COUP O'ŒIL SUR L'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
Tétude de la nature ; avec lui fut créée la science inductive. Il recommanda avant tout l'ordre et la classification dans les recherches : il voulut que la philosophie sortît de ses anciennes limites, il ouvrit un champ nouveau à ses investigations et la dota de Tobservation, comme du plus sûr moyen de parvenir à la vérité.
A sa mort se révéla, en France, Descartes. Ce profond penseur rejette toutes les données anciennes pour acquérir des connaissances nouvelles^ au moyen d'une méthode qu'il a découverte. Partant du principe : je pense, donc je suis. Descartes établissait Texistence et la spiritualité de Tâme, car, disait-il» si Ton peut supposer que le corps n'existe pas, il est impossible de nier la pensée qui s'affirme d'elle-môine, dont on sent l'existence à mesure qu'elle s'exerce, en un mot nous sommes chacun une chose qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut ou ne veut pas. Dans ces conditions la faculté de penser appartient à l'individu, abstraction faite des organes du corps.
La méthode préconisée par ce puissant rénovateur inspira toute une pléiade de grands hommes parmi lesquels nous pouvons citer : Bossuet, Fénelon, Malebrjanche et Spinosa. En même temps l'impulsiou bacpnienne formait : Hobbes, Gassendi et Locke. Suivant Hobbes il n'existe d'autre réalité que les corps, d'autre origine de nos idées que la sensation» d'autre fin de la nature que la satisfaction des sens; aussi sa manière de voir conduit-elle tout droit à l'apologie du despotisme comme forme sociale.
Gassendi fut un disciple d'Epicure dont il renouvela les doctrines, mais le plus célèbre philosophe de cetta
période est Locke, qui peut être regardé h bon droit comme le fondateur de la psychologie. Il combattit le système cartésien des idées innées, et imprima, en Angleterre et en France, un, grand élan aux études philosophiques.
A peu près à la môme époque vivaient Bossuet et Fénelon qui ont écrit d'admirables livres sur Dieu et rame. Dans ces ouvrages empreints de la plus saine logique, on peut se persuader de Texistence de ces grandes vérités si bien mises en relief par ces esprits éminents. La profondeur des pensées est encore rehaussée par une langue admirable, et jamais Tesprit français n'a acquis plus de clarté, d'élétçance et de force, que dans ces livres immortels.
Leibnitz, la plus vaste intelligence produite par les temps modernes, se plaça entre les deux écoles qui se disputaient l'empire des esprits, entre Locke et Descartes. Il réfuta ce que l'un et l'autre avaient eu de trop absolu, mais à sa mort son système ne tarda pas être abandonné, même en Allemagne où il avait été d'abord accueilli avec faveur.
En France, les Encyclopédistes firent triompher les idées de Locke, elles conduisirent avec Condillac, Helvétius et d'Holbach, à un matérialisme absolu, qui est la conséquence inévitable de ces théories qui, réduisant l'homme à la sensation pure, ne peuvent lui assigner d'autre fin que le bonheur matériel.
On ne tarda pas à voir combien cette méthode, appelée l'empirisme, amenait de tristes résultats. Le î)esoin d'une réforme se fit vivement sentir et elle fut accomplie par Thomas Reid en Ecosse et Emmanue ;Kant en Allemagne.
Dans notre patrie, l'école éclectique admit le ratio-
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n7»lisme de Descartes et briUa d'un vif éclat en soutenant la thèse spiritualiste. Les voix éloquentes de Jouffroy, Cousin, Villemaia démontrèrent Texistence et l'immatérialité de l'âme avec une telle évidence que la victoire leur est restée sur le terrain philosophique. Mais Fécole matérialiste a opéré un changement de front; quittant le domaine delà spéculation, elle est descendue à Tétude du corps humain et a prétendu démontrer qu'en nous ce qui pense, ce qui sent, ce qui aime, n'est pas une entité appelée âme, mais Torganisme humain, la matière, qui seule peut sentir et percevoir.
Nous devons avouer que pour la masse des lecteurs il est difticile de se reconnaître au milieu des contradictions, des systèmes et des utopies prôchées par les plus grands esprits. On est las de toutes les recherches métaphysiques qui s'agitent dans le vide, on demande à revenir à Tétude méticuleuse des faits ; de là le succès des positivistes.
11 faut cependant poser nettement la question. Afin [que réquivoque ne soit plus possible, nous allons le ! faire le plus clairement que nous pourrons.
11 ne peut exister que deux suppositions sur la na- ' ture du principe pensant : matière ou esprit. Tune [sujette à la destruction, l'autre impérissable. Tous les [moyens termes, quelque subtils qu'ils soient, épicuréisme, spinosisme, panthéisme, sensualisme, idéalisme, spiritualisme, viennent se confondre dans ces deux opinions.
€ Qu'importe, dit Poissac, que les épicuriens admettent une âme raisonnable formée des atomes les kplus polis et les plus parfaits, si cette âme meurt avec Hes organes, ou si du moins les atomes qui la forment
se désagrègent et retournent à Tétat élémentaire? Qu'importe que Spinosa et les panthéistes reconnaissent qu'un Dieu vit en moi, que mon âme est une par-» celle du grand tout? Je ne conçois d^âme qu'avec le caractère d'unité indivisible, et la conservation de Kndividualité, du moi. Si mon âme après avoir senti, souffert, pensé, aimé, espéré, va se perdre dans cet océan fabuleux appelé l'âme du monde, le moi se dissout et s'évanouit : c'est Teffacement et la mort de mes affections, de mes souvenirs, de mes espérances, c'est l'abîme des consolations de cette vie et le vrai néant de l'âme. »
Ainsi l'alternative est celle-ci : ou bien à la mort terrestre, tout l'être disparaît et se désagrège, ou bien il reste de lui une émanation, une individualité qui conserve ce qui faisait la personnalité, c'est-à-dire le souvenir, et comme conséquence la responsabilité.
Eh bien, en nous cantonnant sur le terrain des faits, nous allons passer en revue les objections qu'on nous oppose, et démontrer que Tâme est une réalité qui s'affirme par l'étude des phénomènes de la pensée; qu'on ne saurait jamais la. confondre avec le corps qu'elle domine ; et que plus on pénètre dans les profondeurs de laphysiologie,plus l'existence d'un principe pensant se révèle lumineuse et claire aux yeux du chercheur impartial i.
Les théories matérialistes.
Les représentants les plus illustres des théories matérialistes sont en Allemagne Moleschott et Buch*
i. Voir 4« partie sur le sens du mot immatériel.
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ner. Ils ont réuni dans leurs ouvrages la plupart des aliments qui militent en leur faveur. Ce sont donc les systèmes qu'ils préconisent que nous allons examiner en premier lieu. Dans un autre chapitre nous nous occuperons d'une seconde catégorie d'adversaires: les positivistes.
C'est en compulsant les annales de la physiologie, c'est-à-dire des phénomènes de la vie, que les savants cités plus haut, espèrent prouver qu'ils sont dans le vrai. Ils scruteut minutieusement tous les éléments qui entrent dans la composition des corps organisés» ils établissent avec autorité la grande loi de l'équivalence des forces qui se traduit dans les actions vitales, ils mesurent, pèsent, analysent avec un talent hors ligne toutes les actions physiques et chimiques qui s'accomplissent dans le corps de l'homme. Mais si, quittant les sciences exactes, ils se hasardent dans le domaine philosophique, leur témoignage peut être à bon droit récusé.
C'est qu'ils tentent en effet une entreprise impossible. Ils veulent bannir des connaissances humaines tous les faits qui ne tombent pas directement sous les sens. Dans leur empressement à repousser les idées anciennes, ils ne réfléchissent pas qu'ils admettent des causes aussi étranges, des entités scientifiques, aussi bizarres que le font le? spiritualistes.
Ne voyons-nous pas en premier lieu ces savants qui rejettent l'âme, parce qu'elle est immatérielle, admettre l'existence d'un agent impondérable, invisible et intangible que l'on appelle la vie? Qu'est-ce en effet que la vie ? C'est, répond M. Longet, l'ensemblô des fonctions qui distinguent les corps organisés des corps inorganiques. En acceptant cette définition nous
n*en sommes pas plus avancés, car nous ignorons louy.nvs quelle est la cause de ces fonctions. Elles ne ,.)*accompIissent qu'en vertu d'une force qui agit constamment, que Ton connaît par ses effets, mais dont la nature intime reste toujours un mystère.
Quelle est cette force qui anime la matière, qui dirige les opérations si nombreuses et si multipliées qui se passent à l'intérieur du corps?
Nos machines encore si rudimentaires, quand on les compare au plus simple végétal, exigent un entretien constant pour le bon fonctionnement de chacune de leurs parties, une surveillance continuelle pour remédier aux accidents qui peuvent se produire. Dans la nature, au contraire, tout s'accomplit merveilleusement. Les actions les plus diverses, les plus dissemblables s'accordent entre elles pour maintenir cette harmonie qui constitue l'être bien portant.
Qui assigne à chaque substance la place qu'elle doit occuper dans l'organisme? Qui répare cette machine lorsqu'elle vient à être endommagée? En un mot, quelle est cette puissance de laquelle résulte la vie?
Pour répondre à ces questions, les physiologistes ont imaginé une force qu'ils appellent le principe vital. Nous ne demandons pas mieux que d'y croire, mais nous leur ferons observer que ce principe est invisible, intangible, impondérable, qu'il n'accuse sa présence que par les effets qu'il manifeste, et que les spiritualistes sont dans les mômes conditions lorsqu'ils parlent de l'âme. Si les matérialistes admettent la vie, et aucun d'eux ne peut la nier, ils n'ont aucune raison pour repousser l'existence du principe pensant de l'homme.
Moleschott a publié un ouvrage intitulé : La circu^'
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lation de la vie, dans lequel il expose la forme nouvelle des croyances matérialistes. Nous aUons le résumer rapidement pour faire voir combien ses allégations sont dépourvues de justesse et par quels sophismes il arrive à donner une apparence, de logique à ses déductions.
Il pose en principe que nous ne pouvons saisir en nous et autour de nous que la matière; qile rien n'existe sans elle, que le pouvoir créateur réside dans son sein, et que c'est par son étude que le philosophe peut tout expliquer.
U s'étend avec complaisance sur les preuves que la science a données de cette grande parole de Lavoisier : rien ne se crée, rien ne se perd. La balance démontre que dans leurs transformations les corps se décomposent, mais que les atomes qui les constituent peuvent se retrouver intégralement dans d'autres combinaisons. Autrement dit, il ne se crée pas de matière. Le corps de Thomme. rejette ce qui nourrit la plante ; la plante transforme Tair qui nourrit l'animal; l'animal nourrit l'homme, et ses débris emportés par l'air, sur la surface de la terre végétale, renouvellent et entretiennent la vie des plantes. Tous les mondes : végétaux, minéraux, cmimaux, s'unissent, se pénètrent, se confondent et transmettent la vie par un mouvement qu'il est donné à l'homme de saisir et de comprendre. C'est pourquoi, dit-il, « la circulation de la matière est l'âme du monde. »
Cette matière qui nous apparaît sous des aspects si différents, qui se transforme en des avatars si multiples, est cependant toujours la môme. Comme essence eUe est immuable, éternelle. Moleschott lait reoisEquer qu'elle est inséparable d'une de ses proprié-
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tés : la force. Il ne conçoit pas Tune sans l'autre. Il ne peut se figurer que la force existe indépendante de la matière ou réciproquement. De là il conclut que les forces désignées sous les nonQsde :Dieu, âme, volonté, pensée, etc. sont des propriétés de la matière. Suivant lui, croire qu'elles peuvent avoir une existence réelle, c'est tomber dans une erreur ridicule. Ecoutons :
« Une force qui planerait au dessus de la matière, et pourrait à volonté se marier avec elle serait une idée absolumontvide.Lcs propriétés de Tazote, du carbone, de l'hydrogène et de l'oxygène, du soufre et du phosphore résident en eux de toute éternité. »
Il en résulte que la force vitale, l'idée directrice, Tâme, etc., ne sont réellement que des modifications de la matière, quelques-uns de ses aspects particuliers. La matière n'est elle-même, partout et toujours, sous une infinie variété de formes, que la combinaison physico-chimique des éléments. Telles sont, dans leurs grandes lignes, les premières affirmations de Moleschott. Sont-elles exactes? c'est ce qu'il s'agit de rechercher. Résumons.
1** Il nie absolument tout plan, toute volonté dirigeante dans la marche des événements de l'Univers.
2° Il certifie que la force est un attribut de la matière. Voyons si les faits lui donnent raison :
L*idèe directrice.
En premier lieu, nous remarquons qu'il existe dans l'infini des terres comme la nôtre qui obéissent à des règles invariables dont l' enchaînement est si grandiose, que l'esprit étonné et confondu devant ces merveilles
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ne peut douter qu'une profonde sagesse ait présidé àleur arrangement. Ce n'est pas à un savant comme Moleschottqu'ilest nécessaire de rappeler cette complication extrême de la machine céleste Ce n'est pas à lui qu'il faut montrer ces milliards de mondes roulant dans Téther et enchevêtrant leurs orbites dan» une harmonie si puissamment combinée», que l'imagination la plus fertile peut à peine en approfondir les lois les plus simples. /
Qui ne s'arrête émerveillé devant la splendeur d'une belle nuit d'été? qui n'a tressailli d'une émotion" indescriptible en voyant cette poussière de soleils suspendus dans le vide? Qui n'a senti une terreur involontaire en songeant que l'astre qui nous porte chemine dans réther, sans autre soutien que l'attraction d'une planète lointaine? Et qui n'a songé, un jour,que les mou- Yements si précis de cette vaste horloge dévoilaient l'intelligence d'un sublime ouvrier? Qui n'a compris que l'harmonie ne peut naître du chaos, et que le hasard, cette force aveugle, ne saurait engendrer l'ordre • et la régularité?
Oui, dans l'espace sans bornes ont lieu les transmutations éternelles de la matière; oui, elle change d'aspects, de propriétés, de formes, mais nous constatons que c'est en vertu de lois immuables, guidées par la plus inflexible logique, c'est pourquoi nous croyons à une intelligence suprême régulatrice de l'Univers.
Si, détournant nos yeux de la voûte azurée, nous les portons autour de nous, nous remarquons encore la môme influence directrice. Nous savons comoie Moleschott que rien ne se crée, que rien ne se perd^ sur notre petit monde. L'astronomie nous montre la terre tourbillonnant autour du soleil à travers les-
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champs de l'étendue et nous savons que la gravitation retient à sa surface tous les corps qui la composent. Nous pouvons donc très bien comprendre qu'elle n'acquière et ne perde rien dans sa course incessante. Les découvertes nouvelles nous prouvent que toutes les substances se transforment les unes dans les autres» que les corps étudiés par la chimie diffèrent par le nombre et les proportions dés éléments simples qui entrent dans leur composition. Rien n'est plus exact et personne ne songe à contester ces vérités démontrées.
Si nous envisageons la multiplicité énorme des échanges qui s'accomplissent entre tous les corps» ce qui nous surprend le plus, ce ne sont pas ces combinaisons elles-mêmes, c'estlamerveilleuse entente des besoins de chaque être qu'elles témoignent. Rien n'est perdu dans l'immense laboratoire de la nature. Tous les êtres, si inflmes qu'ils nous paraissent, ont leur utilité pour le bon fonctionnement de l'ensemblo de la création, chaque substance est utilisée de manière à produire son maximum d'efTet et la « circulation de la matière » entretient la vie à la surface de notre globe. Oui, ce mouvement perpétuel est l'âmo du monde, et plus il est compliqué, plus il est diversifié, plus il témoigne en faveur d'une action directrice.
La science contemporaine a découvert nos origines ; nous savons que depuis le moment où la terre n'était qu'un amas de matière cosmique, il s'est produit des métamorphoses qui l'ont amenée lentement, graduellement, jusqu'à l'époque actuelle. C'est en raison de cette progression évolutive que nous reconnaissons la nécessité d'une influence s'exerçant d'une