‹ Le Spectateur militaireChapitre 28 sur 82 · CAMPAGNE DE 1747 SUR LA FRONTIÈRE DES ALPES · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE 1747 SUR LA FRONTIÈRE DES ALPES

Lobjet essentiel de la campagne de 1747 devait être de secourir Gène*. C'est l'objet que les deux cours avaient le plus à cœur; l'honneur, l'humanité, les engagements qu'elles avaient pris, leur en faisaient un devoir. Elles n'y manquèrent pas; quoique la mer ne fût pas libre, elles parvinrent à envoyer à Gènes de l'argent, des armes, et plusieurs bataillons français et espagnols. Morel de Conflans, brigadier d'ingénieurs, y arriva le 31 avril. Le 1 er mai, le maréchal de Bouftlers y entra, et sa présence ranima tous les courages.

L'ouverture de la campagne avait été fixée au

- } 0 mai. Trois brigades d'ingénieurs furent, à cette époque, rendues à Aix, où M. de Razaud, maréchalde-camp, en prit le commandement. Les brigadiers étaient de Palmas, Boniface, Morel de Conflans, Bourœt, comme brigadier surnuméraire, et de Riverson pour faire le détail des brigades; chacune était composée de 7 ingénieurs ordinaires et de 2 volontaires; en outre, du brigadier, du sous-brigadier et du chef de brigade.

La première opération que Ton fit fut la reprise des îles Sainte-Marguerite et Saint-IIonorat. Elle fut précédée d'une reconnaissance de ces îles par MM. Boniface, De la Chèze, de Day et d'Antelmy. Les deux îles parallèles Tune à l'autre sont, dans leur plus grande longueur, dirigées de l'ouest à Test; le fort Sainte- Marguerite est situé en face et à 1/ïOO mètres de la pointe de la Croisette, qui sépare le golfe Jouan du golfe de la Napoule. Chevert, maréchal- de-camp, commandant l'expédition, avait sous ses ordres 2, 400 hommes partagés en deux colonnes, colonne de la droite et colonne de la gauche. La première, de U00 hommes, devait partir du golfe de la Napoule; h deuxième, de 900 hommes, du golfe Jouan; *°0 hommes embarqués sur quatre galères étaient destinés pour l'attaque de la tour de nie Saint-Honorat. Le débarquement et l'attaque eurent lieu le -ô mai et furent favorisés par l'absence de l'escadre anglaise, qu'un vent de nord-ouest éloigna, et qui fut suivi d'un calme de trente heures; ce calme donna le temps d'établir les troupes contre le feu du fort, de la

tour et des vaisseaux, dont on craignait le retour; de former des batteries contre ces mêmes vaisseaux, d ouvrir la tranchée le jour même du débarquement à huit heures du soir, enfin de construire contre le fort trois batteries, savoir, une de quatre gros canons, dont deux ont tiré en brèche le 26 depuis six heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, et deux autres de deux pièces à la suédoise chacune, qui ont tiré à ricochet dans les ouvrages.

Les quatre galères canonnèrent avec succès la tour de l'île Saint-Honorat et obligèrent le commandant à se rendre prisonnier de guerre avec 56 hommes le jour même du débarquement.

Les trente heures de calme écoulées, les vaisseaux anglais parurent ; mais, accueillis par le feu de notre batterie à Test de l'île, ils s'éloignèrent. Le commandant du fort, n'ayant plus l'espoir d'être secouru, capitula.

En se rendant de Versailles en Proveuce, le maréchal de Belle-Isle eut le 13 mai à Bagnols, avec le marquis de la Mina, une conférence sur le plan de campagne qu'il convenait d'adopter. Bourcet et l'ingénieur espagnol de Zermenio y assistèrent. Le maréchal proposa d'entrer en Piémont par la vallée de la Sture pour attirer l'attention du roi de Sardaigne au centre de ses États et faire diversion à la partie de ses forces qui était avec les Allemands devant Gênes. Le marquis de la Mina, qui se rappelait les mécomptes des campagnes de 1743 et 1744, combattit cette opinion, et fut d avis de passer le Var avec 54 bataillons et de marcher sur

ET LES INGÉNIEURS, 17ft7. 165

Gênes. On avait, à la vérité, quelques sièges à faire; mais on ne risquait rien en prenant ce parti, et Ton animait les Génois par rapproche d'une armée de secours. En même temps on menacerait le roi de Sardaigne par des camps de 8 ou 1 0 bataillons chacun sur les débouchés de la frontière du Piémont.

Le maréchal parut avoir abandonné son projet ; de Lambesc il écrivit le 16 mai à son frère qu'il venait de signer tous les ordres pour mettre en mouvement toutes les troupes pour passer le Var. Bourcet, qui avait travaillé avec lui, rédigea les instructions qui furent données aux officiers-généraux ; on en a les minutes de sa main, datées du 31 mai.

Le passage du Var eut lieu à gué le 3 juin. Le fort de Montalban se rendit le même jour; le château de Villefranche soutint un siège de six jours seulement. L'armée s'avança jusqu'à la Roya, passa cette rivière et investit Vin timille. Le château devant lequel on ouvrit la tranchée la nuit du 26 au 27 juin se rendit le 1 er juillet.

Au milieu de ces succès, le maréchal de Belle-Isle avait repris son projet de transporter le théâtre de la guerre au centre des États du roi de Sardaigne, non plus en débouchant par la vallée de la Sture, mais par celle d'Oulx, parce que Bourcet regardait le siège d'Exilles comme plus facile que celui de Coni et ne devant être qu'une affaire d'artillerie de quinze jours. Le maréchal avait mis son frère, le chevalier ou comte de Belle-Isle (le maréchal était alors duc), à la tète de 50 bataillons pour exécuter ce projet. Informé de la

résolution de son collègue, le marquis de la Mina la désapprouva et en rendit compte à sa cour. Le maréchal reçut des lettres des deux frères d'Argenson, l'un ministre de la guerre, l'autre ministre des affaires étrangères, de Louis XV même, qui lui ordonnaient de suivre les troupes espagnoles avec toute l'armée du Roi, de continuer à tout prix à opérer par la côte de Gênes. Lorsque ces lettres lui parvinrent, vers le 10 juillet, il était encore temps de rappeler les troupes envoyées en Dauphiné. En prenant le parti, ce qu'il fit, de ne pas obéir aux ordres de la cour et de s'en rapporter au marquis de la Mina, qui fut d'avis de laisser les choses comme elles avaient été entamées, le maréchal assuma sur lui toute la responsabilité de la fatale expédition qui eut lieu.

Ne doutant point, d'après les préparatifs de siège que nous avions faits à Briançon et à Guillestre, que notre projet ne fût d'attaquer Exilles, le roi de Sardaigne avait occupé par ses troupes, sous les ordres du comte de Briqueras, le col de l'Assiette d'Argueil, situé dans la chaîne de montagnes qui sépare la vallée u Oulx de celle de Pragelas. Cette position (1) n'était accessible de notre côté que par une arête étroite qui avait été fortifiée, et présentait une tête tenaillée revêtue en fascines, par panneresses et boutisses, sur une hauteur de 5 mètres 30 centimètres. Exactement informé de nos mouvements, l'ennemi avait, la nuit du 5 au 6 juillet, levé le siège de Gènes et dirigé sur le

(1) Bourcet a décrit celte position dans ses Principes de la yuerrt de montagnes (manuscrits du Dépôt de la guerre).

col de l'Assiette 14 bataillons pour renforcer ceux qui y étaient déjà occupés à le fortifier.

Le chevalier de Belle-Isle avait réglé la marche de ses troupes sur trois colonnes, qui devaient arriver en même temps le 18 juillet, avant midi, devant les retranchements. L attaque en eut lieu le 19 et fut des plus malheureuses; le maréchal de camp d'Arnaud, qui commandait la colonne du centre, fut tué au commencement de l'action; le chevalier de Belle-Isle, qui était avec lui, se mit alors à la tète de ses troupes et s'avança jusqu'au pied du revêtement de la téte tenaillée. Les grenadiers, n'ayant pas d'échelles, firent de vains efforts pour l'escalader; un seul y parvint. Le chevalier ayant été tué, ainsi que plusieurs officiers supérieurs, la colonne en désordre se replia sur le point d'où elle était partie. Notre perte a été évaluée à 6,000 hommes tués ou blessés, et celle de l'ennemi à 219 hommes seulement.

Après le départ des 20 bataillons qui firent partie du corps expéditionnaire et de divers détachements qu'on fit embarquer pour Gènes, l'armée combinée étant très inférieure à celle de l'ennemi, les deux généraux en chef lui firent prendre une position défensive dont la droite s'appuyait à la Turbie et au mont Laghetto, le centre à la Trinité et à Drap, et la gauche à Levenzo dans la-vallée de la Vesubia. Les ingénieurs fortifièrent cette position sous la direction de M. Razaud et en levèrent les plans. Vintimille, en avant de la droite, restait occupé, mais abandonné à ses propres forces. Le baron de Leutrum quitta alors la position d'Oneille,

sur laquelle il avait 54 bataillons, vint camper sur les hauteurs de la rive gauche de la Roya et porta un corps sur la rive droite pour investir le château de Vintimille. On réprima cette tentative par une attaque qui eut lieu le 20 octobre, et à la suite de laquelle l'ennemi se retira avec précipitation. Le maréchal de Belle -Isle écrivit le lendemain au ministre cette lettre sur Bourcet :

« Quelque instruit que vous soyez du mérite de » M. de Bourcet, il est impossible que vous le connais- » siez dans toute son étendue : il réunit tant de talents » et de vertus que je ne puis vous supplier assez de les » récompenser; il a été lame de tout ce qui vient de » se faire. »

Dès les premiers jours de novembre, les cols des Alpes maritimes étant couverts de neige, les armées entrèrent en quartiers d'hiver.

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