CHAPITRE II
CBJ^ISTNA. — LÉGENDE. MORALE. INSTITUTIONS RELIGIEUSES. CHRONOLOGIE BRAHMANIQUE.
Chris tua apparaît chronologiquement dans rhistoire de l’Inde et du Brahmanisme, à une époque très-reculée. Sa légende occupe pour ainsi dire une place à part dans les traditions des Indous et mérite à un haut degré d’attirer l’attention, en raison des déductions qui en découlent par son rapprochement avec la légende de Jésus ; je crois donc devoir en faire le sujet d’un chapitre.
Les détails qui vont suivre sont extraits passim des ouvrages récemment publiés par M. Louis Jacolliot dont j’ai déjà parlé à mes lecteurs. Ces ouvrages sont : la Bible dans Vlnde^ Paris 1869 ; Christna et le Christ ; les Fils de Dieu.
Tous ceux qui ont étudié PInde au point de vue religieux, savent que la base de l’idée religieuse
de ce pays est Vincarnation — c’est-à-dire la descente — de Dieu sur la terre pour régénérer moralement ses créatures.
Suivant la croyance Indoue, il y a eu jusqu’à ce jour neuf incarnations^ mais les huit premières n’ont été que de courtes apparitions de Dieu sur la terre, pour rappeler aux hommes que lors de la faute d’Adima et d’Héva (l’Adam et PEve de la Bible j uive) il leur avait promis un rédempteur. La neuvième incarnation est la réalisation de cette promesse de Dieu. Cette incarnation est celle de seconde personne de la Trimurti
(Trinité Indoue) sous le nom de Cliristna, hlsde la Vierge Devanagmj,
Voici quelques-unes des prophéties relatives à l’avénenieiit de Christna^ recueillies parle théologien Indou Ramatsariar, dans C Atharva^ les Védangas et le Védanta.
Extrait de VAtharva. « Il viendra couro/iné de lumières, ce fluide pur émané de la grande âme, de l’essence de tout ce qui existe, et les eaux du Gange tressailleront de leurs sources à la mer, comme une femme enceinte qui ressent dans sou sein le premier bond de son enfant. »
« 11 viendra, et les cieux et les mondes seront dans la joie, et les étoilés pâliront devant sa splendeur, et le soleil trouvera ses rayons trop faiblés pour l’éclairer, et la terre sera trop étroite pour rétendue de ses regards, trop petite pour le contenir. Car il est l’infini ; car il est la puissance ;
car il est la sagesse ; car il est la beauté ; car il est tout et dans tout. »
« Il viendra, et la vie défiera la mort, et la période de dissolution sera suspendue dans son sinistre travail, et il rajeunira le sang de tous les êtres, et il régénérera tous les corps, et il purifiera toutes les âmes.... »
« Du Nord au Sud, de l’aurore au couchant, ce jour sera un jour d’ivresse, car Dieu manifestera sa gloire et fera éclater sa puissance et se réconciliera avec ses créatures. »
Extrait des Védangas. « C’est dans le sein d’une femme que le rayon de la splendeur divine recevra la forme humaine, et elle enfantera étant vierge, car nul contact impur ne l’aura souillée. » Extrait du Pourourava «...Le divin Paramatma (âme de l’Univers) naîtra d’une vierge qui sera fécondée par la pensée de Vischnou. »
« Extrait du Poulastija. « Et il se fera un bruit terrible et surnaturel dans les deux, dans l’air et sur la terre ; des voix mystérieuses avertiront les saints ermites dans les forêts ; les musiciens célestes entonneront leurs cantiques ; les eaux des mers bondiront de joie dans leurs gouffres profonds ; les vents se chargeront du parfum des fleurs ; au premier cri de l’enfant divin, la nature entière reconnaîtra son maître. »
Viclmou, seconde personne de la Trimurti, s’exprimant par la bouche de Christna, dans la Baghavad-Gita (un des livres sacrés de l’Inde
aiici6iiii6) J dit i w 6U bi6u d6S iiaiissâiiiC6S.«.
quoique sans comniencenient et sans fin et chef des êtres vivants. »
« Quand la justice languit ; quand l’injustice se relève, alors je me fais moi-même créature et je nais d’âge en âge pour la défense des bons, pour la confusion des méchants, pour le rétablissement de la justice. »
Oq le voit, le Vt^vbe, le Logos de l’Evangile de Jean, dont l’existence est devenue un des dogmes fondamentaux de l’Eglise chrétienne, n’appartient pas au Christianisme ; cette idée, de même que tant d’autres, nous vient de l’Inde ancienne.
Et si nous considérons la chose au point de vue philosophique, ne pouvons-nous pas dire que le Vevhe n’est autre chose que la raison humaine, cetto lumière avec laquelle tout homme vient en ce monde.
Tous, nous sommes fils du Père céleste, seulement de temps à autre, apparaissent sur notre planète des Verbes plus avancés que les autres, qui viennent instruire et moraliser la grande famille terrestre.
Voici, le plus succinctement qu’il m’est possible de le faire, le récit qui se trouve dans la Bagaveda- Gita relativement à la légende de Christna.
Quatre mille huit cents avant notre ère, au moment où s’établissait dans l’Inde la dynastie Sourya-Vansa, laquelle succédait à la dynastie Soma-Vansa — qui avait réuni l’Inde entière sous
un même eceptre et qui venait de s’éteindre — (c’est-à dire huit cents ans avant l’époque assignée par le Mosaïsme à la création du monde) ^ dans le Palais du Radjah de Madura, province de l'Inde Orientale, une fille vint au monde ^ et sa naissance fut entourée d’étranges événements et de merveilleux présages, La sœur du Radjah, mère de l’enfant, eut quelques jours avant sa délivrance, un songe dans lequel Vischnou lui prescrivit de donner à sa fille le nom de Devanagiiy (formée par, ou pour Dieu), et lui défendit de jamais la marier. La mère de Devanaguy craignant, à cause de la méchanceté bien connue du Radjah son frère, de ne pouvoir exécuter les prescriptions de Dieu, emporta sa fille, dès sa naissance, chez un de ses parents, Nanda, habitant les bords du Gange et célèbre par ses vertus.
Pendant soixante jours que dura le voyage de la mère de Devanaguy, une colonne de feu, qui n’était pas visible pendant le jour, mais qui reparaissait chaque nuit, ne cessa de diriger le cortège.
Nanda ayant appris, par un messager de Yischnou, l’arrivée prochaine de sa parente, vint l’attendre à deux jours de marche de son habitation et dès qu’il aperçut la petite Devanaguy, il la salua du nom de mère, disant à tous : « Celle-là sera notre- mère à tous, puisque d’elle naîtra PEsprit qui -doit nous régénérer. «
La jeune fille grandit au milieu de ses com-
pagnes, les surpassant en sagesse et en beauté. Sa mère vint à mourir peu de temps après, et Devanaguy apprit en songe que sa mère avait vu s'ouvrir devant elle les portes du séjour de Brahma, parce qu’elle avait toujours eu une vie chaste et pure, et qu’il n’était pas nécessaire d’accomplir sur sa tombe les cérémonies funéraires d’usage.
Devanaguy, dont le corps était sur la terre, mais dont toutes les pensées étaieiit au ciel, ne pleura point sa mère et ne porta point son deuil, car elle regardait la mort, ainsi qu il est dit dans les livres saints : comme une naissance en Vautre vie.
Son oncle, le tyran de Madura, la fit alors revenir près de lui, et désirant se débarrasser d’elle, persuadé qu’il était que le fils qui naîtrait d’elle devait le détrôner, il la renferma dans une prison où il lui fit subir toutes sortes, de mauvais traitements, mais sans parvenir, comme il l’espérait, à la faire mourir.
Un soir que la vierge priait, une musique céleste vint tout-à-coup charmer ses oreilles ; sa prison s’illumina et Vischiiou lui apparut dans tout l’éclat de sa divine majesté. Devanaguy tomba dans une profonde extase, et “ ayant été ohombrée par l’Esprit de Dieu qui voulait s’i
La nuit de l’accouchement de D comme le nouveau-né jetait son pre
l’expression sanscrite, elle conçut.
ment, un vent violent fit une trouée dans les murs de la prison et la vierge fut conduite avec son fils j par un envoyé de Vi^chnou, dans une bergerie appartenant à Nanda et qui était située sar le confin du territoire de Madura.
Le nouveau-né fut appelé Christna (en sanscrit : sacré).
Les bergers mis au courant du dépôt qui leur était confié, se prosternèrent devant l’enfant et l’adorèrent.
Le tyran de Madura entra dans une grande colère en apprenant l’accouchement et la fuite merveilleuse de Devanaguy et résolut de faire mettre l’enfant à mort. Ayant eu un rêve qui l’avertissait d’une manière précise du châtiment qui l’attendait, il ordonna le massacre, dans ses Etats, de tous les enfants du sexe masculin, nés pendant la nuit où Christna était venu au monde.
Les soldats envoyés à la bergerie de Nanda, pour tuer le nouveau-né, y arrivaient, lorsque l’enfant, que sa mère allaitait, grandit subitement et atteignant la taille d’un enfant de dix ans, il passa au milieu des soldats et courut s amuser au milieu des brebis. Nanda ne trouvant pas Devanaguy et son fils en sûreté dans ce lieu, les emmena avec lui sur les bords du Gange.
Les livres Indous contiennent de très-nombreux détails sur l’enfance de Christna, Les poètes ont longuement écrit sur ce sujet ; leur imagination s’est donné libre cours et a entouré cette enfance
de miracles et d’événements merveilleux assez nombreux pour fournir la matière de douze volumes.
A peine âgé de seize ans, Christna quitta sa mère et se mit à parcourir l’Inde en prêchant la doctrine nouvelle.
Dans cette seconde partie de sa vie, la poésie Indoue le représente comme luttant sans cesse contre l’esprit pervers, non-seulement du peuple, mais encore des princes; il surmonte de grands dangers, sème les miracles sur ses pas . xessuscitant les moits, guérissant les lépreux, rendant l’ouïe aux sourds et la vue aux aveugles, soutenant le faible contre le fort... et déclarant hautement à tous, qu’il est la seconde personne de la Trimurti, c’est-à-dire Vischnou, venu sur la terre pour racheter l’hommé de la faute originelle, chasser l’Esprit mauvais, et ramener le règne du bien.
- Et les populations accouraient en foule sur son passage... en disant : “ Celui-ci est bien le Rédempteur promis à nos pères. »
Mettant à i)art tout ce qui dans les poèteg Indous est légendaire, ou peut considérer Christna comme un moraliste et un philosophe.
Christna ne venait point fonder une religion nouvelle; il venait purifier, moraliser l’humanité.
Voici quelques-unes des maximes que Christna répandait dans ses enseignements familiers :
« Les hommes qui n’ont pas d’empire sur leurs
sens ne sont pas capables de remplir leurs devoirs. »
0 II faut renoncer à la richesse et aux plaisirs quand ils ne sont pas approuvés par la conscience. jî
« La science de l’homme n’est que vanité; toutes ses bonnes actions sont illusoires quand il ne sait pas les rapporter à Dieu. »
« Les œuvres qui ont pour principe Vamoiir de son semblable^ doivent être ambitionnées par le juste, car ce seront elles qui pèseront le plus dans la balance céleste. »
« De même que le corps est fortifié par les muscles, l’âme est fortifiée par la vertu. »
« De même que la terre supporte ceux qui la foulent aux pieds et lui déchirent le sein en la labourant, de meme nous devons rendre le bien pour le mal, »
« Si tu fréquentes les bons, tes exemples seront inutiles; ne crains pas de vivre parmi les méchants pour les ramener au bien. »
(( Quelques services qu’on rende aux esprits pervers, le bien qu’on leur fait ressemble à des caractères écrits sur l’eau. Mais le bien doit être accompli pour le bien, car ce n’est point sur la terre qu’on doit attendre la récompense. »
L’honnête homme doit tomber sous les coups des méchants, comme l’arbre sandal qui, lorsqu’on l’abat, parfume la hache qui l’a frappé.
« Quand nous mourons, nos richesses seules
restent à la maison ; nos parents, nos amis, nous accompagnent jusqu’au bûcher; mais nos vertus et nos vices, nos bonnes œuvres et nos fautes nous suivent dans Tautre vie. »
« L’homme qui n’apprécie les moyens que d’après son envie de parvenir, perd bientôt la notion du juste et des saines doctrines. »
(Ceci diffère un peu de la fameuse maxime des Jésuites : « la fin justifie les moyens )>).
« Que l’homme juste sache bien que ce qui est au-dessus de tout : c’est « le respect de soi-même et l’amour du prochain. »
« Que l’homme juste ne se rende jamais coupable de médisances, d’impostures et de calomnies. ))
« Qu’il ait constamment la main droite ouverte pour les malheureux et ne se vante jamais de ses bienfaits. »
« Mais surtout, qu’il évite pendant tout le cours de sa vie, de nuire en quoi que ce soit à autrui. Aimer son semblable, le protéger et l’assister, c’est de là que découlent les vertus les plus agréables à Dieu. »
Nous chercherions en vain une réunion d’aussi belles maximes dans les livres écrits dans l’antiquité et depuis lors. « 11 faudrait lire dans le texte » même des ouvrages Sanscrits et notamment )) dans la Bagaveda-Güa, les sublimes entretiens
» de Christna avec ses disciples et particulière- » ment avec Ardjouna son disciple bien-aimé, dit » M. Jacolliot, pour comprendre que la lumière » s’était faite dès longtemps en Orient lorsque ses » reflets sont venus jusqu’à nous. »
Voici ce que dit Christna à propos de l’immortalité de l’âme ;
« L’âme est le principe de vie dont la Souveraine sagesse s’est servie pour animer les corps. La matière est inerte et périssable ; l’âme pense et agit et elle est immortelle. De sa pensée naît la volonté et de la volonté naît l’action. G est par là que l’homme est la plus parfaite des créaturés terrestres, car il se meut librement dans la nature intellectuelle, sachant distinguer le vrai du faux, le juste de l’injuste, le bien du mal. «
» Cette connaissance intérieure, cette volonté qui se porte par le jugement vers ce qui la séduit, et se retire de ce qui lui déplaît, rend 1 âme responsable de son action, responsable de son choix et c’est pour cela que Dieu a établi la récompense et le châtiment. Quand l’âme suit la lumière éternelle et pure qui la guide, elle est naturellement portée vers le bien. Le mal, au contraire, triomphe quand elle oublie son origine et se laisse dominer par des influences extérieures. «
)) L’âme se purifie par un stage plus ou moins long, suivant ses fautes, dans les cieux inférieurs. La privation qui lui est imposée de se réunir au
Grand Tout, est la plus grande souffrance qu’elle puisse ressentir, car son plus grand désir est de retourner à la source primitive et de s’absorber dans l’âme de tout ce qui existe. »
M. Jacolliot conclut en disant : « Christna est venu prêcher à l’Inde : l’immortalité de 1 âme ; le libre arbitre ; la croyance au mérite et au démérite, au châtiment et à la récompense dans la vie future. ))
({ 11 est venu apporter aux peuples : la charité ; l’amour du prochain; la dignité de soi-même; la pratique du bien pour le bien; et la foi dans la bonté inépuisable du Créateur. »
« 11 a proscrit la vengeance; ordonné de rendre le bien pour le mal ; consolé les laibles ; soutenu les malheureux et les opprimés; confondu la tyrannie. »
« 11 a vécu pauvre et aimé les pauvres. »
« Il a vécu chaste et prescrit la chasteté. ))
(( Ce fut, nous ne craignons pas de le dire, la plus grande figure des temps anciens, et Jésus, plus tard, s’inspira de son œuvre de régénération, comme Moïse s’était inspiré de celle de Manès ou ‘ Manou. »
On trouve dans la Bagaveda-Gita le récit de la transfiguration de Christna, qui est racontée en ces termes :
Un jour que le tyran de Madura avait envoyé une nombreuse armée contre Christna et ses disciples, ces derniers, saisis de frayeur, voulurent
se soustraire par la fuite au danger qui les menaçait... Christna, qui priait à quelques pas de là, ayant entendu leurs plaintes, s’avança au milieu d’eux et leur dit : Pourquoi une peur insensée s’empare-t-elle de vos esprits? Ignorez-vous donc quel est celui qui est au milieu de vous ?
Et alors, abandonnant la forme mortelle, il parut à leurs yeux dans tout l’éclat de sa majesté divine et le front environné d’une telle lumière qu’Ardjouna et ses compagnons n’en pouvant supporter la vue, se jetèrent le visage dans la poussière et prièrent le Seigneur de leur pardonner leur indigne faiblesse.
Et Christna ayant repris sa forme première, leur dit encore : N avez-vous donc point foi en moi? Sachez que présent ou éloigné, je serai toujours au milieu de vous pour vous protéger.
Et eux le croyant par ce qu’ils avaient vu, lui promirent de ne plus douter dorénavant de sa puissance, et ils le nommèrent : leseus^ c’est-àdire : issu de la pure essence divine.
On trouve encore dans la Bagaveda-Gita le récit de la mort de Christna, qui étant allé au Gange faire ses ablutions, y fut percé de flèches par des* sbires envoyés par les prêtres dont il avait dévoilé les vices... La nouvelle de sa mort s’étant répandue, le peuple vint en fouie pour recueillir ses restes, mais son corps avait disparu.
« Christna a laissé dans l’Inde et dans tout l’Orient, dit M. Jacolliot, une trace profonde.
sensible encore, bien qu’elle soit vieille de plus de six mille ans. Les initiés du troisième degré, les brahmes savants et les pundits se sont rangé» sous sa bannière et n’ont jamais admis d’autres incarnations divines que celle du fils de la vierge Devanaguy. »
Les philosophes disciples de Christna s’appliquèrent à modifier la barbarie des pénalités brahmaniques et à les remplacer par un droit plus humanitaire. Il résulte de leurs opinions que tout attentat à la liberté individuelle et à la libre pensée fut regardé comme un crime par la législation pénale qu’ils firent adopter par l’ancienne société Indoue. Conséquents avec leurs principes, ils repoussèrent la mort et la prison comme des modes de répression que l’homme n’avait pas le droit d’établir. Suivant Gauthama et Parasara, qni ne séparent jamais le droit de la philosophie, l’expiation ne doit jamais être telle, qu’une erreur ne se puisse réparer, ou que la réhabilitation devienne impossible.
Le philosophe Christnéen Narada, qui vivait plus de trois mille cinq cents ans avant notre ère, émit les principes suivants :
« L’homme, qui ne peut donner la vie, n’a pas le droit de la retirer à son semblable. A Zeus seul appartient ce pouvoir terrible d’abréger l’existence de ses créatures. «
« L’exemple des meurtriers n’excuse pas les représailles de la justice ; ce n’est pas au crime qu’elle doit demander ses inspirations. «
« La barbarie et Patrocité des peines ne doivent jamais être telles, qu il soit impossible de réparer une erreur. “
« La justice qui ne tient pas compte du repentir ou qui le rend impossible, cesse d’être la justice et devient la vengeance, car on ne saurait tuer au nom du juste et du bien. «
« L’homme ne doit pas être séparé de sa famille; il vit pour elle et elle existe par lui ; agir autrement serait proscrire tout lien, toute affection naturelle et rabaisser l’homme au niveau de la brute. « ' ■
« On ne doit pas non plus le , ruiner par des amendes, ce serait le forcer à rechercher sa subsistance et celle des siens par des moyens coupables. “
« Le corps est une machine qui obéit; les actions bonnes ou mauvaises viennent de l’intelligence ; or, toute peine qui s’adresse au corps, à l’esclave et non au maître, comme les mutilations et les tortures, n’est qu’une preuve de l’ignorance et de l’imbécilité de celui qui l’applique. »
Ces principes donnèrent naissance à la répression par la dégradation civique qui fut la base du droit Indou, jusqu a l’époque où les Brahmes parvinrent à étouffer les réformes religieuse et sociale de la nouvelle école, qui menaçait de ruiner de fond en comble leur despotisme, ( Les fils de Dieu, pages 33 et suiv. passim).
Il semble que nos sociétés modernes pourraient
recBvoir, au point de vue du droit et de la législation pénale, quelques leçons de l’Inde ancienne, et pourraient ainsi être amenées à supprimer l’idée, si surannée aujourd’hui, de vindicte publique.
Je n’ai fait qu’effleurer ce que dit M. Jacolliot du système pénal des Christnéens, et j’engage les personnes désireuses de connaître a fond cette ancienne société Indoue, si remarquable sous tant de rapports, à lire les ouvrages de M. Jacoiliot, surtout la Bible dans VInde; les Fils de Dieu et Christna et le Christ.
« D’après les légendes hiératiques du brahmanisme et du christianisme, dit M. J acolliot ( Christna et le Christ) deux incarnations de la divinité qui auraient porté les mêmes noms: leseus Christna et leseus Christos, se seraient produites dans le monde à cinq mille ans de distance l’une de l’autre. Ces deux rédempteurs promis par Brahma et Jéhovah après la faute d’Adima et d’Adam, auraient été ensuite annoncés par de nombreuses 2)rophéties. »
Et M. Jacolliot fait ensuite ressortir tous les points de contact des deux légendes. Les deux mères, restées vierges; les deux enfants soumis à des persécutions, échappant par miracle au massacre des enfants ordonné par les tyrans. Puis, plus tard, les deux, rédempteurs prêchant la même morale et se disant envoyés de Dieu. Tous deux faisant des miracles et tous deux morts victimes de la vengeance des prêtres. 5
Et comme Christna est né quatre mille huit cents avant Jésus, il est évident qu’eu Judée et depuis lors à Rome et en Asie Mineure on s’est inspiré de la légende Indoue.
Depuis que dans ces derniers temps, des chercheurs ont prouvé d’une manière évidente que les événements qui ont donné lieu à !a légende Indoue de Christna, se sont passés des milliers d’années avant l’époque indiquée comme étant celle de la naissance de Jésus, les théologiens chrétiens n’ont pas craint d’affirmer (pure allégation) que la légende de Christna n’était qu’une contrefaçon de l’histoire de Jésus.
“ Mais, dit M. Jacolliot, on oublie trop que tous les savants de l’Ecole d’Alexandrie ont taxé d’imposture les Evangélistes et ont signalé les sources où ils avaient puisé. »
Il est donc plus que probable que des hommes qui tenaient à faire prévaloir les maximes de Socrate, de Platon, de Pythagore — importées des Indes — ont embelli l’histoire primitivement très-simple dinprophète juif Jésus.
Nous verrons dans un prochain chapitre, que la Bible juive n’est aussi qu’une sorte de reproduction de la Bible Indoue.
Après avoir raconté la légende de Christna, je vais maintenant emprunter à M. Radier (antiquités des races humaines) quelques détails historiques sur Christna ou Krichna,
« Parmi les alliés des Pandous (descendants des
races royal es du pays d’Indra) on trouve Keichna dont le nom est illustre et que les Brahmanes ont fini par diviniser. Petit-fils d’un roi nommé Ougraséna qui régnait à Mattoura ou Madoura (aujourd’hui Muttra sur les bords de la Djumna), il naquit à peu près dans le même temps que les fils de Pandou, au moment où son grand-père venait d’être détrôné par Kansa un de ses fils (oncle de Krichna). Proscrits dès son berceau par l’usurpateur, Krichna fut soustrait aux fureurs de son oncle par des amis dévoués, qui l’élevèrent parmi les bergers. Devenu grand, il tua le tyran Kansa et rendit la couronne au vieil Ougraséna. » « Un allié de Kansa nommé Djaraçandha, roi de Maghada voulut venger sa mort ; il dirigea contre la ville de Mattoura dix-sept attaques successives que Krichna repoussa toutes. Cependant, après plusieurs victoires de Djaraçandha, Krichna fut obligé de se sauver ; mais à quelque temps de là, ayant pu réunir une armée, il vainquit et délivra la province de Mattoura du joug des étrangers. Il assura la couronne aux descendants d’Ougraséna et ne garda pour lui que la couronne de Dwaraca. » «Les exploits guerriers ne contribuèrent que pour une faible partie à la- gloire de Krichna, Ce fut comme législateur et philosophe qu’il domina son siècle. Il fut certainement le promoteur ou du moins Tardent protecteur de certaines doctrines religieuses liées au Brahmanisme, que les siècles ont sans doute modifiées mais qui,
originairement surtout, paraissent avoir fait appel aux sentiments affectueux de Tâme humaine, et combattu les terreurs religieuses sur lesquelles d’autres sectes établissaient leur empire. »
» Aujourd’hui, le Krichnaïsme compte parmi ses adeptes la plus grande et la meilleure part des populations indoues. On se contentait vraisemblablement, dans le principe, d’honorer Krichna comme le bien-aimé du Dieu Vichnou. Depuis bien des siècles déjà, on le vénère comme Vichnou lui-méme dans son dernier avatar ou incarnation.
On voit par ce qui précède, qu’il n’a fallu qu’un peu d’imagination pour faire de l’histoire du roi philosophe Krichna une légende qui le présente comme faisant partie de la divinité.
Pour terminer ce que j’ai à dire de l’Inde au point de vue religieux, je vais parler des cérémonies et des sacrements institués par les disciples de Christna dans le culte brahmanique et l’on pourra conclure comme moi, qu’il y a lieu à de nombreuses comparaisons entre ce culte et celui des chrétiens, mais qu’il ne faut point oublier que ces cérémonies et ces sacrements ont été institués beaucoup avant Jésus, et que par conséquent ce ne sont pas les Indous qui ont copié les chrérif>ns.
Brahma est considéré dans les Védas « comme s’étant sacrifié pour la création; » il est donc tout à la fois sacrificateur et victime, de sorte que le prêtre qui officie tous les matins aux cérémonies du Sarvameda (sacrifice universel, symbolique de
la création), en présentant son offrande à Dieu, s’identifie au sacrificateur divin qui est Brahma ; ou plutôt, c’est Brahma, victime dans son fils Christna qui est venu mourir sur la terre pour nous sauver, qui accomplit lui-même le sacrifice solennel {La bible dans VInde).
Ainsi, le prêtre de Christna, à l’autel, dans ce sacrifice du Sarvameda, présente à Dieu son offrande et ses prières en l’honneur de la création et de l’incarnation de Christna.
Eemarquons en passant, l’analogie existant entre ce sacrifice et la symbolique du sacrifice de la messe.
De même que la messe dans le culte catholique, cette cérémonie est, dans la religion Brahmanique, la plus importante de toutes; le prêtre ne peut y procéder chaque matin qu’après un examen complet de toutes ses fautes et qu’après s’être purifié selon le mode prescrit. Les autres sacrifices ne sont que secondaires, ils ont lieu tantôt en l’honneur de saints personnages parvenus au séjour de la béatitude, tantôt pour attirer la protection de Dieu sur les moissons et les fruits.
Les matières des sacrifices sont: Vhuile consame; Veau lustrale, (l’eau bénite); l’encens brûlé à l’autel sur des trépieds d’or. L’offrande se compose d’une galette de riz arrosée de beurre clarifié, que le prêtre doit manger après l’avoir offerte à Dieu et sanctifiée par ses prières.
Plus tard, lorsque le Brahmanisme réserva les
pures doctrines et les simples cérémonies pour les initiés, et après la division par castes, le culte vulgaire adopta les sacrifices d’animaux. C’est cette seconde époque qui a inspiré l’Egypte et le culte imaginé par Moïse. {Bible dans VInde),
Les sacrements, chez les sectateurs de Christna, étaient au nombre de quatre : le baptême, la confirmation, la confession et le mariage.
Dans les trois jours de sa naissarice, l’enfant devait être ondoyé, c’est-à-dire purifié par l’eau sacrée du Gange ; et quand l’éloignement empêchait de s’en procurer, par l’eau lustrale consacrée par le prêtre.
Cette coutume religieuse date dans l’Inde, de l’époque Védique, et Christna l’a consacrée en allant lui-même se plonger dans les eaux du Gange ; elle est encore en honneur chez les Indous. Les livres sacrés de l’Inde disent que cette eau répandue sur l’enfant a pour but de le laver de la tache originelle.
Je me rappelle avoir entendu de fervents catholiques tourner en ridicule les ablutions faites par les Indous dans le Gange ; mais ces mêmes personnes parlaient avec vénération des eaux du Jourdain: et si elles en avaient eu le moyen, elles s’en seraient fait apporter pour baptiser leurs enfants, ainsi que cela a eu lieu en 1820 pour Tenfant royal de la branche aînée des Bourbons, qui fut baptisé avec de l’eau du Jourdain apportée par M. de Chateaubriand; mais n^en ayant point, ces per-
sonnes se contentaient du baptcme administré avec l’eau bénite (l’eau consacrée par le prêtre).
Quant à la confirmation, voici ce qu’en dit le texte des Védas ; Atharva Véda (livre des préceptes) ; « Quiconque, avant l’âge de seize ans, n’a point fait confirmer dans le temple, sa purification, par l’onction de l’huile sacrée... doit être chassé du milieu du peuple comme un contempteur de la parole divine. »
Le Gode de Manou en dit à peu près autant.
La confession avait lieu dans la cour de la pagode. Ceux qui à l’issue du sacrifice se sentaient atteints de quelque souillure, avouaient leurs fautes devant un tribunal présidé par le plus ancien des prêtres et recevaient la purification qui leur était imposée. Suivant la gravité des cas, le tribunal ordonnait soit des ablutions, soit des mortifications ou abstinences, soit des amendes ou des offrandes à Dieu, soit des prières ou des pèlerinages.
Le mariage fut aussi rangé au nombre des ^crements parla religion brahmanique primitive; il est établi ainsi par le texte suivant des Védas: « Brahma a créé le mariage en créant l’homme et la femme pour la reproduction de l’espèce humaine. Aussi, pour rappeler l’œuvre divine, l’union des sexes pour être valide, doit- elle êî:re consacrée par les prières du prêtre. » {Bible dans VInde), Je ne saurais trop engager mes lecteurs à lire dans les remarquables livres de M. Jacolliot les
curieux détails relatifs à Christna, à son culte et aux sacrements institués par lui et par ses disciples.
En dégageant Vhistoire de la légende^ on peut dire qu a une époque très-reculée, fixée à quatre mille huit cents avant notre ère, par un Zodiaque Indou établi à propos de la mort de Christna, un philosophe de ce nom a paru dans l’Inde et qu’il a consacré sa vie à la moralisation de ses contemporains.
Plus tard, pour donner plus de poids à ses enseignements, ses disciples et ses sectateurs ont fait de lui une émanation divine et ont orné son histoire d’une légende poétique.
Je donnerai plus loin la preuve qu’on peut, à l’aide des Zodiaques Indous, indiquer d’une manière précise et incontestable — pour les hommes de bonne foi — les dates des grands événements qui ont eu lieu dans l’Inde ancienne à des époques très-reculées.
Voici ce que dit M. Jacolliot à propos des preuves chronologiques usitées dans l’Inde. (Les Fils de Ditu^ pages 231 et suivantes, passim).
« Ceux qui comme M. Halhed et le savant M. Cicé, de Pondichéry, ont pu étudier et fouiller d’une main intelligente dans ces vastes dépôts philosophiques, littéraires et historiques que nous a légués l’Inde ancienne, savent combien est sérieuse et précise la chronologie historique des Brahmes... En outre de tous les ouvrages de
science enregistrant les progrès de chaque siècle, la chronologie brahmanique a cela de spécial, que chaque naissance, événement ou mort de roi ; chaque élection de Brahmatma (Pape des Brahmes) était consigné par les astronomes des pagodes sur un livre spécial ; et en regard de la date, un Zodiaque était construit indiquant exactement l’état du ciel au jour de l’événement dont on voulait garder le souvenir, et notant spécialement la seconde^ la minute et le degré du signe zodiacal dans lequel se trouvait le point équinoxial du printemps ou de l’automne à l’instant de l’observation. »
» On sait que le mouvement annuel de précession qu’observent les astres relativement au soleil, est pour ainsi dire comme un cadran immense sur lequel on peut mesurer les siècles, comme se mesurent les heures sur un chronomètre. »
Après avoir donné les noms sanscrits des douze signes du Zodiaque Indou, noms dont les nôtres ne sont que la traduction, M. Jacolliot dit : « On ne saurait douter que les Zodiaques Egyptien, Chaldéen et Grec ne soient la. copie servile du Zodiaque Brahmanique. Ce sont les mêmes noms, les mêmes dimensions, le même esprit scientifique... Il est un fait qui défie toute controverse, car il est prouvé par tous les Zodiaques gravés dans les vieilles pagodes de l’Inde... c’est que depuis les temps les plus reculés, les prêtres
brahmes faisaient le mouvement de précession de 50” 9’” trois quarts par an, ni plus ni moins que nos observations scientifiques, et par conséquent le connaissaient et le pratiquaient avec une précision que nous n’avons pas dépassée... A côté des manuscrits où les Brahmes consignaient leurs formules algébriques et le secret de leurs calculs d’astronomie, il en existait d’autres dans lesquels le fait astronomique qui concourait à donner une date certaine à un événement était symbolisé ; de là d’insurmontables difficultés à'" expliquer, pour quiconque n’a pas reçu des Brahmes la clé de ces études. »
Puis M. Jacolliot ajoute : « Pour rendre notre pensée plus sensible nous allons prendre dans la seconde partie de V Avadhana-Sastra (recueil de récits historiques) qui se rapporte aux premiers temps de Père brahmanique, un fait d’histoire constaté par une observation astronomique gravée, ou manuscrit scientifique, et symbolisé dans le manuscrit qui en fait le récit historique,,.
)) Lorsque le saint ermite Yati-Kichi fut désigné comme le plus digne de représenter Brahma, Sourya (le Soleil)- effleurait Mecha (le Bélier) de ses rayons bienfaisants, et le riz et le menu grain jaunis attendaient la faucille. «
)) Avant de donner l’explication de cette phrase qui indique la date précise de la nomination du sage Yati-Richi aux éminentes fonctions de Brahmatma, c’est-à-dire de chef religieux de tous
— el¬
les Brahmes, voyons comment s’exprime le Védanga Sastra ou recueil de chronologie historique fixée par Gastronomie : — « Prise de possession de la boule d’ivoire représentant le monde, et du trépied d’or, par- le Brahmatma Yati-Richi — Sourya (le Soleil) partage d’une manière égaie les jours et les nuits ; le point équinoxial d’automne se trouve au premier degré du Bélier. «
» Un simple calcul astronomique va donner la dateâe l’élévation de Yati-Richi aux ionctions de Brahmatma. «
» Il est de principe que la précession annuelle des équinoxes est de 50” et une fraction d’environ un tiers. Il en résulte qu’?m degre se déplace en une période de soixante et onze années et 9 mois; et un signe entier en 2,153 années environ. «
» Or, en remontant de signe en signe déplacé ^ on constate : que le point équinoxial du printemps se trouvait au premier degré du Bélier, l’an 388 avant notre ère. «
)) Et en continuant à se diriger par le déplacement des signes, on arrive à trouver : que le point équinoxial de l’automne était au premier degré du Bélier, en l’an 13,301 avant notre ère. « *
» Nous allons voir comment est facile maintenant l’explication de la phrase de l’Avadhana- Sastra : « Lorsque le saint ermite Yati-Richi fut désigné comme le plus digne de représenter Brahma, Sourya effleurait Mecha de ses rayons bienfaisants, et le riz et les menus grains jaunis
attendaient la faucille. — Le soleil marquait le point équinoxial d’automne (puisque le riz et les grains attendaient la moisson), et était au pre^ mier degré du Bélier, (puisque Sourya effleurait Mecha de ses rayons). Etat zodiacal que le monde ne reverra que dans onze mille ans d’ici environ. «
» Une fois le Zodiaque construit et la formule astronomique donnée, la formule scientifique est traduite dans une phrase imagée et symbolique dont l’histoire se sert à son tour pour indiquer l’époque où s’est passé le fait dont elle rend compte. ((
» Le point équinoxial de l’automne était au premier degré du Bélier, dit la formule scientifique au livre des Zodiaques. «
» Sourya effleurait Mecha de ses rayons et les grains jaunis attendaient la moisson, dit le manuscrit historique. «
)) Les deux phrases signifient exactement la même chose, il suffit d’en posséder la clé. Le Brahme historien^ à chaque grand événement, recevait sa formule du Brahme astronome. »
On voit que la chronologie des Indous ne repose pas sur une base fabuleuse, ainsi que le disent les maîtres en théologie chrétienne, qui poussent l’outrecuidance jusqu’à prétendre que les Indous ont puisé dans la Bible et dans les Evangiles ! ! Il est vrai qu’il y va pour eux d’un intérêt majeur, mais l’honnêteté devrait passer avant l’intérêt.
Au surplus, ce n^est pas seulement dans l’arith-
métique que les Indous ont fait depuis longtemps des progrès : il en est de même pour la géométrie, l’algèbre et même la trigonométrie, les recherches faites pendant les 80 dernières années par les savants français et anglais, ont prouvé que les calculs astronomiques des Brahmes se distinguent par une exactitude scrupuleuse, et qu’en bien des points leur système se rapproche du nôtre ; ou pour parler plus chronologiquement juste, le système des peuples modernes a plus d’une analogie avec le leur, ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’ils ont été de beaucoup nos devanciers.
Les formules Indoues rappellent, au surplus, celles que l’on trouve dans l’intéressant Traité de Mnémotechnie d’Aimé Paris, qui date de 1825 environ.*
Ce qui prouve que les Indous ont employé de tout temps des formules mnémoniques, c’est ce que dit M. Jacolliot {Les Fils de Dieu, page 224) dans son chap. de la chronologie des Indous.
« Nous ne pouvions commencer ce chapitre, dit-il, par une citation mieux appropriée au sujet, que cette phrase d’un discours du savant Brahme Tamasatchari, qui fut notre professeur de sanscrit ri ans rinde. »
Vcici la phrase faisant partie d’un discours prononcé par ce Brahme à l’Institut de Trichnopoli : « De ce que l’Europe ne comprend pas nos » mystères, qui ne sont la plupart du temps que » des symboles mnémotechniques d’astronomie, il
» ne faudrait pas qu’elle prit son ignorance pour )) un argument de la nôtre. »
J’ai peu lu de livres aussi instructifs et aussi attrayants que ceux de M. Jacolliot sur l’Inde ancienne, et je serais heureux si les citations que j’en fais engageaient mes lecteurs à se les procurer. Il explique et fait toucher du doigt bien des choses qui, si elles étaient généralement connues, ainsi qu’elles devraient l’être, auraient bientôt mis à néant toutes les fourberies, tous les ridicules mensonges des fils de Loyola et autres imposteurs. Il serait à désirer que ces livres fissent partie des bibliothèques populaires et de l’enseignement de la j eunesse .
J’ai parlé dans mon chapitre premier, à propos d’une conférence faite par feu M. Chavée, à l’Athénée de Paris, en 1867, d’une date de 13,901 ans avant notre ère, se rapportant à la promulgation du Code de Manou, et j’ai dit qu’il était facile de vérifier cette date à l’aide des calculs astronomiques de M. Rodier. Je suis heureux de pouvoir étayer les calculs de M. Rodier, des travaux analogues présenté par M. Jacolliot ; et aussi de ceux des Egyptologues MM. Chabas et Emmanuel de Rougé. Voici ce que je trouve à ce sujet dans la Revue des Deux-Mondes (15 mai 1876, page 476).
« Il y a quelques jours, M. E. de Rougé a annoncé en son nom et au nom de M. Chabas, qu’on pouvait connaître exactement l’âge de la troisième pyramide. Cette pyramide fut construite
— es¬
par Menkèrès, le Mycerinus des Grecs, et on a lu dans les hiéroglyphes que, pendant la neuvième année du règne de Menkèrès, au moment de la construction de la pyramide, une certaine étoile avait apf>aru dans une position déterminée. Un calcul astronomique fort simple, paraît-il, donne l’année correspondant à la position de l’étoile ; or, les astronomes ont trouvé que c’était l’année 3,007 ou 3,010 avant J. -G. — Comme la première pyramide fut bâtie neuf cents ans avant la troisième, il faut nécessairement assigner à la plus vieille des pyramides une existence de 4,000 ans avant notre ère. Ainsi, déjà à cette époque, les Egyptiens avaient une civilisation prodigieuse^ Ils connaissaient l’astronomie, l’écriture, Farchitecture ; et ces monuments merveilleux, que nous admirons encore, ont, non pas quarante, mais soixante siècles derrière eux. Il n’entrera dans la pensée de personne de regarder ces civilisations avancées comme le début de l’humanité. Que de temps, que d’effo'.ts il lui a fallu pour arriver à mesurer le cours des astres et pour tracer des figures sur le granit ? »
Ce calcul astronomique fort simple dont parle l’auteur de la notice que je viens de citer, résulte ainsi que le dit M. Jacolliot, de l’examen d’un Zodiaque. Or, le même M. Jacolliot dit : queles^ Zodiaques Egyptiens, ainsi qu’au surplus toute la civilisation Egyptienne, n’étaient que des copies serviles de la civilisation Brahmanique, qui était
de beaucoup antérieure ; preuve nouvelle de la haute antiquité de l’espèce humaine sur notre planète.
Lorsque plus tard je m’occuperai de la religion des Hébreux, je me réserve d’apporter encore d’autres preuves de l’ancienneté des races humaines. En attendant, voici quelques renseignements fort curieux que je trouve dans la chronique scientifique dujournalZ^ XIX^^ siècle (19 juillet 1876) au sujet de l’ancienneté de notre planète et de son humanité.
M. Blandet a donné récemment devant la Société de Géologie^ le calcul probable de l’âge du monde. C’est la première fois que le calcul permet de donner, avec une approximation raisonnée, l’exacte antiquité de notre origine. Les calculs de M. Blandet sont extraits du journal le Ciel, que dirige l’honorable M. Vinot qui consacre tout son temps à vulgariser les connaissances astronomiques. Voici quelques chiffres. Les personnes qui désireraient de plus amples détails, pourront les trouver dans le Journal du Ciel, année 1876.
(( La Terre, fragment séparé du Soleil, ainsi que Vénus et Mercure, a traversé, depuis qu’elle gravite dans les profondeurs des espaces, six périodes.
P La période chaotique, absence de vie animale ou végétale.
2® La période houillère : c’est l’âge de cette immense production de végétaux qui absorbent
l’acide carbonique de l’air, et qui successivement engloutie dans les convulsions de la matière,
s’étendent de l’Equateur aux pôles.
3® La période crétacée.
4® La période éocène. ^ ...
5® La période miocène. La végétation primitive s’éloigne de plus en plus des pôles, qui se déforment et se refroidissent. La nature, plus exquise dans ses produits, a donné naissance à des séries animales de plus en plus parfaites.
6“ La période quaternaire. La derniere en date ; celle que nous traversons encore en ce moment.
La condensation continue du so.eil (sa contraction incessante sur lui-même) explique seule comment cet astre a pu fournir la prodigieuse quantité de chaleur qu’il a émise dans les espaces. Les calculs sont faits : en se condensant (se contractant) d’une seconde d'arc dans son diamètre, le soleil engendre et emmagasine une quantité de c/irtleur équivalente à celle qu’il perd en dix huit
mille ans. . v 4.
Les calculs établis sur cette base, indiquent qu’il y a près de cinquante millions d’années que la terre se trouve dans les conditions actuelles d’habitabilité, et qu’il s’écoulera encore quinze millions d’années avant que le soleil ait atteint la densité de Mercure et qu’il ait pu s’encroûter et priver par conséquent la Terre et les autres planètes
de son système, de chaleur et de lumière. » (Journal le CieZjlSTô.)
Il y a loin de ces chiffres à ceux de la Bible.
CHAPITEE III.
LE BOUDDHA ÇAKIA-MOUNI. — SA MOEALE. MONO¬ THÉISME. IMMOET ALITÉ DE l’AME. LE NIEVANA.
BÉINCAENATIONS.
Un des hommes qui, de nos jours, ont étudié l’idée religieuse de l’Inde ancienne, prise de son point de vue le plus élevé, a été sans contredit M. de Bunsen, dans son livre intitulé : Dieu dans V histoire. Tous ceux qui ont suivi de près ou de loin les travaux scientifiques et philosophiques faits par les Allemands depuis une quarantaine d’années surtout, connaissent Bunsen, le savant continuateur de Lessing et de Herder.
Dieu dans C histoire a été publié en 1857-58, mais la traduction française n’en a été faite qu’en 1868 par M. Dietz, professeur à l’école St-Cyr.
Le titre seul de cet ouvrage, qui est des plus intéressants surtout au point de vue du sentiment religieux, indique assez quelle fut la tendance des études de Bunsen pendant toute sa vie ÿ études rendues faciles par les hautes fonctions diplomatiques et par les missions toutes de confiance dont fut chargé l’auteur pendant sa longue et honorable carrière. Le livre de Bunsen a donc
une grande autorité lorsqu’il s’agit des langues et des relj;gions anciennes, et il présente un grand intérêt, aujourd’hui surtout que la question des origines du Christianisme ne peut guère être élucidée, si l’on ne va pas les rechercher jusque dans riiide ancienne.
D’après Bunsen, le commencement de la période Brahmanique est séparé de l’époque du Bouddha Çakia-Mouni par un nombre de siècles indéterminé, mais cependant considérable. C’est pendant ce laps de temps que se forma la littérature sanscrite. Et c’est la même période que signale l’entier développement du Brahmanisme. Nous voyons ce système, avec ses castes étroites, ses ablutions sans fin, ses expiations, ses sacrements, former peu à peu une religion toute nouvelle, puis s’engourdir insensiblement pour se relever encore une fois avec un fanatisme passager, après son triomphe sur le Bouddhisme. Une lutte sanglante s’engage au V1II“® siècle de notre ère ; le Brahmanisme remporte la victoire dans rinde proprement dite, pendant que le Bouddhisme se maintient aux extrémités de l’Inde et devient chez les populations Touraniennes (Tartare) de la haute Asie et de la Chine, la religion dominante de cinq cents millions d’hommes.
Pour les Brahmanes, l’absolu est le Brahma divin. Voici une des idées fondamentales du Brahmanisme ; dans VOupa nichad Kathaka il est dit, en parlant du Brahma : « On ne peut Pat-
» teindre ni par la parole, ni par la pensée, ni par a la vue ; celui-là seul peut l’atteindre qui dit : il a est, il est. C’est ainsi qu’on peut l’apercevoir a dans son essence, a
Une preuve que les Brahmanes primitifs croyaient aux réincarnations, c’est ce, passage de Vladchna- Vindou : “ C’est de la destinée et de l’ac- B tion de l’homme que dépend le succès d’une a entreprise. Or, la destinée n’est évidemment que a le résultat de la conduite de l’homme dans une B vie antérieure, etc. a
A propos de la philosophie Sa7ikhija (méditation, contemplation, raison pure), Bunsen dit que cette philosophie passe pour une doctrine panthéiste ou même athée, et il s’élève contre cette appréciation. Il a raison, car elle est toute spiritualiste. Il cite à ce propos le Sankhya-Karika, résumé très-üdèle des œuvres des premiers disciples de Kapila, le fondateur de cette philosophie ; ce résumé a été publié en original et commenté par l’anglais Colebroke. En voici quelques extraits passim.
« L’homme se distingue de la nature. — Chaque Esprit taille dans la nature ce qui lui agrée, et se forme ainsi un corps. — La vie consiste dans l’alliance du corps et de l’âme. — La nature est inconsciente, elle ne fait que servir l’Esprit, sans savoir à quoi elle sert. — La fin (le but) de la vie et de toute activité de la création, c’est le perfectionnement de l’Esprit. — L’esprit assiste comme
témoin à tonte la vie de la nature ; son instinct est de jouir de la nature, puis d’en reconnaître le néant. — Ce sentiment est le seul vrai, il mène à la délivrance ; grâce à lui, les facultés raisonnables arrivent à l’empire (parviennent à dominer).
Dès que le néant de la nature est reconnu, le but de la vie est atteint. L’alliance de l’Esprit et de la nature peut subsister quelque temps encore, mais la nature n’a plus d’attraits, plus de puissance et laisse l’Esprit en paix. Ainsi, la fin (le but) de l’Esprit, c’est de se délivrer de la nature. Cette fin doit terminer la série des existences.^ L’Esprit arrivé à la perfection n’est plus assujetti à renaître (à reprendre un corps matériel). »
Si dans les citations qui précèdent, on remplace le mot nature par le mot matière — et l’on comprend très-bien qu’ici ils soient synonymes — on trouve que le Sankfnja-Karika (résumé de la doctrine de Kapila) est écrit dans un sens complètement spiritualiste.
Il est évident, dit Bunsen, que le principe moral est ici singulièrement eflacé, ainsi que la conscience du monde moral. Ce pricipe n’a cependant pas totalement disparu; parmi les facultés qui se développent dans l’homme, grâce à l’alliance de la nature et de l’Esprit, la faculté morale est expressément indiquée ; Injustice et l’injustice forment la première des antinomies qui s’y rapportent. Mais on fait, dans ce système, une beaucoup plus large part à la connaissance du vrai qu’au sentiment du bieD .
C’est la capitale, mais unique objection à faire à la philosophie Sankhya, du moins d’après ce que nous en connaissons jusqu’à ce jour. « Elle est tout aussi peu athée que la doctrine du Bouddha. » Elle nie aussi peu que la philosophie Vedanta, l’existence de l’Esprit, qu’elle reconnaît distinct de la nature (de la matière).
, La philosophie Vedanta (partie théologique des Védas) première école philosophique de l’Inde, s’elforça de pénétrer l’essence du Brahma, qu’elle regardait comme l’âme de l’ünivers.
La philosophie Sankhya venue plus tard, reconnaît, même d’une manière éclatante, l’unité de l’Esprit humain, puisqu’elle fixe pour tous les Esprits un seul et même but : la justice et la connaissance.
« Le document dont nous parlons, ajoute Bunsen, proclame même explicitement cette unité et lui oppose la diversité de la Création dans tout ce qui n’est pas humain. Nous soutenons donc que ce système, « loin d’enseigner le néant de l’Esprit, » proclame au contraire son éternelle durée et fait de lui le principe de la Création tout entière. Comment peut-on qualifier d’athée, une philosophie qui traite l’Esprit individuel comme une unité simple et indivisible? D’après l’idée fondamentale de cette philosophie, si l’Esprit cessait d’exister, la Création tout entière périrait, car la Création n’a pas d’autre but que de réaliser l’Esprit. La personnalité réside dans chaque Esprit et non
dans ce que l’Esprit emprunte au grand tout; à la source commune des Esprits. Il en résulte que tout ce qui n’est pas sorti de la nature (de la matière) ne peut périr; or, comme l’Esprit n’en émane pas, la vie de l’Esprit n’est pas soumise à la loi de mort. »
Et Bunsen dit encore : « Nous avons dû réhabiliter la philosophie Sankhya du reproche d’athéisme qu’on lui a mal à propos adressé. Est-ce à dire qu’elle soit irréprochable? Nullement; et si la partie spéculative du système nous semble à couvert contre toute attaque sous ce rapport, nous jugeons désespérant le côté pratique, l’enseignement moral. Suivre cette doctrine, ferait de toute la vie une lutte amère, une longue souffrance. L’École dont nous parlons a sans aucun doute précédé le Bouddhisme; elle contient en effet tout le fondement spéculatif de la religion du Bouddha. Ceci nous prouve déjà la fausseté de l’opinion accréditée sur le Bouddha, opinion complètemènt inconciliable comme nous espérons le prouver plus loin, avec les documents les plus authentiques qui nous restent du Bouddhisme. Kapila, du reste, était un philosophe ; le Bouddha, un saint contemplatif... Ceux qui traitent d’athée la philosophie Indoue n’ont certainement pas approfondi les monuments qui nous en restent. Nous rencontrerons sur le terrain du Bouddhisme des adversaires plus sérieux. Contentons-nous pour le moment d’établir que ceux qui interprètent
le Nirvana mystique du Bouddhisme par la doctrine du néants doivent, s’ils veulent être conséquentbj traiter de la même façon tous les mystiques du monde, y compris Fénélon et Guy on. »
Voici le portrait que fait Bunsen du Bouddha Çakia-Mouni : « Nous trouvons en lui, d’après les documents les plus dignes de foi, un caractère si noble, si dévoué ; où Tamour du prochain déborde avec tant de force ; où la raison guide si sévèrement les moindres actions, qu’il nous est impossible de le prendre comme on a voulu faire, pour un charlatan ou pour un fou. » Et plus loin il dit : « L’idée que nous nous faisons du Bouddha est tout juste l’opposé de Popinion admise par Barthélemy-Saint-Hilaire et tous ses successeurs, à Pexception de Mohl, d’Obry et de Dumker. On croit communément que le Bouddhisme, c’est-à-dire « la religion du monde qui compte le plus de sectateurs » et qui a civilisé et moralisé des millions d’êtres humains, est une religion athée et matérialiste... Nous allons montrer que cette manière d’interpréter le Bouddhisme est dénuée de tout fondement. »
Puis Bunsen apporte à l’appui de ce qu’il avance, une traduction de trois hymnes faits par le Bouddha et empruntés aux Traces de la Loi, au Dhammapadam, Il serait trop long de reproduire ici ces hymnes, je me contenterai de quelques citations passim.
Extraits des mille paroles.
« Celui qui triomphe de cent mille hommes dans la mêlée, est sans doute un héros; mais il est un héros bien autrement digne de ce nom, celui qui se dompte lui-même. «
» Mieux vaut un seul jour de vie réglée et sage, que cent années de vie folle et déréglée. “
)) Mieux vaut vivre un jour en cherchant la voie de Vimmortalité, que cent jours sans y songer. “
» Mieux vaut un seul jour de volonté énergique et ferme, que cent années de faiblesse, de mollesse morale. »
Extraits de la Parole du Bouddha.
« Ne rien faire de mal ne négliger rien de bien ; conserver pur et sans tache sa pensée, telle est la loi des Bouddhistes. «
« La meilleure prière est la patience douce et
modeste. « ....
« S’abstenir toujours de l’injure; ne jamais faire tort à personne; pratiquer la tempérance dans le boire, le manger et sur la couche solitaire ; vivre dans les plus hautes méditations, telle est la loi du Bouddha. »
Les vingt-six hymnes du recueil désigné sous le nom de Dhammapadam, dit Bunsen, nous montrent le réformateur profond, énergique, inspiré, qui fonde toute morale sur la piété et la charité sincères ; charité résidant elle-même dans la connaissance du vrai, de l’immuable j
dans l’amour du prochain et de la nature entière. Le moyen de l’acquérir, c’est l’apaisement des sens et l’abnégation. Le résultat obtenu par cette méthode est un état moral libre de tous, désirs. Le Bouddha donne à ses disciples cinq commandements ; le cinquième n’est, dans son sens le plus général, qu’un simple conseil de tempérance.
Voici le texte :
Ne pas tuer un être vivant.
Ne pas voler.
Ne pas commettre d’impuretés.
Ne pas mentir.
Ne rien boire d’enivrant.
« Le Bouddha ne voulait pas qu’on satisfît à son troisième commandement à la manière d’Origène. C’est ce que nous montre cette belle sentence : Si Pesprit, qui est le maître, est dompté, ses serviteurs seront eux-mêmes forcés de s’abstenir. A quoi sert donc, de tuer la faculté et non le mauvais esprit. »
Il s’élève avec énergie contre les excessives macérations physiques : « Celui qui veut devenir Arya (vénérable) doit se garder de ces deux choses : les désirs pervers et les mortifications des Brahmanes. »
Lorsqu’il approchait de sa fin, le Bouddha Çakia-Mouni exposait ainsi l’état de son âme : J’ai atteint la plus haute sagesse ; je suis sans souhait, je ne désire rien ; je suis sans égoïsme, sans intérêt, sans orgueil, sans arrogance, sans
haine. Jusqu’à présent je haïssais, j’étais passionné, plein d’erreurs, esclave de la naissance, de l’âge, de la maladie, du chagrin, de la douleur, des souffrances, des soucis, du malheur. Puissent des milliers d’hommes quitter leur demeure, vivre en saints, et après avoir vécu de contemplation et renoncé au désir, ressusciter dans la renaissance des mondes de Brahma^ et les remplir par troupes innombrables. »
“ Voilà, dit Bunsen, le Nirvana du Bouddha ! Il vit encore, mais il a secoué le fardeau du moi,,. Nous avons trouvé plus haut la même pensée, et le Nirvâna considéré comme Pétat bienheureux de l’âme sur cette terre. Pour conclusion, le Bouddha énonce le vœu prophétique que des milliers d’hommes, exaltés par sa vie, son expérience et son enseignement, renoncent au monde et vivent désormais dans la bienheureuse communauté des Esprits. Ce sont bien là les adieux d’un personnage réel ; c’est là le langage du vrai Bouddha, du fils du roi, qui a préféré au monde, la misère et la pauvreté ; c’est ce que personne ne pourrait inventer, notre narrateur moins que tout autre, le vrai, l’authentique Anarida, le témoin fidèle des origines du Bouddhisme. »
On retrouvera chez des catholiques de haut titre des pensées i'" effacement, annihilation de la volonté, égales à celles du Bouddha. François de Sales, Molinos, Fénélon et beaucoup d’autres, ont professé cette même doctrine. « Je veux peu
n de chose, disait François de Sales, ce que je » veux, je le veux fort peu ; je n’ai presque point » de désirs, mais si j’étais à renaître, je n’en » aurais point du tout. Si Dieu venait à moi, n j’irais aussi à lui ; s’il ne voulait pas venir à moi, » je me tiendrais là et n’irais pas à lui. »
Un pape a fait de cet homme, un saint ; et ce saint est invoqué par des gens qui lui demandent de leur servir d’intermédiaire auprès de Bien. Singulier intermédiaire, qui attend que Dieu fasse la moitié du chemin.
Michelet dans son intéressant livre : Le prêtre^ la femme et la famille (7® édit. 1861, page 306) dit en parlant de l’éducation dirigée par les ecclésiastiques; « Elle (cette éducation) veut faire un saint, non un héros ; elle croit ces deux mots opposés. Elle se trompe sur l’idéal de la sainteté, en la plaçant, non dans Vharmonie avec Dieu, mais dans Vahsorption en Dieu, »
Michelet continue en disant : « Toute leur théologie, dès qu’on la pousse un peu, dès qu’on ne lui permet pas de rester dans l’inconséquence, s’en va par sa pente invincible, droit à cet abîme. C’est là qu’elle a fini, comme elle devait finir au 17“® siècle. Les grands Directeurs de ce temps, qui venant les dernieis, ont eu l’analyse de la chose, montrent parfaitement le fond, qui est V anéantissement ; l’art d'anéantir l’activité, la volonté, la personnalité. — Anéantir, oui, mais en Dieu... Dieu le veut-il? Actif et Créateur, il doit
vouloir qu’on lui ressemble, qu’on agisse, qu on crée. Vous méconnaissez Dieu. »
Ne pourrait-on pas penser que tous ces quiétistes du 17“® siècle étaient d’anciens disciples du Bouddha Çakia-Monni, encore imbus dans leur nouvelle incarnation, des doctrines du grand instructeur Indou?
Après avoir cité Burnoul. un des auteurs qui ont le plus cherché à approfondir l’histoire Indoue, et après l’avoir victorieusement combattu au sujet de ce qu’il dit du Bouddhisme et surtout du Nivvâna, Bunsen dit entre autres choses :
« Dans les hymnes du Dhammapadam (composés par le Bouddha) il est question de Vimmovtalité et des rapports intimes, indissolubles qui régnent entre la condition actuelle de 1 homme et sa destinée future.Le Bouddha recourt, pour éclaircir ce mystère, à la migration des âmes, comme le font en général les Indous et presque tous les peuples anciens. Comment une négation formelle, radicale de Dieu, pourrait-elle se concilier avec eette croyance à des Esprits divins (Gandhawas) supérieurs aux hommes ? Nous avons bien le droit de répondre au nom du Bouddha, ce que Platon met dans la bouche de Socrate accusé à la fois d’athéisme et de croyance à une voix divine : « Comment, dit-il, quelqu’un peut-il admettre le divin et nier Dieu? »
M. Barthélemy S^-Hilaire, cité et combattu par Bunsen, a publié en 1866 un livre intéressant
intitulé : Le Bouddha et sa religion. Il a consacré les 27 premières pages de son livre à l’examen du Nirvâna et il a conclu que la doctrine de Çakia- Mouni, c était V anéantissement de l'être. Il semble qu’il suffit pour détruire cette conclusion de citer M. Barthélemy S^-Hilaire. lui-même, rapportant les paroles du Bouddha. Ainsi, page 11, le Bouddha dit : « Après avoir atteint l’intelligence suprême, je rassemblerai les êtres vivants, je leur montrerai la porte la plus sure de 1 iïïiniortalité... »
A la page 15 : «... L’entrée en religion a toujours été louée par les sages; elle sera mon recours et le recours des autres créatures ; elle deviendra pour nous un fruit de vie^ de bonheur Qt dHmmortalité. »
Plus loin, page 17, le Bouddha parlant à son père qui cherchait à l’empêcher d’exécuter sa résolution de fuir la Cour et de se retirer dans la solitude, lui dit : « Si vous ne pouvez. Seigneur, m’accorder les quatre choses principales, veuillez du moins, ô roi, m’en accorder une autre qui n’est pas moins importante. Faites qu’en disparaissant d’ici-bas, je ne sois plus sujet aux vicissitudes de la transmigration. »
Page 18, on trouve ce qui suit : « Avant d’avoir obtenu la cessation de la naissance et de la mort^ dit Siddhârtha (Çakia-Mouni) d’une voix douce, je ne rentrerai pas dans la ville de Kapilavastou ; je n’y rentrerai pas avant d’avoir obtenu la demeure suprême^ exempte de vieillesse et de mort, ainsi que Vinteüigence pure. »
Page 33: « Le Bouddha se sentit alors pris d’une grande pitié pour cet assemblage d’êtres plongés dans l’incertitude, et ce fut une pensée de compassion qui le décida. Il allait ouvrir aux êtres depuis longtemps égarés dans leurs pensées mauvaises, la porte de V immortalité^ en leur révélant les quatres vérités sublimes qu’il venait enfin de comprendre, et l’Enchaînement mutuel des causes. »
Page 36: Le Bouddha dit à ses cinq disciples : « Ne me donnez pas le titre di'Ayousmat (Seigneur); longtemps je vous suis resté inutile, je ne vous ai procuré ni secours, ni bien-être. Oui, je suis arrivé à voir clairement rimmortalité et la voie qui conduit à V immort alité, »
Ces diverses citations du livre de M. Barthélemy S*-Hilaire prouvent que le Bouddha croyait que l’être humain pouvait parvenir, en se reformant, en s’améliorant moralement, à un tel état de pureté, qu’il n’était plus obligé de subir des « réincarnations » et qu’il pouvait ainsi mériter « Vimmortalité et la vie de pur Esprit, »
Dans un fort intéressant compte-rendu de son voyage officiel d’exploration en Indo -Chine, accompli il y a quelques années, M. Francis Garnier, lieutenant de vaisseau, chef de la mission Scientifique du Mékong, qui depuis est mort dans ce pays, victime de son dévouement, dit ce qui suit à propos du Bouddhisme qui est la religion du plus grand nombre des habitants du Laos
(Indo-Chine), et à propos du Nirvâna. « Je n’ai pas à défendre ici le Bouddhisme de 1 accusation d’athéisme et de croyance au néant qui lui a été si souvent adressée... Pour un Bouddhiste, le châtiment consiste à vivre, à voir se renouveler indéfiniment par la transmigration, les soucis et les douleurs de l’être ; la récompense n’est que la cessation de cet état de choses, l’absorption de l’âme dans une sorte de milieu indéfinissable . le Nireupan ou Nirvâna. Cette transformation définitive, but suprême de tous les efforts des Bouddhistes, est-elle comme on l’a dit, l’anéantissement absolu, la destruction sans retour, de la personnalité, du moi? Je ne le crois pas, surtout si l’on veut bien se placer au point de vue des populations elles-mêmes et non à celui de certains métaphysiciens abstraits, tenus à déduire avec rigueur de certaines prémisses, des conséquences fatales et inévitables. Les masses ne sont pas d’une logique aussi rigoureuse, et si les doctrines qu’elles professent contiennent en germe une aussi épouvantable conclusion, elles sont loin d en avoir conscience et se promettent, au contraire, un résultat bien différent. Ce o’k attire et séduit surtout leur imagination, ■ r-t cette possibilité donnée à tous, d’arriver par la pratique de la vertu à l’état surnaturel de Bouddha, dernier terme des existences terrestres et qui précède immédiatement l’entrée dans le Nirvâna, séjour de l’éternel repos.... En résumé, une morale
cjôxcessivemeat pure, empreinte d’une profonde mansuétude et d’une immense charité, caractérise tous les préceptes du Bouddhisme ; et c’est à son élévation, à l’austérité forte et saine de ses enseignements et « non à la prétendue insalubrité » du climat qu’il faut attribuer l’insuccès constant J) des missions catholiques au Laos » où cette doctrine s’est conservée plus pure et plus fervente qu’ailleurs. r> (Revue maritime et coloniale^ publiée par le ministère de la marine et des colonies, juin 1869.)
Voilà donc encore une autorité compétente qui s’élève contre l’idée que le Nirvâna doive être compris comme étant l’anéantissement de Y être.
J’apporterai plus loin, en citant M. Jacolliotet M. Vacherot, des preuves que le Nirvâua nest pas l’anéantissement de l’être humain, mais bien le terme des réincarnations successives.
Voyons maintenant à propos du Nirvâna une appréciation qui a bien sa valeur aussi. C’est celle émise en 1876 par M. Louis Jaccolliot dans son livre si remarquable intitulé : Christna et le Christ.
« L’école matérialiste moderne, dit M** Jacolliot (page 145), a prétendu que le Mokcha ou Nirvana était l’anéantissemeut complet de Tâme et du corps, c’est-à-dire un dogme de négation, opposé au dogme d’immortalité. »
a Une pareille doctrine ne se peut même pas traiter d’hypothèse, car elle a contre elle non-seu-
lement tous les textes, noii-seulement toutes les représentations symboliques du Nirvana, dans les sculptures des pagodes les plus anciennes et dans les bas-reliefs des cbars sacrés, mais encore la raison et le bon sens les plus vulgaires. Comment admettre, en effet, que les quatre ou cinq cents millions de sectateurs de Brahma et du Bouddha n’offrent des prières et des sacrifices à la divinité ; que les cénobites, sannyassis, vanaprasthas et fakirs ne s’imposent les plus dures privations, les supplices les plus affreux que pour parvenir à l’annéantissement total? Si tout n’est que matière, si ces gens ne croient pas à l’immortalité, ils h’ont qu’à laisser couler paisiblement leur vie, ils arriveront fatalement à cet anéantissement final, sans avoir besoin pour cela de s’imposer aucune souffrance. »
« Le Mokcha et le Nirvâna représentent dans le brahmanisme et le bouddhisme, le dogme de l’immortalité de l’âme. C’est la réunion intime à la divinité, comme récompense suprême d’une série de nombreuses existences consacrées au bien. Voilà quelle est l’opinion unanime des livres sacrés des pundits et des brahmes, et nous défions qu’on nous montre un seul texte en contradiction avec cette doctrine. »
Parvenir au Mokcha ou Nirvana^ ajoute M' Jacolliot, c’est s’absorber dans la grande âme, Ci Q^i faiie partie intégrante de la divinité^ tout en conservant son individualité \ en cet état, l’âme ne
peut plus subir de modifications, elle n’a plus à craindre les migrations terrestres; son bonheur est éternel.
M. Vacherot, dans son livre : La appré¬
ciant la révolution religieuse accomplie dans rinde par le Bouddha Ç^kia-Mouui, dit: « Dans cet immobile Orient où i! semble que tout se fixe et se cristallise à jamais, l’institution religieuse plus encore que toute autre, une grande révolution religieuse s’est accomplie. La religion des. Brahmes, par le dogme de la métempsycose avait de quoi troubler profondément les imng. nations populaires sur les destinées futures de la pauvre humanité condamnée à toutes les misères d'un voyage sans fin à travers les formes les plus répugnantes de la nature. Si la haute vertu et l’incomparable pureté des Brahmes leur assurait une destinée supérieure dans le sein de Brahma, après les épreuves d’une vie mortelle, il n’en était pas de même de Pimmense troupeau des croyants, qu’attendait cet espèce d’enfer des métamorphoses successives. C’est là ce qui explique le succès rapide et prodigieux du nouvel Evangile prêché par le Bouddha, ce libérateur des âmes, ce véritable Christ de l’Inde, qui enseigna l’affranchissement par le Nirvâna, c’est-à-dire l’anéantissement. Est-ce le néant absolu comme quelques commentateurs et peut-être quelques sectes l’ont soutenu? N’est-ce pas plutôt cet anéantissement de l’homme matériel et sensible, cette mort
— se¬
au monde terrestre qui est la transition nécessaire à une vie supérieure, selon la pensée do Platon, de Plotin et du christianisme lui-même? C’est un point qui n’est peut-être pas encore à Pabri de toute discussion. Quoiqu’il en soit, et en quelque sens qu’on l’entende, la doctrine du Bouddha a été véritablement la bonne nouvelle pour les populations du haut Orient. Exterminée de l’Inde par la plus atroce persécution, elle s’est répaiidue et enracinée dans la Chine, dans le Japon et en d’autres pays de l’Asie où elle compte maintenant près de deux cents millions de fidèles. »
De tout cé qui précède, et en tenant compte de ceque dit M. Vacherot;dece qu’a prouvé Bunsen; des citations que je fais du livre de M. Barthélemy St-Hdaire; du rapport de feu Francis Garnier sur le Laos, et enfin de ce que dit M. Jacolliot, on peut, je le pense, inférer: que le Bouddtia est venu réellement apporter la yiouvelle à l’Inde ; mais lui aussi a dépassé la limite du vrai, comme 600 ans plus tard l’ont fait les chrétiens. Il a, sans le vouloir peut-être, créé l’ascétisme, si bien imité depuis, et il a complètement négligé le corps et la vie terrestre pour sauver l’âme, c’est-à-dire pour la faire parvenir plus sûrement au bonheur. 11 est tombé dans cette grave erreur des mystiques chrétiens qui considèrent le corps comme quelque chose de vil, et qui dédaignent de s’en occuper.
De tout temps, l’Inde a regardé les Védas comme tes livres saints. Ces livres jouent dans la civili-
Ration religieuse de cette contrée, le rôle qu’ont joué p!u8 tard les livres mosaïques ch^z les Hébreux et les évangiles chez les Chrétiens. Les Védas avaient été interprétés par le Code des lois de Manou (Manava-Dharmasastra), dicté, disaient les Brahraes, par Dieu lui-même; et le brahmanisme reposait sur la division de la population en quatre castes : les Brahmanes^ race sacerdotale représentant la sagesse absolue, vivant aux frais de tous les autres Indous et chargée d’enseigner et de moraliser ; les ou guerriers, exerçant
la puissance matérielle ; les Vaïsyas ou artisans et marchands; enfin les Soudras ou la masse populaire pauvie. Puis, en dehors des quatre castes, les Parias^ c’est-à-dire tous les Indous qui par eux-mêmes ou par leurs ancêtres, avaient mérité d’être rejetés d’une des quatre castes composant la société Indoue. C'étaient les excom^ munies de l’Inde.
Le brahmanisme régnait depuis des siècles dans toute rinde, quand parut Çakia-Mouni. Quelques détails sur ce réformateur si remarquable, ne seront point ici hors de propos pour donner une faible idée de cette belle individualité, qui, ainsi que le dit très-bien M. Eugène Nus (Grunds Mystères^ Paris 1866, page 264) « adoré depuis » bientôt trois mille ans sous le nom de Bouddha, » par un quart de la population du globe, com- » mence à prendre rang en Europe parmi les » gloires qui ont élevé l’idéal de l’humanité. »
«Son père, Çouddhodana, de la famille des Çakyas, de la grande race solaire des Gôtamidea, appartenait à la caste des Kshattryas ou guerriers; il régnait à Kapilavastou, capitale du royaume de ce nom, situé dans l’Inde centrale, au pied des montagnes du Népâl, au nord du royaume d’Oude actuel. Il donna à son fils lors de sa naissance le nom personnel de Siddârtha. La mère de Siddârtha . s’appelait Maya-Devi, {Maya, illusion, en raison de sa grande beauté qui semblait le produit d’une illusion. Devi, l’épouse; du radical Div, briller).!
))D’après la légende Indoue, il fut conçti sans péché et enfanté sans douleur. Dès son enfance il étonnait les docteurs de la loi brahmanique par ses réflexions profondes. Des sages et des rois, avertis de sa naissance miraculeuse vinrent l’adorer au berceau. Ces ressemblances dans la partie légendaire et merveilleuse de l’histoire des deux réformateurs divinisés, font supposer « que quelques » points des traditions Bouddhistes furent appli- )) quées à Jésus, par les auteurs chrétiens des » premiers siècles. » Grands Mystères, page 266).
Nous avons vu précédemment dans la légende de Christna, non pas quelques points de ressemblance, mais une ressemblance tellement grande avec celle de Jésus, qu’on ne peut s’empêcher de penser que la légende de Jésus a été calquée sur celle de Christna, par de trop fervents disciples, qui ont voulu donner à leur maître le plus de relief possible.
Comme aussi il est permis de penser que de fervents disciples du Bouddha, ont cru devoir relever leur maître, en lui attribuant certaines particularités existant dans la légende de Christna, lequel, il ne faut pas l’oublier, a paru plus de deux mille ans avant le Bouddha.
Mais revenons à Sidflârtha.
Ce fils de roi, élevé au milieu des splendeurs d’une Cour Orientale, habitué à regarder comme vile et impure, la foule des castes serviles, se prit tout à coup vers sa vingtième année d’un profond mépris pour sa propre grandeur, et d’une profonde pitié pour les déshérités de la fortune. A l’âge des passions naissantes, à 23 ans, il renonça à l’héritage royal qui devait lui revenir et malgré les supplications de son père, il quitta le palais pour aller méditer dans la solitude et dans la pauvreté.
“ Celui qu’il interrogeait, lui parla-t-il dans le désert, dit M' Eugène Nus (Grands Mystères)? Le «ouvenir d’un monde où il avait vécu Jdans la justice, se révéla-t-il peu à peu dans les méditations de son esprit? A 35 ans, la phase de recueillement était accomplie; la lumière s’était faite; Vidée était mûre. Il reparut au milieu des hommes. Mais ce n’était pi us Siddârtha, ce n’était plus le fils du roi ; c’était Çakia-Mouni, le moine, le solitaire de la famille des Çakias, l’anachorète inspiré, le réformateur doux et austère, relevant, au nom du Créateur, la dignité de la créaturè et
proclamant Végalité des mues devant Dieu et Ja prééminence de la vertu sur les distinction* humaines. »
« La foule des déshérités s’empressa autour de lui pour recueillir sa parole... Le novateur n’attaquait pas l’autorité des Védas; mais il ébranlait l’édifice brahmanique en détruisant les barrière» qui séparaient les castes. Il admettait jusqu’aux races étrangères dans la grande famille dont il était le créateur, et recrutait dans tous les rangs et chez tous les peuples, les ministres de son culte, en n’exigeant d'eux que la supériorité du cœur. » {Grands Mystères),
Çakia-Mouni vécut jusqu’à l’âge de 80 ans et mourut à Koucinagara dans le pays des Mallas. Il ne cessa de prêcher la fraternité et l’égalité. Il déclara que tous les hommes étant appelés par leurs efiorts à s’unir à l’âme universelle, ils devaient tous être considérés comme égaux. Sa doctrine, qui fut acceptée avec enthousiasme par les classés déshéritées, était ën opposition formelle avec certaines lois désespérantes du Code de Manou formulées ainsi qu’il suit :
28®* Çloca, « Lorsque le souverain maître a destiné d’abord tel ou tel être animé, à une occupation quelconque, cet être l’accomplit de lui^ même, toutes les fois qu il revient au monde. »
29“* Çloca. « Quelle que soit la qualité qui lui ait été donnée en partage au moment de la Création, la méchanceté ou la bonté; la douceur ou la.
rudesse ; la vertu ou le vice; la véracité ou la fausseté; cette qualité vient le retrouver spontanément dans les naissances qui suivent. »
On voit que St- Augustin a eu la meme inspiration que Manou en affirmant la prédestination et en prétendant que Dieu crée des êtres humains destinés peirsidis, et destinés à l’enfer.
Les premiers (les élus) en petit nombre; les seconds (les réprouvés) en grand nombre.
Et St-Thomas d’Aquin a ramassé plus tard cette odieuse conception d^4ugustin, laquelle est devenue un dogme de l’Eglise romaine et de l’Eglise de Calvin. Je parlerai de ceci plus au long dans la deuxième partie de ce livre.
Le Bouddhisme, de même que les Evangiles, mais six cents ans avant les Evangiles, renversait les privilèges de la naissance, les classifications arbitraires entre les hommes, effaçait les distances qui séparent les individus, et les frontières qui divisent les peuples.
La morale contenue dans un Décalogue plus complet que celui de Moïse, était ainsi formulée ;
1® Tu ne tueras pas.
2® Tu ne voleras pas.
3® Tu seras chaste.
4® Tu ne porteras pas de faux témoignage.
5® Tu ne mentiras pas.
6® Tu ne jureras pas.
7® Tu éviteras toutes paroles impures.
8® Tu seras désintéressé.
9* Tu ne te vengeras pas.
10® Tu ne seras pas superstitieux.
Les principales maximes du Bouddhisme étaient :
1® Une compassion sans bornes envers toutes les créatures et la prohibition de toute cruauté.
2® Une constance inébranlable dans la foi.
3® Une profonde humilité.
4® La recherche de la perfection par le renoncement, et la domination de l’esprit sur le corps.
La réforme Bouddhique fut surtout morale. Quant au côté purement religieux du Bouddhisme, il différait si peu de renseignement des Brahmes, que l’antique Panthéon Brahmanique a passé tout entier dans le Bouddhisme.
On ne saurait comparer le Bouddhisme à une hérésie comme celle d’Arius, ou à une réforme comme celle de Luther. Il est plutôt comparabie à la grande révolution tentée chez les Juifs par le christianisme et accomplie par lui dans l’empire romain en dissolution morale et religieuse. La doctrine du Bouddha n’était autre chose qu’une tentative faite par la raison individuelle pour échapper au dogme imposé par l’autorité Brahmanique et pour conserver le droit d’interpréter librement les Védas. On a donc tort, je le répète, de regarder l’Inde comme le pays de Pimmobilisme, car, ainsi que le dit si bien M** Burnouf, la même force d’esprit qui, chez les ancêtres, a produit une première fois les dogmes religieux, se
retrouve chez les descendants pour discuter et agrandir au besoin l’œuvre des pères. C’est ce •qu’on voit s’être produit dans Tlnde avant le Bouddhisme et après lui, et l’on verra dans mon Chapitre 4, qji’à notre époque un mouvement religieux s’accomplit encore dans l’Inde et que le progrès humain général s’y développe également.
Les plus anciens Sûtras Bouddhiques prouvent que le Brahmanisme était parvenu à son complet développement politique et religieux, et que moralement il était en voie de décadence lors de l’établissement du Bouddhisme. Le Brahmanisme existait depuis bien des siècles lors de la venue du Bouddha Çakia-Mouni.
L’on peut donc diviser les temps de l’Inde en trois parties :
1® Le temps des hymnes et des Védas.
2® Le temps du Brahmanisme pendant lequel apparut Christna.
3® Le temps du Bouddhisme, avec lequel le Brahmanisme a continué de marcher.
Mais il en a été de même pour le Bouddhisme que pour toutes les formes religieuses, lesquelles au bout d’un certain temps se transforment et s^amoindrissent. La Revue des Deux Mondes (15 Mars 1876) a publié un article daté de Yeddo, 15 décembre 1875, et envoyé par M*" Georges Bousquet qui a fait sur les lieux des recherches relatives aux religions anciennes et modernes du Japon. — Après avoir dit que le Bouddhisme
s^cRt introduit au Japon vers le 6* siècle de notre ère, 1200 ans après sa fondation, et quil compte un grand nombre d’adeptes, M** Bousquet ajoute : « Il n’est pas besoin de faire remarquer combien le Bouddhisme a dégénéré depuis son fondateur. Ce qui était une revendication de Tâme contre la tyrannie des réalités terrestres, est devenu une doctrine d’anéantissement volontaire et d’affaissement intellectuel ; les préceptes de haute morale, d’examen de soi-même, ont cédé la place à des observances compliquées et puériles. Les jeûnes et les préjugés sur Fimpureté de certaines substances, qui pouvaient avoir leur motif sous le soleil des Indes, ont pris une place prépondérante et sont devenus matière de foi, en cessant d’être observés comme de simples règles d’hygiène. Les rites ont remplacé les maximes. Un culte surchargé de cérémonies insignifiantes a envahi J a pensée religieuse et l’a, pour ainsi dire, pétrifiée dans d’étroites formules. La superstition des masses et l’ignorance des prêtres ont fait le reste, et l’une des plus hautes aspirations spiritualistes s’est abîmée dans les mesquins détails de la liturgie. Il suffit, du reste, d’assister à un office de la secte de Yodo, par exemple, pour comprendre l’attrait que la pompe extérieure du culte, exerce sur l’imagination populaire. Au fond du temple s’élève la statue de Bouddha, assis dans la posture connue ; à ses côtés les images les plus célèbres de ses apôtres; des cierges sont allumés, et les
prêtres revêtus de riches chasubles de soie brodées d’or, psalmodient des hymnes alternés, au son du gong. Leur chant monotone a je ne sais quelle tristesse mystérieuse qui berce l’âme comme dans un rêve ; l’impression qu’on en ressent rappelle un peu celle qu’exercent les cérémonies du culte catholique, avec lequel on retrouve à chaque instant des analogies frappantes. »
<* I^e Bouddhisme s’est jeté dans la voie opposée au Shinto (la religion primitive spéciale au Japon), et par besoin de réaction, a exagéré son propre caractère ; tandis que la religion indigène était trop nue, il s’est fait trop rituel et a noyé la piété dans les représentations théâtrales, n
On dirait vraiment, en lisant ce qui précède, queM. Bousquet fait la critique, non du Bouddhisme, mais du catholicisme qui de nos jours, est pour le moins aussi loin du christianisme primitif que peut l’être le bouddhisme actuel, du bouddhisme primitif.
Et M. E. Nus (Grands Mystères), dit : « Dans les lamazeries du Thibet, les prêtres de Bouddha ont inventé une machine à prières. Un engrenage déroule le chapelet sacré, aux heures prescrites par la discipline ; les litanies se débitent toutes seules pour le compte de l’indolent béat, qui regarde passer les versets. »
Combien de bonnes -femmes, en France et ailleurs, combien de tvhÿicuÆ et de religieuses àoxii les mains ont toutes les qualités du dévidoir à
p'ières, et qui regardent machinalement passer les^^ pater et les ave ?
Je ne veux pas m’étendre davantage sur cette question des religions de rindu, mais je recommande la lecture du livre de Bunsen, d’où j’ai extrait ce qui a rapport à l’histoire religieuse de rinde ancienne.
On pourra également lire avec grand intérêt Phistoire détaillée de la jeunesse et de la vie du Bouddha Çakia-Mouni dans le remarquable livre de M*’ B. St. -Hilaire. On trouvera dans mes citations de Bunsen, le correctif à son opinion sur la question du Nirvâna.
Mais je veux aussi donner ici quelques extraits d’une brocûure que vient de publier le colonel Olcott, président de la Société Théosophique de rinde, et qui n’est autre chose que la traduction du catéchisme Bouddhiste actuel de l’Eglise du Sud (Ceylan). Ce catéchisme est approuvé et recommandé pour l’usage des écoles, par leGrand- Prêtre Indou Sumangala, chef de l’Ecole de théologie bouddhiste.
Dans ce catéchisme; la naissance de Siddartha. est indiquée comme ayant eu lieu six cent vingt trois ans avant notre ère.
Eils de roi, élevé dans toutes les délicatessesdes Cours iiidoues; marié à seize ans, il abandonna, à l’âge de vingt neuf ans sa femme, son fils et ses palais pour se retirer au désert afin de pouvoir méditer en toute tranquillité sur les moyens de rendre l’humanité heureuse.
Après avoir longtemps réfléchi sur les cause» des souffrances humaines, il eut l’intuition que la connaissance de ces causes devait être obtenue par l’ouverture de Tintelligence. Ayant suffisamment développé son intelhgence, il obtint la conr naissance de ses naissances antérieures^ et des causes de la renaissance.
Plus tard, après avoir triomphé de tous ses défauts et de toutes les faiblesses -inhérentes à l’humanité, le secret de la cause des misères humaines lui fut révélé, et il apprit ainsi que cette cause était Vlgnorance.
On trouve aussi daus ce catéchisme la manière de voir des Bouddhistes sur les renaissances. Les renaissances dépendent des mérites ou des démérites; si l’homme a un excès de mérite, il renaît dans une position heureuse ; dans le cas contraire, sa réincarnation est pour lui une vie pleine de souffrances.
Ce catéchisme enseigne encore: que la Terre n’est pas le seul monde habité ; que les planètes habitées sont innombrables ; que c’est le mérite ou le démérite qui détermine le monde dans lequel on doit renaître, et que le sort ultérieur est influencé par les attractions antérieures; enfin que les habitants de chaque monde ont un développement correspondant à l’état de ce monde.
Toute la religion du Bouddha est résumée dans ces trois prescriptions : « S’abstenir de tout péché, acquérir la vertu, purifier sou cœur ».
La brochure du colonel Olcott est des plus intéressantes, car elle nous fait apprécier l’état actuel des croyances des Bouddhistes.
On trouve dans le Bulletin de la Société d Etudes psychologiques^ 15 oct. 1883, une Expodlion critique de M. Fauvety sur la brochure du colonel Olcott M. Fauvety blâme avec raison le Bouddha d’avoir donné comme but â atteindre : la destruction des désirs, et d’avoir érigé en principe : que la naissance était un mal, tandis qu’il proclame que le bien suprême, c’est la cessation de toute existence.
Et M. Fauvety a encore parfaitement raison lorsqu’il dit: « qu’en cherchant à tuer les désirs, on tue le mobile même de la vie et la volonté, et que nous qui aspirons à la plénitude de V existence, et au progrès qui en est la conséquence, nous ne pouvons accepter le Bouddhisme, que M. Olcott semble présenter comme devant être la religion de Vavenir. »
Ce que nous devons retenir du Bouddhisme ésotérique, c’est que longtemps avant le christianisme il a proclamé une morale infiniment plus pure que celle des nations contemporaines de de rinde ancienne; pas plus pure cependant que celle proclamée par Ohristna.
Ce que nous devons apprécier aussi chez les Bouddhistes, c’est la connaissance de la doctrine des Esprits, sur les réincarnations, et de la médiumnité, longtemps avant que cette doctrine fut même soupçonnée en Occident.
En parlant de la morale du Bouddha, M' Fauyety dit : On a dit avec raison que la morale du Bouddha est admirable. Nous n’y contredirons pas. Oui, au point de vue de la douceur, de la charité, de la bienveillance, nous ne croyons pas qu’on puisse la dépasser. Celle de Jésus, tant admirée, n’en est, au moins à ce point de vue, qu’un écho affaibli. Tendre pour tous les hommes, le Bouddha comprend dans son amour, tous les animaux. Gomme toutes les choses humaines, la morale du Bouddha, est incomplète sans doute. Elis ignore les nécessités de la lutte, les devoirs du labeur quotidien et la loi implacable du progrès intégral, solidaire et conscient, qui s’impose à l’homme social comme la tâche de sa royauté sur la terre. Mais Jésus semble aussi avoir ignoré ces .choses et en outre n’a rien fait pour le respect des parents et la conservation de la famille; à ce point que s’il n’eut trouvé la famille déjà fortement constituée par la civilisation mosaïque, il nufait pu l’ébranler par son enseignement. Il a gardé sur nos relations avec la. nature et avec les animaux les plus rapprochés de nous et sur tous nés êtres, nos frères inférieurs, sur qui pèse le poids de la création terrestre, un silence égoïstement hominai, douloureux, inexplicable. »
» Rappelons, dit encore M. Fauvety, pour ceux qui l’ignorent ou l’ont oublié, que le Bouddha avait, avant Jésus, recommandé le pardon des injures et exigé de ceux qui veulent marcher à sa
suite dans la voie du salut, de rendre toujours le bien pour le mal. On cite de lui cette noble parole : « Si un homme me cause follement un préjudice, je le couvrirai en retour de mon amour empressé; plus il m’aura fait du mal, plus je lui ferai du bien. »
Plus loin M. Fauvety dit que le Brahmanisme avait précédé le Bouddha dans cette voie, et il cite les deux maximes suivantes, fort anciennes et dont, selon lui, il faut faire honneur à l’inspiration Brahmanique.
« Imite le bois de sandal qui embaume celui-làmême qui lui ouvre le cœur avec une hache. »
« Fais comme la terre féconde qui enrichit de ses biens, ceux qui lui labourent les flancs. »
Ces deux maximes, de même qu’un grand nombre d’autres, ainsi que mes lecteurs ont pu s’en assurer en les lisant dans mon chapitre deux, n’appartiennent pas d’une manière générale au Brahmanisme, mais elles ont été émises par Çhristna qui vivait quatre mille deux cents ans avant le Bouddha.
Et M. Fauvety ajoute: « Rien n’a été dit de plus beau sur la charité. Mais qu’est-ce que la morale la plus pure sans la religion ? Une lettre morte. » Un peu plus loin il dit : « Des mobiles et une sanction^ c'est là ce que la religion seule peut donner à Tâme humaine. »
Mais par une sorte de contradiction il dit ensuite: « S’il y a quelque chose de pourri dans
le monde, ce. sont les croyances religieuses. Cela est vrai pour l’Orient comme pour TOccident. »
Et il termine en parlant du spiritisme, « révélation nouvelle qui dépasse toutes les religions. » Mais alors, point n’est donc besoin d’une religion pour fournir des mobiles et une sanction à Tânie humaine ; et une 'philosophie religieuse telle que la doctrine spirite — qui jamais ne sera une religion — suffira à l’humanité terrestre, car elle lui fera connaître et les mobiles et la sanction d’une manière plus claire et plus évidente que jamais religion aucune n’est parvenue à le faire.