‹ Le spectre de ChatillonChapitre 19 sur 20 · LIL SPECTRE · texte numérisé non relu

LIL SPECTRE

cliard en se levant, à sa sauté et à celle du jeune seigneur, sou fils, qui a, dit-on, toute la douceur et la bonté de sa digne mère! Puisse Dieu les combler l'un et l'autre de prospérités et les ramener bienlot dans ce pays où, malgré la méchanceté et l'injustice, ils trouveront encore tant de cœurs pour les aimer!

Ce toast, porté avec une éloquence naturelle et touchante, émut tous les assistants; ils étaient debout, et les hommes restaient découverts. On choqua les verres ; ni M. de Rosemberg ni Ernest n'a* valent la force de prononcer une parole; ils tremblaient, et Ernest était fort pâle. Cepreudant ils burent comme les autres.

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— Ce vin ne doit pas être bon pour ces messieurs, reprit la fermière ; ce n'est que de la piquette de ménage.

— Jamais je n'en ai bu d'aussi délicieux, dit M. de Rosemberg.

— Je ne l'eusse pas changé pour du Tokay ou du Jobannisberg ! s'écria Ernest. à-'^'<. €t'-^i-^-*-<- ' -

Le père et le fils se serrèrent furtivement la main ; ils s'étaient compris.

Alors madame Blanchard se leva et conduisit les visiteurs dans un petit salon vol-

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sin dont la propreté la plus scrupuleuse était le principal ornement. Dans un angle de celle pièce se trouvait un bureau chargé de registres et de papiers; on prit place sur des fauteuils de paille, autour de ce bureau, et l'on causa plus intimement qu'auparavant. Maiiame Blanchard accablait ses hôtes de questions sur le duc dont elle désirait ardemment le retour. M, de Rosemberg éluda fort adroitement les demandes trop embarrassantes, et a son tour il complimenta madame Blanchard sur l'ordre parfait qui régnait à la ferme de la Censé.

— Ce n'est pas moi qu'il faut féliciter, mon bon monsieur, dit madame Blan-

chard avec un soupir, mais Denise, ma pelile-lille, car moi je n'aurais pas eu l'idée peut-être de faire autrement que l'on n'a fait jusqu'ici. Denise dirige seule l'administration de la maison ; elle écrjt les comptes, paye les journées, distribue les tâches, et vraiment personne ne s'y entend mieux. Cela la distrait, la pauvre chère enfant! Comme elle est très délicate, elle a voulu que les abords de la ferme fussent aussi propres , aussi soignés que l'intérieur ; je ne l'ai pas contrariée ; sa santé ne peut que i'aftner à cet état de choses, .

et puis, pourquoi la tourmenter? Le médecin assure que la moindre impatience augmente son mal !

— Mais pourquoi n'av«)ns-nous pas en-

core vu mademoiselle Denise ! demanc^ Rosemberg ; je sais, ma chère madame Blanchard, que depuis la perte de votre fils, cet enfant est votre unique parente ; pourquoi se cache-t-elle de nous?

La fermière poussa un gémissement douloureux.

— Ah! monsieur, reprit-elle, je vois que vous ne connaissez pas mon malheur...

Denise est en effet ma seule parente, le seul resle d'une famille nombreuse, le geul lien qui me rattache a l'existence, moi, pauvre vieille, qui ai passé tant de mauvais jours; et cependant, que le ciel me pardonne ! je souhaiterais presque, à

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certains momonts, que ma petite fille me précédât dans la tombe, tant l'avenir m'épouvante pour elle !

Et elle se cacliale visage dans les mains.

— Je ne vous comprends pas, madame Blanchard ; un pareil souhait s'accorde mal avec l'aireclion que vous paraissez avoir pour Denise.

— Vous allez la voir, monsieur, car on finira peut-être par la décider a rentrer, et vous jugerez si elle n'est pas digne de celte affection.. Oui, oui, c'est la créature la plus gracieuse et la plus aimante qu'il

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soit possible de trouver; elle serait l'orgueil et la joie de mes vieux jours, si...

— Vous m'avez dit qu'elle était malade, reprit M. de Rosemberg, voyant que madame Blanchard ne pouvait achever ; queile est donc sa maladie?

— La plus cruelle de toutes , dit la bonne femme en détournant les jeiix ; sa télé... sa pauvre tète.

Et elle s'arrêlcTde nouveau

— Grand Dieu ! est-ce que votre fille serait... est-ce qu'elle aurait perdu la raison ?

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— Non, grâce au ciel, on ne peut pas dire encore que la pauvre enfant soit folle, quoique peut-être, dans l'avenir, si son état continuait a empirer... Il y a des moments où personne ne pourrait soupçonner la vérité. Si vous la voyiez, occupée des intérêts de la maison, notant les dépenses, surveillant toutes choses, vous seriez émerveillé de sa mémoire, de sa modestie, de son bon sens ; mais parfois aussi, sans cause apparente, elle devient tout a coup fantasque et farouche ; elle s'habille d'une façon extraordinaire, elle quitte la maison pour aller courir la campagne; elle ne parle plus, elle fait ses meilleurs amis : c'est a navrer le cœur!

— Depuis coml)ien de temps éprouve-telle ces fachcus. symplômes?

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— Elle était encore tout enfant quand elle en ressentit les premières atteintes et elles n'ont fait qu'empirer depuis. Le médecin croit qu'en prenant de l'âge ^son tempérament sain finira par l'emporter sur le mal, mais j'ose à peine espérer cet heureux changement... Il y a des jours oîi elle remplit la ferme de ses chants joyeux, car elle chante comme un rossignol; puis elle passera des journées entières, la-haut dans les ruines, assise sur les lombes des seigneurs défunts, et elle pleure toutes .

les larmes de ses yeux( quoiqu'elle n'ait^^^ii t.^; jamais connu ceux qui sont enterrés la ! Ut i^

— Alors c'est elle sans doute qui prend soin de la tombe du marquis de Châtillon dans la chapelle du vieux château?

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— Il est vrai : depuis qu'on a transporté la-haut le corps de M le marquis, elle a pour cet endroit le même respect que pour le cimetière du bourg, où reposent son père et sa mère. Chaque semaine elle y va porter des fleurs, car elle a voué une espèce de culte k la famille de Châtillon. Elle a lu de vieux parchemins provenant de l'abbaye de Sainle-Ëpiue, et elle coq-' naît toutes les histoires qui concernent les seigneurs d'autrefois.

— Madame, demanda timidement Ernest, mademoiselle Denise îi'cst-elîe pns vêtue de blanc et ne se trouvait-elle pas dans les ruines à l'heure du coucher du soleil?

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— Hélas ! monsieur, qui pourrait dire comment la pauvre enfant est vêtue et où elle se trouvait a telle ou telle heure ? Elle change de costume k chaque instant; elle est tantôt ici et tantôt là. Je voudrais l'empêcher de sortir quand elle a ses accès; mais la contrainte augmente son mal et le docteur ne veut pas qu'on la gêne. Ceux qui la rencontrent se garderaient bien de Tinsuller ; d'ailleurs elle est si légère et si farouche, qu'elle ne se laisse approcher par personne. Elle erre donc, suivant son caprice, autour de la ferme; elle s'éloigne peu et elle ne rentre jamais aussi tard qu'aujourd'hui... Sans doute

quelque circonstance extraordinaire

Mais tenez, cette fois, je lentends dans la cuisine ; vous allez la voir !

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Et elle appela : a. z*^^"^-*-^^*'-^ U^U^t.^

— Denise! Denise!

Aussitôt une jeune fille entra d'un pas vif et capricieux, comme celui d'une jrazelle; derrière elle venaient deux servantes portant chacune un énorme bouquet de fleurs champêtres.

La malheureuse Denise était un enfant de quatorze a quinze ans, si frêle, si diaphane, que le moindre soufïle semblait devoir la briser. Sa taille avait une finesse maladive; la blancheur transparente de gon visage rappelait ctlle de l'albâtre ou

de la cire vierge, et cependant ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux. Ses beaux cheveux blonds, séparés sur le front, flottaient sur ses épaules; une couronne de bleuets relenait les boucles éparses autour de ce front plein de candeur. Elle était vêtue d'une robe blanche qui laissait nus les bras et le sommet des épaules ; mais une espèce de mantelet bleu, retenu au-dessus du col par un cordon lâche, se drapait gracieusement autour de sa taille. Ses bras satinés, d'une maigreur extrême, avaient pour ornements des bracelets rouges faits des fruits de l'églantier; elle tenait a la main un volumineux bouquet de bleuets et coquelicots, semblable a ceux que portaient les deux servantes.

En ce moment elle semblait vouloir sur-

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monlercelte humeur vai-^abonde dont avait parlé son aïeule. Ses yeux étaient baissés, a demi cachés sous ses longs cils bruns. Une teinte rosée colorait faiblement ses joues en présence des étrangers.

Telle qu'elle était, mademoiselle Blanchard était belle , mais d'une beauté étrange, incorporelle, qui s'adressait k l'âme plutôt qu'aux sens.

Le jeune Allemand en fut frappé.

Dans son imagination, il comparait Denise h ces esprits élémentaires, Ii ces ondines et a ces sylphides dont parlent tant

les poésies de son pays natal. Il la considérait attentivement avec un mélange d'admiration et de pitié.

Denise s'approcha de MM. de Rosemberg-.

Après leur avoir adressé une profonde révérence, elle ieur tendit son bouquet et fit signe aux deux servantes de l'imiter.

— Monseigneur, dit-elle avec une grâce timide, excusez-nous d'avoir tant tardé a vous présenter notre offrande, selon l'usage, quand vous rentrez dans vos domaines avec M. le marquis votre fils. La moisson sera bientôt finie, et presque

toutes les (leurs sont tombées sous la faucille. Nous en eussions trouvé beaucoup et de fort brillantes là-bas sur les tombes, mais elles sont arrosées avec des larmes et elles portent malheur... Prenez cellesci, elles viennent de nos champs de blés et de nos frais pâtura^çes ; elles sont le symbole de l'abondance et de la joie que votre retour va ramener parmi nous.

M. de Rosemberg ne savait quelle contenance garder en écoutant cette allocution singulière, et Ernest croyait qu'une circonstance encore inexpliquée, avait révélé leur incognito a Denise. Madame Blanchard vint à leur secours.

*- Denise, chère enfant, à quoi penses^

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lu donc ? reprit-elle en attirant vers elle la pauvre insensée; ce ne sont pas la nos maîtres MM. de Gliâtillon... On a dû te dire...

— Chut ! chut ! grand'mère, interrompit la jeune fille avec finesse en posant un doigt sur sa bouche ; c'est un secret, mais, je le sais, moi, il m'a été révélé ; j'ignore comment et par qui, mais je le sais... J'ai été choisie pour offrir les fleurs, suivant le cérémonial ordinaire. Attends, monseigneur ne m'a pas embrassée encore !

Elle écarta les boucles de ses cheveux, et, se haussant sur ses pieds, elle présenta son front k M. de Rosemberg avec une

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adorable innocence. Puis elle se tourna vers Ernest afin de lui otfrir la même faveur. Le bel adolescent devint rouge comme une cerise mûre ; toutefois, il se baissa pour elfleurer de ses lèvres le front virginal de Denise. En ce moment leurs yeux se rencontrèrent; une étincelle électrique jaillit de l'un à l'autre; la jeune fille tressaillit et recula frémissante , comme si ce baiser eût subitement réveillé son intelligence engourdie.

Cependant madame Blanchard disait :

.-; — Denise, reviens a toi, mon enfant chérie. Tu rêves... ce n'est pas la monseigneur et son fiîs ; c'est M. de Rosemberg,

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l'homme d'affaires, l'intendant de notre maître.

Denise ne répondait pas et regardait les étrangers d'un air effaré. Puis elle porta son attention sur elle-même , et voyant que son manlelet couvrait imparfaitement son cou et ses épaules, elle s'empressa de le relever. Un moment après, elle sembla s'apercevoir que ses bras étaient nus et elle les ramena toute confuse sous ses vêtements.

Évidemment la raison revenait par gradations insensibles ; mais Denise ne parlait pas encore.

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— Cher petite, dit M. de Kosemberg avec bonté ; je vous remercie pour le duc de Chatillon de cet accueil. Quel hommage plus louchant pourrait-il recevoir, en rentrant dans son pays natal, après tant de traverses et d'infortunes, que ces fleurs otîertes par une aimable enfant telle que vous?

Mais ces douces paroles produisirent sur Denise un effet tout opposé a celui qu'on attendait.

La jeune fille manifestait une agitation croissante. Enfin, elle s'avança vers son aïeule, el, lui jetant les bras autour du

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cou, elle lui demanda avec un accent déchirant :

— Grand'mère ! grand'mère! qu'ai-je donc fait ?

— Rien, rien, ma lille, dit madame Blanchard en adressant aux assistants un signe rapide.

Les servantes disparurent en emportant les fleurs.

La fermière et les deux Rosemberg s'efforçaient de prendre un air indifférent.

Cependant Denise avait vaguementcon-

science de l'accès de délire qu'elle venait d'éprouver; elle se tenait toujours serrée contre son aïeule comme po'ir cacher sa confusion.

Enfin le duc se leva,

— Nous nous reverrons, madame Blanchard, nous nous reverrons souvent, ditil a la fermière. Je compte m'établir dans le bourg voisin, où je resterai chargé des intérêts de M. de Chàtillon, suivant une procuration que je vous montrerai. Vous pouvez croire que mes promenades et celles de mon fils Ernest se dirigeront le plus habituellement vers la Censé. Nous désirons vous y trouver toujours alerte et

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bien portante, comme aujourd'hui, madame Blanchard ; quanta cette pauvre enfant, espérons que vos soins affectueux finiront par triompher du mal qui la mine !

— Dieu vous entende, monsieur! dit la fermière en soupirant.

Les deux Rosemberg allaient prendre congé, quand une voiture légère s'arrêta dans la cour, et les aboiements des chiens au dehors annoncèrent l'arrivée d'un visiteur.

— 0"' Pf*"^ ï*^^'^ venir si tard? de-

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manda madame Biancbard avec élonnement.

Au même instant on entendit un pas saccadé. Un petit homme d'une cinquantaine d'années, aux manières polies et insinuantes, a l'œil mobile et perçant, entra dans le salon de la ferme. Son costume propret, quoique un peu suranné, était celui d'un riche bourgeois ; une queue poudrée s'agitait sur le collet de sa longue redingote, et de volumineuses breloques d'or cliquetaient sur son ventre rondelet. Il tenait son chapeau à la main et paraissait hors d'haleine.

En apercevant M. do Hosemberg, son

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