l'Eglise Romaine la Chaire de Pierre, que vous n'aimez dans la ville de Rome la capitale de l'univers. Quand il s'agit des autres Pontifes, si quelque chose vient à branler, on peut le réformer; mais si le Papo de Rome est mis en doute, ce n'est plus un Évoque, c'est l'Épiscopat même qu'on verra vaciller... Celui qui est à la tête du troupeau du Seigneur rendra compte de la manière dont il le conduit; mais ce n'est pas au troupeau à demander ce compte à son Pasteur, c'est au Juge. « Cette lettre n'est pas moins honorable pour la personne du Pape Symmaque que pour les Évêques des Gaides, au nom desquels elle fut écrite ; et c'est un des plus beaux monuments de notre Église de France.

A l'occasion de celte même affaire, un savant et saint diacre de l'Église d'Arles, nommé Ennodius,

ayant publié une apologie du Pape Symmaque, cette apologie fut solennellement approuvée par le cinquième Concile de Rome, qui rendit ce décret : « Que cet écrit soit reçu de tout le monde et transmis àla postérité parmi les Actes de notre Concile, comme ayant clé composé par son autorité. » Et le Pape avec tous les Pères du Concile ordonna que cette apologie fût mise au nombre des Décrets Apostoliques. Or l'écrit de saint Ennodius contenait entre autres ce qui suit : « Pierre a transmis à ses successeurs un trésor perpétuel de mérites avec l'héritage de l'infaillibilité. Si le pape manque des avantages acquis par son mérite, ceux de Pierre lai suffisent. Dieu a voulu peutêtre terminer par des hommes les causes des autres hommes, mais il a réservé à son jugement l'Évêque de ce Siège. 11 a voulu que les successeurs du bienheureux Pierre n'eussent à prouver leur innocence qu'au ciel, devant Celui qui peut en connaître parfiiitement. Et si vous dites que toutes les âmes sont pareillement sujettes à ce jugement, je répondrai qu'il n'a été dit qu'à un seul : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel. » On voit par ces remarquables paroles ce que l'on pensait alors dans l'Église, et en particulier en France, de l'aulorité suprême du Pontife Piomain *.

Saint Césaire, cvcque d'Arles, qui présida dans les

• Iiohrbachcr, tome V!!!.

Gaufes plusieurs importants conciles en qualité de légat du Saint-Siège, écrivait au même Pape Symmaquc: « Comme l'Épiscopat prend son commencement dans la personne du bienheureux Apôtre Pierre, il est nécessaire que Votre Sainteté, par ses décisions, apprenne manifestement à chaque Église ce qu'elle doit observer'.» — Saint Césaire mourut dans la première moitié du sixième siècle.

A cette même époque, un concile de Tours rendait un hommage non moins explicite à la suprématie romaine : « Quel est, disaient les Pères du concile, le prêtre qui oserait contrevenir aux décrets émanés du Siège Apostolique?... Et quels sont les livres qui font autorité, sinon ceux que le Saint-Siège a toujours acceptés? Nous conformant donc à ce qu'ont ordonné l'Apôtre saint Paul et le Pape Innocent, nous ordonnons^,» etc. — Même langage, mêmes affirmations, même croyance unanime, même enseignement traditionnel dans toute l'Église primitive sur l'autorité infaillible et suprême du Pape.

Alcuin,diacre de l'Église d'Angleterre, uou moins

* Sicut a persona beati Pelri Apostoli episccpalus sumit initium, ila necessccst ut, discipliuis competentibus, Sanctitas Vestra singulis Ecclesiis, quid observare debL-ant, eviJeuter ostendat. (Gard. Gousset, Théologie dogmalique, t. I.J

* Quis sacerdotum contra décréta talia, quae a Sede Apostolica processerunt, agere prxsumat?... Et quorum auctoinim valere possit prœdicatio, nisi quos Sedes Apostolica seniperinlromisit?... Kos ergo sequentes quod vcl Aposlolus l'aulus, vel Papa lunocenlius staluit, statuamus oLscrvanduni.

82 LE SOUVERAIN POiNTlFE.

illustre par sa science et sa piété que par l'amitié dont l'honora Cliarlemagne, et qui enseigna longtemps à Paris, à Tours, à Aix-la-Chapelle, etc. , dit que « le Seigneur a réglé l'ordre de la religion, de telle sorte que tout repose principalement sur le Lienheureux Pierre, le Chef des Apôtres, et que de Pierre, comme de la tête, les dons célestes découlent sur tous les membres du corps ^ »

Dans une de ses lettres, il dit encore : « Pour ne pas tomber dans le schisme ou dans l'apostasie, il faut suivre l'autorité très-sûre de l'Église Romaine; et ainsi toujours on puise les règles pratiques du salut à la source même d'oii nous vient la foi catholique. Que les membres ne se séparent jamais de la tête ; autrement le. Porte-clefs du royaume des cieux rejetterait ceux qu'il verrait s'écarter de son enseignement -. » Âlcuin est regardé comme le premier fondateur de l'Université de Paris. — Sous Charlemagne, les Évêques et les principaux seigneurs de France, rassemblés à Rome avec les Évêques d'Italie autour du Pape saint Léon III, professèrent absolument la même doctrine qu' Alcuin.

1 Religionis cultum sic Dominus insliluit, ut in beatissirao Pelro Aposlolorum suramo principaliter collocaret, atque ab ipso quasi quodara capite dona sua vellet in corpus omne nianare. (De Offtcio divino.)

* Ne schismaticus inveniatur aut non catholicus, sequatur probatissimam Roman» Ecclesiaj aucloritatem; ut, unile catiiolicaj ûdei initia accipimus, inde esempla salutis noslrœ semper liabpnnnis. Ne membra a capile separcnlur suc, ne claviger rc jni cœlestis objKiat quos a suis déviasse cognoverit doctriuis.

Quelques années après, et sous la rubrique de l'année 855, les annales ecclésiastiques de Metz rapportent la même tradition. « Il faut mettre au rang des insensés, disent-elles, tous ceux qui ont pu croire que le Siège de Pierre était capable de séduire les fidèles par des dogmes dangereux. Jamais il n'a enseigné une fausse doctrine ; jamais il n'a pu se laisser égarer par unebérésie quelconque ^ »

A la même époque, le docte et célèbre Archevêque de Reims, Hincmar, écrivait également : « Le Pontife Romain tient la place de Dieu sur la terre. Sans le Vicaire de Dieu, sans le Pontife universel, sans l'unique Pape, sans l'Arbitre de toutes choses, il n'est permis de rien déterminer en tout ce qui concerne la foi et les mœurs ^. Dans les doutes et les questions obscures qui ont rapport à la vraie foi ou aux dogmes de la religion, c'est la sainte Église Romaine qu'il faut consulter, comme la Mère, la Maîtresse, la Nourrice et l'Organe fidèle de toute l'Église; et c'est à ces avis salutaires qu'il faut s'en tenir ; son enseignement doit suffire à tous les catholiques '. »

Hincmar ajoute : « Nous consultons avant tout, en sa qualité de Mère de toutes les Églises du

* La France et le Pape, inlroduclion.

- Ibidem.

' De omnibus dubiis, vel obscuris, quœ ad redaclœ fidei tenorem, vcl pietatis dogmata pertinent, sancta Romana Ecclesia, ut omnium Ecclesiarum Mater et Mayis-lra, nutrix ac doctrix, e>t consuknda, et ejus salubria monita suat tenenda. [La France et le Pape, introduction.)

monde, la sainte, catholique et apostolique Église Romaine ; car ce Saint-Siège tient sa principauté universelle non d'un homme, mais du même Seigneur Jéscs qui a départi à Pierre et à Paul l'honneur de l'Apostolat. Ce qu'enseigne cette sainte Eglise peut et doit suffire aux catholiques vraiment pieux et dévoues * . C'est elle, en eiïet, qui nous a engendrés pour le Christ ; elle qui nous a nourt is de la vraie religion ; elle qui nous a élevés et enseignés ; c'est elle qui, dans la personne de saint Pierre, nous a reçus avec amour des mains de Jésus-Christ ; c'est elle enfin qui a institué les Pasteurs qui nous enseignent, après les avoir nourris du lait de la vérité catholique et les avoir confirmés dans la virilité chrétienne*. »

L'Église de Paris croyait comme l'Église de Reims, comme l'Église de Metz, comme les Églises de la grande province de Tours, comme toutes les Églises des Gaules, et de l'Occident et de l'Orient. Son Évêque, nommé ^Eneas, revendiquait ainsi,

* C'est ce qu'on appelle maintenant les ultramontains.

* Consulentes ante omnia, sicut et prima est in tolo orbe omnium Ecclesiarum Mater, sauctam Calholicam et Apostolicam Romanam Ecclesiam ; quce non ab homine neqiie per hominem, sed Dominum Jeslm Ciibistlm, sicut Petrus et Paulus Aposlolatum, ita et hœc sancla Sedes omnium civitalum nieruil pnntipatum... Piis devotis, alque catholicis, hoc potest et débet sulïicere, quod omnium Ecclesiarum Matej sancla Catiiolica atque Apostoliea docet liomana Ecclesia. Ipsa enim ut Mater nos Cliriito genuit, nos religione nutiivit, nos doctrina inslruxit, nos sicut in sancio PeU'o a Clirislo Crma pelra accepit, doctores instituit, et catholico iacte nutrilos, et ad viruni perfectum perduclos, aJ docendum alios informavit.

LE SOUVERAIN PONTIFE. 8a

contre le schisme naissant de Photius, les privilèges de l'Église Romaine. « Le Siège de Rome, que Died conduit, a-t-il jamais eu la honte de compter parmi ses Pontifes un seul hérésiarque? Le Souverain Prince des Apôtres l'a glorifié en devenant son premier Evêque, et l'a consacré du sang de son martyre. Le Fils de Dieu lui a donné la charge spéciale de paître ses brebis, lorsqu'il lui a dit : Tu es Pierre, etc. Quoi donc ! Celui qui, de son autorité divine, donnait à Pierre la royauté, n'a-t-il pas eu la puissance de le conlîrmer dans la foi? En l'appelant Pierre, le Christ le proclama solennellement base de l'Église* . »

Je ne puis citer ici la suite volumineuse de ces témoignages de fidélité donnés par nos pères au Clief de l'Église. Je ne puis cependant pas omettre les suivants, qui me paraissent offrir au lecteur catholique un intérêt tout particulier.

Sous le Pape Urbain II, à la fin du onzième siècle, tous les Evêques de la province de Sens (qui

* Non in Romana Sede, Deo reclore, taie unquara contigit dodecus, ul aliquis hceresiarches eidem praisiderct, quam summus Aposlolorura l'rinceps sua sessione illustravit, et fu;0 sanguine consecravit, cui suas regendas oves Dei Kilius spetiali cura commisit; nec niii-um, quia ipai diclum luerat : Tu es Pelrus, et super hanc pelrum xdificabo Eccleaiam iiieam. Et tibi dabo dates regnl cœlorum. Ergo cui propria auclorilale regnum dabat, liujus fidem firmare non poterat? quem cum pelram dicit, firina- Diealum Lcclcsix judicavit.

comprenait alors l'évêché de Paris) déclaraient solennellement « que les Pontifes Romains ne sont soumis au jugement d'aucun homme sur la terre. » Et le bienheureux Yves de Chartres, l'un des plus illustres Pontifes de ce siècle, reprochant à l'Arclievêque de Sens, son métropolitain, su conduite douteuse au sujet d'un décret du Pape Urbain II, lui rappelle ce que l'on doit au Saint-Siège : « Ilésister aux jugements et aux constitutions du Siège Apo.^lolique, dit-il, c'est encourir la note d'hérésie; car il est écrit : Il est constant que celui qui ne s'accorde point avec l'Église Romaine est un hérétique. C'est à l'Église Romaine qu'il appartient principalement et universellement de confirmer ou d'infirmer la consécration des Métropolitains aussi bien que celle des autres Evêques; de casser vos constitutions et vos jugements et de maintenir les siens contre toute atteinte, sans qu'ils soient livrés à la révision ni au jugement d'aucun inférieur *. » Qu'on veuille bien remarquer le caractère essentiellement traditionnel de tous ces témoignages. Ce n'est pas un enseignement proprement dit, ce n'est pas une thèse que Von veut prouver; c'est une doctrine connue de tous, reçue de tous, que l'on ne fait que constater et rappeler.

Cinquante ans après le bienheureux Yves de Chartres, voici venir, au commencement du douzième

* Rolirbachcr, tome XII.

siccle, saint Bernard, la gloire de notre France, dont il fut l'oracle pendant près de quarante ans.

Entre mille passages que l'on pourrait extraire de SCS admirables écrits, nous nous contenterons d'en citer deux ou trois. Dans une lettre au Pape Inno, cent II, saint Bernard dit : « C'est à l'apostolat du Pontife Romain que doivent être manifestés tous les périls et les scandales qui s'élèvent dans le royaume de Dieu, surtout en ce qui concerne la foi, car je crois qu'il est dans l'ordre que les atteintes portées à la foi soient réparées là où la foi ne peut souffrir d'atteinte. Or telle est la prérogative de ce Siège. A quel autre, en effet, a-t-il jamais été dit : J'ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille point? Et ce qui suit ces paroles est un devoir pour le successeur de Pierre : Et toi, à ton tour, confirme tes frères ^ »

Saint Bernard écrivait encore au même Pape Innocent, au nom de tous les Évêques de France, in persona Francix Episcoporum, à la suite d'un concile oîi avaient assisté les Archevêques de Reims et de Sens, les Évoques de Chartres, de Troyes, d'Orléans, d'Autun, de lleaux, etc. : « Il n'est douteux pour

' Oportct ad vestrum referri apostolatum pericula qiK-cque et scarulala cmeigeiitia in regno rti, ea piœsertim quai de fide coiiliugunt. Dignum namque arbitrer ibi polisbimuin resarciri damna lidei, ubi non po^set fidcs sentire defeclum. ll;cc quippe liujus praiiogaliva Sedis. Cui eniin alteri ali]uando dicluin est : Ei/o pro le royavi, Petre , ul non (kficiat fuies tua? Ergo quod sequilur, a l'clri successore exigitur : El lu aliquando coiwersus confirma fralres luos. (Ej)ii5l, cxc.)

personne que ce qui a élé fixé une fois par l'autorité Apostolique demeure arrêlé pour toujours, et ne peut plus être mutilé par le sophisme ni altéié par l'envie de qui que ce soit '■. » Et dans son fameux traité de Consideratione^ il disait à Eugène 111, qui avait été son disciple à l'abbaye de Clairvaux, ces paroles qui résument toute la tradition de nos Églises sur l'étendue de la puissance pontilicale : « Voyons qui vous êtes, et quel est votrerôle ici-bas dans l'Église de Dieu. Qu'êtes-vous? Le Grand Prêtre, le Souverain Pontife. Vous êtes le Prince des Évêques; vous êtes l'héritier des Apôtres ; Âbel,parla primauté ; Noé, par la charge du gouvernement ; Abraham, par le patriarcat; Melchisédech, par le sacerdoce; Aaron, par la dignité; Moïse, par l'autorité; Samuel, par la judicature ; Pierre, par la puissance ; vous êtes le Christ, par l'onction du Saint-Esprit. Vous êtes celui à qui les clefs ont été données, à qui ont été confiées les brebis. Sans doute il y a d'autres Gardiens des clefs du ciel, il y a d'autres Pasteurs : mais vous, vous avez hérité, par-dessus tous, de ce double honneur d'autant plus glorieusement qu'il vous appartient à un degré plus éminent. Pour eux, ils ont chacun le troupeau particuUer qui leur a été confié ; à vous, tous les troupeaux ont été donnés à la fois ; à un seul tous, qui dès lors n'en font qu'un. Et ce

* Nulli dubium est quod ea quaî ApostoHca (Irmanlur oucioritate, rata semper existuQl, nec aliciijus possunt deinceps mulilari cavillatione, vcl iavidia dcpravari. (Epi^t. cccxxxvu.)

LE SOUVEr.AlN POiNTlFE. 89

n'esl pas seulement de toutes les brebis, c est encore de tous les Pasleurs que vous êtes le Pasteur unique. Me demandez-vous comment je le prouve ? par la pai'ole du Seigneur ; à qui, en effet, je ne dis pas d'entre les Évêqucs, mais encore d'entre les Apôtres, toutes les brebis du Christ ont-elles été confiées absolument et indistinctement comme à vous? Pierre, si tu m'aimes, pais mes brebis. Lesquelles ? Les peuples de telle ou telle cité, de tel ou tel pays, de tel ou tel royaume ? Mes brebis, dit le Sauveur. N'est-il pas évident qu'il n'en a pas seulement désigné quelques-unes, mais qu'ils les adonnées toutes? Quand on n'excepte rien on donne tout. Et pourtant les autres disciples étaient là quand il confiait ses brebis à un seul, imposant ainsi à tous l'unité d'un seul troupeau sous un seul Pasteur. Là oxx est l'unité, là est la perfection... C'est donc en vertu de vos décrets que les autres ont été appelés à une partie d« votre sollicitude, tandis que vous avez été appelé à la plénitude de la puissance. La puissance des autres Pasleurs est restreinte dans de certaines limites ; la vôtre s'étend sur ceux-là même qui ont reçu l'autorité sur les fidèles. N'avez-vous pas le pouvoir, pour des motifs justes, de fermer le ciel à un Évêque, de le déposer de l'épiscopat et même de le livrer à Satan'** Votre privilège demeure donc inébranlable soit dans le pouvoir des clefs, soit dans la charge de paître les brebis... Tandis que chacun a sa nacelle particulière, vous seul, vous avez reçu l'immense

navire qui léunit tontes les nacelles et compose l'Eglise universelle, répandue sur toute la terre*. » Ce passage de saint Bernard est si beau et si concluant, que, malgré son étendue, je n'ai pu m' empêcher de le ciier tout au long. C'est la France chrétienne qui parlait par sa bouche.

Encore un mot du même Docteur écrivant, de Clairvaux, au peuple de Milan, pour l'affermir dans l'obéissance au Pontife Romain : « La plénitude de

* Age, indagemus quis sis, quam gères vijelicet pro lempore personam in Ecc'.esia Dei. Quis es? Sacerdos magnus, summus Ponlil'ex. Tu Friaceps Episcoporum, tu havres Apuslolorum, tu primalu Abel, gubernaiu I\'oe, pjlnarchatu Abraham, ordino Melchisedech, dignitate Aaron, auclorilale Moyses, judicalu Samuel, poteslate Pelrus, unclior.e Cbristus. Tu es oui claves trsdilae, cui oves credilae sunt. Suiit quidcra et aliicœli jaiiilores, et gregum Paslores; scd tu tanto gloriosius, quanto et differentius utrumque pra; coeteris nomea hœreditasti. Uabcnl ilii sibi assi^ gnatoi grèges, singuli singulos : tibi universi ciedili, uni unus. Kec modo ovium, sed et Pastcrum tu unus omnium Pastor. Undô id probera qua^ris? Ex verbo Doniini. Cui enini non d:co Episco» porum, sed etiam Apo;toioruia sic absolute et indiscrète totaj commi^sœ sont ovcs? Si me amas, Pctre, pasce ores 7ncas. Quas? illius vel illius populos civitatis, aut regionis, aul certi regni? Oves meas, inquit. Cui non planura, non désignasse aliquas, sed assignasse omnes? Kiliil excipilur, ubi dislinguitur nihil. Et forte prajsentcs cœteri coudiscipuli erant, cum committcns uni, unitatem omnibus commcndaret in uno grtgi et uno Paslore... Ubi unilas, ibi perfectio... Ergo, juxta canones tuos, aiii in parlem soUiciludinis, tu in pleniludinera polestatis vocatus es. Alio« rum potestaa ccrtisarclatur limitibus : tua estenditur et in ipsos, qui pottslatem super alios accepoiuiit. .Nonne, si causa exstitorit tu Episcopo ccehim claudcrc, tu ipsum ab episcopatu deponere etiam et tradere Satanae poics? Stat ergo iiiconcussura priviiegium tuum tibi tam in datis clavijjus, quam in ovibus commendatis... Ita cum quisque caiterorura habeat suam, tibi una commissa est gramlissima navis; fada ex omnibus ipsa universa'.is Ecclesia, toto orbe diffusa. (Lib, II. c. vin.)

LE SOUVERAIN PO^iTlFE. 91

la puissance sur toutes les Églises du monde a été donnée au Siège Apostolique par une prérogative unique. Quiconque résiste à celte puissance résiste à Tordre établi de Dieo. Elle peut, si elle le juge utile, établir de nouveaux évèLliés là oti il n'en existe pas encore. Parmi ceux qui existent, elle peut élever les uns et abaisser les autres, selon qu'il lui paraît convenable; en sorte qu'il dépend d'elle d'élever les Évèques au rang des Ârclievèques, et réciproquement, quand elle le juge nécessaire. Elle peut, des extrémités de la terre, citer en sa présence les personnes revêtues des plus hautes dignités ecclésiastiques ; et cela, non pas une fois ou deux, mais autant de fois qu'elle le trouve expédient. Et elle a en main de quoi venger toute désobéissance, si jamais quelqu'un tentait de lui résister *. » Ausîi disait-il à Eugène III : « De tous les points du globe on en appelle à vous ; et l'on proclame ainsi votre suprématie singulière^. »

* Pleniludo poles(alis super universas orbis Ecclesias, singulari prœrogaliva Apostolicaî Sedi donala est. Qui igitur huic potestati re^islit, Dei ordinalioni resistit. Potest, si utile ]udic3v<:Tit,novos ordinare e) istopatus, ubi hactenus non fuerunt. Potest eos qui sunt, alioi aeprimere, alios su))limare, prout ralio sibi diclaverit, ila ut de Episcopis crcare Archiepiscoposliceat, et e converso, si ueccsse visuui fuerit. Potest à Caibus tenaî sublimes quoscumque personas ecclesiastieas evocare, et cogère ad siiani pra;stnliam, non semei autbis, scd quoties espedire vidtbit. Porro in promplu est ei omneni ulci^ci iaobediËnliani, si quis forte rcluctari cona« tus fuerit. {Epist. cxxxi.)

* Appellatiir de tolo biundo ad te. Id quidem iu tcstiinoaium (ingularii priuiatus lui. {De Consideratione, lib. III, c. it.)

92 LE SOUVERAIN POSTIFE.

Le vénérable et savant Hugues de Saint-Victor, contemporain de saint Bernard, et l'un des plus célèbres théologiens de l'Université de Paris, parle du Souverain Pontife avec la même plénitude de respect et de foi : « 11 est appelé Pape, parce qu'il est le Père des Pères ; il est appelé universel, parce qu'il préside l'Église tout entière; Apostolique, parce qu'il tient la place du Prince des Apôtres; Souverain Pontife, parce qu'il est le Chef de tous les Evêques ; c'est à lui que le Seigneur confie ses clefs, comme il les a confiées à Pierre, afin de lui rappeler qu'il est le Portier du royaume des cieux. Son ministère consiste à régler les messes et les offices divins, à promulguer ou à modifier les canons suivant les nécessités de l'ÉgUse,... à gouverner l'Église entière au nom du Christ. Le Pape tient donc ici-bas le lieu et la place de Jésus-Christ, souverain Évèque des Apôtres ^ »

Jean, docteur de la même Université de Paris, atteste également la fidélilé et la tradition de notre France en ce même siècle, s L'Église que forment tous les chrétiens est une et indivisible ; le peuple

' Papa dicilur, quiaPater Palrum.Hic uuiversalis diciiur, quia universaspriTeestEcclesia;. liicquoque Apostolicus appellatur, quia Principis .Aposlnlorum vice fungitur. Hic etiam suminus l'onlifex nuncupatur, quia Caput est omnium Episcoporuiu... Huic claves Iraduntur. sicut Polro a Domino, ut se janitoreni regni ca'lorum esse cognoscat. Hujus oilicium est missas et divina oflicia ordinarc, canones etiam pro tempore ad ulilitatemEcclesiae promulgare, vel immutare... tolam Ecclesiam vice Cl)ri=ti guLernare. Itaquc Papa vicem el lotura lenct Christi, Episcopi Aposlolorum.

chrétien est un. Aussi, de même que dans chaque diocèse il n'y a qu'un seul Évèque qui en est le Chef ; de même, dans toute TÉgUse et pour tout le peuple chrétien, il y a un seul et unique Évèque suprême, le Pape de Rome, successeur de Pierre. Depuis que le Christ a privé son Eglise de sa présence visible, il s'élève de temps à autre des questions touchant la foi, et la diversité des opinions introduirait nécessairement des divisions dans l'Église, s'il n'y avait pas un tribunal unique dont la sentence pût mainlcnir l'unité : or celui qui est revêtu de cette magistrature souveraine, c'est Pierre et son successeur; et cela, non par le fait d'un Concile quelconque, mais en vertu de la parole du Seigneur qui, dans les choses nécessaires au salut, n'a point voulu faire défaut à son Église *. » — 11 est très-curieux et très-consolant de voir la France, non moins du reste que toute l'Église, regarder comme inséparables, dans la profession de sa foi traditionnelle, l'autorité

* Una est omnium fideliura Ecclesia, uaus populus christianus Et ideo, sicut in qualibet diœcesi unus est Episcopus, qui est capul Ecclesia; in jUo loco, ve! populo; ita in tola Ecclesia et tolo populo chrisliano est urius sumnius Episcopus, Papa scilicel Uomaiius, Pelri successor. Nam post sulisUucUoiiera pncsenliaî corporalis Clirisli, convenit inlerdum circa ea quai suut liJei qusstiones moveri; inquibus propler diveriiiatem opinionum vel senlentiarum dividerelur Ectlcsia, quaj ad sui unilaleiii requirit lîdui unitatera, nisi per unius sentenliiini Eeclesiaî uuitas servarelur. ilic aulem priiicipatum hujus modi habens, est Petrus, succcssoique ejus, non qiiideni synodali oïdinatione, sed ex ore Domiai, qui Ecdesice sux noluit deficere in neces^ariis ad salulem.

du Pape et son infaillibilité. Dans les témoignages que j'ai rapportés déjà et dans œux qui vont suivre, cette remarque importante n'aura point sans doute échappé au lecteur.

Au quatorzième siècle, un Évêque d'Autun, nommé Pierre Bertrand, parlant au nom de tous les Evêques de France assemblés en concile, déclarait hautement que « les chrétiens ont une autorité spirituelle indispensable, dont le Christ a revêtu saint Pierre quand il lui a confié le gouvernement de l'Eglise universelle. Cette autorité découle immédiatement de Dieu, c'est-à-dire du Christ qui la donna formellement à saint Pierre, tant pour lui-même que pour ses successeurs ; et c'est d'eux que la reçoivent les autres Évêques. Le Pape possédant cette juridiction sans aucune hmite ni de pays ni de personnes, tous les chrétiens de tous les pays doivent lui obéira »

L'Université de Paris, continuant ses glorieuses traditions, disait de son côté par l'organe d'un de ses docteurs : « La sentence de l'Église Piomaine, dans les questions de foi, n'est point sujette à l'erreur.

• Inter christianos necessaria est spiritualis poleslas, quam Christus dedil beato Peiro, quando ei comraisit regimen universalis Ecclesiœ. Orij:o hujus polesiatis immédiate fuit a Deo, vidclicet a Clirislo tradenle eam cerlœ iiersonie, scilicet Petro pro se et suis successoribus, a quiijus derivalur in alios. Cuni piuidictam jurisdictionem habeat Papa siae limitatione loci et pcrsonarum, ideo omncs christiani, ubicumque sint, dcbcnt ei obcdire.

La promesse du Sauveur, en saint Luc, la regarde seule et non pas rÉgiise universelle. Ainsi l'ont enlendu saint Cyrille, et saint Ghrysoslome, et saint Léon, et saint Agathon, et saint Bernard, et saint Anselme, et Albert le Grand, et saint Thomas'. » — L'Evêque de Paris, Etienne, interprétant dans une assemblée ecclésiastique les sentiments de son Chapitre et de. soixante-deux théologiens, proteste que « tous se souviennent que la très-sainte Église Romaine, Mère et Maîtresse de tous les fidèles, repose sur la confession inébranlable de Pierre, Vicaire du Christ ; et que c'est à elle, en sa qualité de règle universelle de la vérité catholique, qu'appartient la puissance d'approuver les doctrines ou de les réprouver, de résoudre les questions douteuses, de déterminer la vérité, et de condamner l'en-eur^. »

A la fin du même siècle, Pierre d'Ailly, doyen de rUniver>ité de Paris et fort connu par ses écrits théologiques, répétait le même enseignement. « Nous

* Romanie Sedis judicium, in his quœ fidei sunt, errare ne. quit. Qaod probatur ex promi;sione Salvaoris, Luc, xxii... non iiiteliigitiir de uuiver^ali Ecclesia; nam subjungitur: El lu ali- (jitaiidu conversiis, confirma fralres luos; idcirco divus CyriUus, et divus Clirysosionius, et divus Léo, et bcalus iigalho, et divus Bernard us, et Anselmus, et Albertus Magaus, et divus Thomas ^los^aiit pra.'falam auctorilaiera de Ecclesia Roinana.

* iSos igiiur aitendeiUcscum eis, quod sacrotanttaRomana Ecclesia, (idclium oiriniuin Mater et Magistra, in lirmissima Pétri, Christi Vicarii, confessione fundala, ad quara velut ad universalein regulam catiiolic;e veritaUs pertinet approbatio doctrinarura et reprobatio, declaratio dubioium, deleiminalio tenendorum, et confulalio errorum.

tenons, disait-il, avec une persuasion inébranlable et comme un point que l'on ne peut révoquer en doute, que le Saint-Siège Apostolique est celte Chaire de Pierre de laquelle il a été dit, dans la personne du Pontife qui l'occupe : J'ai 'prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point ^. » Gerson, successeur de Pierre d'Ailly comme chancelier de cette même Université, témoignait à son tour de cette doctrine, lorsqu'il prêchait un jour aux fidèles de Paris : « Voulez-vous avoir la certitude de la foi? c'est à l'Église Piomaine qu'il faut la demander 2. » Paroles d'autant plus remarquables, que Pierre d'Ailly et Gerson vécurent tous deux au milieu des troubles profondsdu grand schisme d'Occident, lorsque la personne même du Pape légitime était incertaine, et lorsque tout conspirait dans l'Église à ébranler la foi et la fidélité au Saint-Siège. Gerson, un moment emporté parla colère,joua un grand et triste rôle au Concile de Constance, oij il confondit les nécessités du temps avec les principes immuables de la doctrine, soutenant des thèses voisines du schisme et de l'hérésie. Ces thèses furent repoussées avec indignation par les Évêques du Concile comme exagérées, fausses et antitradilionnelles. Ce ne fut là qu'une éclipse momentanée, et, dès que la paix fut rendue à l'Église par l'élection de Martin Y, les Évêques de France et l'Université de Paris professèrent, comme avant, leur

* La Fiance cl le Pape, iutroduclion,

* Il/idem.

vieille et catholicjue tradition. Lo levain des doctrines schismaticjues ne se conserva qu'au sein des parlements et de la magistrature laïque, qui commencèrent dès lors à se pervertir.

Le reste des laïques, c'est-à-dire la France, n'en demeura pas moins convaincu de l'autorité infaillible du Pontife Romain. Dans une adresse collective des seigneurs français au Pape Clément V, on lisait en effet cette déclaration formelle : « Quand il parle comme Pape, le Pontife P»omain ne peut errera » Et le sénat de Paris disait également sous Louis XI : « L'Eglise Romaine ne peut errer dans son enseignement^.

En 1579, le clergé de France, assemblé à Melun, propose, sans restriction, à fous les fidèles, « pour règle de leur croyance, ce que croit et professe la sainte Église de Rome, laquelle est la Maîtresse, la colonne et l'appui de la vérité; parce que toutes les autres Églises doivent s'accorder avec celle-là, à cause de sa principauté*. »

Peu après, en l'année i626, l'assemblée générale du clergé de France s'exprime ainsi : « C'est un des grands témoignages de l'amour qu'on porte à Dieu, quand on respecte et honore ceux qu'il a constitués en ce monde pour être son image et y tenir sa place,

• La France et le Pape, inlroduclion.

* Ibidem.

' Caid. Gousset, Théologie dogmatique, t. L

98 LE SOUVERAIN PONTlPË.

et en son lieu suppléer visiblement aux nécessifés des hommes pour le salut des âmes. Ce qui ayant été donné prérogativemeiit aux Souverains Pontifes pardessus tous les Évoques, il est bien raisonnable que, se reconnaissant ses inférieurs, ils leur portent tel honneur, respect et révérence, qu'à leur exemple tout le reste des hommes fasse la même chose. Les Évoques seront donc exhortés d'honorer le Saint- Siège Apostolique, et l'Église Romaine, fondée dans la promesse infaillible de Dieu, dans le sang des Apôtres et des martyrs, la Mère des Églises; laquelle, pour parler avec saint Athanase, est comme la Tète sacrée, par laquelle les autres Églises, qui ne sont que ses membres, se relèvent, maintiennent et conservent ; ils respecteront aussi Notre Saint-Père le Pape, Chef visible de l'Église universelle, Vicaire de Dieu snr la terre, Évèque des Évèques et Patriarches, en qui l'Apostolat et l'Élpiscopat ont eu commencement, et sur lequel Jésus-Christ a fondé son Église, en lui baillant les clefs du ciel avec l'infaillibilité de la foi, que l'on a vue miraculeusement demeurer immuable dans ses successeurs jusqu'aujourd'hui. Et ayant obligé tous les fidèles orthodoxes à leur rendre toutes sortes d'obéissances, et à vivre en déférence à leurs saints décrets et ordonnances, les Évèques seront exhortés à faire la même chose, et à réprimer, autant qu'il leur sera possible, les esprits hberlins qui veulent révoquer en doute et mettre en compromis cette sainte et sacrée autoiilé, confirmée par

tant de lois tlivines et positives ; et, pour montrer le chemin aux autres, ils y dcféreront les premiers ^ » Une autre assemblée générale de nos Prélats, en 1650, fait la déclaration suivante : « Nous savons que là où se trouve le Chef de l'Église, là est le Loulevard de toute la foi ^. » Et l'assemblée de 1653 écrivait dans le même sens au Pape Innocent X, au sujet de la bulle Unigenitiis, qui condamnait les doctrines jansénistes : « Dès les premiers siècles, rÉglise catholique, appuyée uniquement sur la communion et l'autorité de Pierre, souscrivit sans hésitation et sans délai aucun, om^ii seposita hsesitatione vel cunctatione, à la condamnation de l'hérésie pélagienne, prononcée par le Pape Innocent dans son décret aux Evêqucs d'Afrique, et qui fut suivie d'un antre rescrit adressé par le Pape Zozirae à tous les Évcques de l'univers. Elle savait, non-seuleraent par la promesse de Notre-Scigneur Jésus-Christ fuite à Pierre, mais encore par les actes des anciens Pontifes et par les anathèmes dont le Pape Damase avait frappé récemment Apollinaire, et Macédonius avant qu'aucun Concile œcuménique les eût condamnés; elle savait que les jugements portés par les Souverains Ponlifes, en réponse aux consultations des Évoques pour établir une règle de foi, jouissent également (soit que les Évèques aient cru devoir

' Lu France el le Pape, intioiluclion.

' Card, Gousset, Théologie âoijmatique, t, I.

exprimer leur sentiment dans leur consultation, soit qu'ils aient omis de le faire) d'une divine et souveraine autorité dans l'Église universelle ; autorité à laquelle tous les chrétiens sont obligés en conscience de soumettre leur jugement. Nous donc aussi, pénétrés des mêmes sentiments et de la même foi, nous aurons soin que la Constitution donnée, avec l'assistance du Saint-Esprit, par Voire Sainteté,... soit promulguée dans nos Églises et Diocèses, et nous en presserons l'exécution à l'égard du peuple fidèle. Ceux qui auront la témérité de la violer ne manqueront-pas d'être punis suivant les termes mêmes de la Conslitution; en sorte qu'ils subiront les peines portées contre les hérétiques *. »

Les Évêques de France écrivaient trois ans après nu Pape Alexandre Vil, à l'occasion de la condamnation des mômes erreurs jansénistes : « C'est en Vous, en qualité de successeur de Pierre, que la force de nous tous est consolidée... La cause est finie par les rescrits Apostoliques : plaise à Dieu que l'erreur aussi prenne fin-! » Et en l'année 16G0, également dans une assemblée générale du clergé (ce qui donne une singulière force à ces beaux témoignages) : « C'est le Seigneur qui enseigne du haut du Vatican, disent-ils, et nous déclarons que les oracles qui en émanent mettent fui à toutes les discussions, fixent

* Card. Gousset, Théologie dogmatique, t.1.

• La France et le Pape, c. i el ii.

LE SOUVEUAIN rONTlFE. 101

la croyance et déterminent ce qtic l'on doit rejeter ^ . » Enfin, trois ans après, ils résumaient la vraie et constante tradition de TÉglise de France sur la Papauté, en ce noble langage : « La soumission que nous avons accoutumé de rendre au Saint -Père est comme V héritage des Évéqiies de France; elle est le point solide de notre gloire, qui rend notre loi invincible et notre autorité infaillible*. »

Après cette exposition succincte de notre enseignement traditionnel, il devient inutile de prouver que les trente et un Prélats et Abbés courtisans de l'assemblée de 1682 furent des novateurs, et que, si le grand Bossuet fit une bonne action en les empêchant de tomber dans le schisme, il en fit une très-mauvaise et très-regrettable en osant dire que la déclaration de cette assemblée était l'expression fidèle de la tradition de nos Églises sur l'autorité du Saint-Siège. Plus grand homme que grand Évoque en celte circonstance, il mit son génie, sa science, son merveilleux talent au service de chicanes misérables, dignes de ces protestants qu'il avait si victorieusement réfutés; et quoiqu'il ait demandé, avec ses tristes collègues, pardon au Pape Innocent XI de sa conduite et de sa déclaration, il n'eut jamais le courage de pleinement reconnaître qu'il avait failli, et, toujours pour ne point trop dé-

* La France el le Pnpe, introduction.

' Ibidem, c. I.

plaire à Louis XIV, il Iravailla jusqu'à sa mort, pendant vingt-deux ans, à établir, dans un livre digne de l'Index, que les nouvelles doctrines dites gallicanes étaient orthodoxes. Ce livre, qui, parla grâce de Dieu, est illisible et mortellement ennuyeux, est l'arsenal complet du gallicanisme. « A coup sûr, dit le Pape Benoît XIY dans une Bulle datée de 1748, il est difficile de trouver un autre ouvrage aussi opposé à la doctrine professée partout sur l'infaillibilité souveraine du Pontife parlant du haut de sa Chaire. . . Sous le pontificat de Clément XII, notre prédécesseur, il fut question de le condamner, et si l'on s'abstint de le proscrire, ce fut moins en considéralion de la mémoire de l'auteur, qui sous tant d'autres rapports avait bien mérité de la religion, que dans la crainte trop fondée de susciter de nouvelles disputes*. ■»

De ce mauvais li^Te, et de tous ceux que le gallicanisme coula depuis dans le même moule, comme aussi du trop fameux Sermon sur l'imité de VÉglise (lequel déti-uit d'une moin ce qu'il édifie de l'autre), on peut dire, en stricte justice et en toute vérité, ce que saint François de Sales disait des mi-

* Difficile profeclo est aliud opus reperire quod Bcquc adversetur doclrinae extra Galliam ubiqiii? reci'pirc de summa Ponlificis ex Cathedra loqtieniis infallibilitate, etc. Tempore felicis recordationii ClemcntisXll.noslri immediati praedecessoriâ, actum est de opère proscribendo; et tandem concliisuni fuit ut a pro- Ecriptione abstinerctur, nciium ob mrjmoriam auctoris ex tôt aliiâ capitibus de religione bene merili, sed ob ju;liim novarum dis* Éerlaliouum timorem. (De Maistre, De l'Éytise gallicane, c. v.)

f,E SOUVERAIN PONTIFE. 103

nistrcs protestants : « Ils lasclient tant qu'ils peuvent (le troubler si finement la claire fontaine de l'Évangile, que saint Pierre n'y puisse plus retrouver ses clefs, et font leur possible pour nous dégouster d'y boire de l'eau de la saincte obéissance qu'on doit au Vicaire de ?(ostre-Seigneur ' »

Les Prélats de 1682 étaient du reste, sauf Bossuet, des gens assez médiocres; c'est l'un d'entre eux, l'Arclievôque de Reims, qui, dans le sein même de l'assemblée, l'avoue avec une naïveté incroyable : « Des hommes plus courageux (sic) parleraient peut-être avec plus de courage; de plus gens de bien (sic) pourraie?U dire de meilleures choses ; pour nous qui sommes médiocres en tout {sic) , nous exposons notre sentiment, non pour servir de règle en pareille occurrence, mais pour céder au temps (c'est-à-dire au roi), et pour éviter de plus grands maux dont r Eglise est menacée^. » Quel plus grand mal pour l'Égbse que d'être trabie par ses Évèques? Quel langage sur les lèvres d'un Archevêque de Reims , d'un successeur de saint Rémi , parlant à des Évêques ! Quelle complète discoi dance avec tout ce que nous venons de lire! — Aussi Voltaire, témoin non suspect, parlant de cette pauvre assemblée, si peu catholique, si peu française, disait plus tard : « On crut que le temps était venu d'établir eu

* Controverses, discours xxxii.

' De Maibtie, De l'ÈgUse gtiUicane, c. m.

lOi LE SOUVERAII^ PONTIFE.

France une Église catholique, apostolique, qui ne serait point romaine. Si le roi avait voulu, il n'avait qu'à dire un mot ; il était maître de l'Assemblée ^ » Le grand Pontife Innocent XI écrivit aux Évêques, dès qu'il eut connaissance de leur faiblesse : « Les Evêques de France, et ce clergé qui étaient autrefois la couronne et la joie du Siège Apostolique, se conduisent présentement envers lui d'une manière si différente, que Nous sommes contraint d'employer avec larmes ce langage d'un prophète : Les enfants de ma mère ont combattu contre moi.... Dès le début de votre lettre. Nous avons pressenti que Nous n'y trouverions absolument rien qui fût digne de votre quahlé d'Évèques....Il est donc vrai que vous avez craint oîi il ne fallait rien craindre. La seule chose qui étoit à craindre pour vous était que l'on pût vous reprocher, devant Dieu et devant les hommes, d'avoir manqué au devoir qu'imposent la qualité de Pasteurs, le rang que vous occupez et la dignité dont vous êtes revêtus. Vous deviez rappeler à votre mémoire ces anciens Prélats d'une éminente sainteté, ces modèles de constance et de force qui avaient eu déjà, dans chaque siècle, un grand nombre d'imitateurs ; leur conduite devait d'autant plus efficacement vous tracer la marche que vous aviez à suivre, qu'ils s'étaient trouvés dans les mêmes conjonctures que vous. Il fallait retracer

f S'îile de Lovis XIY.

LE SODVERAIN POMIFE. 105

à votre souvenir l'image fidèle de ceux de vos prédécesseurs qui fleurirent, non- seulement dans le siècle des Pères, mais eu quelque sorte de nos jours (voici le Saint-Siège qui constate lui-même nos vraies traditions nationales, dont l'exposition sommaire fait le sujet du présent chapitre).... Quel est celui d'entre vous qui, auprès du roi, a employé les prières et les sollicitudes en faveur d'une cause si grave, si juste, si sainte? Vos prédécesseurs, dans des conjonctures également critiques, n'avaient pas craint cependant de s'en montrer plusieurs fois les intrépides défenseur auprès des précédents rois de France et même auprès du roi actuel ; ils ont élevé librement la voix .... Qui de vous, au contraire, est descendu dans l'arène, alin d'opposer comme im mur de défense en faveur de la maison d'Israël? Qui a seulement proféré une parole qui rappelât l'ancienne liberté de l'Église?... Vous gardiez le silence quand vous aviez à défendre, pour la gloire de Jésus-Christ, la meilleure des causes ! » Et le Pape casse et annule, en vertu de l'autorité Apostolique, tous les actes de cette assemblée. Il faut lire en son entier cette lettre admirable, tout imprégnée de la vigueur de la foi, de la majesté de l'honneur sacerdotal et en même temps de la bonté et de la tendresse d'un père *.

* La France et le Pape, aux pièces justificatives. — Voir également Hohrbacher, qui a résumé avec un vif iniérèt et dans uu excellent esprit, les faits et efslcsde l'assemblée de 16S-2.

Louis XIV s'obstina pendant onze ans dans sa rébellion contre le Sainl-Siége ; il ne relira son cuit donnant force de loi à la Déclaration de Bossuet qne contraint par la nécessité; trente-cinq évêcliés de France étaient vacants, et le Pape refusait l'investiture avec une fermeté inébranlable. Les Évêques prévaricateurs se rétractèrent, au moins en apparence (car Bossuet prétendit plus tard que la lettre des Évêques n'avait été « qu'une lettre d'excuse^ »), et chacun d'eux, après avoir humblement demandé pardon au Pape, déclara que, « si quelques points avaient pu être considérés comme décrétés dans celte assemblée sur la puissance ecclésiastique et sur l'autorité Pontificale, il les tenait pour non décrétés, et il reconnaissait qu'ils doivent être regardés comme tels^. » — Au reste, la Déclaration de 1682, avec les quatre articles rédigés par Bossuet, a subi de la part du Saint-Siège trois condamnations directes et formelles : la première, par la Bulle d'Alexandre VII, du i août IGOO ; la seconde, par le Bref de Clément XI à Louis XIV, du 31 août 1706; la troisième enfin, par la Bulle de Pie VI, de l'année 1794'.

' De Maistre, de l'Église gallicane, c. vu.

* Ad pedes Sanclitatis Veslrse provoluti, profilemur ac declaramus nos veLemenler, et supra id quod dici poiest, et corde dolere de rebus geslis in comitiis pra;diclis, qux- Sanclilati Ve>trœ et ejuàdcm pioedeccs^oribus summopere di;plicueruut : ac proinde quidquid lis comiliis circa ecclesiaslicaui poiesiaieni, pontificiam auctoritalem decretum censeri poluit, pio non décrète habemus, et babendum esse declaramus,

^ De îlaisirc, de l'Église gallicane, c. v.

LE SOUVERAÎ^' PONTIFE, 107

Rome avait doue parlé; la cause, hélas! ne fut pas finie, et comme ou voit une série de beaux jours troublée par uu orage qui n'a cependant duré qu'une heure, ainsi la piété de la France se ressentit profondément de la révolte passagère de 1G82. Formulés pour la première fois avec cette netteté audacieuse, les préjugés nationaux, les jalousies et susceptibilités anti-romaines, prirent dès lors, au sein de nos Églises, des racines plus ou moins profondes ; l'ivraie apparut au milieu du pur froment, et on s'habitua à le respecter. Bientôt un mur de division isola nos Églises de l'Eglise Mère et Maitiesse, et insensiblement tout s'altéra chez nous : la tradition, la morale, la discipline, la liturgie, la science ecclésiastique, en un mot, le sens catholique. Par la brèche ouverte, le respect traditionnel du pouvoir laïque à l'égard du pouvoir spirituel s'écoula rapidement : les rois et les magistrats séculiers s'habituèrent à tenir peu de compte de cette Papauté que les Évèques venaient de traiter si légèrement ; et ils trouvèrent un point d'appui formidable et très-spétieux dans ces soi-disant principes, que Bossuet et ses collègues n'avaient pas craint de soutenir comme des vérités. Jusque-là, les attentats contre le Saint- Siège n'avaient été que des violences irréfléchies ; depuis la Déclaration de 1682, ce fut Texpressicn d'un prétendu droit, l'application logique d'une doctrine qui se disait orthodoxe et traditionnelle. Le gallicanisme a de la sorte puissamment et directement con-

m LE SOUVERAIN POMTIFE.

tribué à l'apostasie officielle des sociétés modernes, c'est-à-dii"e à la Révolution *.

La royauté expia son crime sur l'échafaud de 93; notre clergé fut puni et purifié par le sang, par la prison, par l'exil et par la misère... Depuis vingtcinq ou trente ans, et surtout depuis le pontificat de Pie IX, le mur de division s'écroule et disparaît de plus en plus ; la vie revient, et tout annonce un bon avenir, tout annonce le retour aux antiques et pures traditions des dix-sept premiers siècles de notre christianisme.

Il ne faut cependant pas croire que la vérité ait manqué de témoins durant cette époque amoindrie, durant cette fièvre typhoïde de l'Église de France. Ce n'était plus, il est vrai, le beau fleuve coulant à pleins bords, ce n'étaient plus que des ruisseaux épars dans ia plaine; mais enfin ces ruisseaux conservaient Tonde pure de la source à laquelle nous recommençons à puiser la vie. — En face de Bossuet se levaFénelon, moins grand parle génie, plus grand par le caractère, plus Évèque, plus humble, plus docile, plus aimant et plus fort. Il ne broncha pas un seul instant dans sa fidélité parfaite aux traditions religieuses de la France, et il détesta toujours ces chicanes dont on voulait faire des doctrines. Aux subtilités par lesquelles on voulait échapper à la vérité

* Voir, pour le développement de cette pensée, l'opiiscule inli" lulé la Révolution, 1 vol. in. IS. Tolra et liaton, éditeurs,

et à l'obéissance, le grand Archevêque de Cambrai répondait : « Cela répugne évidemment et aux paroles de la promesse faite par JÉsus-CurasT, et à toute la tradition... On peut dire justement de cette chimère, de hoc commenta, ce que saint Augustin disait à Julien : Ce que vous dites est étrange, ce que vous dites est nouveau, ce que vous dites est faux. Ce qu'il y a d'étrange, nous l'entendons avec surprise ; ce qu'il y a de nouveau, nous le repoussons; ce qu'il y a de faux, nous le réfutons *. » — « Il (3st plus clair que le jour, disait-il encore, que le Saint-Siège ne serait point le fondement éternel, le chef et le centre de la communion catholique, s'il pouvait définir quelque chose d'hérétique dans ce qu'il ordonne à toute l'Église de croire ^. » Rapportant la célèbre parole de saint Augustin : « Rome a parlé; la cause est finie, » Fénélon ajoute : « Rien n'est plus clair ; loin de nous toutes les vaines subtilités ! Avant les rescrits qui vinrent de Rome, les deux conciles à! kïn(\\\Q ne finissaient iwint la cause; mais elle fut finie dès le momentque les rescrits de Rome furent venus. Dès ce moment, le jugement devint infaillible, final, suprême, irrévocable : la cause ne fut finie ni plus tôt ni plus tard ^ Que la présomption humaine se taise, après que l'autorité de saint

* Desummi Ponti/îcis auctorilate, vin.

* Instruciioa pastDrale pour l'acceptation de la bulle Unigenitus.

^ Jlandemcni, 1711.

Pierre, Chef des Apôlres, confirmée par l'oracle divin, a parlé! Que non-seulement elle se taise, mais encore qu'elle réduise son entendement en captivité, pour le soumettre à Jésds-Christ, que le PontifeRomain représente. ))EllesaintPrélat donnait luimême l'exemple , l'exemple héroïque de cette parfaite obéissance, lors de la condamnation de son livre les Maximes des saints : < C'est de tout notre cœur, disait-il à ses diocésains, que nous vous exhoitons à une docilité sans réserve, de peur qu'on n'altère insensiblement la simphcité de l'obéissance pour le Saint-Siège, dont nous voulons, moyennant la grâce de Dieu, vous donner l'exemple jusqu'au dernier soupir de notre vie ^ »

Ce que craignait Fénelon ne s'est que trop réalisé : les chicanes, les discussions semi-proteslantes du gallicanisme ont promptement gagné du créJiî, et se sont propagées com.me une épidémie. L'exemple de Louis XIV et de ses Prélats a donné à tontes les cours un prétexte très-spécieux pour se mettre en garde contre les prétendues entreprises du Saint- Siège. De plus, il a accrédité auprès des héréli pies toutes les calomnies et les injures vomies contre le Chef de l'Eglise, puisqu'd les a affermis dans les préjugés qu'ils avaient, en voyant que les catholiques mêmes et les prêtres et les Évoques faisaient semblant de craindre les empiétements, les injusiices,

« La France et le Pape, c. ix.

les erreurs mêmes des Papes. Et enfin celte doctrine, répandue parmi les fidèles, a diminué infiniment robéissance, la vénération, la confiance, l'amour pour le Chef de l'Église, sentiments catholiques que les Évêques auraient dii affermir déplus en plus.

En 1700, une nouvelle assemblée générale du clergé français renoua la chaîne, un moment brise'e, de nos saintes traditions : On y fit celte profession de foi solennelle : « Il y a un premier Évêque, il y a un Pierre préposé par Jésus-Christ même à la conduite de tout le troupeau ; il y a une Mère-Eglise qui est établie pour enseigner les autres : et l'Eglise de Jéscs-Christ, fondée sur cette unité comme sur un roc immobile, est inébranlable *. »

On entend le même clergé protester encore, en 1705 et 1713, au Pape Clément XI « qu'ils vénèrent la sentence infaillible de Pierre qui parlait par sa bouche; >) en 1714, « que les Évêques de France renouvellent les professions de foi et de pleine obéissance de leurs vénérables prédécesseurs; qu'il a été donné à Pierre et à ses successeurs de confirmer les frères dans les occasions importantes, où il s'agit de la foi et des mœurs. Que Pierre a été chargé de confirmer ses frères, qu'il les confirmera sans cesse, et que Pierre parlera toujours dans sa Chaire^. »

' La France ei le Pape, c. i.

• Il/idem, c, ii; iv ij.

Je [lOurrais ajouter ici bien des témoignages particuliers de nos Évêques les plus vertueux et les plus doctes, soit dans le dernier siècle, soit dans ce siècleci. Maintenant, grâces à Dieu, et à la sainte Vierge Immaculée, Patronne de la France, les brouillards du gallicanisme sont presque totalement dissipés; le ciel bleu de la pure foi catholique, apostolique, romaine, resplendit de nouveau sur nos têtes ; les rayons bienfaisants du soleil de l'Église, qui est le Souverain Pontife, Vicaire de Jésus-Ciif.ist, éclairent nos esprits, vivifient et dirigent nos volontés; nous sommes plus catholiques que jamais, au milieu des blasphèmes de l'impiété révolutionnaire, et il vient de nous êh^e donné d'entendre tous nos Évoques unir leur voix à la voix des Évêques du monde entier pour proclamer à la face du ciel et de la terre l'autorité suprême et infaillible du successeur de saint Pierre.

Oue DiED protège dans cette voie la France, fille aînce de l'Église!

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