DE L'HORLOGER
l'homme est né pour le travail ; aussitôt que l'ombre d'un cadran solaire tracé grossièrement sur le mur d'une maison voisine l'avertissait que l'heure du repos était passée, il revenait philosophiquement à son atelier et ne le quittait plus jusqu'au soir.
Le dimanche seulement maître Wolf s'appartenait tout entier, et l'horloger faisait place a l'amateur d'oiseaux. Ces joursla Wolf se transformait, devenait méconnaissable; au lieu du vieillard lent, taciturne, méditatif, que nous avons dépeint, on trouvait un homme vif, alerte, infatigable.
Aussitôt après l'office du matin, il se mettait en route, charge d un pesant atti-
rail de pipeur, gluaux, filets, appelants, et il parcourait la campagne a la recherche des oiseaux chanteurs.
Si dans les bois ou dans la plaine il endait quelque voix digne d'entrer dans son petit conservatoire, il se mettait en chasse aussitôt pour s'emparer du ténor sauvage qu'il convoitait. Alors rien ne pouvait l'arrêter, il franchissait les ravins et les torrents, gravissait les montagnes, grimpait aux arbres ; il était sublime de volonté, de patience et de courage.
Depuis ce fameux Henri-l'Oiseleur qui était en train de tendre des lacets a alouettes pendant que la Diète le nommait empereur d'Allemagne , depuis notre Louis XII), d'ornilhologique mémoire, qui
de l'horloger z*79
ne pouvait aller du Louvre aux Tuileries sans avoir un faucon a lancer sur les moineaux des bocages du Carrousel, on n'avait vu pareille ardeur pour la chasse aux petits oiseaux.
Aussi, était-il rare que la constance et les efforts de ^Yolf ne fussent pas récompensés, et presque toujours quand il rentrait le soir, épuisé et clopinant, à son logis, il rapportait en triomphe le fugitif qu'il avait poursuivi avec tant de fatigues et parfois de dangers. Mais cette activité ûévreuse cessait avec la journée du dimanche, et le lendemain l'horloger, en se livrant a ses travaux habituels, avait repris sa gravité; son indolence et sa taciturnité contemplative.
Pendant qu'il raccommodait ses montres dans la modeste boutique du rez-dechaussée, une fenêtre du premier étage, encadrée de capucines et flanquée de cages d'oiseaux, laissait voir habituellement deux femmes travaillant sans relâche a des ouvrages de couture.
L'une assez âgée déjà, un peu alourdie, par l'embonpoint, a l'œil éteint sous son ample coiffe blanche, était madame Wolf, la femme de l'horloger.
L'autre, jeune et fraîche, aux blonds cheveux élégamment relevés, au teint satiné, à la bouche rieuse, était leur fille, mademoiselle Julia, la perle des jolies yung frau de la Thuringe.
DE L'ilORLOGlîIl 281
On reprochait a Julia, laborieuse et sage du reste, un petit grain de coquetterie. On disait aussi qu'elle avait des idées au-dessus de son humble condition, qu'elle souffrait impatiemment la po -Ition obscure où l'avait jetée le hasard de la naissance, et Ton assurait que madame Wolf, bonne femme simple et indulgente, toujours en admiration devant les grâces de sa fille, ne savait pas suffisamment réprimer ces écarts d'imagination.
Nos lectrices pourront juger jusqu'à quel point ces accusations étaient fondées.
Un malin, a l'issue du déjeûner, lanière et la fille se trouvaient a leur poste, maniant L'aiguille avec dextérité, tandis que
Wolf, dans sa boutique, réparait le grand ressort de la montre du bourgmestre.
La journée était charmante ; les tilleuls de la place étaient fleuris et exhalaient de douces senteurs. Un rayon de soleil venait dorer les vitres de la maison; réjouis par cette caresse du ciel, les oisillons enfermés dans les cages exécutaient d'assourdissants concerts auxquels répondaient , comme un écho lointain, les hôtes delà volière de maître Wolf, située dans un jardinet de l'autre côté de la maison.
Mademoiselle Julia, comme il convient a une blonde et rêveuse Allemande, était fort sensible aux charmes de la nature, et cette belle matinée paraissait l'impressionner jusqu'à la mélancolie.
de l'horloger 285
Peu a peu le mouvement de ses doigts agiles se ralentit, sa tête gracieuse se pencha sur sa poitrine, et elle poussa un profond soupir. Madame Wolf finit par remarquer sa distraction.
— Je gage, Julia, dit-elle avec un sourire d'indulgence, que je devine ce qui te trouble l'esprit? Tu attends Fritz Mn!!er, ton fiancé, et tu t'impatientes de ne pas le voir arriver. Mais rassure-toi ; Fritz viendra, comme à l'ordinaire, juste au coup de midi...
Puis regardant un vieux coucou placé dans un coin de la chambre :
— Dans trente-cinq minutes et demie, poursuivit-elle, je te garantis que tu entendras Fritz mouler l'escalier.
La jeune fille ne put retenir un mouvement d'humeur :
— Eh ! que m'importe Fritz ? dit-elle ; je vous assure, mère, que je ne songeais pas a lui !
La bonne femme parut toute surprise d'une pareille indifférence.
— Tu ne songes pas à lui, ma chère enfant! reprit-elle, et pourtant où serait le mal, je te prie? Fritz n'est-il pas le mari que ton père et moi nous t'avons choisi? Ne devez-vous pas être unis aussitôt que nous aurons pu économiser sur notre travail les cinq cents thalers promis pour ta dot? Fritz est un honnête garçon, rangé, sans malice, qui ne peut manquer
de l'horloger 28S
de te rendre heureuse. C'est le plus habile ouvrier en cou tellerie de l'atelier de notre voisin Schwartz, et il exécute des ouvrages qui excitent l'admiration générale. 11 emploiera les cinq cents thalers de ta dot a l'acquisition d'une maîtrise, et vous ne pourrez manquer de prospérer tous les deux. Fritz t'aime tant!
— C'est possible, mère, interrompit Julia avec impatience ; mais comment le savez-vous, puisqu'il ne l'a jamais dit ni à vous, ni a moi, ni à personne? Il ne prononce pas quatre mots dans chacune de ses visites.
— Je conviens qu'il n'est pas grand parleur; mais tout est en dedans, voistu : on peut parler peu et penser beau-
coup; or, Fritz pense, il pense plus que tu ne saurais l'imaginer... Aussi ton père et moi avons-nous hâte de voir se terminer cette affaire; mais vous ne pouvez vous marier sans avoir de quoi vous établir, car les choses vont mal quand la pauvreté se met en tiers dans le ménage. Voila pourquoi, ma chère Julia, il nous faut travailler avec ardeur, afin de parfaire ta dot au plus vite. Nons gagnons bien peu ; cependant quelques thalers viennent s'ajouter aux autres à la fin de chaque semaine, et notre petit trésor grossit insensiblement.
— Oui, mais d'après votre propre calcul il nous faudrait travailler nuit et jour pendant plus de trois ans pour compléter
de l'horloger ^87
la somme qui doit déterminer M. Fritz à se .charger de mon sort, et jusque-là il aura tout le temps de penser, comme vous dites.
Il y avait dans ces paroles une intention d'ironie que ne comprit pas madame Wolf.
— En effet les ouvrages de lingerie sont fort mal payés ici. Mais écoute, petite, poursuivit-elle d'un ton confidentiel, il ne sera pas nécessaire d'attendre trois années. Ton père, non plus que Fritz, n'est pas très communicatif, et il ne souffre pas volontiers qu'on le questionne; mais, dans un moment d'épanchement, il m'a fait d'importants aveux. Un grand concours de pinsons aura lieu prochai-
nement à Halle; le prix sera de deux cents florins, sans compter que les riches amateurs qui assisteront au concours offriront sans doute de l'oiseau vainqueur une somme encore plus forte. Or, ton père est sûr qu'un pinson qu'il élève secrètement remportera le prix; il est déterminé a se rendre à Halle, quand le moment sera venu, dût-il fermer sa boutique pendant plusieurs jours, ce qu'il a constamment refusé de faire jusqu'ici.
Avec quatre ou cinq cents florins qu'il acquerra dans, ce voyage et le produit de nos économies passées, tu pourras te marier sans retard, et Fritz achètera sa maîtrise, et vous aurez une noce superbe; et je veux que tu portes une robe de soie, comme la fille du médecin, et une chaîne
DE l'horloger 289
d'or comme les dames de la Résidence. Je veux aussi...
Madame Wolf s'interrompit tout à coup.
Julia, qui, les yeux tournés vers la promenade publique, avait écouté distraitement sa mère, était devenue rouge comme une cerise et s'était remise brusquement à son ouvrage.
La bonne femme regarda sur la place a son tour et elle ne tarda pas a connaître la cause de ce changement.
Un grand et beau jeune homme, dont l'extérieur annonçait une condition élevée, était appuyé contre un arbre, en face de la maison.
Sa pâleur aristocratique contrastait avec
l'éclat de ses yeux bleus et la noirceur de sa moustache bien cirée.
Il portait une étroite redingote qui faisait ressortir sa taille élancée, et des bottes a la Sowarow dont l'extrémité supérieure était ornée de glands de soie.
Un ruban multicolore décorait sa boutonnière; il tenait a la main une petite cravache en filigrane d'argent.
Voyant l'attention des dames se fixer sur lui, il salua gracieusement, mais sans changer de place.
Madame Wolf se pencha vers sa fille, qui rougit plus fort, et elle lui demanda tout bas :
DE L IIOllLOGEll %[)?>
— Julia, mon enfant, est-ce que tu le connais ?
— Non... c'esl-a-dire... si... depuis plusieurs jours il va et vient sans cesse autour de la maison.
— Tiens , c'est bizarre, je ne l'avais pas encore remarqué, moi.
Julia ne put retenir un léger sourire.
— Ma fille, reprit madame Wolf après un moment de réflexion, n'as-tu jamais parlé à ce jeune homme?
— Jamais.
— Et tu ne sais pas comment il s'appelle?
— Je... je crois que si.
— Ah! ah! mademoiselle, vous vous êtes doue informée de son nom?
— Je ne m'en suis pas informée. Cet étranger confia l'autre jour a mon père une magnifique montre enrichie de diamants, pour la réparer. Attirée par le prix extraordinaire de ce bijou , je ne pus m'empècher de l'examiner en traversant la boutique; je l'ouvris et dans l'intérieur du boîtier je vis le nom et les armes du comte Frédéric de Bentheim.
— Son Excellence le comte de Bentheim ! s'écria madame Wolf avec un mélange d'étonnement et de respect ,
DE L HORLOGEK
l'ami , [le confident de noire auguste prince ?
— Je crois que c'est lui. Mon père a rendu la montre sans y avoir touché, car elle allait à merveille. Depuis ce temps le comte passe des journées entières à se promener sous les tilleuls. A la vérité, il n'avait jamais osé s'approcher de la maison autant qu'aujourd'hui ; il s'arrêtait toujours la-bas sous le quatrième arbre des quinconces.
— Il est singulier que je n'aie pas remarqué cela plus tôt. Eh bien, Julia, soupçonnes-tu ce que peut nous vouloir M. de Bentheim ?
— Julia, dans sa précipitation a manier son aiguille, se piqua jusqu'au sang.
— Je... je l'ignore absolument, balbutiat-elle.
Madame Wolf ne dit rien et retomba dans ses réflexions. Il semblait qu'une pensée vive et sémillante agitât cette intelligence naturellement lourde et placide. La bonne dame était fort émue; le travail de son esprit se trahissait par le coloris insolite de ses joues rebondies, par le mouvement précipité de sa large guimpe empesée.
Parfois un doute entrait dans son esprit et elle secouait la tête ; parfois aussi elle contemplait avec complaisance sa charmante fille; alors elle souriait et semblait se dire a elle-mê .:.e : « Pourquoi pas?...
de l'horloger 207
Ma Julia n'esl-elle pas la plus belle personne de la Thuringe? »
Julia devinait ces réflexions qu'on n'exprimait pas ; elle remerciait sa mère par ses doux regards et son sourire ; puis elle rougissait de nouveau, sans cause apparente.
Cependant la mère et la fille s'entendaient ; leurs cœurs battaient a l'unisson ; elles ressentaient le même sentiment d'orgueil, peut-être déjà la même vague et timide espérance.
Pendant cette scène muette , le bel étranger n'avait pas bougé ; et sa contemplation ne semblait pas près de finir,
quand elle fut interrompue par un incident inattendu.
Maître Wolf venait de sortir de sa boutique et s'avançait d'un air grave vers le noble rôdeur. Wolf n'avait rien d'imposant dans l'extérieur et dans les manières ; c'était un petit homme rougeaud, a crâne chauve, aux traits pacifiques. Son ample redingote, dont la couleur primitive était un problème, sa culotte de velours et ses bas chinés ne pouvaient ajouter aucune dignité a son modeste maintien. Cependant ce ne fut pas sans une certaine appréhension que le comte de Bentheim vit l'horloger venir a lui, et il détourna la tête avec embarras.
Le père de Julia salua cérémonieuse-
de l'hôuloger 200
ment. Puis, comme il avait la voix haute et forte, on l'entendit qui disait, d'un ton où la sévérité s'alliait au respect traditionnel des bourgeois allemands pour la nobtesse :
— Que Votre Excellence 'm'excuse, monsieur le comte, si j'ai remarqué vos promenades autour de ma maison ; mais je vous conjure encore une fois de renoncer a des démarches indignes de votre rang... Je rougis pour Votre Excellence de celte obstination !
Au lieu de s'offenser d'une mercuriale qui lui était adressée par un homme de condition infime, M. de Bentheim, le chapeau à la main, fit une réponse polie, presque suppliante.
— Gela est impossible, reprit Wolf péremptoirement ; je ne saurais autoriser une visite qui aurait pour résultat d'augmenter votre passion et plus tard vos regrets. Que Votre Excellence veuille donc rentrer un peu en elle-même et renoncer à des entreprises que ma surveillance saura toujours rendre vaines, je vous le garantis.
Il salua de nouveau et rentra dans sa boutique, tandis que le comte, après avoir jeté un regard furtif vers la fenêtre du premier étage , se dirigeait avec lenteur vers l'autre extrémité de la place.
Les deux femmes avaient suivi attentivement toutes les péripéties de cette petite