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CHAPITRE VIII

ORIGINES nu CHRISTIANISME.

Mes lecteurs auront peut-être trouvé que je m’étais étendu un peu longuement sur les anciennes croyances religieuses Indoues et autres. On comprendra pourquoi je l’ai fait, quand j’aurai dit que voulant traiter la question des Origine$ du Christianisme, aussi coniplètement que possible, j’ai dû tâcher d’éviter de tomber dans l’erreur partagée en général jusqu’à présent par des hommes recommandables, qui, fort bien intentionnés du reste, n’ont cherché ces Origines que chez les Hébreux et chez les Grecs ; dans les doctrines de Moïse et dans celles de Platon.

C’est beaucoup plus haut, c’est chez nos ancêtres les Indous primitifs, les Indous Védiques qu’il faut aller trouver tout ce qui a servi de fondement au christianisme. Que le Christianisme ait épuré l’idée religieuse, qu’il Tait spiritualisée plus ou moins que ne l’avait fait l’Inde, je ne veux pas le discuter ici, mais je dirai que si l’on veut absolument que le Christianisme soit à l’exclusion de toute autre religion, le résultat d'une révélation spéciale de Dieu aux hommes^ on se trompe, parce que ce qu’on connaît aujourd’hui des religions de

rinde pourrait tout aussi bien faire admettre par ceux qui tiennent à la révélation^ que là aussi elle a eu lieu. On a pu Toir dans mon chapitre 2 qui traite de Christna, que sMl y a eu révélation, elle remonte à plusieurs milliers d’années avant l’époque de la naissance de Jésus.

Il ne faudrait jamais oublier qu’à l’époque assignée par les Evangiles à la venue de Jésus, les juifs étaient divisés en plusieurs sectes, résultant d’une sorte de fermentation des esprits. Chez les païens il se passait aussi quelque chose d’analogue. De tous côtés on était las du polythéisme, religion des masses, et la philosophie grecque surtout était devenue, grâce à la diffusion des idées platoniciennes, hostile au culte païen. La seule religion dont le dogme fondamental devenu populaire, répondit à l’aspiration générale, était le mosaïsme. Et cela est si vrai, que l’apôtre Paul, lors de ses voyages en Asie mineure, trouva un facile accès auprès de beaucoup de païens, qui déjà s’étaient tournés du côté du monothéisme mosaïque, mais qui s’accommodèrent beaucoup mieux de l’idée spiritualiste d’un Dieu «paternel,» que de celle de Jéhovah, « Dieu despotique et jaloux. »

C’est donc Paul qui a fait le Christianisme, en prêchant en Asie mineure parmi les Grecs, en s’aidant des doctrines de Platon, et en répudiant les prescriptions de la loi Juive (circoncision, sacrifices sanglants, etc.) Il a fait le christianisme Judéo-Grec,

Pierre et ceux de Jérusalem ne seraient jamais parvenus à sortir des prescriptions de la loi Juive ; longtemps ils ont lutté contre Paul, et ce sont eux qui ont fait le christianisme Judéo-Ro~ Min.

Dans une analyse du livre de Baur, professeur en théologie à Tubingue {Le Christianisme aux trois premiers siècles), À. Réville dit : « St- Etienne, premier martyr, était du nombre des juifs Nazaréens qui avaient accepté les enseignements moraux de Jésus, qu’ils avaient reconnu pour le messie, et qui avaient délaissé les prescriptions de la loi Juive ; et ce sont les juifs restés fidèles à la loi de Moïse, qui n’avaient point accepté Jésus comme le messie, qui lapidèrent Etienne comme sacrilège et prévaricateur. A la suite du martyre d’Etienne, le groupe dont il faisait partie, redoutant sans donte la persécution des autres juifs, se dispersa, et beaucoup se réfugièrent à Antioche, ville grecque de langue et de mœurs. C’est là que naquit le nom de chrétien, inconnu jusqu’alors. •< (Revue des Beux Mondes, 30 avril 1863.)

Il est bon de remarquer que Jésus appartenait, dit-on, à la secte des Nazaréens.

Et plus loin, A. Réville dit : “ Quand Paul voulut émanciper le Christianisme naissant de toute entrave judaïque, il échoua. Mais sa défaite fut plus apparente que réelle ; de même que tous les grands initiateurs, il avait devancé son temps.

Le monde marchait vers une religion universelle, et le christianisme avait en lui-même ce qu’il fallait pour être cette religion. Il n’avait pour remplir sa mission, qu’à se conformer, sur sa base essentielle, aux exigences de la situation. Les deux universalismes, celui du principe chrétien et celui des esprits en général, se réunirent pour supprimer l’une après l’autre, les formes juives les plus antipathiques au monde gréco-romain, n M. A. Coquerel fils, dans ses études sur les Pères de l’Eglise, que l’on classe ordinairement en Pères latins et en Pères grecs, dit que les seconds, égaux aux premiers par l’austérité et la foi, leur sont cependant supérieurs en ce qu’ils sont plus philosophes, ont plus de science, plus de liberté dans l’esprit, de largeur dans le cœur, et en conséquence, moins de précision dans la doctrine. Et il cite St- Clément, évêque d’Alexandrie, qui autrefois païen et philosophe, professa un christianisme large, et qui dans une série de trois grands ouvrages qu’il a laissés, prouve par une foule de citations, les analogies « de la philo- •sophie antique avec la religion chrétienne. » Il n’admet pas « que le christianisme pût être une nouveauté absolue. » Il démontre au contraire « que la philosophie païenne a été nécessaire avant la venue de Jésus-Christ et qu’elle n’avait pas cessé d’être utile. » Selon lui, « la Parole Divine » A de tout temps enseigné la vérité aux hommes et et a inspiré les poètes païens, les philosophes et

les sybilles. Clément fut un de ces hommes supérieurs et généreux, dont le libéralisme vient du cœur ; un de ces hommes profondément croyants qui ne peuvent admettre des doctrines dont l’étroitesse calomnie Dieu et voue l’humanité au désespoir. Il savait exposer et défendre ses larges et fortes convictions chrétiennes, sans être injuste pour le monde et la religion qu’il avait quittés. Il élevait Paul et plus encore Jésus au-dessus des philosophes, mais il respectait toute noble intelligence et tout bon vouloir.

Ce qui précède indique suffisamment que la philosophie païenne a vécu pendant un certain temps en assez bonne intelligence avec le christianisme, qui dans les premiers siècles n’était guère autre chose que le platonicisme. Et ce qui suit donnera une idée de la facilité avec laquelle les idées chrétiennes ont pénétré au milieu des populations païennes déjà préparées par la philosophie platonicienne.

En 1862, deux savants français, MM. de Vogiié et Henry Waddington firent en Syrie un voyage qui dura deux ans et qui avait pour but l’exploration scientifique de la Syrie centrale (partie de la Syrie située à l’Est du Jourdain) région jusqu’alors inexplorée par les voyageurs, à l’exception de Palmyre et de Damas, qui ont attiré les plus curieux.

M. Gaston Boissier a fait dans la Revue des Deux Mondes (1®' janvier 1878) une fort intéressante

analyse des trois ouvrages publiés en 1877 à ce sujet par les deux savants voyageurs. M. Boissier fait remarquer que leurs travaux ont le mérite de nous faire mieux connaître comment se fit, dans la Syrie centrale, au commencement de notre ère, le passage du paganisme aux croyances chrétiennes. Les inscriptions trouvées par les deux savants montrent que « le paganisme y avait pris- » depuis un certain temps, un caractère qui le » rapprochait d’une manière sensible de la foi » nouvelle.» On y adorait sans doute comme partout, un grand nombre de Dieux, mais c’étaient des attributs de la divinité plutôt que des Dieux véritables, et il était aisé de les faire rentrer les uns dans les autres pour recomposer l’unité divine. On sentait que cette sorte de monothéisme inconscient deviendrait facilement un monothéisme rigoureux. C’est ce qui est remarquable dans les inscriptions religieuses de Palmyre. On y invoque d’ordinaire « un Dieu sans nom,» qu’on appelle ;

« le Bon » ou « le Clément. » L’habitant de Palmyre qui veut demander la santé ou la fortune, ou qui remercie le ciel d’une faveur qu’il croit avoir reçue, élève un petit autel et y inscrit une prière qui commence toujours par ces mots :

« Qu’il soit béni dans l’éternité le Bon, le Miséricordieux. » M. de Vogüé fait remarquer avec raison, que cette formule convenait à tous les cultes. Le païen en s’exprimant ainsi croyait sans doute s’adresser à l’une de ses divinités ordinaires, au

Dieu-soleil, « Malakbel » ou à « fiaalsamia, » le Seigneur du monde. De son côté, le juif pouvait très-bien abriter sous cette phrase générale une invocation au Dieu jaloux d’Israëel.

Ce petit autel de Palmyre avec son inscription qui pouvait convenir aux trois cultes à la fois (païen, juif, chrétien) nous fait voir les points de contact qu’ils avaient, et comment il était possible de passer presque insensiblement de l’un à l’autre. MM.Waddington et de Vogüé nous représentent la race qui habitait la Syrie centrale comme une des plus religieuses de l’ancien monde. Les tombeaux anciens sont très-nombreux en ce pays ; tout y est simple et grave ; la certitude de la vie future y paraît encore plus claire et plus ferme qu’ailleurs. « Divin Sabiaus, dit une gracieuse inscription grecque, le sommeil s’est emparé de toi, mais tu n’es pas mort. Tu reposes sous ces arbres, dans la tombe, sans que la vie t’ait quitté, car les âmes des gens pieux vivent toujours. » Cette piété des Syriens les disposait d’avance à bien accueillir le christianisme ; partout ce sont les païens fervents qui sont devenus bien vite des chrétiens convaincus.

Je n’ai fait qu’effleurer le travail analytique de M. Boissier,qui contient un grand nombre d’autres faits pouvant venir à l’appui de la thèse que je soutiens ici.

Dans son livre intitulé : La Religion (Paris 1869), M. Vacherot dit avec beaucoup de justesse

ce qui suit : « Assurément Tliistoire a été une révélation pour nombre de questions qui se rattachent au problème religieux. Ainsi, en nous faisant assister à la formation et au développement des institutions religieuses, l’historien et le savant nous enlèvent bien des illusions sur la nature et l’origine des religions. L’intuition de la réalité historique, telle qu’ils nous la donnent, fait évanouir bien des rêves sur l’origine surnaturelle et le caractère miraculeux des faits religieux. Il faut une foi robuste et une imagination tout à fait maîtresse de la pensée, pour croire encore à la parfaite exactitude des explications théologiques, quand on a suivi, dans tout son cours, l’histoire savante et impartiale d’une religion, cette religion fût-elle le christianisme. D’une autre part, si à l’étude particulière de telle ou telle religion, vient s’ajouter l’étude comparée, l’Mstoire générale des religions, il devient difficile de conserver la croyance à la divinité de telle ou telle religion, puisqu’on voit en jeu, sauf la valeur différente des doctrines, les mêmes facultés, les mêmes passions, les mêmes moyens d’organisation et de propagation, enfin les mêmes résultats quant à la conquête des âmes et des sociétés humaines. Toutes les grandes religions que nous montre l’histoire : le Brahmanisme, le Magisme, le Polythéisme, le Judaïsme, le Christianisme, rislamisme, comptent leur durée par des milliers d’années, et par centaines de millions le nombre

de leurs adeptes. Aucune n’est devenue ia religion universelle, pas même le christianisme... »

Notons en passant que M. Vacherot a oublié le Bouddhisme, très-distinct du Brahmanisme, exis-» tant depuis plus de trois mille ans et qui compte des adhérents par centaines de millions.

« Voilà bien des raisons historiques de ne plus croire à la divinité et à l’absolue vérité d’une religion. Et si l’on veut bien lire et méditer ces livres si divers et si intéressants, ouverts par l’érudition de nos savants et de nos critiques à l’intelligence des croyants, comment ne pas être frappé des analogies qu’offrent les procédés de révélation et d’inspiration dans tous ces grands livres : Les Védas; le Zend-Avesta; les livres du Bouddha ; les livres Homériques ; la Bible ; les Evangiles ; le Koran . . » Comment tant de belles pensées^ tant de purs et nobles sentiments, tant de maximes excellentes qui leur sont communes, auraientelles des sources aussi inégales : ici, la nature humaine ; là, Dieu? A quoi bon la révélation et Pinspiration surnaturelles, si la conscience et la raison naturelle parlent un langage si peu différent en tant de choses ?... »

« Tant qu’il n’y avait d’ouvert sous l’œil des intelligences que la Bible chrétienne, on pouvait bien, en comparant son enseignement à celui des livres philosophiques, retrouver souvent la même conscience et la même raison, sous des formes très-diverses ; mais le christianisme avait pour lui

l’originalité si forte et souTent sublime de ses prophètes inspirés et de son divin Messie. Mais quand on vit dans les Véda8,dans le Zend-Avesta, dans les livres du Bouddha... la morale et la métaphysique parler la même langue de l’inspiration, on ne put croire à des causes aussi différentes pour des effets semblables, même en tenant compte de la supériorité des livres chrétiens. »

Et plus loin M. Vacherot dit: que depuis le berceau des sociétés, il y a toujours eu, soit pour un peuple, soit pour une race, un corps de doctrine « s’attribuant une origine surnaturelle par la révélation, et s’imposant à la foi des individus et des peuples au nom d’une autorité supérieure à la raison et à la science humaines. » — 11 aurait pu ajouter que ce corps de doctrine a été partout et toujours un moyen de domination ; et que partout et toujours aussi, c’est de cette manière qu’on a exploité le sentiment religieux inné chez l’être humain, à un degré plus ou moins grand.

Plus loin, à propos d’une autre citation du livre de M. Vacherot, je prouverai que faute d’avoir étudié la doctrine spirite, il s’est fourvoyé dans son appréciation de l’idée religieuse.

■Si M. \acherot a tres-justement fait ressortir que toutes les religions ont eu à tort, la prétention de devoir leur origine à la révélation, il n’a pas été aussi bien inspiré à mon avis, en afiSrmant que 1 idée religieuse devait disparaître une fois l’humanité arrivée à un certain degré de ma-

turité. Voici ce qu’il a dit à ce sujet : « On ne saurait trop le redire, tout le phénomène religieux réside dans la synthèse naïve, dans l’union intime de l’idée et de Pimage. Du moment que par un travail de la réflexion et de l’analyse, la distinction s’est faite, et que l’image apparaît à l’esprit comme un symbole, la vision religieuse disparaît, alors finit l’âge religieux et commence l’âge philosophique de l’esprit... La religion répond à un état transitoire, non à un sentiment permanent de la nature humaine. »

Et plus loin, il dit que la religion et la philosophie répondent à deux moments, à deux états distincts de la vie intellectuelle. Qu’on peut donner plusieurs noms au premier, selon le degré de maturité de la pensée religieuse ; l’appeler l’enfance, l’adoiescence, ou la puissante jeunesse de l’esprit humain; mais qu’un seul nom convient au second de ces états ; que c’est l’âge viril de l’intelligence. Que le caractère dominant de l’état religieux, c’est le règne de l’imagination par le symbole, et de l’autorité par le dogme. Que le caractère dominant de l’état philosophique, c’est le règne de la raison pure et de la liberté.

Donc, pour M. Vacherot et pour beaucoup d’autres philosophes, le véritable progrès, le but que l’humanité doit chercher à atteinde, c'est de laisser de côté la religion et de ne conserver que la philosophie.

Il est vrai de dire que jusqu’à présent la reli-

gion, ou pour parler plus juste, les diverses religions^ ont été basées sur des dogmes, des mystères, des légendes, etc., sous lesquels « la véritable idée religieuse » était voilée. Il y a donc bien évidemment un progrès à effectuer : C’est d’enlever ce voile ; c’est de faire disparaître tous ces dogmes, ceg mystères, ces légendes. Mais dire que « la religion » — et par ce mot l’dn ne doit entendre que « l’idée religieuse, » c’est-à-dire : l’idée de Dieu, de notre immortalité, de notre perfectionnement indéfini — n’est pour l’humanitéquun état « transitoire » et non un sentiment « permanent, » c’est selon moi grandement errer ÿ et je pense que tous les spirites qui ont pris la 'peine d’étudier ces graves questions seront démon avis.

Il est regrettable que M. Vacherot, penseur sérieux, n’ait point pris la peine d’examiner à fond la doctrine spirite, il aurait pu se coHvaincrb que le règne « des religions » étant passé, l’humanité était appelée à entrer dans la période “ philosophique religieuse, n La doctrine spirite peut en effet, en toute vérité, être caractérisée par le nom de : « philosophie religieuse. » Ici, ni dogmes, ni mystères, ni symboles, ni légendes . tout est positif; et si cette doctrine s’appuie d’un côté sur « le sentiment, » elle est largement étayée de 1 autre côté par « la raison. » Il ne reste donc rien pour « l’imagination. »

Et c^est pour cela que l’humanité terrestre,

sortie de la phase des diverses religions, actuellement agonisantes, entrera bientôt dans la phase du spiritisme. Ceci n’est qu’une question de temps.

A propos de la manière dont on peut comprendre l’idée religieuse, je ne puis m’empêcher de citer ici une belle définition donnée par M. Fauvety (Journal La Solidarité, l®"" novembre 1867.) « La religion, fille à la fois du sentiment et de la raison, est la mise en œuvre de la philosophie ; elle s’appuie, elle aussi, sur la science et elle n’est que la science idéalisée par l’âme humaine ; la science vivifiée par l’idée de l'absolu dans le bien, dans le beau, dans le vrai ; unie à la philosophie, elle entretient l’hoinme de ses droits et de ses devoirs et lui apprend, non à faire abstraction de lui-même et de ses intérêts, mais à s’unir à tout ce qui est, sans jamais s’y confondre; à travailler pour son être futur ; à ne pas séparer la terre du ciel, la vie terrestre de la vie céleste, et à se sentir, à s’aimer, à se comprendre dans l’universelle solidarité. »

On trouvera sans doute que les idées de M. Fauvety sur la religion s’approchent plus de la vérité, que l’opinion émise par M. Vacherot.

Je disais en commençant ce chapitre, que la plupart des liommes qui s’étaient occupés des origines du Christianisme, ne les avaient cherchées que chez les Hébreux et chez les Grecs. Je puis en donner une première preuve en citant M.

A. Coquerel fils, qui, dans son livre intitulé : Des premières transformations historiques du Christianisme (Paris 1866) dit, page 16 : « Nous ne nous occuperons pas ici des religions professées par les Indous, les Germains, les Parthes, elles n’ont eu aucune action directe sur le christianisme à son origine, et aucune part au mou.vement général des esprits dans le temps où se forma l’Eglise. Si les religions de l’Inde ont exercé alors quelque influence très-indirecte, c’est seulement par l’intermédiaire du polythéisme ou de la philosophie des Grecs ou des Romains. »

Donc, pour M. A. Coquerel, la religion des Indous « n’a eu aucune action directe sur le christianisme à son origine. »

Prenons acte de cette assertion et passons, mais non sans remarquer que M. Coquerel dit : « Que si les religions de l’Inde ont exercé quelque influence, c’est par l’intermédiaire du polythéisme. »

J’ai, je le pense, suflSisamment démontré précédemment, que s’il y avait chez les Indous primitifs (les Indous Védiques) polythéisme à la surface, le monothéisme existait au fond, là, comme partout ailleurs. Au surplus, si le livre de M. Jacolliot avait paru avant celui de M. Coquerel, il est probable que ce dernier eût modifié ses opinions.

Prenons maintenant un autre écrivain moderne, M. Havet, qui a publié en 1867, dans la Revue moderne, une série d’études, sous le titre : Le

Christianisme et ses origmes ; études qu’il a plu» tard réunies en un volume. Lui aussi parle du christianisme comme ayant succédé au polythéisme. Voyons ce que dit dans son livre : La Religion^ M. Vacherot parlant de M. Havet.

« Nul n’était mieux préparé que M. Havet, à la solution de ce problème historique en ce qui concerne les origines grecques de la religion » qui a succédé au polythéisme. »

« Qu’il y ait dans cette grande synthèse qui se nomme le dogme chrétien, de nombreux et importants éléments empruntés à la philosophie grecque et particulièrement à la philosophie platonicienne, c’est ce qui avait été souvent reconnu et démontré avant M. Havet. Mais la critique, même la plus radicale, n’allait guère jusqu’à chercher dans l’hellénisme, les principales origines de cette religion dont on s’était accordé jusqu’ici à considérer le judaïsme comme la source véritable et unique. Ecoutons M. Havet : « Au premier aspect il semble que les origines historiques du christianisme sont toutes juives. eTésus est un juif et vit au milieu des juifs. Paul est un juif ; le livre saint des juifs est aussi celui des chrétiens. Le mot même de Christ n’est que la traduction d’un mot juif qui n’a pas d’équivalent dans les langues grecque et latine. La pâque est le nom d’une fête juive. Le repos du jour est une pratique juive. Cependant, on est tout d’abord averti par d’autres faits de se défier de cette

apparence. Jérusalem n’a jamais été même un •eul instant une Tille chrétienne. Un Père de l’Eglise (Justin) au second siècle de notre ère^ remarquait que c’était parmi les juifs qu’on trourait le moins de chrétiens. C’est dans Antioche que le nom de chrétien a pris naissance. Ce que les chrétiens appellent le Nouveau Testament, ne ge compose que de livres grecs. C’est à des grecs que sont écrites les lettres de Paul: c’est dans l’Asie grecque que s’élèvent les sept Eglises auxquelles l’Apocalypse est adressée. Rome est demeurée la capitale du christianisme ; Carthage, Lyon, Alexandrie, Constantinople en ont été leg grands sièges. Tous les dogmes chrétiens ont été formulés e/i grec, dans des Conciles grecs. Ces mots même de: « dogmes, mystères, symboles, catéchisme, » les noms de « prêtre, d’évêque, de diacre, de moine, » la théologie elle-même, tout est grec. En un mot, c’est le monde grec qui est devenu le monde chrétien. C’est donc tout d’abord dans le monde grec qu’il faut étudier les origines du christianisme... L’avénement du christianisme a fait en apparence, d’une secte juive, l’Eglise de tous les peuples civilisés. Il est juste que les juifs aient eu cet honneur, car alors il est sorti d’eux une vertu qui a remué le monde. » Avant d’aller plus loin je ferai remarquer que M. Havet se trompe à propos du mot : Christ. C# mot n’est pas juif ; Christos vient du sanscrit et signifie : sacré. Il commet une autre erreur en

disant que lapâqiie est le nom d’une fête juive. Le nom de la lête juive est Pessa'h qui se prononce Paessah,

Et M. Vacherot après avoir cité ce passage de M. Havet, dit que le christianisme a son origne dans cette portion de la sagesse antique qu’on nomme la philosophie et la morale platoniciennes.

C’est ce que M. Havet a rendu évident, ajoute M. Vacherot en citant les poètes, les moralistes, les philosophes de l’antiquité grecque, depuis Homère jusqu’à Platon et Aristote... II n’est plus permis après ses sava ites recherchas, de contester les liens étroits qui rattachent le christianisme à l’hellénisme, et en font, au lieu d’un accident extraordinaire et merveilleux, « la conséquence naturelle du développement de la grande tradition spiritualiste de l’humanité. »

M. Vacherot dit encore : “ Le grand mérite de M. Havet est d’avoir fait voir non pas seulement les éléments grecs du dogme chrétien, mais tout d’abord, la tradition spiritualiste qui, soit chez les poètes, soit chez les moralistes, soit chez les philosophes, a certainement préparé le monde hellénique à recevoir la nouvelle religion dont il devait faire le christianisme du symbole de Nicée et des Pères de l’Eglise. Le Christ de St-Mathieu et de St-Marc eût bien moins compris cette œuvre attribuée à sa paternité, que Socrate n’avait com-' pris la doctrine de Platon, son plus grand disciple. 11 eût répété volontiers le mot du maître grec :

« Que de choses ils m’ont fait dire, auxquelles je n’ai jamais pensé ! « Si la doctrine du Christ et de la primitive Eglise chrétienne est toute judaïque, ce n'est point un paradoxe d’affirmer que le christianisme proprement dit, est bien plus grec que juif^ et qu’il est plus facile de retrouver ses affinités naturelles avec l’hellénisme qu’avec le judaïsme. »

Après avoir fait connaître l’opinion “de M. Vacherot sur le travail de M. Havet, voyons comment ce dernier formule les conclusions de son analyse des doctrines de Platon.

« Résumons maintenant ses doctrines, dit-il, nous y trouverons la philosophie chrétienne tout entière, et déjà même, sur bien des points, la loi chrétienne. En morale, l’exaltation de l’âme et le mépris des sens ; le détachement de la terre et de l’existence même ; l’opposition des choses spirituelles et des choses sensibles ; lacontemplation et la solitude ; la sainte folie de la sagesse ; l’imitation de la Divinité. Puis, la condanflnation du suicide ; celle du théâtre... la pureté, l’humilité, la défense de rendre le mal pour le mal. On n’y trouve pas assez la charité, je ne dis pas au sens théologique, où ce mot signifie : l’àmour de Dieu, mais au sens vulgaire, où il exprime un tendre respect de l’homme pour ses semblables et en particulier pour les plus humbles et les moins heureux. En théologie, on y trouve : un Dieu suprême, ou plutôt: unique, ineffable, tout spiri-

tuel, en qui le bien et le beau ont leur essence ; une foi raisonnée à la Providence ; l’aversion de l’impiété; le dédain des imaginations théologîquei populaires et en même temps l’appel à une révélation d’en haut; le dogme de l’immortalité de l’âme,* et à sa suite: les idées d’un jugentent après la mort qui assigne aux âmes ou le ciel ou l’enfer ; un enfer dont les peines sont éternelles : la doctrine d’une expiation originelle et celle des démoiiM.»

« Enfin Platon a conçu une cité fondée sur l’esprit et sur l’idée; en d’autres termes: un# Eglise, un clergé sans fanlille, chargé à la fois de la conduite des âmes et de la direction des grandi intérêts. 11 a cherché à ramener à l’unité, cette religion grecque en apparence si diverse et si libre ; et cette unité il l’a trouvée dans l’autorité suprême d’une voix sacrée ; il contient rigoureusement sous la loi du dogme, la liberté de Part et tous les mouvements de l’esprit humain ; il punit de mort la révolte de la pensée; il veut une justice qui procède de ces deux idées : la conversion et la damnation ; il établit dans la cité des tribunaux d’inquisition, et dans le for intérieur, un tribunal de pénitence. »

« Tout cela c’est le christianisme, ajoute Havet, ou du moins tout cela le contient en grande partie. Augustin, celui des Pères qui semble le plus feit pour comprendre toute la vertu de cei doctrines, frappé de l’affinité des pensées de

Platon avec les siennes propres, s’est représenté un des auditeurs du philosophe athénien, qui, au moment même où il reçoit de lui cet enseignement sublime, se demande si jamais il pourra arriver que de pareilles idées se répandent parmi le» peuples et deviennent la foi de tous, et reste convaincu qu’un tel miracle ne pourra être opéré que par un Dieu. 9

Je ferai remarquer en passant, qu’il est asse» naturel qu’ Augustin prête à l’auditeur de Platon, la pensée que les idées de son maître ne pourraient être vulgarisées que par un Dieu, A l’époque d’Augustin on venait de décréter que Jésus était Dieu, et de déclarer hérétiques (en 354) ceux qui n’admettaient ras cette divinité. Augustin était donc naturellement amené à penser que c’était un Dieu qui avait propagé et vulgarisé les enseignements de Platon .

Plus loin M. Havet dit : « Que toutes ces idées de Platon se retrouvent, plus ou moins transformées, dans le christianisme, et qu^on ne peut leur attribuer une autre origine. Car si on les cherche dans la Bible hébraïque, la prétendue source de la morale chrétienne, on verra qu’elles n’y sont pas, pour la plupart. Les Livres Hébreux ignorent absolument un point sans lequel il n’y a plus de christianisme : la distinction de l’âme et du corps et la morale spirituelle qui en résulte. Il ne faudrait pas qu’une philosophie hardie, qui se place résolument au-dessus de cette distinction, sût

gré à l’ancien judaïsme de l’avoir dédaignée ; il est plus j uste de dire : qu’il n’y a pas atteint. La Bible ne s’avise nulle part d’opposer l’esprit à la chair ; le monde invisible au monde sensible; la conscience à la loi ; la vie intérieure à celle du dehors. »

« La théologie des chrétiens ne vient pas non plus de la Bible... 11 est certain que les juifs sont le seul peuple des temps antiques qui n’ait adoré qu’un Dieu, mais tout en servant un seul Dieu, ils n’en croyaient pas moins qu’il y avait pour les autres peuples, d’autres Dieux que le leur ; ils étaient philosophiquement parlânt polythéistes. Leur Dieu est, du reste, aussi païen que pas un Dieu de l’antiquité; il habite à Jérusalem et ne peut être visité ailleurs ; on lui sacrifie des bœufs, des moutons et des tourterelles. On n’aurait pas même compris alors, ces paroles du catéchisme : « Dieu est un esprit. » On est bien loin des pensées mystiques. »

En présentant à mes lecteurs les divers extraits qui précèdent, je me suis réservé de combattre ce que j’y trouverais d’erroné. Procédons à cet examen. Mais d’abord je dois attirer l’attention des lecteurs sur ce que dit M. Havet: « Que tout » en servant un seul Dieu, les juifs n’en croyaient » pas moins qu’il y avait pour les autres peuples, » d’autj-es Dieux que le leur ; que leur Dieu était » tout aussi païen que pas un Dieu de l’antiquité, » qu’il habitait Jérusalem et qu’on ne pouvait

» Tadorer que là.» — C’était donc un Dieu national ainsi que je l’ai fait ressortir dans mon chapitre V.

J’ai dit plus haut ce que je pensais des allégations de M. A. Coquerel ; passons à M. Vacherot, qui, en p:irlant du travail de M. Havet, dit :« Mais la critique même la plus radicale n’allait guère jusqu’à chercher dans l’hellénisme, les principales origines du christianisme, dont on s’était accordé jusqu’ici àconsidérer le judaïsme comme la source véritable et unique. »

^ Ceci prouve que la critique n’a point été radi~ cale, sans cela elle aurait voulu aussi se rendre compte des ongines du Judaïsme^ et elle les aurait facilement découvertes en Egypte et antérieurement dans l’Inde. M. Havet, après avoir dit : « C’est le monde grec qui est devenu le monde chrétien, » ajoute : « C’est tout d’abord dans le monde grec, qu’il faut étudier les origines du christianisme. »

L’on peut objecter à M. Havet, que si l’on examine attentivement tout ce que nous savons déjà de l’Inde ancienne (voir mon chapitre H) l’on ne peut se refuser à reconnaître que c’est dans l’Inde qu’est le point de départ des origines du christianisme. Il faut donc remonter plus haut que « le monde grec. » Le mérite de Platon, c’est d’avoir •U tirer parti de ses études propres sur la doctrine sacerdotale de l’Egypte, ainsi que des travaux antérieurs de Pythagore, qui avait étudié l’Egypte

la Clialdée et l’Inde. Platon réunit et condensa les idées indoues et en fit accepter un certain nombre par le monde grec, dont une partie devint plus tard le monde chrétien.

Au surplus, M.Havet a parfaitement fait ressortir tout ce que le christianisme devait à Platon (né 430 ans avant Jésus), ainsi qu’on peut le voir dans l’extrait que j’en donne ci-dessus, mais il aurait dû, ce me semble, fouillant un peu plus l’antiquité, recliercher où Platon et Socrate, son maître, avaient recueilli la plupart de leurs idées.

M. Haveta eu mille fois raison de dire que si l’on cherche les idées chrétiennes dans la Bible judaïque, on ne les y trouve pas ; mais il a eu tort de dire : « Qu’il est certain que les juifs sont le seul peuple des temps antiques qui n’ait adoré Dieu, n

En lisant mes chapitres précédents on a pu acquérir la preuve que beaucoup de peuples bien antérieurs à la Bible étaient monothéistes, et que l’Inde, la Chine, l’Egypte avaient connule monothéisme longtemps avant Moïse. Si chez plusieurs de ces peuples, la masse, à qui dans tous les temps et même encore de nos jours, il a fallu des fétiches, était polythéiste, les hommes instruits, lesinitiés reconnaissaient un Dieu supérieur et unique ; et ceci prouve que Pon fait erreur en na considérant comme monothéiste, que le seul peuple juif, qui au surplus avait de terribles tendances à courtiser les Dieux multiples de ses voisins s’il faut en croire la Bible.

Voici comment dans un article publié dans la Revue des deux Mondes (septembre 1869) M. A. Kéville caractérise le soi-disant monothéisme des Israélites. — « L’œuvre proprement dite de Moïse au point de vue religieux fut donc la fondation ou plutôt le perfectionnement du culte national ayant pour centre principal un autel où le Dieu national est seul adoré, mais n’impliquant ni la négation des autres Dieux, ni l’interdiction de les adorer ailleurs. Si l’on prétend faire remonter jusqu’à Moïse le monothéisme pur et la proscription absolue de tout culte différents du sien, on se condamne à ne plus rien comprendre à l’histoire des temps qui suivirent; et notamment la période dite des Juges devient une énigme insoluble. »

Et ailleurs, M. Kéville dit : « Le monothéisme de Moïse, c’est une monolâtrie nationale. »

L’on trouve même parmi les Romains, chez quelques hommes supérieurs, les idées monothéistes et spiritualistes, et je ne puis me dispenser de citer ici à ce propos, quelques-unes des maximes de Marc-Aurèle.

Cet empereur romain qui monta sur le trône l’an 161 de notre ère, et qui avait puisé son éducation morale chez Apollonius Dyscole, a laissé sous le titre de : Réflexions Morales, un livre trop peu connu, superbe monument de cette philosophie Platonicienne qui figure à si haut titre dans las origines du christianisme. Les Réflexions Morales ont été traduites du grec en 1840 par M. de

Joly et publiées à Paris chez l’éditeur Lefèvre. Voici quelques-unes de ces pensées.

Chapite III , — I. « Toutes choses sont liées entre elles par un enchaînement sacré... Il n’y a qu’un seul monde, qui comprend tout; un seul Dieu, qui est partout; une seule matière élémentaire; une seule loi, qui est la raison commune à tous les êtres intelligents; et une seule vérité..»

Chapitre VII. — XXL «Si une chose n’est pas honnête,' ne la fais point; si elle n’est pas vraie, ne la dis point ; car tu en es le maître. »

Chapitre XII. — I. « Souviens-toi, toutes les fois qu’un évènement t’inspirera de la tristesse, de faire usage de cette maxime: que ce n’est point un malheur d’éprouver des accidents, mais un bonheur de les supporter avec fermeté. — XIV. Je suis assez fort, si l’honnêteté et Injustice sont avec Aoi. »

Chapitre XIX. — IX. « Plie-toi aux évènements que l’ordre général t’as destinés; et quels que soient les hommes avec lesquels le sort te fait vivre, aimes-le8,mais véritablement.— XVII. Pénètre jusqu’au fond du cœur de tout le monde et permet à tout le monde de pénétrer jusqu’au fond du tien, — XXVIII. Tu dois toujours être muni des principes nécessaires pour connaître tas devoirs envers Dieu et envers l’homme, et pour faire les moindres choses comme ayant toujours devant les yeux, la liaison de ces deux sortes de devoirs. Car tu ne feras rien de bien dans le*

choses humaines, si tu oublies le rapport qu’elles ont avec Dieu ; ni rien de bien dans les choses divines, si tu oublies leur liaison avec la société.»

Chapitre XXVI. — IX. « Que le pouvoir de rhomme est grand! Il lui est libre de ne rien faire que ce qu il sait bien que Dieu approuvera, et de recevoir avec résignation t ont ce qu’il plaît à Dieu de lui envoyer, n

Chapitre XXVII. ^ I. “ Embellis ton âme de simplicité, de pudeur, et d’indifférence pour tout ce qui n’est ni vertu ni vice. Aime tous les hommes. Marche à la suite de Dieu car, comme dit un poète, ses lois gouvernent tout. — V. Ne fais pas comme si tu avais à vivre des millions d’années ; la mort s’avance ; pendant que tu vis, pendant que tu le peux, rends-toi homme de bien. — XXV. En quel état faut-il que se trouvent et le /*orp8 et l’âme quand la mort arrive? Cette vie est courte ; elle est précédée et suivie d’une éternité.»

Chapitre XXVIII. — VII. « Les hommes ont été faits les uns pour les autres. Instruis-les donc, ou les supporte. »

Chapitre XXX. — I. « C’est le propre d’un homme d’aimer mêmeceux qui Toffensent. Tule* aimeras, si tu viens à penser que tu es leur parent, et que c’est par ignorance et malgré eux qu’ils font des fautes; que dans peu vous mourrez tous, et surtout qu’on ne t’a point fait de mal, puisqu’on n’a pas rendu ton âme de pire condi-

tion qu’elle n’était auparavant. — IV. La meilleure façon de se venger d’un ennemi, c’est de ne pas lui ressembler. »

Chapitbe XXXIII. — XIV. « Dieu ne regarde que les esprits, sans faire attention à ces vases matériels, à ces écorces, à ces ordures qui les enveloppent; car l’intelligence divine ne touche qu’aux émanations dérivées de sa propre substance. Accoutume-toi à. faire de même ; tu te débarrasseras d’une foule d’inquiétudes qui t’assiègent; car celui qui 'ne voit autour de son âme qu’une misérable enveloppe de chair, daignerat-il s’occuper d’un bel habit, d’un palais, de la gloire même et de tous les entours de même genre qui le couvrent? »

Chapitre XXXIII.— XXII. « Celui qui pense que bientôt il faudra tout quitter en quittant les hommes, se soumet aux lois de la justice pour tout ce qu’il faut faire, et aux lois de la nature universelle pour tout ce qui arrive.... Libre de tout autre soin, de toute autre affection, il ne veut qu’aller droit selon la loi, et que suivre Dieu qui est le guide et le terme de sa route. »

Pour en finir avec cette revendication du monothéisme comme professé par les seuls Hébreux je veux citer encore ce que dit M. Ferdinand Delaunay (dont j’ai déjà eu occasion de parler dans mon chapitre V) dans le compte rendu d’une séance de l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres du 14 juillet 1871, à propos d’une notice

présentée par M. Egger sur le culte de la déesse du foyer (Hestia) chez les Grecs. — « A notre aTis, dit M. Delaunay, dans l’état présent de la science et des esprits, une seule chose peut donner du prix aux études mythologiques, qui, sur la plupart des points de vues sont complètement épuisées : c'est la comparaison des idées mises par les divers peuples et les diverses religions, sous les innombrables appellations divines. Des indices graves permettent d’entrevoir déjà que de cette comparaison jaillira la démonstration scientifique, éclatante : « qu'aux origines de Vhwnanüé indo-européenne se trouve la croyance à une divinité primordiale^ éternelle, géneratnce et dominatnce universelle, UNIQUE, de laquelleles diverses personnalités divines ont plus tard découlé ; de la même manière que d’une idée générale sortent les idées spécifiques; comme dutronc sortent les rameaux.»

« Dans une discussion mémorable, survenue il y a deux ans à l’Académie, ajoute M. Delaunay, à propos du monothéisme revendiqué par certains savants comme étant le monopole et le trait caractéristique des races sémitiques, M. Ravaison rappelait justement que dans Aristote se fait jour l’idée que la nombreuse légion divine de l’Olympe d’Homère, a été précédée dans les croyances helléniques par une mythologie beaucoup plus simple, où figurait « un être omnipotent unique, » peut-être Ouranos (le Varana Indou). M. Adolphe Régnier, avec l’autorité que lui donne sa pro-

fonde connaissance des antiquités de Tlnde, ajoutait que les plus anciennes traditions du berceau de nos races et de notre civilisation, révèlent chez les Indous primiiifs (Indous Védiques) le culte (Tun Dieu unique, antérieur au Cycle d’Indra et d’Agni. » (Voir pour ce qui a rapport à Indra et à Agni, l’Essai sur le Véda, Paris 1863, par M. E. Burnouf.)

Ce qui précède, confirme les recherches de M. Jacolliot dont il est question dans mon chapitre I. Je suis donc parfaitement fondé à dire que M** Havet a fait erreur en n’attribuant J’idée monothéiste qu’au seul peuple Hébreu. Au surplus, j’ai démontré dans mon chapitre V que Moïse pour instruire le peuple Hébreu avait emprunté, entre autres choses, le monothéisme aux Egyptiens.

Ce qui a fait la fortune du christianisme, c’est qu’il n’y a jamais eu qu’un très-petit nombre d’hommes qui aient cherché et étudié les origines de cette forme religieuse. Ceux qui se donnent la peine d’examiner, de se rendre compte de la manière dont les choses ont marché depuis l’époque indiquée comme étant celle del’apparition de Jésus sur la terre, ceux-là savent à quoi s’en tenir sur tous les prétendus mystères, et aussi sur la sainteté de tant d’hommes qui ont lutté peu fraternellement entre eux pendant les premiers siècles de notre ère, pour tâcher d’arriver, chacun de son côté, à la domination des consciences humaines,

et par là, à la domination politique, à la faveur de cette maxime : « Que Dieu étant supérieur à l’homme; le prêtre représentant Dieu sur la terre, est supérieur aux Bois, qui ne sont que des hommes. »

Dans un récent ouvrage : Philosophie de la science, un savant publiciste, le professeur Accolas, a dit ceci : « Après la magnifique évolution Il de la philosophie grecque, le développement I» chrétien ne rentrait point dans les nécessités » historiques ; il a été le résultat d’une déviation » de l’esprit humain ; et mieux que la religion » chrétienne, la philosophie ancienne eût été ca- » pable d’être l’éducatrice de notre Occident. »

Et en vérité, quand on a examiné les doctrines de Platon, il est impossible qu’on ne soit pas de l’avis du savant professeur Accolas.

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