‹ Le Spectateur militaireChapitre 19 sur 82 · MÉMOIRE MILITAIRE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE MILITAIRE

(EINE MILITÂRISCHE DENKSCHRIFT),

Par P. F. C.

TRADUIT DE L ALLEMAND (l).

La première partie du Mémoire du prince de Prusse avait pour but d'exposer la tactique française dans ses particularités les plus saillantes et dans ses différences principales d'avec les us et coutumes de l'armée prussienne. Les sources où le prince a puisé sont variées et nombreuses. Il a eu à sa disposition deux grands faits de guerre récents qu'il a largement exploités; mais, pour parfaire son opinion, il ne s'est pas borné à une simple induction, il a cherché à rattacher les faits à la théorie, telle qu'elle se trouve consignée dans les œuvres d'un de nos plus grands maréchaux. De plus, le prince de Prusse a été visiteur de nos camps de manœuvres et spectateur courtois de nos grands et petits exercices. Malgré ces ressources, jointes à une étude sérieuse de notre manière d'agir, étude attestée à chaque page de la brochure, le prince Frédéric- Charles ne nous connaît pas.

(1) Voir le Spectateur militaire des 15 décembre 1860, 15 janvier et 15 février 1861.

Pour la conduite de la guerre effective, il nous accorde tout au plus quelques maximes inductives abstraites du succès, de la réussite; Tordre, et par conséquent la discipline, pour lequel, après nos discordes civiles, il était resté, croyions-nous, un asile dans notre armée, Tordre n'est pas français.

Semblable à celui qui prétendrait connaître les propriétés et les lois des corps sans recourir aux expériences physiques et aux manipulations chimiques, il ne nous connaît qu'en théorie et en abstraction pour ne nous avoir vus figurer que sur un théâtre de guerre fictif; il n'admet que le fail de nos victoires et de notre élan, dont il ignore complètement la nature et le vrai principe.

11 manque évidemment au prince de Prusse un élément essentiel d'édification, c'est d'avoir assisté, dans l'un ou l'autre camp, à Tune des deux guerres que nous avons soutenues en Orient et en Italie.

Nous nous trompons. Pour comprendre, mais surtout pour sentir notre génie national au point de vue militaire, il ne faut rien de moins qu'être Français. Les Français ont un sens de plus que les autres nations : le sens militaire. Ils ne sauraient donc être compris que par eux-mêmes. Il en est de notre sens guerrier comme de notre langue et de notre littérature : les autres nations la soupçonnent et en raffolent; mais le génie, et partant le secret, leur en resteront à jamais lettre close.

La deuxième partie ou supplément du Mémoire n'est, à certaines parlicularités près, qu'un cours de professeur militaire amateur tendant à inoculer la tac-

tique française à l'armée prussienne, et la rendre, par ce moyen, invincible dans un conflit avec l'armée française.

A cet effet, Tannée prussienne doit, dans la pensée du prince de Prusse, être réformée tout à la fois dans son chef, dans ses membres et dans sa forme tactique- La réforme que réclame le prince est si universelle et si radicale qu'il n'en excepte que ce qu'il ne peut y faire entrer : la nature prussienne, le fond du caractère national allemand. *

En conséquence, l'armée prussienne doit acquérir trois vertus fondamentales qui lui font défaut :

l - La perfection idéale, morale et physique du soldat comme tel ;

2° l,a perfection idéale du général comme tel;

i° L'aptitude à se prêter à tous les ordres et à toutes les formes tactiques.

Les qualités de général n'étant mentionnées par le prince de Prusse que pour mémoire, et les formations tactiques n'ayant qu'une importance relative, nous ne traiterons que du simple soldat.

Tout ce que dit le prince de Prusse sur l'éducation du soldat, qu'il considère avec raison comme composé d'âme et de corps, est parfait. L'éducation morale ou l'infusion des vertus militaires fait les trois quarts d'un bon soldat ; les forces de Pâme doivent prendre des proportions telles que le corps lui soit léger, et qu'il suive avec docilité et souplesse l'impulsion qui lui est communiquée par sa directrice.

Mais tous les préceptes et enseignements dont le prince se fait l'interprète, reviennent exactement à

ceux qui nous sont familiers, à nous Français, et que nous mettons tous les jours en pratique, à la paix comme à la guerre.

Il s'ensuit que c'est au soldat français que le prince reconnaît la valeur militaire développée au plus haut degré possible , et que c'est le soldat français qu'il prend pour type du soldat prussien sous le rapport moral et physique.

Les détails dans lesquels entre le prince de Prusse pour faire confyrendre à son auditoire la nécessité du développement moral et physique du soldat prussien, ne présentent aucune idée nèuvc pour les officiers français ; l'armée française, considérée dans ses membres inférieurs, répond à l'idéal auquel le prince désire assimiler l'armée prussienne. Nous nous bornerons donc â examiner si les moyens qu'il recommande pour rendre l'armée prussienne l'égale de la nôtre, auraient la vertu de produire le fruit qu'il s'en promet; en d'autres termes, si ce qui suffit pour faire un bon soldat français, suffirait également pour faire un bon soldat prussien, c'est-à-dire un soldat prussien valant un bon soldat français.

1° Le climat de l'Allemagne est plus froid et plus humide que chaud et sec, tandis que ces deux éléments se pondèrent à peu près sous le climat de la France. D s'ensuit que la nature germanique est beaucoup plus passive qu'active, lourde que légère, lente que prompte, tandis que la nature française réunit ces qualités dans un rapport d'équilibre. L'Allemand a un accès de pesanteur invincible; dans le Français, la pesanteur et la vivacité sont tellement tempérées l une

par l'autre qu'aucune des deux ne prévaut, ou plutôt que la vivacité l'emporte quelque peu sur l'élément contraire.

2° Toutes les institutions politiques et civiles qui régissent les peuples germaniques, sont tellement compliquées qu'aucun gouvernement allemand ne peut agir d'une manière indépendante, énergique, décidée. Qu'on se rappelle les difficultés insurmontables que rencontra l'Autriche réclamant l'intervention armée de ses confédérés lors de la dernière guêtre d'Italie ; mais qu'on se rappelle surtout la conduite tenue par la Prusse à l'égard de l'Autriche et de l'Allemagne, sa conduite dans la question des Duchés allemands, dans celledelaHesse-Électorale, dans la guerre d'Orient, etc. Les deux grandes puissances allemandes se paralysent organiquement l'une l'autre, et toutes les deux sont à leur tour paralysées parla fédération. L'absence d'unité politique accuse une différence radicale d'intérêts, de vues et de sympathies qui empêchent, à priori, toute concentration de forces sur un point quelconque, et qui, en neutralisant chaque facteur en particulier, vouent tout le corps germanique à un état perpétuel d'inertie et d'immobilité.

Il serait oiseux de faire ressortir le magnifique type d'unité nationale que les Français ont réalisé en moins de quinze ans, de 1789 à 180 2, au prix des efforts les plus héroïques. Cette unité est aujourd'hui telle qu'elle se maintient intacte et inébranlable, malgré la chute des dynasties et des chefs de gouvernement; quiconque tient en main le pouvoir exécutif, commande immédiatement à tous les Français et se fait obéir sur toute

la ligne des Pyrénées au Rhin et des Alpes à l'Océan.

3° La position centrale qu'occupe l'Allemagne sur le continent européen, et surtout dans le réseau physique des grands États, est une autre cause de neutralisation de ses forces, et surtout de celles de chacune des deux grandes puissances germaniques. Placée entre trois puissances colossales, dont deux militaires continentales, la troisième militaire navale, la Prusse est obli gée de reculer sans cesse de l'est à l'ouest, de l'ouest à l'est, du sud au nord, du nord au sud, sans pouvoir jamais trouver l'assiette et l'équilibre qu'elle cherche, sans pouvoir, à plus forte raison, former de sérieux projets de conquête.

La France, au contraire, placée vers l'extrémité méridionale et occidentale de l'Europe, ne subit ni l'influence du sud, occupé par deux puissances affaiblies et impuissantes ; ni celle de l'ouest, dominée par une puissance navale incapable d'agir continentalement par elle-même ; ni celle de l'est, où s'élève une barrière tout à la fois naturelle et conventionnelle contre l'invasion; ni celle du nord, possédée par une agglomération de petits États qui ne peuvent rien entreprendre par eux-mêmes et qui ont à redouter l'iuvasion du nord-est.

4° La différence de religion est peut-être la cause la plus constante et la plus profonde de l'impuissance à laquelle est réduite la fédération. 11 est inutile de faire ressortir l'avantage que donne à la France l'unité de religion, ou, si l'on veut, comme les Anglais nous eu accusent, l'absence de religion, ce qui revient au même au point de vue de l'unité.

SUR LE MÉMOIRE MILITAIRE PRUSSIEN. ti3

5 f L'inégalité de condition politique, civile et sociale est tellement flagrante dans rAllemagne en général et dans la Prusse en particulier, qu'un étranger peut à peine s'en faire une idée : différence de souverains à sujets, d'autant plus sensible que les premiers sont plus nombreux et se targuent d'une origine qui, au lieu de les rapprocher du reste des mortels, les en éloigne : différence de haut-noble à simple gentilhomme dit hobereau, et de noble en général à roturier : différence de citoyen local ou communal à citoyen d'état (Slaatsbiïrger), de honoratior (personne de distinction ou de classe bourgeoise) h populaire, d'officier à soldat, de fonctionnaire à particulier, etc., etc.

En France, toutes ces distinctions sont effacées : le souverain issu du suffrage national : tous les Français politiquement égaux : toutes les conditions sociales légalement nivelées : par là môme toutes les classes rapprochées, malgré la différéhce d'éducation, de fortune, d'origine, etc., etc.

6° Toute nation qui n'est pas instinctivement vouée à la réalisation d'une idée positive se traînera toujours, militairement et politiquement, terre à terre, dût-elle, d'ailleurs, posséder les qualités les plus sérieuses et les plus honorables. Or, la divergence des opinions et des sentiments, des intérêts et des sympathies, est telle qu'aucune idée nationale positive ne pourra jamais en Allemagne venir à maturité. Les anciens Romains étaient inspirés de Vidée qu'ils étaient destinés par le dieu Mars à devenir le peuple-roi de l'univers, et ils réalisèrent éminemment leur idéal. Les Musulmans sç

2 e SÉRIE. TOME XXXÏV. 8. 8

croyaient envoyés de Dieu pour soumettre par le cimeterre toutes les nations à la loi de Mahomet cl à exterminer le christianisme, et ils fondèrent un empire immense. Les empereurs de Russie sont identifiés avec Vidée qu'ils sont les représentants nés de l'orthodoxie religieuse, et le colosse russe s'élève sur les débris de l'empire bizantin. L'Angleterre s'est incorporé Vidée que la richesse matérielle et le vil métal sont le souverain bien de l'homme, et elle a fondé, de pièces et de morceaux, le plus colossal empire naval qui ait jamais existé. La première République française était à la merci de Vidée d'une république universelle, Napoléon I er était à la merci de Vidée d'une monarchie française européenne, et le bruit de leurs conquêtes retentira aux oreilles de toutes les générations à venir.

Mais quelle est Vidée grande, puissante, féconde, qui puisse passionner l'Allemagne de manière à en faire une puissance conquérante? Ce beau pays du milieu ne pourra jamais faire que ce qu'il a fait au xvi° siècle, du protestantisme, c'est-à-dire de la négation.

Si ces considérations, et bien d'autres encore que nous pourrions ajouter, sont fondées en raison, on en tirera la conséquence rigoureuse qu'une armée allemande ou prussienne aura beau unir la plus savante stratégie à la tactique la plus symétrique et la plus variée, il lui manquera toujours l'élément seul capable de jeter un poids décisif dans la balance du combat, 1 "élan. L'Allemagne, à laquelle la nature a refusé l'esprit pratique, est aussi inhabile il conclure en niatiôre de guerre qu'en matière politique et religieuse.

Dans l'état de captivité et d'engourdissement permanents où elle est plongée, quel parti reste-t-il à prendre à la Prusse engagée dans une guerre avec la France î Subira-t-elle fatalement une fois de plus la loi des aigles françaises?

A la question ainsi posée d'une manière générale, il convient de répondre par la méthode de distinction : ou la Prusse est attaquée dans ses propres feux et lieux, ou elle attaque la France.

Dans le premier cas, la Prusse triomphera, ne fût-ce qu'à la longue, de l'armée française, grâce au concours patriotique de toutes ses forces vives et matérielles concentrées, armée régulière, ban et arrière-ban de sa landwehr, landsturm, forteresses, camps retranchés, etc. Personne plus que nous n'est disposé à reconnaître la puissance de la force défensive intérieure de l'Allemagne et de la Prusse, fondée sur un patriotisme ardent et éclairé. Les années 1813, 1814 et 1815 furent marquées par le réveil de l'esprit national, qui se traduisit en haine formelle des Français.

Mais si la Prusse, en dépit de Mars, de son climat, des chaînes morales qui, de toutes parts, la ramènent à elle-même et l'immobilisent dans son assiette fixée par les traités, s'avisait d'attaquer, soit avec ses forces isolées, soit avec les forces fédérales réunies, la France chez elle ou ailleurs, nul doute qu'elle ne succombât à Vélan français.

Nous ne pensons pas qu'il y ait en Europe un officier instruit qui s'inscrive en faux contre cette assertion, dont la vérité est supposée par toute la suite du Mémoire du prince de Prusse.

La nature et l'histoire rivalisent entre elles pour tracer à la Prusse, en caractères lapidaires, la conduite militaire et politique qui est dans ses destinées. Jusqu'ici elle paraît avoir compris le rôle de neutralité que doit lui inspirer une saine stratégie. Toutefois, elle laisse échapper de temps en temps des signes non équivoques d'offensive et d'hostilité à l'égard de la France. C'est ainsi que, par des armements prodigieux et des prétentions anti-fédérales à la direction souveraine et absolue de toutes les forces de l'Allemagne, elle faillit, en 1859, mettre toute l'Europe en conflagration, éventualité qui n'a probablement été conjurée que par la rapidité des victoires françaises et surtout par la sagesse de l'Empereur. Une attitude aussi étrange révèle des tendances que toutes les grandes puissances continentales doivent contrôler sévèrement. A ne considérer les choses qu'au point de vue stratégique, la Russie et la France sont également intéressées à maintenir la Prusse circonscrite dans les limites fixées par le droit public européen et à neutraliser ses prétentions à jouer le rôle de principale puissance allemande. Une grande puissance allemande unique, à raison de sa position centrale, serait impénétrable à la France et à la Russie, et, rayonnant également dans toutes les directions, elle résisterait difficilement à la tentation de faire la conquête du monde.

F. DE LA FRUSTON.

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