DE L'HORLOGER
Les Allemands, comme les Hollandais et les Flamands, sont passionnés pour les oiseaux, surtout pour les oiseaux chanteurs.
Chaque année, dans certaines villes de
la Confédération, s'ouvrent des concours où des prix sont décernés aux rossignols distingués, aux pinsons virtuoses, aux canaris docteurs ès-sciences musicales. Les cages, avec leurs hôtes emplumés, arrivent des parties les plus reculées des États germaniques, et ces solennités excitent, parmi les connaisseurs, des rivalités, des enthousiasmes ou des jalousies dont la vivacité semble être en contradiction avec leur flegme national.
Avant la décision de l'auguste aréopage chargé de la distribution des prix, des paris s'engagent sur les mérites et les chances de succès de chaque petit concurrent. Tel amateur exalte les qualités de son élève, tandis que tel autre s'efforce de
de l'horloger 271
les cacher, se réservant de les faire éclater au moment décisif.
Après le concours, ce sont souvent des protestations et des dénigrements passionnés. Par fois aussi , l'oiseau vainqueur dans ce tournoi de gosiers mélodieux est l'objet d'une véritable ovation, et les fanatiques du genre en offrent des prix excessifs a son heureux possesseur. Enfin, les Allemands mettent a ces concours presque autant de chaleur et d'intérêt que les Anglais à leurs courses de chevaux.
C'est en Thuringe surtout que celte innocente manie a le plus de force, et le pinson, ce joyeux chantre du printemps, y trouve particulièrement des admira-
leurs. Les pinsons de Sa Thuringe, en effet, montrent une supériorité écrasante sur tous les autres de leur espèce, et on dit proverbialement dans ce pays « qu'un bon pinson vaut une vache. » On a constaté dans leur chant huit mélodies différentes, dont quelques-unes sont si rares et si précieuses, qu'un véritable amateur ne saurait les entendre sans tomber en extase. Un oiseau qui chante ainsi attire les curieux de cent milles à la ronde, et le fabuleux phénix, aussi bien que l'introuvable merle blanc, ne seraient que des pierrots sans prix auprès de lui.
Or, Stéphen Wolf, horloger dans une petite ville de Thuringe, était considéré naguère comme l'éleveur d'oiseaux le plus habile et le plus heureux de toute la pro-
DÉ L'HORLOGER 'l'ô
vince. 11 avait un art merveilleux pour développer les facultés musicales des artistes de volière, et il les rendait maîtres passés dans les exercices de leur profession. A Tournav, un de ses pinsons avait chanté quatre cent vingt fois en une heure ; à Gœttingue, un chardonneret, auquel il avait conféré ses grades, avait imité, en présence d'un nombreux et brillant auditoire, le ramage de six espèces différentes. Aussi le plus grand éloge que l'on put faire d'un oiseau, soit en Allemagne, soit en Hollande, était-il de dire, avec preuves à l'appui : « C'est un élève de maître Wolf. » Alors, si l'élève en question était a vendre, les thalers de Prusse le disputaient avec acharnement aux ducats d'Amsterdam.
Cependant Wolf ne s'enrichissait pas.
Ne voulant pas se déplacer et négliger les devoirs de sa profession, il ne spéculait pas lui-même sur le talent de ses pensionnaires, et il les livrait pour un prix modique a des intermédiaires toujours a l'affût de semblables aubaines. Ces gens s'attribuaient les bénéfices du génie, et le pauvre Wolf devait se contenter de l'honneur. Peu de mois seulement avant le jour ou commence ce récit, il avait paru comprendre la duperie de ses précédents marchés, et il avait refusé d'en conclure de nouveaux ; il se montrait discret avec les spéculateurs qui assiégeaient sa maison. Le bruit courait qu'il préparait une nouvelle merveille chantante dont il prétendait ne confier le secret a personne,
de l'horloger 275
et dont il se réservait tous les profits.
L'horloger habitait une vieille maison en bois, d'une architecture bizarre, a l'extrémité d'une petite promenade plantée de tilleuls. Pendant une grande partie de la journée, on le voyait dans la boutique du rez-de-chaussée de cette maison se livrer, l'œil collé a une lentille de verre, au travail minutieux de sa profession.
Certes, le bonhomme n'eût pas été capable de remettre en mouvement cette magnifique horloge de Strasbourg qui est demeurée si longtemps immobile; mais il en savait assez pour réparer les grosses montres massives des notables du pays, et, grâce à Dieu, l'ouvrage ne manquait pas.
A certaines heures seulement, il disparaissait de sa boutique pour un temps rigoureusement déterminé. Après avoir pris son modeste repas, il allait donner un coup d'oeil à sa volière, ou bien il se promenait à pas lents sur la place, en fumant sa pipe de Meerschaum.
La, d'ordinaire, il passait le temps a suivre du regard le vol capricieux des hirondelles , qui traçaient mille cercles joyeux dans l'air, ou bien a contempler quelque grave cigogne posée sur un seul pied au bord d'un vieux toit, son bec rouge a demi caché par sa collerette de plumes blanches.
Mais ces paisibles distractions ne faisaient jamais oublier a maître Wolf que