L OTHON I) OR I/O
doute que vous êtes ici devant le procureur du roi ?
Le titre de l'interrogateur ne parut nullement rassurer mademoiselle Fournier, et peut-être le magistrat avait-il compté sur cette impression pour décider la malheureuse enfant a des aveux complets.
Toutefois, il attendit quelques instants aOn de lui donner le temps de se remettre; puis il déplia lentement le fatal billet.
— Mademoiselle, connaissez-vous ceci?
Rose regarda le papier, elle tressaillit et sa pâleur augmenta.
— C'est donc bien vous qui avez écrit cette lettre?
17G l'othon d'oh
— Monsieur, pourquoi... cette question?
— Qu'importe? est-ce bien la votre écriture? :
La jeune fille fit un signe d'assentiment.
— La misérable ! s'écria Fournier en grinçant des dents.
— Silence! monsieur Fournier, silence!
je vous en prie... Ainsi donc, mademoiselle, vous reconnaissez celte écriture pour être de voire main? A présent, pouvez-vous nous apprendre à qui cette lettre élail destinée?
Rose s'agita dans des spasmes convulsifs.
l'othon d'or 177
— Non, non, répondit-elle d'une voix entrecoupée, je ne le puis pas, je ne le doisjpas... Jamais! jamais !
— Comme elle l'aime! dit Victor de Chastagnac avec désespoir.
Le magistrat réprima cette nouvelle interruption par un regard sévère.
— Vous pouvez nous apprendre au
moins, mademoiselle, si la personne à qui
cette lettre était adressée a fait usage de la
clé que vous aviez déposée hier dans un
coin du jardin ; si celte personne a pu
s'introduire la nuit dernière chez votre
père, et y commettre le vol d'une médaille
précieuse qui a disparu?
118 l'othon d'où
— Un vol! oh! c'est impossible... lui!
lui! J'affirme qu'il n'en est rien.
— Vous avouez donc qu'il y est venu?
— Ne m'interrogez pas... Mon père, monsieur Victor, ayez pitié de moi!... Je ne sais ce que l'on me reproche, mais je n'ai pas fait de mal, je vous jure!
— Alors expliquez-nous, reprit le procureur du roi, votre étrange conduite dans celte affaire.
— Je ne le puis... Il y va de choses graves, terribles. Messieurs, tous tant que vous êtes, vous vous reprocherez peut-être un jour de m'a voir jugée si sévèrement... Mon Dieu! mon Dieu! ne m'abandonnez pas!
l'otuomd'or *^
Et elle perdit connaissance.
Nul ne s'empressa de la secourir, excepté M. Joubert, qui la prit dans ses bras et la transporta près de la fenêtre.
Fournier restait morne et immobile, comme si son unique enfant fût subitement devenue une étrangère pour lui.
— Messieurs, reprit le magistrat après une pause, je crois que mon ministère devient maintenant inutile. Cette affaire, grâce aux aveux de mademoiselle Rose Fournier, est désormais de la compétence du père de famille plutôt que de la mienne. J'attendrai donc d'être requis formellement de nouveau pour intervenir dans de pareils intérêts... Quant a M. de Chasla-
J 80 l'othox d'or
gnac, poursuivit-il en se tournant vers le vieux gentilhomme, je reconnais avec plaisir que les soupçons élevés contre lui n'avaient aucune espèce de fondement. Je le prie de m'excuser si la rigueur de mes fonctions officielles m'a mis dans la nécessité de ne pas lui parler aujourd'hui avec toute la déférence à laquelle il est habitué; mais je serai toujours prêt a témoigner de sa parfaite convenance, de sa générosité, de son exquise délicatesse dans cette circonstance.
En même temps il tendit la main à M. de Chastagnac; mais, soit distraction, soit rancune, le vieillard, a son tour, ne parut pas s'en apercevoir; il prit le bras de son fils, et dit d'une voix éteinte :
LOTHOH ij'Oli i 8 1
— Partons; il ne nous reste plus rien a faire ici.
— Mon père, répliqua Victor avec égarement, en étendant le bras vers Rose évanouie, voyez... elle se meurt!
— Non, non, cela ne sera rien, dit M. Joubert, qui n'avait cessé de donner des soins à la pauvre fille; elle ne tardera pas a rouvrir les yeux.
Victor ne résista plus. Comme il allait sortir avec son père, M. de Marville reprit à voix haute :
— Je n'ai pas besoiti de recommander le secret.. Vous savez, messieurs, qu'il s'agit de l'honneur d'une famille.
182 l'otiion d'or
Les deux Chastagnac firent un signe de tête, tandis que Fournier murmurait a l'écart :
— Qu'importe l'honneur?... Je la tuerai et je me tuerai après... quand j'aurai retrouvé mon Othon d'or.
Jean Trinquart.
Malgré les recommandations pressantes du magistrat, le secret n'avait pas été religieusement gardé sur le résultat de la scène précédente. De la grand scandale dans la ville, scandale dont les deux fa-
484 l'othon d'or
milles Fournier et Chastagnac eurent également a souffrir. Il semblait pourtant que l'opinion dût prendre parti pour Tune ou pour l'autre de ces deux hypothèses qui s'excluaient mutuellement : ou M. de Chastagnac avait soustrait le fameux Othon d'or, et alors mademoiselle Fournier devait être mise hors de cause, ou bien la médaille était devenue la proie d'un inconnu introduit nuitamment dans la maison Fournier, et dans ce cas, M. de Chastagnac devait être déclaré innocent. En effet, dans l'origine, les oisifs de Limoges se partagèrent entre ces deux partis : il y eut des (ourniêrisies violents et des chaslagnaquistes passionnés. Mais peu a peu la malignité publique, ne trouvant pas son compte à celle division, finit par fondre
l'othon d'or 185
les deux opinions en une seule. Les déclamations fougueuses de chaque parti aidant, il demeura évident pour chaque personne un peu bien informée, que le vieux Chastagnac avait certainement volé l'Othon d'or, mais que mademoiselle Rose, de son côté, avait laissé prendre la médaille de sou père par un galant inconnu. Les profonds casuistes de la localité se chargeaient de justifier l'incompatibilité, fort réelle pourtant, de ces deux faits.
L'opinion une fois engagée dans cette voie bizarre, les tribulations ne manquèrent pas a la famille Chastagnac et à la famille Fournier. Les Chastagnac semblaient néanmoins donner peu de prise a la malveillance. Le père, qui avait toujours
180 l'othos d'or
été fort sédentaire, ne sortait plus du tout depuis l'événement; il n'assistait même plus aux séances hebdomadaires de la Société des Arts, ce qui s'expliquait naturellement par la crainte d'y rencontrer l'homme dont il avait reçu un si cruel outrage. D'ailleurs il était affaibli, malade ; ces dernières secousses avaient immédiatement détruit sa santé. Des curieux , qui l'avaient épié par les fenêtres des maisons voisines, pendant qu'il se promenait dans son jardin, appuyé sur son ûls et sur son vieux domestique, affirmaient qu'il n'était plus que l'ombre de lui-même. Hâve , maigre, chancelant, il semblait n'avoir plus que quelques jours à vivre. Mais au lieu de prendre en pitié ce malheureux vieillard, qui avait ressenti si cruellement
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l'atteinte portée à sa considération, on voyait dans sa solitude, dans sa tristesse, dans son dépérissement, la preuve de ses remords, la certitude de son crime. On reconnaissait a la vérité que le vol de la médaille n'était pas un vol ordinaire, et des personnages fort éloquents discutaient sur la singulière monomanie a laquelle paraissait avoir cédé le vieux Ghastagnac; mais la partie la moins éclairée de la population ne mettait pas la même réserve dans l'appréciation du fait, et si le gentilhomme eût pu sortir, s'il eût froissé par hasard quelques gens grossiers de la classe inférieure, il aurait eu peut-être la douleur et la honte d'entendre résonner sur son passage une flétrissante épithète.
A l'égard de Victor de Ghastagnac, la
188 l'othon d'or
tactique était différente. Victor avait pou à pou repris sa vie dissipée; il se montrait même (soit qu'il essayât de se distraire d'un chagrin secret, soit qu'il espérât par sa présence imposer aux opinions hostiles à son père) plus répandu, plus bruyant, plus enjoué que jamais. Il ne fréquentait plus l'élude de notaire, et il avait interrompu ses promenades a cheval aux environs de la ville. En revanche, on le rencontrait infailliblement dans les cercles, dans les salons, au théâtre, partout où il était sûr de trouver une nombreuse assemblée. Mais, en quelque lieu qu'il allât, on l'accueillait avec un embarras pénible, une pitié insultante. On ne lui parlait qu'avec un air de commisération; on ne se servait pour le désigner que de
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cette dénomination extra-bienveillante : « Ce pauvre Victor de Chaslagnac! » Si parfois il s'approchait d'un groupe où l'on causait a voix basse, on se taisait tout à coup; on avait pour lui des clignements d'yeux particuliers; on l'accablait de marques de sympathie sans cause apparente.
A toutes ces réticences, à toutes ces paroles mielleuses , à toutes ces caresses, le pauvre Victor eût de beaucoup préféré un sarcasme offensant, un soupçon nettement exprimé, une accusation précise; il se croyait sûr, le cas échéant, de confondre la calomnie, et il eût été heureux déjouer bravement sa vie contre celle d'un calomniateur. Mais nul ne lui fournissait le prétexte d'une explication ou d'un duel également favorables à sa cause. Aucune
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allusion, aucune parole équivoque ne venait justifier un éclat de sa part, et il restait le pauvre Victor en dépit de luimême. Irrité de sentir continuellement autour de lui un ennemi réel, perfide, cruel, mais invisible et insaisissable, il multipliait ses tentatives pour le prendre corps a corps; l'ennemi échappait toujours.
La position de Fournier et de sa fille était plus fâcheuse peut-être. Nous savons déjà que les Fournier appartenaient à une couche sociale un peu inférieure à celle des Chastagnac ; aussi devaient-il trouver dans leur monde encore moins de charité et de mesure. Sans qu'on sût comment, Fournier, qui dès l'abord avait voulu tuer
l'othon d'or 491
sa fille, s'était subitement radouci et lui avait témoigné la même affection qu'auparavant. Peut-être dans l'intimité Rose avait-elle donné des excuses suffisantes de sa conduite ; peut-être Fournier, avec l'immense indulgence que contient un cœur de père, avait-il accordé le pardon à la suite d'un aveu complet, d'une contrition sincère. Dans l'un et l'autre cas, les indifférents eussent dû respecter la clémence de l'un, le repentir de l'autre. Il n'en fut pas ainsi ; les sots et les méchants, qui forment ce qu'on appelle l'opinion publique, ne ratifièrent pas ce pacte secret, conclu dans le sanctuaire de la famille. L'affection que Fournier continuait de montrer pour sa fille était réputée faiblesse ridicule, imbécillité; le respect
)92 l'othon n'ou
et la londresse (îe Rose envers son vieux père passaient pour une honteuse hypocrisie, pour une rouerie abominable, et on leur manifestait en toute occasion de la haine et du mépris.
L'orage éclata dès les premiers jours. La vieille gouvernante Nanette venait de mourir, et, en raison des longs services de la défunte, Fournier et Rose avaient voulu l'accompagner jusqu'à sa dernière dernière demeure. Quand, à leur retour du convoi, ils traversèrent en se donnant le bras le populeux faubourg du pont Saint-Étienne, des murmures, des risées s'élevèrent sur leur passage. Quelques commères leur montrèrent le poing; des enfants leur crièrent des propos insultants. Fournier, au comble de l'exaspération,
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voulait tomber à coups de canne sur ces insolents, mais sa fille le retint avec force, le décida même a se taire, car elle savait qu'une collision avec cette turbulente populace pouvait avoir des suites funestes, et ils rentrèrent chez eux l'âme navrée.
Ces scènes se renouvelèrent plusieurs fois. Rose ne pouvait passer dans le faubourg, soit seule, soit accompagnée de son père, sans recevoir quelque avanie.
Aussi se décida-t-elle à ne plus franchir le seuil de sa maison. Fournier lui-même n'était pas a l'abri des insultes dont ses grossiers voisins se montraient si prodigues, et, las de lutter contre la malveillance, il évitait toutes les occasions de l'affronter. Comme M. Chastagnac, il
s'abstenait d'assister .aux séances de la v 13
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Société des Arts, et il négligeait complètement sa collection. Si on le rencontrait encore dans la ville, ce n'était plus cet homme riant, causeur, bon vivant, qui avait toujours une plaisanterie patoise ou française à la bouche. Il saluait froide* ment; si on l'accostait, il répondait avec embarras, en baissant les yeux; le moindre mot hasardé, le moindre signe éveillaient sa susceptibilité, excitaient sa défiance. On disait bien qu'une ou deux fois, des allusions un peu trop claires ayant été faites au sujet du passé, Fournier avait protesté énergiquement contre la calomnie et annoncé que la vérité serait connue tôt ou tard; mais on considérait ces assertions comme des phrases creuses, et l'opinion publique ne s'en modifiait pas.
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Ainsi donc deux familles, jusque-là heureuses et estimées, étaient dans l'affliction et peut-être déshonorées sans remède, au sujet de l'Othon d'or.
Six mois s'écoulèrent ainsi. Un soir, M. Joubert, qui n'avait cessé d'entretenir des relations amicales avec les Chastagnac et les Fournier, peut-être parce qu'il savait combien les uns et les autres étaient à plaindre, achevait de dîner en famille. Une femme entra tout a coup avec le sansgêne qu'on a souvent en province envers « l'honnête homme qui dîne. » C'était la nouvelle bonne des Fournier. Elle remit au maître du logis un billet de mademoiselle Rose qui le priait de se rendre surle-champ a la maison du faubourg, pour affaires importantes.
!!)(» l'othon d'or
La soirée était froide et humide, le pavé glissant, la dislance a parcourir considérable, el M. Joubert aimait ses aises. Cependant l'excellent homme n'hésita pas; il dit quelques mots a sa sœur qui tenait sa maison, embrassa sa nièce, puis, endossant un de ces énormes carricks a six collets, réservés aujourd'hui à l'usage exclusif des cochers de fiacres, mais qui alors étaient fort a la mode, il suivit stoïquement la messagère.
Quelques instants après, il atteignait la maison du faubourg, et on l'introduisait dans la petite salle à manger du rez-dechaussée, où se tenait habituellement la famille. Celte pièce était éclairée avec deux chandelles, sans compter une flamme
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vivifiante qui brillait dans la cheminée. Fournier et sa fille causaient devant le feu. Mademoiselle Rose, en gracieux négligé, était pâle et amaigrie, mais une joie pure rayonnait en ce moment sur son visage ; le père lui-même manifestait une vivacité, une satisfaction qu'il n'avait pas éprouvée depuis longtemps. Ils étaient fort occupés l'un et l'autre d'un personnage inconnu qui, tout d'abord , attira l'attention de Joubert.
C'était un homme de cinquante ans, robuste, de taille élevée. Sa figure bronzée, ses cheveux gris taillés en brosse, sa moustache qui semblait avoir récemment été coupée et qui commençait seulement a repousser, enfin je ne sais quoi d'inflexi-
198 l'othon d'or
ble dans son attitude, dénotaient un ancien soldat. Son costume assez misérable consistait en uue blouse bleue, uue culotte de paysan, des guêtres de cuir et des souliers ferrés, le tout en mauvais état et couvert de boue. Cet individu était assis devant une table sur laquelle on voyait un énorme morceau de bœuf froid, un pain de quatre livres et une bouteille de vin ; il mangeait et buvait avec un tel appétit, que ces provisions paraissaient devoir disparaître en très peu de temps.
Fournier et sa fille accueillirent M. Joubert avec cordialité. Quant à l'inconnu, il interrompit avec effort l'exercice de ses mâcboires, et, jetant un regard oblique sur le visiteur, il dit d'une voix rude a Fournier :
l'othon d'or 199
— Gelui-l'a est-il un des bons, bourgeois ?
— Oui, oui, c'est notre ami , répondit l'antiquaire...
— C'est notre défenseur fidèle, continua Rose avec attendrissement, notre consolateur dans nos afflictions... E>t pourtant, ajouta-t-elle avec un léger soupir, je n'ai pas reçu la visite de sa nièce depuis plus de six mois !
— Suffit ! dit l'incounu.
Et il se remit à manger et à boire,
M. Joubert était un peu surpris de tout ce qu'il voyait. On l'installa comfortable-
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ment devant le feu ; puis Fournier, qui semblait lui-même très impatient d'en venir a l'objet de celle entrevue, dit avec volubilité :
— Félicitez-nous, mon ami, nos chagrins vont finir. Ma fille bien-aimée va pouvoir enfin relever la tète et réduire les méchants au silence... Ce brave garçon que vous voyez Ta, mon cher président, c'est Jean ïrinquart.
— Jean Trinquart ? répéla M. Joubert étonné, car ce nom frappait son oreille pour la première fois.
— Je crois, mon père, interrompit Rose, qu'il faudrait d'abord expliquer... C'est a Jean Trinquart, monsieur Joubert, qu'é-
l'othon d'or 201
tait adressé le billet dont on a tiré de si fâcheuses interprétations contre moi.
— Ah! vraiment?
Et le président de la Société des Arts examina de nouveau l'individu désigné ; mais une grimace significative témoigna qu'il n'approuvait pas complètement la préférence de la jeune fille. Rose devina sans doute cette pensée, car elle sourit en rougissant.
— J'aurais dû commencer, reprit-elle, par vous apprendre que M. Jean ïrinquart était le frère de la gouvernante, Nanetle Trinquart, que nous avons perdue il y a quelques mois.
£02 l'othon d'or
Cette fois un éclair lumineux avait brillé dans la nuit qui enveloppait M. Joubert, et un monde d'idées nouvelles se révélait à lui.
— Je crois vous comprendre, mademoiselle, s'écria-t-il ; cette lettre , quoique écrite de votre main, était pour le compte de Nanette, et elle était destinée au frère de cette pauvre femme, n'est-ce pas?
— Eh ! allons donc ! dit Fournier, vous y voici enfin, mon bon Joubert. Oui, la lettre et la clé étaient destinées a Jean Trinquart, qui devait venir la nuit suivante embrasser sa pauvre sœur mourante et lui dire un dernier adieu.
— Mais alors pourquoi M. Trinquart
l'othcw d'or 205
avait-il besoin de se cacher? qui l'empêchait de se présenter ouvertement, de jour, pour remplir un devoir si respectable?
Pourquoi ces rendez-vous nocturnes ?
— C'est ce qu'il nous reste à vous dire.
Rose se mit alors a raconter en détail les événements que nous allons résumer aussi brièvement que possible.
Jean Trinquart et sa sœur Nanette étaient nés dans le faubourg de Limoges où se trouvait la maison Fournier. En 92, tandis que Nanette entrait au service de madame Fournier, la mère de Rose, Jean s'engageait dans la légion des volontaires de la Haute-Vienne, que commandait Jourdan. A partir de cette époque, il avait
204 l'othon d'oh
fail toutes les campâmes de la République et de l'Empire; mais son défaut d'instruction l'avait empêché d'obtenir un avancement rapide, et il n'avait pu franchir le grade de sous-officier. Arrivèrent les événements de 1814 et de 1815, et Trinquait fut licencié. Exaspéré, sans ressources, il prit une part active dans un des complots bonapartistes qui signalèrent les premières années de la Restauration. Le complot fut découvert et la répression ne se fit pas attendre. ïrinquart avait trouvé moyen de se soustraire aux recherches; néanmoins, son procès s'était instruit devant une commission militaire, et il avait été condamné à la peine de mort.
Poursuivi de retraite en retraite, le vieux
l'otiiôn d'or 205
soldat fut obligé de quitter Paris. Saus argent, sans amis, réduit aux abois, il se souvint de sa sœur ]\anette, qui l'avait toujours tendrement aimé, et il résolut d'aller lui demander du secours. Il franchit à pied, en prenant soin de ne marcher que la nuit et d'éviter les grandes routes, la centaine de lieues qui sépare Limoges de Paris. Arrivé dans le voisinage de sa ville natale, il fit secrètement savoir a sa sœur et son retour et sa fâcheuse position.
Nanette accueillit avec un dévoûment chaleureux le malheureux proscrit. Elle alla le voir dans la ferme isolée où il se cachait ù quelque distance de Limoges.
Elle lui apporta l'argent de ses épargnes, des vêtements et, plus que tout cela, des
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consolations affectueuses qui donnent du courage. Pendant plusieurs mois elle le visita fréquemment dans ses divers refuges, carie besoin de sa sûreté obligeait Trinquarta ne pas rester longtemps dans le même lieu. Mais, soit disposition naturelle, soit effet de son inquiétude et de ses agitations, la pauvre femme ne tarda pas a être atteinte de la maladie dont elle mourut un peu plus tard. Alitée et sentant sa fin prochaine, Nanelte éprouvait un ardent désir de revoir son frère; mais quel moyen employer? comment le prévenir? Fournier, timide à l'excès, eut poussé les hauts cris à la proposition de recevoir chez lui un homme que le gouvernement établi venait de condamner à mort; il se fût eru compromis, perdu sans
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ressources. Dans cette perplexité, Nanette prit le parti de s'adresser à sa jeune et bonne maîtresse , qui la soignait avec une affection filiale ; elle lui avoua la vérité, elle lui demanda ses conseils et son appui.
Rose approuva qu'on ne dît rien à son père, dont elle connaissait la pusillanimité; mais, touchée du désespoir de sa vieille gouvernante, elle s'efforça de lui procurer la satisfaction que Nanette souhaitait si vivement. Elle trouva moyen, en effet, de donner avis à Jean Trinquart de l'état des choses ; elle l'introduisit plusieurs fois la nuit auprès de la malade, dont ces entrevues adoucissaient les souffrances et calmaient pour un temps
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les poignantes inquiétudes. La position isolée de la maison du faubourg et sa proximité de la campagne permettaient que ces visites eussent lieu en toute sûreté.
On sait donc maintenant l'origine de la lettre que Joubert et M. de Chastagnac avaient vu Rose cacher dans le jardin. Malgré la disparition de cette lettre, Trinquart, en venant a la chute du jour chercher a la place accoutumée quelque signe de correspondance, s'élait cru suffisamment autorisé, lorsqu'il avait trouvé la clé de la maison, à visiter sa sœur la nuit suivante. Mais on comprendra facilement pourquoi Rose n'avait pas voulu faire la moindre allusion a cet événenement en
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présence du magistrat. Au premier mot qu'elle eût dit de Jean Trinquart, le procureur du roi eût ordonné d'activés recherches dans les environs de la ville ; le fugitif n'eût pas manqué d'être découvert, arrêté et livré à la justice militaire, dont on connaît les formes expéditives. Rose aima mieux laisser accréditer les suppositions les plus outrageantes pour son honneur que de trahir la conGance d'un proscrit et d'une vieille amie mourante.
Joubert avait écouté ce récit avec émotion.
— Ainsi donc, chère enfant, dit-il les larmes aux yeux, en prenant la main de Rose, non-seulement vous n'êtes pas coupable des torts qu'on vous reprochait,
2 ! 0 i/otho>t d'or
mais encore vous avez accompli un. trait sublime de courage et d'abnégation! Pardonnez-moi, je vous prie, de m'être trouvé du nombre de ceux qui vous accusaient en secret. Je bénirais le ciel s'il m'avait donné une fiUe te.,e q„e vou>!
Et il déposa un baiser sur le front de Rose, qui elle-même ne put retenir ses larmes : v
— Ah! monsieur Joirbert, dit-elle, que vous êtes bon ! Ce moment compense les mauvais jours et les cruelles nuits de ces derniers mois ! Vous me promettez donc que je verrai bientôt votre nièce, ma bonne amie Cécile?
M. Joubert sourit, puis, se tournant vers
l'othon d'or 211
le vieux soldat, qui continuait de manger, indifférent en apparence a ce qui se passait autour de lui.
Ah ça! mes amis, dtt-il a voix basse, ave us songé qu'il pouvait être dangev :ix pour ce brave homme de se montrer
aiqsi presque publiquement dans votre m on? Je suis incapable de le trahir ; mais s il entrait îcr quelque personne indiscrète...
— Quoi ! Joubert, interrompit Fournier en se frottant les mains, n'a vez-vous donc pas lu les papiers y amnistie
a été accordée aux personnes compromises dans les derniers complots. Jean Trinquart, nominativement, a reçu sa grâce pleine et entière; la chose est au Moniteur,
1\ ï l'othon d'or
et je l'ai vue de mes yeux. Ce pauvre Jean en a appris la nouvelle ce matin dans la ferme où il travaillait sous un faux nom, et il nous est tombé ce soir comme une bombe. Quoique ma tille m'eût raconté toute l'histoire, le jour même de notre scène chez le procureur du roi (ce qui, entre nous soit dit, m'a empêché de faire d'énormes sottises), je ne connaissais pas le frère de Nanette, et je l'ai d'abord assez
mal reçu Mais nous sommes au mieux
maintenant. 11 peut se montrer partout, tête levé, et il va nous donner un bon coup de main pour mettre à la raison les gueusards de ce quartier.
En ce moment, Jean ïrinquart parut enfin disposé a modérer son fougueux ap-
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petit ; aussi bien le pain de quatre livres était réduit au croûton, la pièce de bœuf ne consistait plus qu'en un gros os, et la I outeille était vide. L'ancien soldat resa la table, fil un quart de conversa- :ii son siège, et dit a Founiier :
:>n, excuse, bourgeois ; mais j'ai éprouvé en de la misère depuis que je suis rentré dans le civil, et j'ai rarement eu l'occasion de me i ->lir l'estomac.
Dame! voyez-vous, quand o a, comme moi, vécu trois jou. avec un Iro ^on de chou trouvé derrière la port jan,
et trois autres jours avec \ ou cinq
pommes de terre gelées, on rongerait les os du diable. Mais voila qui est fini et nous pourrons causer un peu.
214 l'othon d'or
— Mange, mon ami, dit Fournier avec gaîié; ne te gêne pas, mon pauvre Trinquart;joue des mâchoires comme si tu étais encore en pays ennemi... Non, décidément, tu n'en veux plus?... soit f... Eh bien ! Trinquart, comme je le disais à M. Joubert, je compte que tu nous aideras à rabattre le caquet de ceux qui nous font tant d'avanies, a ma liile et à moi.
— Si je leur rabattrai, mille tonnerres ! Vous pouvez le dire, bourgeois! Cette jolie mam'selle Rose, qui a été si admirable pour ma sœur Nanelte, qui s'est laissé traîner dans la boue afin de ne pas trahir un pauvre soldat? Mais c'est une sainte du bon Dieu! Tout mon sang lui appartient, cl si je pouvais lui faire un lapis de
l'othon d'or 215
pied avec mon vieux cuir... Tenez, bourgeois, savez-vous cornaient je m'y prendrais pour mettre ces méchantes gens a la aison? Mam'zelle Rose se requinquera ^n mieux et ira tranquillement se prolans la ville, en passant par le îfcourg ; moi, je marcherai a quatre ou en arrière. Tous ceux qui auront l'air de rire ou d *ui dire des méchancetés, je les aborderai poliment, et je leur conterai {re de la chose.
Si alors les g 'eut, je leur
casserai les rein^ d abord, et puis je leur offrirai de se rafrai ..;■ Tun
coup de sabre... Ce ne s^ ra pas \ cile que ça.
Tous trois se mirent à rire du u ado
21 G i/OTHON 1>'0R
nouveau que Trinquart comptait mettre en usage pour rétablir la réputation un peu compromise d'une jeune fille. *
— Ce moven pourrait n'avoir pas le succès qu'on en attend, reprit M. Joubert ; mais les faits une fois connus, mademoiselle Rose est sûre de reconquérir t'estime et l'affection qu'elle mérite. L'important maintenant est d'expliquer la disparition de le fameuse médaille , car j'imagine que M. Trinquart ne saurait nous en donner des nouvelle*
Le soldat fronça le sourcil à la pensée du soupçon que contenait implicitement cette demande-
^Triple~queue du diable ! s'écria-t-il j
l'othon d'or "217
pour qui me prenez-vous? Si le bourgeois ne m'avait pas assuré que vous étiez un bon... Morbleu ! dans la nuit dont il s'agit, j'avais bien autre chose en tète que des médailles et autres fanfreluches. J'aurais marché sur des tas d'écus comme si c'eût cailloux. Voir ma pauvre sœur, la ate qui me restât, étendue sur ion lit, .si pâle, si faible, qu'on l'eût crue morte ^entendre me dire adieu,
. me i\ nandei de ne pas l'oublier, m'encoui, f>e plaindre, me consoler,
croyez -vous qu'il i ^e quoi
m'empêcher de cer à autre chose?
Aussi, moi qui me suis trouvé a tant i batailles» moi qui ai a^rmi devai monceaux de morts et de me anssi hauts que cotte maison, j
218 l'otiion d'oii
ce moment comme un boulet de quarantehuit sur la conscience... Moi, vieux dur-àcuire, je me mis a pleurer... Oui, je pleurai Mille tonnerres! je crois que je
pleure encore.
EtTrinquart frappa violemment la ierre du pied en baissant la tête.
-» Mon brave, reprit M. Joubert, vous ne m'avez pas compris; je n'ai jamais eu la pensée de vous accuser d'une mauvaise action. Mais , dans la nuit dont il s'agit , n'avez-vous pas eu occasion de remarquer, malgré votre trouble bien naturel, qu'une autre personne se serait introduite dans la m&isoii ?
l'othos d'or 219
— En effet, dit Trinquart d'un air de réflexion, pendant que nous étions là bien désolés daus la chambre de Nanette. La bonne petite mam'zelle Rose peut se Vappeler combien elle fut effrayée; elle cru' que son père s'était éveillé et venait rprendre. Or, comme ce n'est pas :rdu courage, le bourgeois aurait, pr ne en me trouvant chez
lui. ne ;sc renouvela pas, et nous
pensâmes que nous nous étions trompés ; mais maii elle était sur des charbons ardents. D'air. ■ • . la pauvre Nanette avait été rudement secouée par ces pleurnicheries, et elle sem "»is.
Il fallut partir. Je m'approchai sœur, je l'embrassai sur sos. joues froides, et je sortis. Je ne l'ai p evue.
220 l'othon d'or
Le soldat s'arrêta de nouveau. Après une courte pause, il poursuivit :
— Encore une fois, je n'avais pas les idées bien nettes en ce moment; je festonnais comme un ivrogne, et je ne suis pas sûr de ne pas être tombé à plusieurs reprises dans les pierres du jardin. Je me souviens pourtant qu'en sortant de la maison, je trouvai grande ouverte la porte que j'avais fermée au loquet en entrant, et a laquelle j'avais laissé la clé; puis, quand j'eus franchi la brèche du mur, j'aperçus comme une ombre noire qui s'enfuyait du côté de la campagne... Je n'oserais rien affirmer, car véritablement j'avais alors la tête perdue. Mais tout cela finira bien par s'expliquer, et l'on saura enfin de quoi il
l'othon d'or 221
retourne, car vous comprenez, monsieur, que je ne me laisserai pas accuser de pareilles infamies, moi, soldat de la grande armée!... Non, je ne le souffrirai pas!
Joubert réfléchissait profondément.
— Serait-il possible, dit-il comme a luilême, qu'une autre personne... En effet,
i se trouvait la clé, il connaissait lf; êtres delà maison, il pouvait espérer i .>< :< . '. etrl'impunité. Eh bien ! Fournier, continu l-il en a iïec tant une tranquillité qu;t n'éprouvait pas, quel parti prendrez-vous da ;s :i - tances actuelles?
— C'est justement pi, vous Her a ce sujet, mon cher préside je vous
c222 l'otiio^ d'où
ai prié de venir ici ce soir. Vous êtes un homme de bon conseil; ma fille et moi, nous avons en vous une confiance entière. Si je n'écoutais que mon indignation, je m'en irais avec Trinquart chez le procureur du roi, je répéterais au magistrat ce que vous venez d'entendre, et je le sommerais de reprendre ses poursuites au sujet du vol de la médaille.
— Gardez-vous en bien, Fo rnier, dit M. Joubert avec animalio; , personne ne gagnerait rien a ce nouvel éclat; il n'y a déjà eu que trop de scandale dans cette déplorable affaire. D'ailleurs, vous n'ignorez pas que de Chastagnac père est gravement, dangereusement malade; selon toute apparence, il ne se relèvera pas...
LOTHON D OR VlO
Auriez- vous la cruauté de venir ainsi tourmenter ce vieillard a ses derniers instants peut-être ?
— Nous a-t-il épargnés, lui ? A-t-il eu de la pitié pour mon innocente fille et pour moi?
— Ecoutez, Fournier, je ne refuse pas d'intervenir, en qualité d'ami commun, dans ces pénibles discussions afin de les terminer le plus tôt possible à la satisfaction de tous les intéressés ; mais il faut que vous me promettiez de suivre ponctuellement mes avis. Et d'abord quelles sont vos prétentions pour servir de base a un accomodement entre vous et Chaslagnac?
2'2i l'othox d'or
— En premier lieu, Roge doit oblenir une réparation franche, publique, éclatante, pour les affreuses calomnies dont elle a tant souffert. Ensuite, comme Chastagnac a certainement mon bel Othon d'or, je veux qu'il me le rende; je le veux, mordicus!
M. Joubert essaya vainement de faire renoncer le vieil antiquaire à cette dernière exigence, qui pouvait rendre l'accomodement impossible ; maisFournierse montra d'une opiniâtreté intraitable au sujet delà médaille.
— Et vous, Rose, continua Joubert en s'adressant a la jeune fille, qu'avez-vous
l/OTHON D'OR "22S
à demander en échange d'un généreux pardon ?
— Je n'ai rien a pardonner, monsieur, répliqua la jeune fille modestement, car je n'ai jamais eu de colère ; les apparences étaient contre moi. Seulement j'espère que vous voudrez bien dire a M. Victor de Chastagnac combien il a éié injuste, et combien peu je méritais ses insultes.
— Je vous le promets, mon enfant. Et puis...
— Tout sera dit, murmura la jeune fille d'une voix éteinte, et je l'oublierai.
Elle passa furtivement son mouchoir v 15
22G l'othon i>'or
sur son visage. M. Joubert ne parut pas s'en apercevoir et se leva.
— C'est entendu, reprit -il. Demain matin je verrai Chastagnac et je tâcherai de l'amener a une conciliation... J'ignore comment j'y parviendrai, mais j'ai la nuit pour y réfléchir. Vous me promettez de ne faire aucun bruit, de ne tenter aucune démarche imprudente? M. Trinquartpeut dire ce qu'il voudra relativement à visites nocturnes, mais qu'il ne park ni de vol, ni de médaille, ni de ses suppositions. Demain, dans la journée, je vous apprendrai le résultat de mes efforts; jusque-la je veux être absolument seul a conduire ces négociations. Me promettez-vous d'en attendre patiemment le résultat?
l'othon d'or 227
On lui donna la parole exigée; alors M. Joubert serra la main a Fournier et au vieux soldat, déposa un second baiser sur le front de Rose, et sortit tout soucieux en pensant aux moyens de remplir sa difficile mission.
Le mourant.
Le [lendemain matin, Victor de Chastagnac entra de bonne heure dans le cabinet de curiosités qui précédait la chambre de loa père, \\ y trouva le vieux Pierre, qui
G2r0 l'othon d'où
s'occupait de mettre en ordre cette pièce privilégiée.
— Eh bien ! demanda-t-il avec anxiété, comment a-t-il passé la nuit?
— Mal; monsieur Victor, toujours de plus en plus mal. Il n'a presque plus de sommeil, ni le jour ni la nuit. Par moments, il ferme les ^eux, et l'on croirait qu'il dort ; mais il ne dort pas... il pense.
— Étrange maladie ! Le docteur n'y comprend rien, mais il tire les plus funestes pronostics de cette faiblesse croissante, de cette décomposition lente et continuelle... Enfin as-tu remarqué quelque chose digne d'attention?
jl'othon bjor 251
Pierre se rapprocha de son jeune maître et lui dit a l'oreille :
— // s'est encore levé cette nuit.
— Et cette lois, as-tu pu reconnaître quel était le bu* d^ ces mystérieuses promenades?
— Malheureusement non , monsieur Victor... Vous savez que je couche sur un matelas, par terre, à côté de son lit. La nuit dernière, épuisé de fatigue, j'avais fini par m'assoupir, mais je ne dormais que d'un œil, quand je fus éveillé tout a fait par un craquement particulier du lit de mon maître. Je continuai de respirer bruyamment; cependant j'étais attentif,
252 l'otiion d'ôr
et, à travers mes paupières entr'ouvertes, je suivais tous les mouvements de monsieur. Je le vis, à la clarté de la veilleuse, descendre péniblement de sa couche, lui si faible et si languissant, il put trouver seul ses pantoufles et sa robe de chambre, puis, s'appuyant aux meubles pour ne pas tomber, il s'approcha de la cheminée, alluma une bougie, et se traîna dans son cabinet. Là, j'entendis grincer une serrure; après quoi, il vint s'asseoir devant son bureau et demeura immobile. Que faisait-il? Je l'ignore; mais je jugeai à son ombre, qui se dessinait sur le mur en face de moi, qu'il regardait attentivement un objet de petit volume contenu dans sa main, Cette contemplation dura un bon quart d'heure* J'étais asm sur mon séant i
l'othoîc d'or 253
n'entendant plus rien et craignant que monsieur ne se fût trouvé mal, je voulus me lever pour aller voir ce qui se passait. Mais je ne suis plus ni leste ni ingambe ; le bruit que je fis donna ? ms doute l'éveil à monsieur. iS le vis apparaître tout a coup, sa lumière à la main, pâle et défait comme un spectre. J'eus à peine le temps de m'élancer vers lui pour retenir la bougie qui lui échappait, et de le recevoir luimême dans mes bras, car ses jambes se dérobaient sous lui. Je le portai a grand' peine sur son lit, où il est demeuré presque sans voix et sans mouvement depuis ce temps-là.
— C'esl inconcevable! dit Victor ; Pierre, que penscs-tu de tout cela ?
234 l'othon d'or
— Moi, monsieur?... Rien.
Victor lui prit la main et la serra fortement dans les siennes.
— Parle avec franchise, **eprit-il d'une voix sourde, n'imagines-tà rien? ne soupçonnes-tu rien?
— Non, monsieur Victor ; non... je vous assure.
Victor le regarda fixement, puis il laissa tomber la main du vieux serviteur et fit quelques tours dans la salle d'un air agité.
— Crois-tu que je puisse entrer chez mon père? demanda-t-il enfin.
— Comme vous voudrez; il a toujours
l'othon d'or 2r>5
grand plaisir a vous voir ; mais j'ai remarqué que, quand vous étiez Ta, son pouls devenait plus fréquent, sa poitrine plus oppressée... Après chacune de vos visites, il éprouve pn accès de faiblesse.
— Tu as raison, j'ai remarqué l'impression profonde que ma présence produisait sur lui.
— Ne parlez pas si haut... Il n'y voit presque plus, mais il a encore l'ouïe si fine qu'il entendrait une souris trotter. Enfin, s'il faut le dire, il y a quelque chose en dedans qui l'agite et ne lui laisse aucun repos.
— Quoi donc?
236 l'otiion i>'or
— Dieu le sait... Moi, je ne peux le deviner.
Victor, en proie à der ombles que stimulaient en< ices de Pierre, allait entre lade quand on annonça M. .
Le jeune homme accueillit le visiteur avec politesse et cordialité. Après les compliments d'usage, M. Joubert témoigna le désir de voir sur-le-champ son ami Chastagnac.
— On assure que mon père a passé une mauvaise nuit, monsieur Joubert, répondit Victor, et il est d'une faiblesse telle que la moindre secoure pmt M emm
l'othon d'or 257
une révolution fâcheuse. Mais ne sauriezvous ^'apprendre l'objet de votre visite?
it plus volontiers, mon enpporte des nouvelles fort inour vous-même !
rm même temps, il se mit à raconter comment s'expliquait la circonstance qui avait compromis la réputation de mademoiselle Fournier, mais sans faire aucune allusion aux particularités concernant la disparition de l'Othon d'or.
Victor avait écouté d'abord avec étonnement, puis avec joie. Le récit terminé, il dit d'une voix altérée :
— Je vous remercie, monsieur Joubert...
258 l'othon d'or
Vous avez raison, celle nouvelle m'intéresse au plus haut point. Gomme j'ai été brutal envers cette noble fille! N'aurais-je pas dû soupçonner qu'il y avait dans son silence un acte d'héroïsme? Elle ûoit me mépriser, me haïr !
— Heu! heu ! les femmes sont si bizarres!... Ainsi, mon garçon, vous ne seriez pas fâché de pouvoir implorer votre pardon de cette charmante créature ?
— Oh! monsieur, je donnerais tout au monde pour qu'il me fût permis de courir chez elle, de me jeter a ses pieds, de lui exprimer mon repentir, de baigner ses mains de mes larmes !
l'othon d'or 259
— Eh! morbleu, pourquoi n'y courezvous pas?
iez quelle mortelle injure .ede M. Fournier?
-ce que cela? Je vais aravecM. de Ghastagnac...
l'est permis d'arriver jus-
% îussirez pas, reprit Victor i haine, bien légitime du reste, est si violente...
En ce moment, une voix faible appela de la pièce voisine. Victor écouta Sabord, puis il se précipita dans la chambre de son père. 11 reparut bientôt.
tHO l'othcw i>'or
— Allons ! il nous a entendus, dit-il, et il désire vous voir. Vous pouvez entrer.
Joubert, a son tour, se dirigea vers la chambre du malade; Victor voulait ~° suivre ; le président l'arrêta sur le seuil v e la porte.
— Mon cher enfant, dit-il avec un mélange ue douceur et de fermeté, vous pouvez compter sur moi pour parler à votre père avec tous les ménagements qu'exige sa position. Mais, au nom de son repos, au nom de votre bonheur, laissez-moi seul avec lui jusqu'à ce que je vous appelle.
Et il passa outre, tandis que le jeune homme demeurait stupéfait et tremblant de la solennité de cette demande.
l'otuon d'oh 241
Le vieux Chastagnac était étendu sur son lit. Ses rideaux fermés ne laissaient pénétrer qu'un demi-jour autour de lui, et c'était a peine si sa figure jaune, déconposée, se détachait sur la blancheur des oreillers. Il murmura quelques mots de politesse, et tendit au visiteur sa main osseuse et ridée. Joubert la pressa doucement et s'assit dans un fauteuil en face de son ami. nf
En voyant les ravages que la maladie avait causés dans cette organisation naguère encore si saine et si robuste, il comprenait mieux que jamais les difficultés et les dangers de sa mission. Il s'engageait déjà daus un dédale de compliments et de consolations banales, quand M. de Chastagnac l'interrompit, v 10
L OTHON D OR
— Joubert, dil-il d'une voix claire et distincte cette fois , vous avez quelque chose a m 'apprendre, je le sais.
- Moi? mon ami, je vous assure... Eh bien! oui, poursuivit-il aussitôt en se ravisant, maïs je craindrais que vous ne fussiez pas en état de m'écouter.
— Pourquoi non ?... Je me trouve bien, fort bien, je vous assure.
Et le malade s'efforçait d'ouvrir ses yeux ternes et vitreux. Il reprit après une courte pause.
— Voyons, de quoi s'agil-il ?
l'othon d'où 243
— Mon Dieu ! toujours de cette ancienne affaire avec Fournier.
Chastagnac tressaillit, mais il garda le silence.
— Oui, continua Joubert en l'examinant attentivement, afin sans doute de mesurer ses révélations à la force de son auditeur, on sait maintenant à qui était adressée cette fameuse lettre qui fit tant de bruit.
— Ah! ah! quelque galantin de la ville, sans doute?
— Vous n'y êtes pas.
Et Joubert raconta de nouveau l'histoire
244 l'othon d'or
do Jean Trinquart. M. de Chastagnac était profondément pensif.
— Victor sait-il déjà tout cela? demandat-il enfin.
— Il le sait.
Le vieillard ferma les yeux et se tut. Voyant qu'il demeurait calme , Joubert poursuivit avec circonspection :
— Ce n'est pas tout, Chastagnac : Fournier veut maintenant reprendre l'affaire de sa médaille, et il parle de retourner chez le procureur du roi.
— Ah ! dit le malade en se soulevant à
l'otuon dor 245
demi, aurait-on découvert de nouveau* indices?
— Oui... Le soldat assure avoir entendu du bruit dans le cabinet de Fournier pendant cette nuit funeste, et, en sortant de la maison , avoir aperçu distinctement une personne qui fuyait.
— Et... cette personne... la connaissait-il ?
— Je l'ignore... Mais, sans aucun doute, Marville, avec sa finesse ordinaire, arrivera bientôt a savoir la vérité.
Le vieillard s'agita sur sa couche ; sa respiration devint plu* {pénible
^40 i/othon d'or
— Joubert, demanda-t-il, qu'espère donc ce Fournier?
— Ce qu'il espère? Parbleu! il veut, par un nouvel éclat, rébabiliter la réputation de sa fille si malheureusement compromise, et en même temps rentrer, s'il est possible, en possession de son Othon d'or, qui, Dieu me pardonne! lui est aussi précieux que l'honneur de son enfant.
— L'Othon d'or! répliqua M. de Chastagnac d'une voix brève et avec délire; il y pense donc toujours? L'Othon d'or, sans doute, est égaré, enfoui, perdu; on ne le retrouvera pas... Dites-le-lui... son Othon d'or, il ne l'aura pîus, quoi qu'il fasse; il ne l'aura jamais, jamais!
l'qtiio:n d'or 247
Joubert se garda bien d'exprimer les soupçons que cette agitation extraordinaire lui inspirait ; il se contenta de répondre froidement :
— C'est possible, Chastagnac ; mais alors la justice informera.
Quelques minutes se passèrent encore.
— Joubert, reprit le vieil antiquaire, croyez-vous que mon pauvre Victor aime toujours cette petite?
— J'en suis sûr, Chastagnac.
— Et Rose, pensez-vous qu'elle ail conservé de l'affection pour mon fils?
L OTHON l) OR
— Je n'en saurais douter; rien dans ces tristes événements n'a paru l'affecter autant que le mépris de Victor.
— Eh bien ! alors, puisque nous devons une réparation a cette honnête enfant, puisque les jeunes gens s'aiment, puisque ce mariage doit les rendre heureux l'un et l'autre... Ce Fournier n'est pourtant qu'un grossier bourgeois enrichi, un ignare bouffi d'orgueil, un savant d'arrière-bou tique, un marchand de ferrailles, en un mot!
Joubert attendait autre chose que ce débordement d'injures contre le père de Rose Fournier. Il se hâta de donner un cours différent aux idées du malade-
L 0TI10N d'oh 249
— Rose est charmante, reprit-il, et dans tous les salons de la ville on a remarqué sa grâce, son esprit, sa parfaite convenance.
— Soit donc! dit Chastagnac sn soupirant. Que ce mariage s'accomplisse; je ne m'y oppose plus. Aussi bien je ne serai pas la pour le voir, car mes moments sont comptés... Mais cette réparation sera suffisante, n'est-ce pas? On ne troublera plus mon repos; je n'entendrai plus ces menaces, ces récriminations, ces colères ; on me laissera mourir en paix... Surtout, ajouta-t-il en élevant la voix, on ne me parlera plus de cet Othon d'or que je n'ai pas, que je ne peux pas donner, qui est à
"11)0 l'otuon d'où
tout jamais perdu... Me le promettez-vous?
— Je vous le promets! s'écria M. Joubert transporté ; je ferai entendre raison a Fournier, car il faudrait qu'il fût complètement fou... Mais laissez-moi vous féliciter de l'excellente résolution que vous venez de prendre, Chastagnac; elle est d'un bon père et d'un honnête homme...
Vous avez, en effet, assuré le bonheur de ces deux enfants, et, quoi que vous en disiez, vous en serez témoin, car vous vous rétablirez, Chastagnac; la conscience d'une bonne action sera plus efficace que les remèdes pour vous rappeler a la santé... Maintenant, poursuivit Joubert en se levant, comme s'il eût craint un
l/OTHON I)'01l 25 1
brusque revirement dans la volonté du malade, permettez-vous que je prévienne Victor? Il attend sans doute avec anxiété le résultat de cet entretien.
Chastagnac fit un signe d'assentiment.
Quelques minutes après, Victor entrait dans la chambre, et se jetait au cou de son père en fondant en larmes.
— Merci, balbutiait-il, merci, mon père, vous avez comblé tous mes vœux!
Le vieillard semblait jouir délicieusement de la joie de son fils :
— Je te devais cela, murmura-t-il, et moi-même je sens daus mon cœur un
252 i/otiion d'or
bien-être que je ne connaissais pas depuis longtemps!
— S'il en est ainsi, reprit Victor, souffrez que je ne perde pas un instant pour achever la réconciliation devenue possible. M. Joubert voudra bien m'accompagner jusqu'à la maison du faubourg; je verrai ma chère Rose, et je lui exprimerai tant de repentir, qu'elle me pardonnera. Alors nous viendrons tous ensemble auprès de vous, et nous ne formerons plus qu'une famille pour vous entourer de respect et de tendresse.
Cette proposition sembla frapper le malade d'épouvante :
— Non, non, pas sitôt, dit-il en s'agi-
tant sur sa couche; va les voir si tu veux, Victor, mais ue te hâte pas de me les amener... lui surtout... Je les verrai plus tard, dans un autre moment... Ces secousses m'ont épuisé...
Et il retomba complètement évanoui.
Peu de jours après, le bruit se répandit dans la ville que l'état de M. de Chastagnac ne laissait aucun espoir, et, en effet, toute sa maison était dans l'attente d'une prochaine catastrophe.
Depuis plus d'une heure, l'abbé Robertin, l'un des grands vicaires du diocèse, et l'ami particulier du vieux Chastagnac, était enfermé avec le malade, auquel il
254 l'ot-hon i»'or
prodiguait les secours de la religion. Les personnages les plus importants de cette histoire se trouvaient réuuis dans le salon qui précédait la chambre du mourant ; c'étaient Fournier et sa fille, Victor et M . Joubert. Par i ntervalles, le vieux Pierre montrait sa figure désolée dans l'ouverture de la porte qui donnait sur l'antichambre.
Victor, assis a l'écart, le visage couvert de ses deux mains, ne répondait que par des sanglots aux douces paroles de Rose Fournier, qui, les yeux humides de larmes, le consolait tout bas. M. Joubert luimême, quoiqu'il fût à cet âge où l'on a laissé bien des amis en arrière et où l'âme s'est blasée peu a peu sur de pareils évé-
nements, paraissait douloureusement affecté. Seul, Fournier donnait des signes d'une agitation inaccoutumée; il se levait fréquemment, allait de l'un a l'autre des assistants, comme s'il eût été obsédé par une pensée secrète qu'il n'osait avouer. M. Joubert unit par remarquer cet impatientant manège.
— Fournier, demanda-t-il à voix basse, qu'avez-vous donc? Ne sauriez-vous respecter la douleur de votre futur gendre ?. . . Voyons, que désirez-vous encore? La rébabiiitation de votre fille ne vous semble-telle pas assez complète? Auriez-vous été insulté de nouveau en venant ici ?
— Non, non, M. Joubert, nous n'avons
^'G l'othon i/or
plus rien do pareil h craindre, Dieu merci! Jean Trinquart a passé dans le faubourg et dans toute la ville, je crois ; maintenant nous n'entendons plus que des éloges et des bénédictions ; on nous salue, on nous respecte.
— Oui, mais vous avez reçu hier, m'al-on dit, la visite xle M. de Marville, le procureur du roi; ne serait-il pas revenu, par hasard, sur l'affaire que vous savez?
— Pas le moins du monde, monsieur Jouberl, c'était simplement une visite de politesse, et il a passé plus d'une demiheure a dire de bienveillantes choses a ma fille.
— Mais alors d'où vient l'inquiétude où je vous vois?
LOTHOIN D'OR 2£7
— Écoutez Jonc, reprit le bonhomme avec embarras, l'autre, le père de Victor, a certainement ma médaille... Oh! il l'a, j'en suis sûr... et si l'on pouvait profiter du moment où ses idées sont lucides pour lui demander où il la cache...
— Encore! interrompit Joubert avec reproche; ne rougissez-vous pas, Fournier, de songer a de pareilles bagatelles si près du tit d'un mourant?
— Une bagatelle ! un Othon d'or avec un triquêtre pour revers!... Ne comprenez-vous pas, Joubert, vous, président d'une société savante, quel désastre ce serait pour la science numismatique si ce trésor ne se retrouvait pas? il est ici, vous
258 l'othon d'où
dis-je, et, si l'on ne se haie de questionner le vieux Chaslagnac... Voyons, Joubert, ne ferais-je pas bien d'en glisser un mot a Victor?
— Gardez-vous-en bien... je vous le défends! dit le président avec force; ce serait une mauvaise action, Fournier, et, si vous vous en rendiez coupable, je ne vous reverrais de ma vie.
L'antiquaire baissa la tête et demeura immobile pendant quelques instants.
M. Joubert, croyant l'avoir convaincu, se tourna d'un autre côté; mais bientôt Fournier se mit a s'agiter de nouveau, et, se levant de son siège, alla rejoindre Pierre dans l'antichambre. On entendit
l'othon d'or 259
un chuchotement prolongé, mais on put distinguer seulement ces paroles prononcées par le père de Rose :
— Cinq cents francs, mon ami... non, mille francs pour vous, mille francs en or, si vous pouvez me donner le simple renseignement que je vous demande !
Pierre ne répondit pas, mais il lança un tel regard à Fournier, que celui-ci regagna lestement sa place sans rien ajouter. Cependant il semblait être toujours absorbé par la même pensée, car on eût pu l'entendre murmurer :
— Il faut profiter de l'occasion... il l'a, je suis sûr qu'il l'a!
200 l'othon d'or
Enfin, la porte s'ouvrit, et l'abbé Robertin parut. Il s'approcha de Victor, lui dit quelques mots ; aussitôt le jeune homme entra en chancelant dans la chambre voisine.
On demanda des nouvelles du malade a l'abbé Robertin qui se contenta de secouer tristement la tête. Il allait se retirer, quand Fournier le retint et se mit a lui parler bas avec chaleur. L'abbé , résistait aux instances qu'on lui adressait, si bien que Fournier, poussé a bout, finit par élever la voix :
— C'est votre devoir, monsieur l'abbé, disait-il; je soutiens que les pratiques religieuses peuvent être efficaces si vous
l'otiion d'or 261
n'obtenez pas cet important aveu. Le mourant ne saurait se reconcilier sincèrement avec les hommes et avec Dieu, si vous parveniez à le décider...
— Paix ! monsieur, dit l'ecclésiastique d'une voix contenue, mais avec autorité; je n'ai rien a vous apprendre... Voulezvous donc augmenter les remords que j'éprouve d'avoir pu vous céder par faiblesse ce misérable petit morceau de métal, cause première de tant de malheurs, de tant de fautes peut être?
El écartant Fournier, qui essayait de le retenir, il se retira précipitamment.
L'antiquaire, triste et désappointé, regagnait sa place; Victor vint annoncer
L2G2 l'otiion d'or
aux personnes présentes que le mourant désirait les voir une dernière fois.
Tous allèrent se ranger en silence autour du lit d'agonie. Le vieillard semblait avoir encore sa connaissance, mais il ne parlait plus, et son regard était complètement éteint. Quand les deux jeunes gens s'agenouillèrent tout en larmes, ses lèvres remuèrent comme pour les bénir, et un vague sourire passa sur ses lèvres décolorées. Il serra la main a Joubert et à son fidèle Pierre, avec une intelligence évidente ; mais quand il en vint à Fournier, qui s'avançait a son tour, l'immobilité éternelle parut subitement le saisir.
Fournier, devant ce terrible et solennel
l'othon d or 265
spectacle de la mort, conservait seul son courage et sa présence d'esprit ; on eût dit même que ses facultés avaient en ce moment une lucidité, une vivacité extraordinaires. Pendant que les autres assistants attendaient et peut-être espéraient encore, il reconnut la lugubre vérité.
— Emmenez ces enfants, dit-il d'une voix sourde ; tout est fini !
Victor, éperdu, voulut se jeter sur le corps de son père ; Pierre l'entraîna, tandis que M. Joubert emportait Rose a moitié évanouie.
Pendant ce premier moment de trouble, Fournier resta seul auprès du corps.
204 l'othon d'or
Une énergie sauvage se refléta tout à coup sur sa figure ; il promena uu regard rapide autour de lui ; puis, saus écouter les cris de désespoir et les sanglots qui s'élevaient de la pièce voisine, il s'approcha du lit, se pencha sur le cadavre encore chaud de son ancien ami, et, prenant une de ses mains convulsivement fermée, il essaya de l'ouvrir.
Le mort résistait; il semblait que les doigts raidis dussent se briser avant de céder a cette violence sacrilège. Mais Fournier avait en ce moment une vigueur surhumaine; il redoubla d'efforts, tous ses muscles se tendirent, et il parvint enfin a retirer de la main crispée du cadavre
un objel brillant qu'il se mit à contempler avec amour.
— Ah ! murmura-t-il triomphant, je le savais bien ! Il voulait emporter dans la tombe mon bel Othon d'or!...
FIN D£ LOTHON d'OR.