‹ Le spectre de ChatillonChapitre 5 sur 20 · H 2 LE SPECTRE · texte numérisé non relu

H 2 LE SPECTRE

Dans l'ombre , elle aperçut la figure sardonique, la haute taille de l'étranger de la forêt. Les bras croisés sur sa poitrine, il dardait sur elle son regard fascinateur.

— Dorante, balbutia-t-elle après un moment de silence, malheureux. Dorante!

que me voulez-vous?

— Si j'étais celui que vous nommez ainsi, reprit l'inconnu avec un accent sarcaslique, ne m'appartiendrait-il pas de vous féliciter le premier de vos succès et de vos triomphes? Comme il y a loin aujourd'hui du temps où, pauvre petite orpheline, élevée par la pitié équivoque

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d'une parente dure et avare, vous viviez dans la misère et l'obscurité! Ce Dorante, dont vous parlez, n'était alors qu'un pauvre comédien du théâtre du Marais ; mais il vous paraissait un Dieu parco qu'il vous donnait des leçons de son art et que cet art devait vous conduire au but de votre ambition. Dans voire ardente reconnaissance, vous aimâtes Dorante... Encore une fois, que les temps sont changés, belle Duranci! Admise sur la première scène du monde, enivrée de flatteries, vous avez commencé par repousser cet homme obscur qui vous aimait, lui, de toute la force de son âme. Que devint il? Égaré par le désespoir, osa-t-il attenter a ses jours ou bien se jela-t-il dans les agitions et les débauches de la vie parisienne

pour y chercher l'oubli de ses douleurs? Que vous importail à vous, femme vaniteuse et sans âme ? Vous étiez eafin entrée dans cette voie de plaisir et d'orgueil que vous comptiez parcourir jusqu'au bout; vous savouriez les applaudissements de la foule, vous étiez ûère de vous voir adulée par de grands seigneurs. Bientôt même ces satisfactions ne vous sutlûrent plus. Exaltée par le souvenir de vos misères passées, vous conçûtes le projet de vous élever plus haut qu'aucune de vos rivales : votre beauté, votre adresse perfide vous

servirent merveilleusement Gloire à

vous donc! car, dans quelques instants, tous vos vœux seront enfin comblés, et vous serez duchesse de Ghàtillon !

DE DHATILLO?^ Ht»

Mndemoisello Durand i'coiilait d'un air abaUu ces félicitations ironiques.

— Dorante, reprit-elle avec effort, car Dorante seul peut me juger ainsi...

— Et que savez-vous, je le répèle, si je suis en effet celui dont vous parlez ? Peutêtre cet homme est-il mort de douleur et de rage ; peut-être aussi un être inconnu a-t-il pris sa forme et ses traits pour appa-' rail re devant vous?... Vous frémissez?,.. Mais que rien ne trouble la joie de cette fête. Voyez comme tout s'empresse autour de vous, charmante fiancée! Quelle heu-' reuse veillée des noces ! Mais oîi sont les invités en superbes habits? oîi sont les

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chanteurs, les musiciens, les parasites, les flatteurs, les faiseurs d'épithalames? où est votre parure de perles et de fleurs? Quoi ! ce silence, cette solitude dans une tour gothique, cette lumière incertaine, ces vêtements sombres, ces yeux pleins de larmes ? Est-ce la ce que vous espériez pour voire maria fjje, belle Duranci?... Et tout a l'heure, au lieu de recevoir la bénédiction nuptiale au grand jour, dans une cathédrale , au milieu d'une assemblée choisie de seigneurs et de grandes dames, un prêtre tremblant et honteux de sa vénalité vous mariera dans une église en ruines, a la lueur d'un bout de cierge, avec un vieux soldat et un laquais pour témoins , tandis que l'ombre d'un ancien amanl se tiendra peut-être derrière vous,

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pour VOUS rappeler par sa présence votre ingratitude et votre parjure!

La comédienne, malgré son scepticisme mondain , commençait a éprouver une terreur superstitieuse. Chaque parole de cet être sinp:ulier pénétrait dans son cœur comme un coup de couteau. Elle pâlissait et frissonnait sous son regard. Enfin elle murmura d'un ton suppliant :

— Oh! qui que vous soyez, grâce!...

ayez pitié de moi !

L'inconnu répondit à cette adjuration par un sourire cruel.

as LE SPECTllli:

— Puisque le passé et le présent vous épouvantent, repril-^il, pourquoi ne vous montrerais-je pas aussi l'avenir? Il est pour moi sans obscurités, et les événements se déroulent a mes yeux comme s'ils étaient accomplis déjà. Ce mariajçe va causer un immense scandale que la puissante famille de Châtillon ne vous pardonnera jamais. La lettre de cachet lancée contre vous sera maintenue, et les cavaliers de la maréchaussée, qui vous guettent encore a la porle de cette habitation, vous serviront de cortège nuptial. Vous devrez vous résigner a vivre dans une prison oii votre beauté sera bientôt fléirie, où les grâces, les perfections de votre personne ne pourront plus être appréciées que par des geôliers. Vous suc-

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comberez bientôt au dépit, à l' impatience, au désespoir, ou, si vous survivez, la mort vous semblera mille fois préférable à celle effroyable condition.

— Non, non, ne dites pas cela; le duc m'aime, il saura bien me soustraire a la haine de sa famille!

~ Pauvre insensée ! les sentiments de François de Châtillon pour les créatures de votre sorte sont variables comme le vent... Le jour où vous lui appartiendriez sans obstacle, il chercbcrait quelque amour difficile à conquérir. En vous épousant, il se croira quitte envers vous de toute obligation, et il s'empressera de vous oublier.

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Ruiné, il vous reprochera la perte de sa fortune, qu'il eût pu relever par un mariage avantageux. Enûn, à défaut d'amour, M. de Châlillon eût pu conserver pour vous de l'estime ; cette consolation même vous sera refusée, et le duc sait déjk combien vous êtes indigne de sa tendresse.

— Oh ! cette fois vous vous trompez ; le duc a vu les lettres que vous lui avez fait parvenir sans doute, et il n'a pas cru ces accablants témoignages.

— Croyez-vous que je l'ignore ? Vous avez profité avec un art infernal de l'influence que vous avez prise sur ce caractère impétueux, et vous lui avez donné le

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change par un habile mensonge. Mais il reviendra de sa surprise, et il regrettera sa crédulité. Ces souvenirs se réveilleront le jour où il cherchera contre vous des motifs de plaintes, et alors malheur à vous!

Durand restait morne et accablée, les yeux tournés vers la terre.

— Être incompréhensible, reprit-elle, de quel pouvoir êtes-vous doué pour lire au fond de mon cœur les pensées que je voudrais me cacher à moi-même? Pourquoi vous acharner ainsi a me poursuivre? Au nom de Dieu, qu'exigez -vous de moi ?

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L'inconnu tardait à répondre.

— Ce mariage ne doit pas s'accomplir, dit-il enfin avec lenteur.

— Comment l'empêcher ? comment lutter contre l'indomptable obstination du duc? Je ne m'y trompe pas; c'est moins son affection pour moi qu'une vaine satisfaction d'orgueil, un sentiment puéril, un dépit qui pousse M. de Châtillon à réaliser ce projet. Comment l'y faire renoncer?

— Osez l'entreprendre, et Dieu vous aidera.

— Eh bien ! vous qui savez tout, reprit

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la comédienne en s'animant, pouvez-vous ignorer que je verrais maintenant sans orgueil et sans joie celte union s'accomplir? Jusqu'à ce moment, j'ai poursuivi, malgré les fatigues et les dangers, ce rêve brillant; mais la réflexion est venue, et vos paroles ont achevé de m'éclairer sur le néant de mes folles espérances. D'ailleurs, dans la triste solitude où je vis depuis plusieurs mois, le souvenir de mes triomphes sur la scène m'est revenu. Je compare mon existence passée a mon existence présente, a ma condition future, et je regrette d'avoir souhaité d'être autre chose qu'une reine de théâtre. Mes lèvres n'ont fait qu'effleurer cette coupe enivrante du succès, et je songe souvent aux douceurs infinies, aux parfums délicieux qu'elle semblait conte-

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nir pour moi... Voila la vérité, et vous dont l'œil a pénétré si sûrement tous les replis de mon âme , vous ne pouvez douter de ces aveux.

Un sourire moqueur passa sur le visage de l'inconnu.

— En effet, reprit-il, vous êtes sincère pour cette fois, et les froids calculs de la prudence commencent a prévaloir en vous sur les illusions trompeuses de l'ambition. Oui, Diiranci, vous pouvez rentrer dans cette effrayante carrière où vous vous êtes arrêtée dès les premiers pas. Quand vous ne serez plus un obstacle pour la famille de Cliâlillon , vous recouvrerez

DE CHATILLOJ^ l 'io

toute votre liberté, vous reparaîtrez sur la scène et je puis vous prédire les plus éclatants, les plus durables triomphes.' L'astre de la Champmeslé pâlit chaque jour; vous aurez sur elle l'avantage de la jeunesse, de la beauté, de la nouveauté. Vos récentes aventures contribueront encore à vous donner une vogue prodigieuse ; vous redeviendrez l'idole de la cour et de la ville, et peut-être...

11 s'arrêta, mais le coup était porté. La comédienne s'était redressée; son visage avait pris des teintes de pourpre; ses yeux brillaient.

— Estrce une prophétie? s'écria-l-elle.

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Être bizarre, homme ou spectre, m'anooncez-vous un fait certain, inévitable, qui vous est révélé par une science surhumaine?

L'inconnu ne répondit pas; mais son sourire prit un caractère si amer, si méprisant, que mademoiselle Duranci baissa de nouveau la tête avec confusion.

— Ainsi donc, reprit-elle après une pause, vous paraissez jouir ici d'une inexplicable autorité, vous pouvez me fournir les moyens de sortir du château et de gagner une retraite sûre ?

— * Je le peux. On vous conduira par

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un passage souterrain clans une maison (lu bourfçde Chàlilloii où vous trouverez un asile au sein d'une famille respectable. Vous y resterez cachée durant quelques jours, tandis que des personnes puissantes agiront a l'insu du duc, et obtiendront le retrait de la lettre de cachet. Dès qu'il n'y aura plus de danger pour vous, on vous fournira les moyens de retourner a Paris.

— Oh! j'accepte, j'accepte... partons, ajouta la comédienne eu se levant ; le duc peut revenir d'un moment à l'autre.

— Ne vous occupez pas de lui, car les embarras ne lui manquent pas en ce mo-

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ment... Mais, avant d opérer voire délivrance, je dois vous imposer des conditions.

— Faites-les moi connaître.

— D'abord vous prenez devant Dieu l'engagement solennel de ne jamais chercher a revoir le duc, et de déjouer ses tentatives pour se rapprocher de vous.

— Je le jure.

— Ce n'est pas tout ; vous allez restituer la promesse de mariage qui vous a été souscrite par M. de Chalillon dans un

moment d'entraînement. La somme considérable, stipulée a titre de dédit, vous sera intégralement payée plus tard ; mais il me faut ce papier comme gage de votre boDue foi.

La comédienne se troubla.

— Ce papier, balbutia-t-eile , je ne sais... Peut-être sera-t-il resté k Paris...

L'inconnu lui lança un regard foudroyant et dit avec un accent terrible :

— Créature artificieuse et pleine de

mensonges, croyez- vous donc aussi me lii y

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tromper? Vous voyez en moi un être d'une essence différente de la vôtre, un esprit de lumière ou de ténèbres, l'ombre d'un amant ou le génie protecteur d'une ancienne famille, et pourtant vous ne pouvez prendre sur vous de renoncer aux détours, a la duplicité de votre caractère particulier et de votre sexe rusé. Cette pièce importante, vous n'avez jamais voulu vous en séparer, vous la portez continuellement sur vous, et la considériez jusqu'ici comme la garantie la plus sérieuse des sentiments du duc a votre égard !

Duranci était consternée et tremblante.

Elle tira de son sein une petite boîte d'or,

et elle allait l'ouvrir quand l'inconnu l'arrêla :

— Il suffit, dit-il d'un ton radouci, vous remettrez cet acte à la personne qui vous le réclamera de ma part, et dont le caractère sans doute vous paraîtra moins suspect que le mien... Maintenant, rien ne doit plus vous retenir ici. Ëtes-vous prête?

La comédienne se couvrit de sa mante et prit un léger paquet déposé sur la table. Mais au moment de partir, elle s'arrêta devant l'inconnu, qui suivait d'un œil scrutateur chacun de ses mouvements.

loi

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— Avant de m'oloignor, dit-elle avec émotion, laissez-moi, homme étrange, vous adresser une prière... Vous êtes Dorante, je n'en saurais douter; vos traits, votre son de voix, la connaissance profonde que vous avez de mes sentiments, votre sombre tristesse, l'amertume de vos paroles, tout me confirme dans celte pensée que vous êtes le malheureux dont j'ai si cruellement déchiré le cœur... Eh bien! Dorante, dites-moi, je vous en conjure, oh ! dites-moi que vous me pardonnez le mai que je vous ai fait !

Quelque chose comme une expression do triomphe se montra sur les Irails de l'inconnu ; son regard perdit pour un mo-

bienl ce feu sec et dévorant qui eu jaillissait d'habitude.

■ — Il vous reste donc encore une étincelle de sentiment et de générosité ? dit-il en souriant. Hélas! le soufïle du monde aura bien vite eiïacé ces derniers vestiges de boulé ou de faiblesse... Je ne suis pas Dorante, poursuivit-il après une pause; je n'ai rien a reprocher, rien à pardonner. Si vous avez conscience de torts graves envers un malheureux de ce nom, adressez-vous a Dieu, qui sait tout et qui pardonne tout. Moi, je suis l'ami, le protecteur de la tioble famille de Châtillou , menacée par vos intrigues d'un déshonneur inefTaçable... Mon devoir m'appelle... venez, il ebl lcm|)ï«!

ir»i LE SPECTRE DE CUATILLON

Il saisit la main de la com édienne, et se dirigea vers une portion de la salle opposée à la porte. Aussitôt un panneau de la boiserie, tournant sur lui-même avec les rayons et les livres dont il était chargé, laissa voir un escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Un personnage vêtu de noir se tenait sur la première marche une lampe à la main.

Le mariage (suite).

Cependant, le duc de Châtillon, comme l'avait dit l'inconnn, se trouvait fort empêché. Il se promenait a pas inégaux dans sa chambre d'apparat. A la clarté de deux candélabres d'argent, on pouvait voir son

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épée et ses pistolets étalés sur la table d'une manière menaçante. Il était violemment irrité, et cette colère semblait avoir pour objet deux personnes qui se tenaient muettes et consternées, a chaque extrémité de la chambre. L'une, vieil ecclésiastique a figure timide, tressaillait dans son fauteuil aux éclals de voix de l'irascible seigneur. L'autre, qui restait debout dans un coin en tortillant son chapeau d'un air de malaise, était notre ancienne connaissance Guillaume, le garde-chasse.

— Je vous dis, monsieur l'abbé, s'écriait le duc en frappant du pied, que je ne puis admettre ces inconcevables excuses. Morbleu ! vous êtes au château de

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Châlillon pour exercer voire ministère au couimandement du seigneur qui vous paye et vous nourrit. Peu vous importe le reste, pourvu qu'on ne vous demande rien de contraire au caractère sacré dont vous êtes revêtu. J'entends donc que vous remplissiez votre office cette nuit; sinon, je trouverai demain un chapelain plus docile à mes volontés.

L'ecclésiastique éprouvait une extrême perplexité ; de grosses gouttes de sueur roulaient sur son front chauve.

— Monseigneur, répliqua-t-il humblement, je ne suis qu'un pauvre prêtre qui

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doit tout a vos bontés... Mais ma conscience, des scrupules respectables...

— Et d'où viennent ces scrupules ? Ce matin pourtant vous avez écouté mes propositions, accueilli mes ordres avec votre soumission ordinaire.

— S'il faut l'avouer, monseigneur, dit le chapelain , il vient de m'arriver une aventure qui a bouleversé toutes mes idées. Je vous la raconterai afin que vous jugiez vous-même si je n'ai pas de bonnes raisons pour me refuser à ce que vous exigez de moi. Je suis logé, vous le savez, dans le vieux donjon, et j'occupe une grande chambre où l'on prétend que cou-

DU CHATILLON io'}

cliaienl autrefois les seigneurs du manoir. Donc ce soir, à la chute du jour, je m'étais légèrement assoupi dans mon fauteuil, après avoir récité mon bréviaire. J'ai été réveillé en sursaut par un bruit de pas, et, aux dernières lueurs du jour, j'ai aperçu un homme dont je ne pouvais distinguer les traits, mais dont la taille m'a paru gigantesque. Ce personnage allait et venait dans ma chambre, sans s'inquiéter de ma présence; il s'approchait successivement de chaque meuble, comme s'il eût cherché quelque chose. Je ne sais quel engourdissement s'était emparé de moi, et j'étais incapable de faire un mouvement. Enfin, il s'est arrêté devant un tableau qui s« trovive à demeure au côté droit de la cheminée, et sa main s'est promenée sur le

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cadre massif de celle vieille peinlure.

Toul a coup j'ai enlendu comme le bruit d'un ressort qui se détendait : le tableau a tourné sur lui-même, laissant a découvert une profonde cavité dans la muraille, et une voix forte a dit avec un accent marqué de joie: — C'est ici! que Dieu soit loué I Puis l'inconnu est entré dans ce réduit, mais il en est ressorti bienlôt, tenant a la main un coffret de forme antique, et le tableau s'est refermé derrière lui. J'étais toujours comme sous un charme ; je ne pouvais ni parler ni me lever; il me semblait qu'un poids énorme pesât sur ma poitrine. Enfin j'ai poussé un grand soupir qui a paru attirer l'attention de cet homme. 11 s'est tourné de mon côté. Je ne pouvais voir son visage, mais ses yeux,

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fixés sur moi, brillaient dans la nuil comme deux flammes. H a dit d'uîi ton menaçant et solennel : « Malheur au mi- » nistre de Dieu qui soumet son saint mi- » nistère aux coupables caprices des puis- » sants du monde! il rendra compte un » jour de ses funestes complaisances! » J'ai poussé un cri, et je suis tombé à p^eiioux, presque évanoui ; quand je suis revenu a moi, tout avait disparu. Mais il m'a semblé, monsieur le duc, que l'allusion était assez claire, et que l'on avait voulu me défendre de passer outre a la célébration du mariage.

M. de Châtillon avait écouté ce récit d'un air pensif; cependant il haussa les épaules.

— Que signifie cette sotte histoire? reprit-il avec dédairt. Je ne vous reprocherai pas d'avoir manqué de courage, car ce n'est pas votre profession d'en avoir; mais vous avez rêvé, mon père ; vous avez eu un cauchemar, et vous prenez pour des réalités les hallucinations de votre esprit malade.

— Je ne dormais plus, monseigneur, et j'avais conscience de moi-même. Je crois encore entendre cette voix sévère...

— C'est comme nous, c'est absolument comme nous ! s'écria Guillaume d'un ton pleurard. Ce soir, a la brune, pendant que ma fille Malhurine faisait paître la chèvre

dans le bois, une grosse voix lui a dit comme ça que si je servais de témoin, je mourrais sûrement dans l'année... Et moi, je ne veux pas mourir dà !

Le duc serrait les poings.

— Ah ! ah ! grondait-il entre ses dents, encore le spectre !... Nous verrons bien qui cédera le premier!

Puis, s'adressant au chapelain :

— Monsieur l'abbé, dit-il d'un ton presque brutal, demain vous serez libre, si vous le voulez, de ne plus recevoir mes

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ordres, mais il faiil que vous les exécutiez ce soir. Vous savez ce que je vous ai promis, si je vous trouve docile à mes volontés. Sinon, vous allez quitter ma maison sur l'heure.

— Vous ne voudriez pas, monseigneur, me traiter si cruellement?

— Paix !.. . Vous m'avez entendu ! Quant a toi, Guillaume, continua-t-il en se tournant vers le vieux garde, approche.

Guillaume s'avança en traînant la jambe, d'un air gauche.

— Tu es né sur mes Ion es, reprit le duc,

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el tout ce que lu possèdes vient de moi; tu es un misérable ingrat. Mais écoute : la voix a dit, n'est-ce pas, que si tu assistais comme témoin à ce mariage, tu mourrais dans l'année?

— Oui, monseigneur, c'est bien ainsi que la grosse voix a dit a Mathurine.

— Eh bien, si tu n'obéis pas comme je l'entends, je te briserai ce jonc sur les côtes ; puis, si tu persistes, je te ferai sauter la tête avec un de ces pistolets. Comprends-tu?

Le garde se mit à trembler de tous ses membres.

— Ne faites pas cela, mon bon seigneur; l'autre dira ce qu'il voudra; j'aime mieux vous obéir sans barguigner.

— Allons ! qu'il ne soit plus question de ces velléités de révolte. Monsieur l'abbé, quelque intrigant, a l'instigation de ma mère, se sera joué de votre crédulité... Guillaume, on s'est moqué de toi et de Mathurine... Mais l'heure approche, et ce maudit Sans-Quarlier n'arrive pas.

— Sans- Quartier? Présent, monseigneur, s'écria-t-on du côté de la porte.

Et le vieux soldat entra en faisant le

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salut mililaire; il était fort pâle sous sa balalre rouge.

— Pourquoi es- tu en retard? dit le duc avec colère ; ne savais-tu pas que je t'attendais?

— Pardon, excuse, monseigneur; mais il est (les moments où un homme n'est plus un homme, et oîi toute sa raison éclate comme une pjrenade... Pendant que je me rendais ii vos ordres, je l'ai revu.

— Qui donc?

— L'autre... le grand... celui que j'ai

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tléja tué une fois. On n'y voyait pas clair, et pourtant je l'ai reconnu avec ses yeux qui brillaient comme des chandelles. II s'est approché de moi et il m'a dit...

— Que si tu servais de témoin au mariage, tu serais pendu, fusillé, passé aux "verges, n'est-ce pas cela?

— Pas tout à fait ; mais que je causerais votre malheur et votre ruine ; si bien...

Le duc poussa un rugissement de fureur.

^ On veut donc me rendre fou! s'écria-

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l-il; détourner de mon obéissance jusqu'à ce vieux soldat qui m'a suivi au milieu du feu des champs de bataille!... Sans-Quartier, continua-t-il en saisissant ses pistolets , tu m'obéiras, ou je te casserai la tête comme a un chien !

— Si c'est votre idée, monseigneur, il faudra bien s'y conformer.

— Allons, j'aurais dû songer que tu ne crains pas la mort; mais je te chasserai, et je ne te reverrai jamais.

^ Mb chaÊ^e^? làjlle toiiiliérré^ ; l^ê

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chasser, moi, soldat de Fribourg et de Senef?

— 11 le faut bien, puisque le soldat de Fribourg et de Senef refuse d'obéir à son maître par frayeur des revenants.

— Si tout autre que vous, monseigneur, osait me parler ainsi... Mais vous avez raison ; c'est à vous que je dois obéir d'abord, et j'assisterai a ce mariage quand même le diable en personne devrait y porter un cierge !

.es traits du duc se détendirent un peu

BE CIIATILLON i")!

— A la bonne heure, dit-il ; maintenant donc il ny a pas de temps à perdre. Monsieur l'abbé, tous vos préparatifs doivent être terminés au coup de minuit, qui va sonner dun moment a l'autre... ïoi , Sans-Quartier, et toi, Guillaume, vous allez vous rendre à la tour de la Librairie, et vous conduirez la jeune dame a la chapelle; mais comme on pourrait avoir cherché à roiïrayeret a changer sa résolution, vous ne tiendrez pas compte de ses refus et de ses plaintes. Qu'elle vienne, dussiezvous la porter dans vos bras.

A peine avait-il fini de parler, que le garde et Sans-Quartier étaient déjà dehors. L'aumonicM' hésita un peu, coninie

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