SCÈNE P'. ~ 2'^ Tableau du 2^ Acte TRISTAN, ISEULT
TRISTAN, avec une sorte de gaieté tendre.
Approchez, — que je vous regarde, — Devant ce beau rocher que la lune blanchit...
ISEULT, timide, apeurée un peu.
Mais de la tour, prenez-y garde, On va nous voir...
TRISTAN, il rit.
D'où? de la tour? Les gardes Ensommeillés et avachis Sont bien trop loin!...
ISEULT
Sous la feuillée, Nous serions mieux.
TRISTAN
L'air a fraîchi Et, des grandes branches mouillées, Tombent des gouttes !
ISEULT, naïvement.
Ah! c'est vrai, Il a plu sur notre forêt Dans la soirée !
TRISTAN, il l'appelle du geste.
O bien-aimée, Sortez, sortez de la ramée; Que je vous voie?
jISEULT, elle sourit et avance.
Ai-je donc tant changé Depuis hier?
TRISTAN, railleur.
Non de visage, Mais peut-être de cœur?...
ISEULT
Mon cœur est si léger, Si faible, si faux, si peu sage?
TRISTAN, avec élan.
Iseult!
ISEULT
Pour croire à semblable danger, Il faut, vous m'y faites songer, Qu'en vous-même Tamour soit chose de passage. Plaisir d'une heure, simple jeu...
TRISTAN
Hélas ! Pouvez-vous donc le croire, Alors que ma tête est l'enjeu Que je risque dans cette histoire?
Oserez-vous m'accuser ?
ISEULT
Pourquoi le faites-vous?
Est-ce m'aimer que de le faire?
TRISTAN
Iseult, je suis à tes genoux, Pardonne-moi, car j'étais fou...
'{Et il s'est mis à ses genoux.)
ISEULT, elle lui caresse la figure.
Ne dis plus rien, je le préfère...
Tais-toi, tais-toi mon ami doux, Je t'ai là, nous sommes ensemble • Que sont les mots!...
{Et ici, elle s'effraye car on entend un bruit dans les arbres.)
Tristan! Tristan!...
TRISTAN Qu'est-ce que tu as?
ISEULT
A rinstant, On a marché!
TRISTAN
Oh! mais, tu trembles!
Eh bien, qu'est-ce que vous avez, Belle dame ?...
ISEULT
Des branches craquent, Il y a quelqu'un...
TRISTAN, il se lève.
Vous rêvez :
C'est quelque braconnier qui traque Dans le bois, des bêtes de nuit!
ISEULT, entre ses dents.
Si je ne savais pas qu'il chasse he loup, je croirais que c'est lui...
Mais de qui parlez-vous? De grâce, N'ayez donc pas peur! Nous gâtons Nos meilleurs moments!
ISEULT, elle lui sourit.
Oui, pardonne...
(Elle l'attire près d'elle.)
Assieds-toi...
TRISTAN, il s'asseoit.
Ah 1 plutôt, partons !
Je t'enlève, Iseult, ma madone, Mon bonheur...
ISEULT
Ah ! tu y reviens?
TRISTAN
Si c'est à lui que tu te donnes, Comprends donc, tu me perds...
ISEULT
Mais quoi ! n'est-on pas bien Comme nous sommes!
TRISTAN
En cachette, C'est ainsi qu'il nous faut nous voir!
Et ca te suffit ?
ISEULT, sur un nouveau bruit.
On nous guette.
Je t'assure...
Tu perds la tête, Que crois-tu donc apercevoir?
ISEULT On a fait du bruit !...
TRISTAN
Tu es folle!...
ISEULT Tu n'entends donc pas?
TRISTAN
C'est le vent !
Ou bien quelque hibou qui dans l'ombre s'envole... Tu ne vas pas trembler devant?
ISKULT, se calmant.
C'est bête d'avoir peur, tu trouves?
TRISTAN, riant.
Ne l'as-tu pas vu s'en aller, Prendre le trot, sauter les douves Et, par des chemins désolés, S'enfoncer au loin dans la lande!...
ISEULT
De ma fenêtre, je l'ai vu :
Il avait mis sa houppelande Comme pour les grands froids ! Quand il eut disparu, Je suis sortie...
(Subitement il la serre dans ses bras.)
TRISTAN Hélas! quand vous verrai-je Loin de tous! Ah ! vivre au grand jour 1 Nos pauvres rendez-vous trop courts, Il faut donc qu'on me les abrège. Jusqu'à les rendre presque odieux!
ISEULT Tristan !
TRISTAN N'êtes-vous pas ma dame.
L'épouse de mon cœur? A la face des dieux, Il est un rang que je réclame Car, nous, ce n'est pas d'or grossier
Qu'est fait notre anneau, mais de flamme, De la flamme du ciel! Et les dieux justiciers Hélas ! ne devraient pas permettre.
ISEUL r Tristan...
TRISTAN
Hélas! vous supportez Des baisers...
ISEULT
Mais il est mon maître, Et c'est une fatalité !
Et que pourrions-nous faire d'autre?
Ne suis-je pas à vous? dites la vérité :
Mon Tristan, ne suis-je pas vôtre?
TRISTAN, suppliant.
Laisse-moi, mon Iseult, laisse-moi t'emporter
Dans mes sauvages solitudes!
Profitons de ce qu'il est loin.
Quoi donc ! Vous faut-il tant d'études! Je sais dans mes forets de vastes altitudes
Que le monde ne trouble point.
Là, nous vivrons. Que crains-tu qu'il arrive?
Hélas! si tu m'aimais vraiment Me verrais-tu sans honte aller à la dérive
Dans ma peine, mon dénuement!...
Ange des morts qui connais mon tourment,
C'est toi, c'est toi que je supplie :
Prends-moi sur tes ailes de fer,
Enlève-moi, j'ai trop souffert !
Iseult ne m'aime plus!...
ISEULT, déjà presque brisée.
Voudrais-tu que j'oublie Mes serments, ce que j'ai promis?
Hélas! Tristan, m'est-il permis De manquer à la foi jurée?
Est-ce toi qui le dis?
TRISTAN
Quand, voguant vers le nord.
La nef nous emportait, dis-moi, mon adorée, N'étais-tu pas à moi? Ne t'ai-je pas serrée
Dans mes bras ? Tu m'aimais alors !
Si je l'avais voulu, ma Bretagne brumeuse Ne t'aurait jamais vu, est-ce donc vrai ou non?
Nous laissions nos cent compagnons
Courir par la mer écumeuse
Et nous, quittes de matelots,
De cuisiniers et de servantes,
Nous abordions dans quelque îlot
Perdu sur la vague mouvante
Et, nous construisant un enclos,
Y vivions séparés du monde!...
ISEULT
Que ne m'as-tu donc obéi!
Ton oncle, alors, ni ton pays, Je ne connaissais rien : nulle attache profonde Ne me liait...
TRISTAN, il semble subitement désespéré.
Ah! tombez sur moi, Foudre du ciel! Funèbres ondes De l'orage, roulez...
ISEULT, elle se jette dans ses bras.
Ah! je n'aime que toi, L'ignores-tu ? Quoi ! tu en doutes?
Où veux-tu que j'aille, Tristan?
TRISTAN, éperdu.
îseult!
ISEULT
Crois-tu que je redoute Quoi que ce soit? Le cœur battant De bonheur, j'irais par les routes Avec toi...
Mon Iseult...
ISEULT
TRISTAN C'est de joie.
Tu pleures ?
ISEULT
O mon bien-aimé,
Je l'ai résisté tout à l'heure,
Je suis grandement à blâmer,
Je n'aurai pas dû...
TRISTAN
Que je l'aime !
Ma belle Iseuh!
ISEULT Pour moi, hormis vous-même.
Il n'est rien !
TRISTAN
Ainsi est de nous :
Ni vous sans moi, ni moi sans vous!
ISEULT, subitement.
Quand veux-tu qu'avec toi je parie?
Dis-le moi et je quitte tout...
TRISTAN, il sourit.
Semblable à la reine de Sparte, Moi qui ne vaux pas le Troyen, Je t'enlève?...
ISEULT, elle se pâme dans ses bras.
Je t'appartiens,
Fais Je moi...
(Ici on distingue dans les branches le bruit d'un homme qui bande un arc : bruit crissant.)
I RISTAN, en sursautant.
Un homme nous guette...
ISEULT Qu'esi-ce qu'il y a!
TRISTAN, très bas.
Tu entends!...
ISEULT, très bas.
Oui, oui, oui...
TRISTAN
Baisse donc la tête...
Il y a là quelqu'un qui tend Son arc...
(La flèche passe.)
ISEULT
La flèche est dans le chêne...
Où cours-tu.^...
TRISTAN
L'homme s'est sauvé...
ISEULT, elle pleure Oh ! Oh ! que va-t-il arriver!...
TRISTAN, il sort. Ne bouge pas de la fontaine...
ISEULT, elle tombe près de la fontaine. Oh ! Oh! que j'ai peur...
(Tristan est dans le bois. A peine a-t-il disparu que, par un autre côté, paraît le roi Mark. Le roi Mark, s'avance derrière Iseult, il a son èpée a la main. Iseult voit son ombre dans la fontaine. Elle a un tressaillement significatif. Elle ne lève pas la tête, regarde fixement cette ombre terrible et immobile. Silencieuse, figée d'épouvante, elle reste là dans une sorte d'attente convulsive. Bientôt on entendra un grand cri venant du bois.)