LES FORCES DÉFENSIVES DE LA BELGIQUE
Un vétéran de l'armée belge, le général Renard, dit-on, a publié en 1860, à Bruxelles, une brochure qui a pour titre : Les carabiniers belges, par un ancien chef de volontaires pendant les journées de septembre
L'opuscule est tout à la fois politique et militaire.
Au point de vue politique, l'auteur discute la théorie des frontières ou limites naturelles qu'il suppose être le fond de la politique du nouvel Empire français.
H trouve mauvais que la France veuille faire coïncider les limites de la confédération italienne avec celles des langues. Selon lui, il serait beaucoup plus logique et rationnel de tenir compte des éléments ethnographiques.
A ces enseignes, l'Italie, considérée dans toutes ses dimensions, devrait compter trois ou quatre États différents : l'État du nord, habité par des Celtes et des Germains, les uns aussi blonds que les autres; l'État du centre, occupé par les Pélasges, et l'État du sud, peuplé de Grecs. Mais la France maligne se garde bien
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de se tendre elle-même un piège ; car, si le principe de la rectification des frontières par races était reconnu, la France serait d'abord obligée de renoncer à la revendication des frontières du Rhin, c'est-à-dire à la Bavière rhénane, à la Prusse rhénane, à la Belgique et à la Néerlande; ensuite elle devrait rendre la basse Bretagne, le pays Basque, la Flandre, la Bourgogne, la Francne-Comté, l'Alsace tout entière et la plus grande partie de la Lorraine, etc. En vérité, il n'y a jamais que le premier pas qui coûte : à ce compte, toute la France, ou peu s'en faut, y passerait.
Pour s'annexer la Savoie et le comté de Nice, la France adopte la limite de la crête des montagnes; pour s'annexer les pays rhénans, elle préfère le thalweg du Rhin; pour dépouiller l'Autriche de ses possessions italiennes, elle prend la limite des langues. Pourquoi ne pas prendre le revers des Vosges (françaises) pour limite de l'Empire français à l'est, comme on prend les Alpes pour limite à l'ouest et les Pyrénées au sud?
Il suffit, pour faire justice de ces idées, de les exposer sans commentaire. L'auteur va jusqu'à nous rendre responsables des caprices de la nature. Est-ce notre faute, à nous Français, qu'il n'y ait pas des montagnes à la place du Rhin, ou qu'il n'y ait pas des fleuves à la place des Alpes et des Pyrénées?
Après nous avoir taxés d'inconséquence et d'arbitraire sous le rapport de la démarcation des frontières, l'auteur établit un parallèle entre la vie politique française et la vie politique belge. Qu'est-ce que le despotisme français pourrait offrir aux Belges en échange de leur verte liberté, de leur nationalité florissante? En France, une centralisatiou absolue, des finances délabrées, etc.
A tout homme bien né la patrie étant chère, nous respectons tout Belge qui porte ce sentiment gravé dans son cœur. Ce n est que dans le cas où le sentiment
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de la nationalité belge perdrait de son intensité, comme en 1830 ou 1831, que la France consentirait à incorporer les Belges dans son association politique, comme elle a fait de la Savoie et de Nice.
Au point de vue militaire, l'auteur traite des forces défensives vives et matérielles de son pays.
Les forces vives se composent de Tannée régulière, qui peut atteindre un effectif de 80,000 à 100,000 hommes, et de la milice, beaucoup moins nombreuse.
Les principales forces matérielles sont les forteresses, dont la plus importante, Anvers, forme le grand réduit défensif de l'armée belge.
L'armée belge, impuissante à défendre les forteresses frontières contre un puissant envahisseur, fera, en temps opportun, une retraite stratégique dans la grande forteresse de l'Escaut, qui formera le point de départ d'une guerre défensive énergique; mais l'armée seule est insuffisante pour emporter la balance : il faut que la nation se lève en masse.
Les sociétés de tir ou d'arquebusiers établies en Belgique forment une excellente base pour organiser par compagnies une milice de 20 à 25,000 carabiniers volontaires armés de la carabine suisse.
Des 2,500 communes de la Belgique, 45 au plus ont des gardes nationales ou urbaines, fortes d'environ 30,000 hommes, dont à peine le quart peut être mobilisé.
Au point de vue de la stratégie, l'auteur distingue deux régions différentes : la région ouverte entre l'Escaut et la Meuse au sud de Bruxelles, et la région située entre Bruxelles et Anvers.
Le premier terrain, qui a été si souvent le théâtre de batailles sanglantes, est peu favorable à l'action de la milice mobile, et l'armée, à raison de sa faiblesse uumérique, ne devra pas y accepter de grande bataille.
Mais la seconde région offre un terrain éminemment favorable à la défense. Un réseau inextricable de haies,
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de bois, de ruisseaux, de marécages, de basses terres susceptibles d'inondation artificielle, couvrent les bords du Damer, de la Dyle, de l'Escaut inférieur, de la Nethe et de la Durme; les maisons et les champs sont clos de haies vives et de fossés remplis d'eau; les villages et les hameaux condensés forment autant de têtes de pont aux passages des cours d'eau. Grâce à un terrain aussi avantageux, où à peine une brigade d'infanterie peut se déployer, et qui ne se prête ni au mouvement de la cavalerie ni à celui de l'artillerie, l'armée belge, avec la milice, peut exécuter une retraite éminemment stratégique jusqu'au réduit d'Anvers, où elle attendra le secours de ses alliés allemands, également intéressés à repousser l'ennemi commun.
F. de La Fruston.
RECHERCHES SUR LE VÉRITABLE AUTEUR DU PLAN DES FORTIFICATIONS DE LA VILLE NEUVE DE NANCY (1).
Nancy la cité ducale, Nancy la perle des villes lorraines, décorée par Stanislas de fastueux édifices, ne fut pas toujours, comme aujourd'hui, le paisible centre d'une province belliqueuse par sa nature, et exposée par sa position stratégique aux premières éventualités de la guerre. À l'époque où elle était la capitale d'un État souverain, ses belles rues, ses vastes places se renfermaient dans une redoutable ceinture de bastions. Encore debout, les portes de Saint-Nicolas et de Saint-Jean (-2) témoignent de cette splendeur guerrière qui n'est plus. L'histoire rapporte que ce ne
(1) Nancy, 1861, Un volume.
(2) Au moment où nous écrivons ces lignes, nous apprenons avec regrets que ces deux monuments sont menaces de démolition.
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fut pas sans une sorte d'amertume qu'au jour de la destruction les habitants de Nancy virent tomber les remparts derrière lesquels s'abritaient en sécurité leur prince, leur industrie, leurs familles et eux-mêmes. Tout en avouant que Nancy, couverte sur la frontière de Test par des places de premier ordre, a perdu son importance militaire et sa raison d'être au point de vue défensif, les descendants des sujets du duc Charles III, qui bastionna Nancy, se prennent à regretter que, sous le rapport de l'art, de la tradition, de la fierté nationale, il n existe plus rien de ces magnifiques fortifications que quelques stériles débris. A défaut de la réalité on se réfugie dans les souvenirs. A Nancy on aime encore à se rappeler les sièges fameux soutenus par d'illustres aïeux contre Charles le Téméraire, le dévouement des Lorrains, la persistance de l'armée de siège, et la défaite de ce hardi et superbe batailleur qui violait le sol de la patrie. Puis, à côté de la vieille enceinte reconquise par René de Lorraine, une mémoire complaisante relève les formidables boulevards de la ville nouvelle, édifiés par l'un de ses descendants.
« Bastions casematés, fossés larges et profonds; contre-mines et chemins couverts continus, galeries secrètes s' étendant au loin sous la campagne, matériaux de choix, rien, disaient les contemporains, n'avait été négligé pour parfaire des fortifications d'une élévation telle, qu'elles couvraient les maisons et les clochers de la ville.
» L'enceinte au dehors était une merveille, car la magnificence des remparts égalait leur solidité. Assis sur des fondements de roche, ils étaient en pierres, ainsi que les contrescarpes, jusqu'à la hauteur où l'eau pouvait monter dans les fossés. Le revêtement, orné d'éperons et d'un cordon également en pierres de taille, était formé de briques rouges, noires, vertes et blan 1 ches, qui, disposées avec symétrie, dessinaient les
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losanges gracieux d'une brillante mosaïque. Des sentinelles ou guérites d'une coupe élégante, et terminées en dômes couverts d'ardoises, se dressaient en encorbellement dans le voisinage des portes et à chaque angle saillant des bastions, à la pointe desquels étaient attachées les armes de Lorraine , si somptueusement travaillées qu'elles paraissaient être toutes d'une pièce, et au-dessous celles de quelques princes ou gouverneurs. »
Les travailleurs intelligents qui avaient su concevoir et exécuter de tels chefs-d'œuvre, ingénieurs heureux, mais quelque peu contestés ou méconnus par des traditions infidèles, méritaient la justice de la postérité. Leur procès vient d'être instruit nar un lotharingiste érudit, M. Mougenot. Dans une discussion des plus savantes, il a porté le jour au cœur de la question, et rendu à chacun la part légitime qui revient à ses œuvres, suum cuique.
Cet écrivain, il faut le dire, possède les qualités les plus fécondes pour couronner de succès de difficiles recherches. Secrétaire de l'honorable Société d'archéologie de Nancy, M. Mougenot est un de ces hommes qui conservent une sorte de culte pour les vestiges historiques du passé, monuments précieux sur lesquels s'imprime le souvenir vivant des aïeux, et qui subsistent comme un témoignage de leur goût pour l'art ou bien comme les fastes de leur gloire. L'auteur a donc mis dans son écrit plus que la science qui lui est habituelle; il y a jeté comme un reflet de son patriotisme, et sa persévérance honnête et consciencieuse acquiert de nouveaux faits auxannales de la Lorraine.
M. Mougenot nous apprend que quatre noms sont attachés aux fortifications de la ville de Nancy, Orfeo Galeani, J.-B. de Stabili, Nicolas Marchai et Jean l'Hoste; mais il ne s'ensuit pas que tous le sont au même degré.
Ainsi Orfeo Galeani, tant préconisé par l'historien
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Lionnois, qui lui décerne un brevet d'ingénieur, et lui attribue le plan des fortifications, n'aurait même pas mis la main aux défenses de la ville. C'était uniquement un conseiller de guerre, colonel d'un régiment, et honoré cle la faveur de Charles III. Il faut le retrancher du débat, c'est un point éclairé par l'auteur avec la plus grande méthode. Sic vos non vobis.
M. Mougenot nous prouve, au contraire, que le véritable point de départ date, pour les constructions, de Nicolas Marchai et de Stabili. A ce sujet, il met en lumière un document des plus intéressants; c'est un traite passé en 1603 par le duc Charles III avec Marchai, « ingénieur des fortiûcations, employé dez le » commencement à la conduite des ouvrages d'icelles, » suyvant les plans, reliefs et desseings faietz, désignez » et descriptz par le sieur Jean-Baptiste de Stabile. »
Mais Nicolas Marchai, quoique qualifié d'ingénieur
rdes fortifications de Nancy, n'aurait été que le conducteur et l'entrepreneur des travaux, et c'est à Stabili qu'il faudrait rapporter la pensée créatrice et le plan de l'œuvre, aussi bien que celui de la place deMarsal et de plusieurs autres forteresses lorraines.
L'Italien Stabili ne devait pas voir l'achèvement des fortifications, continuées avec activité sous le règne du duc Henri; ce fut un Lorrain, originaire de Nancy même, Nicolas l'Hoste, qui eut l'honneur de mettre la main au couronnement de l'édifice ; toutefois, il n'eut plus qu'à faire suivre et exécuter les plans et devis de l'ingénieur défunt.
Tels sont les faits principaux qui ressortent du mémoire du docte secrétaire de la Société archéologique de Nancy, faits d'un puissant intérêt pour les annales politiques et militaires de la contrée. Nous ne dirons pas avec quelle patience et quel talent M. Mougenot a su rassembler et comparer les documents les plus authentiques, et probablement les moins connus, à l'appui de sa thèse, qui lui a valu les applaudissements
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de cette Société, mais nous ajouterons que son travail sera encore apprécié à un autre point de vue par ceux qui sont à la recherche des matériaux rares pour l'histoire locale. Aussi il renferme une discussion approfondie des différents plans parvenus jusqu'à nous de ces vieilles fortifications ; et il n'est pas un remuement de terre ou une construction contestée qui ne soit remise à sa place avec toute l'autorité que nul ne cherchera à disputer à l'auteur.
M. Mougenot ne pouvait terminer son œuvre sans proférer quelques regrets en songeant à ces imposantes murailles qui ne sont plus, et sans laisser échapper un blâme pour ceux qui les défendirent avec peu de courage; mais il met sans peine son patriotisme au-dessus de ses regrets, puisque la destruction des remparts de Nancy devait hâter sa réunion à la France.
« Une mère glorieuse et bénie, dit -il, lui tendait les bras ; c'était la Gaule ! c'était la France ! la France, le plus beau royaume après celui du ciel; la France, que Shakespeare appelle le véritable soldat de Dieu ! »
Le major Ferdinand db Lacombe.
L'événement militaire le plus important qui se soit produit depuis notre dernière chronique, est l'occupation, par les Piémontais, de la citadelle de Messine. Le général Fergola commandait ce poste au nom de François II, et, n'ayant pas été dégagé de l'obligation de défendre le drapeau de son souverain, avait refusé de céder aux injonctions du général Cialdini. Tout aussitôt, quelques feuilles politiques, égarées par l'esprit de parti, s'étaient empressées de qualifier durement la conduite du défenseur de Messine. Et cependant, Fergola agissait en Sicile, de la même façon que Carnot à Anvers, au commencement de 1814. Un nouveau gouvernement était installé et reconnu à Paris, lorsque Carnot répondait au ministre de la guerre de Louis XVIII : « C'est à l'Empereur Napoléon que nous avons fait notre serment de fidélité ; nous devons le tenir jusqu'à ce qu'il nous ait été démontré que son gouvernement a cessé d'être légitime. » Les mêmes écrivains qui ont blâmé Fergola, admirent Carnot. Nous qui n'avons à nous occuper que du point de vue militaire, nous trouvons que, dans les deux circonstances, les deux chefs ont également fait leur devoir. Les armées n'ont de force que lorsqu'elles ont en honneur un certain nombre de principes, parmi lesquels est celui de n'abandonner un poste, que sur l'ordre de celui qui l'a confié, ou à la suite de pertes causées par l'ennemi et dont les détails sont fixés dans les codes militaires. La sommation d'un adversaire ne suffit pas; et le Piémont lui-même sera peut-être bien aise plus tard d'avoir, à la tête de ses troupes, des généraux disposés à comprendre ainsi leur devoir. Le vieux Fergola ne s'est, du reste, pas montré jusqu'au bout aussi
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résolu qu'il l'avait annoncé : il s'est rendu après une résistance honorable, mais à discrétion.
— Ce qui vient de se passer en Italie n'est sans doute que le prélude d'événements plus importants. Les préoccupations guerrières tiennent, en effet, une grande place dans le moment présent. La situation du monde a bien changé depuis quelques années. A la suite des expositions universelles, il semblait que tous les peuples de l'Europe fussent à la veille de fraterniser pour toujours. Il n'était question que de monnaie unique, de suppression de douanes, suppression de passeports, etc., et aujourd'hui on ne parle que d'armements nouveaux. La plupart des journaux allemands ne cessent de s'entretenir des craintes que leur inspire la France, et de recommander aux habitants de l'Allemagne, de véritables mesures de salut public. Le roi de Prusse invite son ministre de la guerre à développer les ressources militaires du pays. La Russie compte sur son armée pour mener à bien l'émancipation des serfs. A ce propos, nous remarquons avec satisfaction, que, de toute part, on applaudit au décret émancipateur du Czar, et qu'aucune publication ne s'est inquiétée de la force extraordinaire, que doit acquérir plus tard la Russie, lorsque sa population améliorée se sera considérablement accrue, et que ses habitants libres pourront entretenir une armée régulière de plusieurs millions de soldats. L'Autriche, dont toute l'organisation semble ébranlée, donne le plus qu'elle peut de l'extension à ses moyens de défense. La Turquie elle-même aurait grand besoin d'une armée organisée; mais les ressources financières lui font plus défaut encore, et ses emprunts, on le sait, ne sont pas heureux. Le Danemark se tient prêt à une lutte de plus en plus imminente à l'occasion de l'éternelle question des Duchés. L'Angleterre, après avoir vivement encouragé ses réunions de volontaires, s'occupe surtout d'inventions nouvelles tendant à augmenter la puissance des machines de guerre, celle des vaisseaux
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et des fortifications de son littoral. Enfin les États-Unis eux-mêmes, qui longtemps ont ri de la sottise des Européens qui entretenaient des armées, se préparent à réunir des soldats et à faire la guerre. Les États séparés du Sud ont décidé la formation d'un corps de 50,000 hommes; ceux du Nord prennent également des dispositions militaires. Il faudra probablement ensuite donner tout pouvoir à un chef unique, et la liberté- ou plutôt la licence, dont étaient si fiers les Jankees, recevra des entraves peut-être pour longtemps.
— Parmi toutes les puissances, il en est une qui a certainement le plus grand besoin de lever, sans relâche, de nombreux bataillons. La Péninsule italique, qui a tant à faire pour réaliser Yltalia una, devrait avoir dès maintenant 4 à 500,000 hommes sous les armes, et elle fait peu d'efforts pour seconder la petite armée piémontaise, qui se trouve avoir une lourde besogne sur les bras. Garibaldi a su persuader à ses concitoyens la nécessité d'avoir un million de fusils; il ne réussit pas aussi bien à. faire sortir de leurs foyers les patriotes qui doivent utiliser ces armes. Les femmes italiennes elles-mêmes ont beau faire preuve d'enthousiasme et annoncer, dans Jes journaux, le serment solennel de 3,000 zouavesses et de 2,000 amazones, qui jurent daller délivrer Rome, Venise et la Hongrie sous la conduite du grand dictateur. La résolution semble être inspirée par un de ces mouvements tout artistiques, si fréquents dans le Midi,*et qui se produisent, par exemple, à la suite d'un opéra bien chanté. Le coeur de la nation ne s'est pas ému, le peuple des champs n'a pas bougé; il y a loin de là à notre 93, et cependant les circonstances sont pressantes, des mesures se prennent, en prévision d'une lutte prochaine, par les Autrichiens dans le Mantouan et sous Vérone, par les Piémontais sur le lac de Garde et dans le Tyrol italien.
— La France, elle, attend avec calme. Les nouvellistes n'ont même pas eu l'occasion, cette année, de répé-
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ter ce qu'ils disent tous les ans, à l'époque où rentrent les soldats jouissant d'un congé de semestre : « On remarque depuis quelques jours un grand mouvement de militaires appelés à leurs corps. Ce symptôme semble indiquer... » Les congés ont été prolongés, et la plupart deviendront définitifs. En revanche, les mômes fabricants de nouvelles ont vu un indice inquiétant, dans la nomination du général Bourbaki au commandement de la 3 e division militaire, dont le cheflieu est Metz. Ce poste était vacant; le général qui en a été chargé commandait la division de Grenoble, qui est moins importante que celle de Metz, et il a ainsi obtenu une sorte d'avancement dû à ses brillants services. Il faut que la Bourse soit bien peu instruite de nos coutumes militaires, pour s'émouvoir d'une mutation de ce ffenre.
— Nos soldats ne sont cependant pas tous en repos. Au Sénégal, le colonel Faidherhe, gouverneur de la colonie, vient de contraindre, à la suite d'une expédition, le roi de Cayor, à signer un traité, avantageux pour nous surtout par ce résultat que maintenant toute la côte est à nous, de Saint-Louis à Corée. L'occupation de la Syrie est maintenue jusqu'au 5 juin, et peut-être d'ici à cette époque, la petite armée qui est campée près de Beyrouth aura-t-elle à combattre. Une partie du corps expéditionnaire de la Chine doit opérer en Cochinchine, dans l'empire d'Annam, dont le gouvernement, paraît-il, est animé de mauvaises dispositions pour les Européens. Que l'empereur annamite fasse soigneusement garder ses palais d'hiver aussi bien que ceux d'été, s'il veut leur éviter le sort des résidences de son voisin de Pékin. Sur ce propos de pillage, nous ferons remarquer que nos alliés les Anglais ne sont pas aussi éloignés, que certaines gens semblent le croire, de faire profiter leurs troupes du butin pris sur l'ennemi. Ainsi, pendant la guerre de l'Inde, la part du général en chet sur les dépouilles de Lucknow a été de à 25. 000 francs, et lors de la prise
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de Hiderabad sir Charles Napier a reçu la somme énorme de 1,700,000 francs. C'est du moins ce qui résulte d'une note envoyée de Londres au Moniteur.
— Les amateurs de curiosités militaires ont à visiter, en ce moment, un échantillon de Fart ancien : c'est unç trirème construite par ordre de l'Empereur , d'après les renseignements les plus exacts, et qui vient d'être lancée sur la Seine à Asnières. Nous laisserons de plus savants discuter sur Yembolos ou le cataphragmate, nous nous contenterons d'annoncer que, suivant le Constitutionnel, la trirème a environ 35 mètres de long sur li à 5 mètres de large ; que son bord s'élève de 3 mètres au-dessus de la ligne de flottaison. Le navire est doublé en bronze, et chacun de ses côtés a trois rangées de 23 trous pour les rames, ce qui implique l'emploi de 66 rameurs sur chaque bord, et de 132 en totalité. Au centre du pont s'élève le mât unique, portant la voile latine. Certes, les vieux légionnaires de César ne se doutaient guère, qu'un jour les descendants des Gaulois considéreraient une trirème, sur la Seine, sans le moindre sentiment de . crainte, mais seulement avec curiosité.
Contraste singulier avec ce qui précède. Nous avons vu, il y a quelques jours, et pas très loin de la trirème, tirer de l'eau, pour l'installer à terre, une canonnière cuirassée d'un nouveau modèle. Elle a la forme, un peu de la tortue, un peu du sabot, et beaucoup d'un œuf dont la partie avoisinant la pointe serait échangée. Ce bâtiment est, dit-on, à l'épreuve du boulet, et peut lancer ses projectiles sans avoir à redouter ceux de l'ennemi.
— Les correspondances de quelques journaux avaient annoncé qu'il s'élaborait, au conseil d'État, un projet de loi sur les pensions militaires, d'après lequel ces traitements seraient augmentés d'un peu plus du quart de leur chiffre actuel. Des rectifications ont suivi, indiquant qu'il était seulement question d'accorder à l'officier, qui a vingt-cinq ans de service et cinq campagnes,
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les mêmes droits à la retraite, que s'il avait trente années de service. Ceci nous remet en mémoire un travail plein de bons sentiments, qui a été publié, Tannée dernière, par M. Personneaux, à Oran (Algérie). L'auteur demande que Ton recrute, aussi largement que possible, la bureaucratie civile publique, parle concours entre les sous-officiers et les officiers des armées de terre et de mer, qui voudraient sortir des rangs, après un temps de service déterminé. Les raisons qu'il émet sont des plus louables, et le projet, dans son ensemble, nous paraît de ceux dont on dit volontiers : « Il y a quelque chose à faire, » et qui finissent par être mis à exécution, après trente ou quarante ans de cette redite.
— Une commission, formée par le ministre de la guerre, s'occupe de modifications à apporter à l'organisation de l'École militaire. C'est une occasion pour nous, d'annoncer à nos lecteurs, la publication d'un ouvrage illustré de M. A. Lubet, ayant pour titre : le Bahut, album de Saint-C yr. Ce recueil, que l'on pourrait appeler le Livre d'or de l'École militaire, se compose de deux parties. L'une, descriptive et pittoresque, rappelle en quelques pages l'histoire de Saint-Cyr, et représente à l'aide de nombreux dessins, pleins de vie, les coutumes de l'École. La seconde partie, toute statistique, renferme des documents précieux à plus d'un titre : ce sont les noms, par ordre chronologique, de tous les élèves, avec la date de leur entrée et celle de leur sortie; — la liste de ceux qui ont obtenu le n° 1 lors du classement de sortie ; — la désignation des Saint- Cyriens qui sont devenus maréchaux, officiers généraux ou intendants militaires; — enfin les plans de l'École à diverses époques. Nous remercions vivement l'auteur, d'un travail à la fois intéressant et instructif, que tout officier sortant de Saint-Cyr, doit avoir dans sa petite bibliothèque. Pour notre compte, nous avons eu un plaisir extrême à parcourir des pages, dont la vue seule nous a, pendant un moment, rajeuni de vingt ans.
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— Les bachi-bozouks et les chasseurs d'Afrique, par le vicomte de Noé, sont également un livre nouveau qui intéresse le public militaire. L'auteur fait un récit attrayant du malheureux essai de cavalerie irrégulière, qui a été tenté au début de la dernière guerre d'Orient. Si l'entreprise n'a pas réussi, c'est surtout la faute de l'organisation et du commandement; au moins est-ce la conclusion rigoureuse que l'on doive tirer du livre de M. de Noé. il nous dit, en effet, que les bachibozouks se composaient des éléments suivants, sur chacun desquels il donne son opinion. «Albanais, très bons soldats, nous suivraient partout ; Arnautes, difficiles à conduire, bons soldats : toucher à un c'est loucher à tous ; Arabes de Syrie, très bons soldats,
Eouvant se plier facilement à notre discipline; Kurdes, ons soldats, mais ne voulant accepter aucune subordination; enfin les Turkomans, détestables soldats, mous, paresseux. »
Or, ces soldats, dont la majeure partie sont braves, donnent à la première occasion une preuve de lâcheté, en laissant seuls aux prises avec l'ennemi leur chef et son escorte. Il nous semble hors de doute que des irréguliers, du genre des bachi-bozouks, ne peuvent rendre des services à une armée, que s'ils sont commandés par des chefs connaissant parfaitement leurs mœurs, leurs allures, leur langue, et ayant pris sur eux, de longue date, des habitudes d'autorité. Quelques jours, à la veille d'une guerre, ne suffisent pas pour préparer et les chefs et leurs soldats. M. de Noé raconte, en termes fort adoucis sans doute, le licenciement de cette cavalerie trop irrégulière. Nous avions entendu répéter que des scènes de violence s'étaient produites, vis-à-vis de ceux qui étaient chargés de faire la solde et le licenciement. Mais M. de Noé, qui présidait lui-môme à l'opération, nous apprend qu'elle eut lieu, au jour fixé, de quatre à cinq heures du soir, et que la foule des bachi-bozouks soldés et libérés (ils étaient encore
1,500 à peu près) fut expulsée, sans difficulté, par un régiment de lanciers turcs.
La seconde partie du livre est consacrée aux chasseurs d'Afrique, à l'histoire détaillée des quatre régiments de cette arme, qui ont rendu de si grands services. Ces récits amènent naturellement des réflexions au sujet de cette question, — toujours pendante depuis quelque temps, — de l'avenir de la cavalerie. M. de Noé est d'avis que le chasseur d'Afrique est le modèle du cavalier régulier; et nos spahis, tels qu'ils étaient avant leur organisation en régiments, lui paraissent réunir les principales conditions d'une bonne cavalerie irrégulière. Nous partageons le sentiment de l'auteur, seulement nous allons plus loin que lui. Les chasseurs d'Afrique sont devenus ce qu'ils sont, par suite de leur contact avec les Arabes, et grâce aux nombreuses expéditions dont ils ont fait partie. Mais le calme devient l'état normal en Algérie, comme en France; les chasseurs commencent à passer dans les garnisons la majeure partie de l'année. Dans quelque temps, ils auront perdu beaucoup de leurs qualités, et ne seront plus qu'un modèle imparfait. La vie arabe seule ne se modifie qu'insensiblement, et fournit toujours de bons cavaliers ; c'est donc à elle qu'il faut s'adresser à l'avenir, si l'on tient absolument à avoir des hommes de cheval bien préparés.
— Nous rappellerons, à ce propos, que les conclusions émises par nous dans notre dernière chronique nous :,ont personnelles. Des publications périodiques les ont oduites à peu près textuellement, en les donnant, par erreur, comme le résumé d'un projet à l'étude. Que Ton nous permette également de signaler la déloyauté, avec laquelle certains correspondants de journaux de province, s'approprient les réflexions que nous publions dans ce recueil, et les envoient comme leurs aux feuilles qu'ils ont mission de pourvoir.
— On se souvient encore de Tétonnement que causa, en Europe, la décision prise par la Belgique de faire à
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Anvers un grand établissement militaire et un camp retranché. La discussion de ce projet donna lieu de se produire à des opinions contradictoires, et le capitaine d'état-major belge, M. À. Cambrelin, a réuni en un volume publié à Bruxelles, tout ce qui peut intéresser le débat. L'auteur se montre opposé au projet qui a été adopté, et voudrait que son pays se mît en mesure de défendre le cours de la Meuse et la capitale. Les arguments exposés par les ministres sont réfutés avec une grande patience, et à l'aide des opinions produites, à diverses époques, par les grands capitaines euxmêmes, que les défenseurs du camp retranché mettent en avant. C'est un travail consciencieux, et qui a sa place marquée dans les bibliothèques militaires. Quant à nous personnellement, notre avis sur l'objet de la discussion est celui-ci : la Belgique est protégée par sa neutralité; elle est trop faible pour se défendre des puissances qui l'entourent (France, Prusse, Angleterre) si cette neutralité est violée; elle peut donc se passer d'une armée dont le rôle, à la première attaque, serait de s'enfermer dans un camp retranché, et elle devrait eu profiter pour licencier ses troupes, décharger son budget d'une grosse dépense, augmenter d'autant le bien-être de ses habitants.
— Le Parallélisme des progrès de la civilisation el de fart militaire est encore une œuvre de patience, digne de tout éloge, publiée par M. De la Barre-Duparcq, que nos lecteurs connaissent depuis longtemps. L'historique de tous les progrès de la civilisation et de l'art de la guerre exigerait certainement plusieurs gros volumes; M. Delà Barre-Duparcq l'a résumé en un mémoire de 100 pages, qui a été lu à l'Académie des sciences morales et politiques. Cet exposé succinct est complet néanmoins; il nous conduit pas k pas, des Grecs à l'époque actuelle, de la phalange au bataillon de chasseurs, et de la pique au canon rayé. On pressent, dès lors, que l'auteur évite tout développement, il se contente, le plus souvent, de rappeler les faits en
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les condensant clans une phrase , un mot, empruntés parfois à une célébrité de l'intelligence. Les habitudes laborieuses du professeur nous sont manifestées à chaque page, car les historiens, les philosophes, les savants, les littérateurs de toutes les époques sont mis à contribution, et apportent chacun leur contingent. Aussi la lecture de ces quelques pages n'est-elle pas des plus faciles; elle exige du temps, de la réflexion, et ne saurait satisfaire ce grand nombre d'individus qui veulent être distraits et point fatigués. Relevons une assertion que nous croyons erronée, et qui se réduirait, dans ce cas, à une erreur typographique. 11 est dit, page 65, que Wallenstein, le terrible ravageur de l'Allemagne, tira de ce pays plus de 200 milliards. Nous ne pouvons croire à ce chiffre effroyable.
— Au moment de terminer notre chronique, nous apprenons la mort du général Collineau, qui vient de succomber, en Chine, à la suite d'une attaque de paralysie. Cet officier devait sa fortune à un coup brillant qu'il exécuta contre un chérif arabe, en J852, dans les environs de Biskra. Simple capitaine alors, il n'hésita pas à se lancer, avec une poignée de soldats, sur une véritable armée d'insurgés que guidait un marabout fanatique, et depuis cette action d'éclat il fut constamment désigné pour les bonnes occasions. 11 a assisté à toute la guerre de Crimée ; il était à Malakoff à la tête des zouaves, puis en Kabylie, en Italie, et dernièrement en Chine, où il avait obtenu le grade de général de division.
F. Hugonnet.
Le Directeur-Gérant, Noibot.
Par», — Imprimerie de !.. Martinet, rue Mignon, S.
pl. ni.
LE
APERÇU HISTORIQUE
SLR
LES FORTIFICATIONS, LES INGÉNIEURS
ET SUR LE CORPS DU GÉNIE