CHAPITRE XI
•filGINBS DU CHRISTIANISME. — COUP d’œIL SUR LA VIE DB JÉSUS.
On a exalté le courage de Jésus en face de la mort. Rien n’est plus touchant, en effet, que la prière qu’on lui prête : « Pardonnez-leur, mon Père, car ils ne savent ce qu’ils font. » (Luc, chap. 23, V. 34.)
Mais pourquoi, également dans les Évangiles, (Matthieu, ch. 26, v. 37-39 ; Marc, ch. 14, v. 33- 34 ; Luc, ch. 22, v. 42-44) le représente-t-on comme attristé et fort angoissé ? Pourquoi lui fait-on dire : “ Mon âme est triste jusqu’à la mort. Mon » père, s’il est possible, fais que cette coupe passe n loin de moi ; toutefois, non point comme je le » veux, mais comme tu le veux. » Marc, ch. 14, v. 35-36.) Et une seconde fois (Matthieu, ch. 26, v. 42.) « Mon père, s’il n’est pas possible que cette » coupe passe loin de moi sans que je la boive, n que ta volonté soit faite. » Et une troisième fois la même prière (Matth. ch. 27, v, 46 ; Marc, ch. 15, V. 34).
Il semblerait que les auteurs des Evangiles n’ont pas bien compris Jésus. S’ils Pavaient compris, ils ne lui auraient point prêté de semblables paroles, car elles ne sont pas dignes d’un être humain décidé à donner sa vie en sacrifice dans un but noble quelconque. Et le but qu’on prétend
que se proposait Jésus en mourant, était infiniment trop grand et trop noble pour qu’il soit permis de supposer, non-seulement qu'il ait eu peur de mourir, mais même que l’approche de la mort l’ait attristé.
Représenter Jésus sous un tel point de yue, c’est le placer plus bas qu’une foule d’hommes morts en sacrifiant leur vie pour leurs semblables.
Non, il est impossible que le Christ mourant ait montré de la faiblesse. Si réellement il a existé dans les conditions dans lesquelles on le place, il avait l’intuition de sa position d’Esprit supérieur incarné sur terre par dévouement ; il avait aussi l’intuition des services rendus à l’humanité terrestre par ses prédications.
Je sais que les adeptes du christianisme disent que Jésus, en agissant ainsi, a voulu montrer qu’en revêtant un corps terrestre, il avait revêtu aussi toutes les faiblesses de l’humanité de notre planète. Mais n’était-ce pas le cas, au contraire, de montrer aux hommes ce qu’est un caractère complètement viril et de leur enseigner à mourir.
Dans tous les cas^ toutes les citations précédentes témoignent d’une soumission d’inférieur à supérieur, et prouvent que Jésus ne se considérait pas comme l’égal de Dieu ; comme partie intégrante de la divinité.
Une chose digne de remarque également, à propos de la mort de J ésus, c’est qu’aucun de sei apôtres n’ait osé l’accompagner, même de loin, au
lieu du supplice ; pas même ce Pierre qui avait à réparer de l’avoir renié. Ce qui est raconté dans les Evangiles au sujet de cette mort, ne l’a donc été que sur des oui-dire. Aucun des quatre évangélistes n’a écrit : « T ai vu ; fai entendu, « Pas même le disciple quHl aimait; lequel, dit l’Evangile, était au pied de la croix.
Le pasteur Pressensé, dans un livre intitulé : J, G.; son temps ; sa vie ; son œuvre^ qui a paru il y a quelques années, dit (page 632) à propos de la mort de Jésus ; « C’est alors, que près d’expirer, » sentant s’abattre sur lui cette angoisse inexprin mable qui précède la rupture du lien entre » l’âme et le corps, toutes les fois du moins que le » mourant a pleine conscience de lui-même, Jésus » poussa un cri de détresse : « mon Dieu, mon » Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Il y a là, une grave erreur. Il n’y a pas angoisse inexprimable toutes les fois que le mourant a pleine conscience de lui-même. On voit très- souvent des hommes de bien, mourir avec toute leur connaissance et s’éteindre d’une manière calme et qui n’iiidique nulle angoisse. On peut citer Socrate mourant et beaucoup d’autres. Cette mort calme a dû être celle de Jésus à bien plus forte raison ; surtout parce que, de même que tous les grands Instructeurs de l’humanité terrestre, à aucun instant de son incarnation il n’à dû perdre l’intuition de sa supériorité dans la hiérarchie des Esprits. Il a donc dû comprendre qu’en quittant
BOn corps terrestre après avoir rempli la tâche qu’il s’était donnée, il allait rentrer dans la vie des Esprits supérieurs et par conséquent heureux. Il n’y avait donc pas là de quoi lui donner des angoisses.
On peut opposer à ce que dit le pasteur PressenséjCe qu’a écrit Goethe relativement à la mort. Voici comment il s’est exprimé : « L’image touchante de la mort ne s’offre pas à l’homme sage comme un objet d’effroi, ni à l’homme pieux comme un dernier terme. Elle ramène le premier à l’étude de la vie, et lui apprend à en profiter ; elle présente au second un avenir de bonheur, elle lui donne l’espérance au milieu de ses jours de tristesse. Pour Pun et pour l’autre la mort devient la vie. »
Jefferson, l’auteur de la déclaration d'indépendance des Etats-Unis, peut également être cité à propos du calme qui domine chez les hommes de bien, en face de la mort.
Thomas Jefferson, publiciste célèbre et l’un des plus grands et des plus vertueux citoyens dont s’honore l’Amérique du Nord, avait toujours dit qu’un de ses souhaits les plus ardents était de mourir le 4 juillet, anniversaire du jour mémorable (4 juillet 1776) où il avait proclamé l’avénement d’une grande nation, en rédigeant la fameuse déclaration de Vindépendance.
Ce vœu fut exaucé. Le 4 juillet 1826, cet homme vénérable qui avait jusque là lutté courageuse-
ment contre la mort, dans l’intérêt de la nation nouvelle dont il était le soutien, sembla Paccepter avec joie et comme un bienfait. Il expira ce jour même dans la quatre vingt quatrième année de sa vie.
Peu d’heures avant sa mort, il écrivait à un jeune ami : « Pour vous, cette lettre sera comme •i elle parvenait de chez les morts. Avant que vous puissiez méditer les avis qu’elle vous donne, celui qui l’aura écrite sera descendu dans la tombe. Votre excellent père a désiré que je vous adresse quelques lignes pouvant avoir une salutaire influence sur les événements de votre vie; et de plus, moi aussi, comme portant le même nom que vous, j’y attache de l’intérêt. Avec une disposition favorable de votre part, peu de mots suffiront. Adorez Dieu ; honorez et chérissez vos père et mère ; aimez votre prochain comme vousmême et votre pays plus que vous-même. Soyez juste ; soyez vrai ; ne murmurez pas contre la Providence. Si vous agissez ainsi que je vous le recommande, la carrière humaine dans laquelle vous entrez, ne sera que le prélude d’un bonheur ineffable et d’une vie éternelle. Et s’il est permis aux morts de s’occuper encore des choses de ce monde, toutes les actions de votre vie seront, de là haut, sous ma garde protectrice. Adieu. »
Il y avait là un mourant qui avait pleine conscience de lui-même^ et qui n’a point éprouvé une angoisse inexpnmable. Cependant ce n’était qu’un
homme ; tandis que celui dont parle le pasteur Pressensé est réputé Dieu par lui et ses co- sectateurs.
Enfin, on peut citer Schiller, mort en 1805 à quarante six ans, c’est-à-dire dans la plénitude de la vie.
Schiller, ce grand poète, ce beau génie, ce noble cœur, allait rendre son âme à Dieu. « Comment vous trouvez-vous ^ lui demandait une personne amie, tout en pleurs. Il leva les yeux au ciel et répondit doucement : « Toujours plus tranquille. »
On doit être d’autant plus étonné de voir le pasteur Pressensé s’exprimer ainsi qu’il l’a fait à propos de la mort, qu’en sa qualité de chrétien il doit croire en une autre vie et espérer.
Quelques lignes plus loin, M. Pressensé dit : « que la ynort est le salaire du péché^ et un effroyable désordre dans la création. »
La mort du corps humain n’est point le salaire du péché. L’homme, tel qu’il a été fait, a toujours dû, à un moment donner, abandonner son corps terrestre usé ; et c’est ignorer complètement les lois de la physiologie (ignorance habituelle aux théologien?) que d’affirmer que si l’homme n’avait pas péché, son corps aurait vécu éternellement.
Ensuite, parler ainsi, c’est ignorer que la mort^ c’est-à-dire Vabsence de la vie, n’existe point en réalité; que tout dans l’univers subit incessamment des transformations ; que le corps humain lui-même, qui pendant la vie terrestre
semble fixe et toujours le même, est en perpétuelle transformation, puisque chaque jour il reçoit et il perd, et que chaque sept ans environ, il est entièrement renouvelé ; que les incarnations des Esprits sur les divers globes habités, sont choses naturelles et prévues. C’est émettre une idée radicalement fausse aussi, que de dire : que la mort est un effroyable désordre dans la création.
Parler de désordre dans la création, dans l’œuvre de Dieu, c’est l’incriminer, lui, l’auteur de toutes choses, le formateur et le régulateur suprême des mondes, dans lesquels il fait régner un ordre admirable.
M. Pressensé dit (page 654) à propos d’une apparition du Christ après sa mort, sur les bords du lac de Tibériade : « Où il avait connu quelques «jours de gloire au milieu d’une population » enthousiasmée : « qu’pétait cette première gloire^ n si passagère, due à une faveur précaire, comparée « à celle quHl rapportait maintenant du sépulcre, n après avoir vaincu le péché et la mort, »
J’avoue ne pas comprendre ce que signifie : vaincre le péché et la mort. Est-ce détruire le péché ; détruire la mort ? Mais il n’est personne qui ne sache que les hommes ont péché, c’est-à-dire, qu’ils ont fait le mal ; qu’ils ont dérogé à la loi de Dieu, avant la venue de Jésus ; pendant qu’il a vécu sur la terre, et depuis sa mort ; et que de tout temps ces dérogations ont été fort nombreuses. Donc, il n’a ni vaincu, ni détruit le péché.
Au surplus, le mot : péché, si usité en langage chrétien, est, un terme qui ne représente pas une idée juste. L’expression amoindrissement moral indique réellement de quoi il s’agit. En effet, qu’un homme agisse contre sa conscience (qui est l’écho de la voix de Dieu dans son âme), il s'amoindrit moralement, mais il n'offense pas Dieu. Offenser Dieu, ce serait porter atteinte à Dieu à un degré quelconque. Or, par cela même que Dieu est V absolu en toutes choses, il est impossible à tout être créé par lui, de lui occasionner un toH quelconque.
Mais tout être humain qui fait quelque chose de contraire à la loi de Dieu ; qui fait le mal, s'amoindrit moralement ; il déchoit ; il se fait tort à lui-même ; il faut donc ensuite qu’il cherche à s’améliorer, à se relever.
Pour en revenir à ce que dit le pasteur Pressensé, tout le monde sait aussi que l’on mourait avant la venue de Jésus ; que l’on est mort pendant qu’il était sur la terre, et que depuis qu’il a disparu, l’on a continué et l’on continue de mourir. Non que la mort, ou pour parler plus juste, la transformation de l’être humain, soit une punition, mais parce que c’est une loi naturelle établie par Dieu. Donc Jésus n’a ni vaincu ni détruit la mort.
On reconnaît au surplus dans cette manière d’écrire, la manie emphatique et déclamatoire habituelle aux théologiens de toutes nuances.
On dit aussi que, par sa mort, Jésus s’est
offert à Dieu pour racheter les hommes. Pour ceux qui croient à sa divinité, il s’est donc offert à luimêmel Et de quoi a-t-il racheté les hommes? Est-ce des supplices de l’enfer? Mais Ton nous affirme que chaque jour, les hommes qui meurent en état de péché mortel tombent en enfer. On nous affirme aussi que tous ceux qui ne sont pas catholiques, sont damnés, puisqu’on nous dit : hors de V Église (romaine) pas de salut.
Jésus a-t-il racheté les hommes du soi-disant péché originel, dont par parenthèse il n’a jamais parlé ? Mais alors, pourquoi baptise-t-on encore chaque enfant qui naît ? Et puisque le baptême seul peut effacer la tache originelle, comment se fait-il que Jésus n’ait pas baptisé ses apôtres, ou qu’il ne les ait pas obligés à se faire baptiser? Car il n’est dit nulle part que les apôtres aient été baptisés. Peut-être avaient-ils été conçus sans péché ! Mais pourquoi Jésus s’est-il fait baptiser par Jean ? Car enfin, si sa mère a été conçue sans péché, ainsi qu’un dogme nouvellemeut élaboré ordonne de le croire, à bien plus forte raison, lui a dû naître sans la tache originelle. Il est vrai que le baptême qu’il a reçu n’était qu’une cérémonie usitée parmi certaines sectes juives.
Il y a donc lieu de se demander de quoi Jésus a racheté les hommes? Et si l’on admet cette « rédemption par Jésus », comment expliquer que depuis sa mort il y ait toujours eu sur la terre, et qu’il y ait encore aujourd’hui, une
énorme majorité d’hommes qui ignorent complètement la religion formulée par les disciples de Jésus ? Car il y a encore aujourd’hui neuf cent soixante cinq millions de non-chrétiens^ contre trois cent trente cinq millions de chrétiens.
Comme le dit fort bien le pasteur A. Ré vil le en parlant du livre de Rowland Williams : Christianity and Hinduism {Revue des deux mondes^ 15 août 1875) : “ Les anciennes théories, les vieilles n apologies, ne recouvrent pas ce fait brutal et » patent : quen définitive la rédemption de Vhuman nitéy considérée comme accomplie depuis bientôt » vingt siècles, a laissé en dehors de sa sphère » d'action la majorité du genre humain. »
Oui, Jésus, de même que tous les grands éducateurs moraux de l’humanité terrestre, a racheté, ou du moins a contribué pour sa part, à racheter rhumanité, si par rachat on entend : progrès. L’humanité, encore si iaférieure moralement, avait oublié que plusieurs de ses précédents éducateurs lui avaient parlé de charité, de fraternité. Jésus a donc relevé moralement l’humanité en lui rappelant ce« préceptes déjà anciens ; et c’est là ce qu’on peut appeler un rachat si l’on tient absolument à se servir de cette expression. Et dans ce sens, on peut dire que tout être humain qui entraîne l’humanité en avant, moralement ou intellectuellement, est dans une proportion quelconque le sauveur de l’humanité, car il rachète pour une part quelque minime qu’elle
soit, rhumanité de l’igaorance et du vice, véritables causes des maux qu’elle endure.
Ceux qui ne reconnaissent que Jésus comme sauveMr, c’est-à-dire comme instructeur définitif de l’humanité terrestre, ressemblent à ces gens qui, habitant le fond d’une vallée, n’ont d’autre horizon que celui des montagnes qui les entourent.
Pour apprécier Jésus et ses enseignements il faut se placer au point de vue le plus large de l’histoire ; il faut embrasser d’un coup d’œil profondément investigateur, tout ce qui s’est fait en faveur de l’humanité dès les temps les plus reculés. Alors, on rend justice à chacun des grands instructeurs, et on ne s’attache plus exclusivement au dernier, en faisant abstraction de tous ceux qui l’on précédé et dont, en réalité, il n’a fait que répéter les maximes.
On nous parle sans cesse de salut ; on nous dit que l’homme doit faire son possible pour être sauvé; que Jésus s’est incarné pour sauver l’humanité. A ceux qui parlent ainsi, il y a lieu de dire : Employez d’autres termes et vous vous ferez comprendre de tous. Dites : que chaque créature humaine doit faire servir ses incarnations successives à s’améliorer, de manière à passer de planètes inférieures sur des planètes à humanités plus avancées, et à se rapprocher ainsi de Dieu, c’est-à-dire du bien absolu, et vous aurez proclamé une vérité que tous comprendront.
Dites que J’harmonie n’existera sur la terre,
que quand la charité, c’est-à-dire, l’affection réciproque, prêchée par plusieurs instructeurs venus des sphères supérieures, sera universellement mise en pratique, et vous nous prouverez que vous avez compris le but de la mission de ces instructeurs, qui ne sont pas venus sauver l’humanité terrestre des prétendues flammes de l’enfer, mais qui sont venus travailler à son amélioration intellectuelle et morale.
Le pasteur Pressensé, dans son livre, dit encore (page 36 : « Le christianisme repose tout entier » sur l’idée ou sur le fait de l’intervention surna- D turelle de l’amour de Dieu, pour sauver un monde » perdu. Quand on a retranché le dogme de la » chute et celui de la rédemption pour leur substi- » tuer le système du simple développement de la « nature humaine arrivant à sa perfection par » J.-C. on l’a sapé par sa base. »
On pourrait répondre à M. Pressensé: qu’en retranchant le dogme de la chute et celui de la rédemption, il est bien possible qu’on sape par sa base un christianisme de convention, mais que le véritable christianisme, ou pour mieux dire : r humanisme n’est autre chose que la charité appliquée; l’harmonie sur terre, par le complet développement du lien affectueux.
On pourrait lui dire aussi : Laissez donc de •ôté vos dogmes inventés par des hommes, et obéissez à vos intuitions qui vous disent, ainsi qu’à tous les hommes à intelligence suffisamment
développée : qu’il n’y a pas eu de chute ; que l’humanité terrestre a eu un commencement formé par des Esprits que Dieu a fait s’incarner sur la planète terre, pour s’y améliorer tout en améliorant le globe. Que cette humanité a progressé lentement ; qu’il y a eu des défections individuelles, et qu’il y en a encore chaque jour parmi les hommes, mais que jamais il n’y a eu de chute collective- Que Dieu a, de temps en temps envoyé sur ce globe, de même que très-probablement sur toutes les planètes habitées, des Esprits supérieurs qui se sont incarnés par dévouement pour encourager et pour instruire leurs frères moins avancés qu’eux, moralement et intellectuellement. Dans tout cela, il n’y a rien que de très-naturel, de trèsrationnel^ de très-compréhensible pour tous, et il n’est nul besoin de mettre sans cesse en scène, et les dogmes et le surnaturel.
Malheureusement pour le progrès de l’humanité, messieurs les soi-disant représentants de Dieu ont fait un lit de Procuste et ils sont fatalement condamnés à y faire entrer des choses impossibles.
Si nous nous plaçons au point de vue historique, la vie de Jésus nous est très-peu connue, car il s’en faut de beaucoup que les récits évangéliques aient pour tout esprit sérieux et investigateur, la valeur de l’histoire. Et en admettant que les Evangiles nous aient retracé la véritable vie de Jésus et son véritable enseignement, l’on
SS
peut bien dire : que si Jésus est un type de perfection morale, il ne saurait représenter à nos yeux le type de l’homme complet. Nous n’avons en réalité comme exemple que trois années de prédication terminée par sa mort^ mais nous ne trouvons dans cette courte existence publique aucun des enseignements nécessaires pour guider l’homme dans sa vie terrestre. Jésus n’a parlé ni des luttes du pauvre contre la misère ; ni de l’excellence du travail ; ni des efforts de l’esprit pour conquérir la science. Il n’a point parlé non plus des devoirs des époux, des pères et mères, des enfants, ni d’aucun des devoirs à accomplir dans les diverses positions sociales. Il n’a point enseigné la manière de s’améliorer, la manière de lutter pour ne point tomber au-dessous d’un certain niveau moral. En un mot, il s’est beaucoup occupé du ciel, mais il ne s’est pas occupé de la terre, et l’on peut voir à chaque instant dans les Evangiles avec quel dédain profond il traitait les choses humaines.
Et cependant, il venait, dit-on, pour améliorer la société humaine et pour lui indiquer la marche à suivre sur cette terre pour arriver au royaume des cieux.
Il a passé complètement sous silence tout ce qui avait trait à la vie pratique et entre autres, les devoirs de la famille. La manière dont il a traité sa mère, est une preuve qu’il n’y tenait guère. On lui dit que sa mère et ses frères veulent
lui parler ; il répond : « qui est ma mère, et qui sont mes frères ?» Et il ajoute en montrant ceux qui l’entourent : « Voici ma mère et mes frères, car quiconque fera la volonté de mon père qui est aux cieux, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère. » (Matth. ch. 12, v. 47 à 50 ; Marc ch. 3, V. 31 à 35).
Il ne pensait donc pas que sa mère — à qui depuis lors, tant de gens ont élevé des temples, la considérant comme la meilleure protectrice auprès de son üls — fît la volonté de Dieu ?
Et dans Luc (ch. 8, v. 20, 21 ) il répond : « ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique. » Il ne croyait donc pas que sa mère mît en pratique la parole de Dieu ^
Ee venant de la fête de Pâques à Jérusalem, Jésus abandonne son père et sa mère. Ses parents le cherchent pendant trois jours et le retrouvent enfin dans le temple. Et sa mère lui dit : « mon enfant, pourquoi as-tu agi ainsi ? Voici, ton père et moi te cherchions étant en grande peine. »
Et l’enfant, qui n’avait que douze ans, répond peu respectueusement : « Pourquoi me cherchiezvous; ne saviez-vous pas qu’il me faut être occupé aux affaires de mon père? » (Luc ch. 2, v. 43 à 50.)
Et dans Jean (ch. 2, v. 1 à 5,) aux noces de Gana, la mère de Jésus lui dit: « Ils n’ont point de vin. » Et Jésus répond durement à sa mère : «Femme ! qu’y a-t-il de commun entre toi et moi?»
Les devoirs de la famille sont donc complètement mis de côté par le Jésus des Evangiles.
On peut juger du dédain de Jésus pour les choses de la vie terrestre par les conseils qu’il donnait: « ne soyez point en souci pour votre vie, de ce que vous mangerez, de ce que vous boirez ; ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtus; la vie n’est-eile pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? Considérez les oiseaux du ciel, car ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n’assemblent dans des greniers et cependant votre père céleste les nourrit ; n’êtes-vous pas plus excellents qu’eux? Et pourquoi êtes-vous en souci du vêtement? Apprenez comment croissent les lys des champs, ils ne travaillent ni ne filent... si donc Dieu revêt ainsi l’herbe des champs, ne vous vêtira-t-il pas beaucoup plutôt, ô gens de petite foi? Ne soyez donc point en souci, disant : que mangerons-nous, ou que boirons-nous, ou de quoi serons-nous vêtus? Vu que les païens recherchent toutes ces choses; car votre père céleste connaît que vous avez besoin de toutes ces choses. Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice et toutes ces choses vous seront données par dessus. Ne soyez donc point en souci pour le lendemain. (Luc ch. 12.)
Je ne connais qu’une classe d’hommes qui aient toujours mis en pratique ces conseils. Ce sont les moines de toutes les variétés ; mais ils ont toujours été regardés et à très-juste titre comme d’insupportables parasites.
Il eût mieux valu que Jésus ne soulevât pas ces questions, que de les résoudre de cette manière, qui indique une complète ignorance de la vie humaine pratique. Dans tous les cas, ces conseils n’étaient pas ceux d’un être ayant conscience que le travail est, pour tout homme, un devoir. Il paraît aussi qu’il ignorait ce que Dieu avait dit à Adam : « qu’il mangerait son pain à la sueur de son front. »
Ainsi que le dit fort bien M. Fauvety dans le journal La Solidarité (nov. 1867) : « L’on ne saurait donner Jésus comme l’idéal éternel de la perfection suprême . S’il est vrai que « Dieu seul
doive être appelé bon, c’est-à-dire, parfait^ et s’il nous est recommandé d’être parfait comme notre Père est parfait » ce n’est ni dans une personnalité historique, ni dans un type légendaire, ce n’est ni dans un Messie, ni dans un Bouddha que nous devons chercher l’idéal divin . C’est pourquoi
nous croyons avoir mieux compris la pensée de Jésus, que ceux qui veulent, malgré sa défense, immobiliser en lui la conscience humaine. Comme eux, nous sommes chrétiens, en ce sens que nous portons en nous l’idée chrétienne, mais nous portons aussi l’idée Juive et l’idée païenne et celle du Bouddha et celle de Manou et celle de Confucius, et aussi toutes les grandes conceptions des révélateurs de la science et des génies de la philosophie.
« Et tous ces aspects de la vérité éternelle constituent pour nous, ou plutôt ont servi à constituer
en nous, cet idéal nouveau qui dépasse d’une hauteur de dix-huit siècles l’idéal du Golgotha... En incarnant dans une personnalité ayant vécu, ou en réalisant une fois pour toutes à un moment donné, l’idée de perfection et en disant à ce type:
({ tu seras l’idéal éternel de l’humanité, » on condamne les générations futures à ne rien ajouter à Vidée qui leur a été transmise. On immobilise rhumanité.
« Enfants d’un monde qui se meut emporté vers des destins inconnus, mais toujours meilleurs ; habitants d’une sphère qui vogue sur les flots mobiles de l’éther, plongée au milieu du temps inflni et de l’espace sans bornes dans un océan de vie et de lumière, nous ne saurions pas plus concevoir l’immobilité des sociétés humaines que celle de la Terre et des Mondes. Encore moins pourrions-nous comprendre l’âge d’or derrière nous, le paradis au point de départ et Thumanité virile marchant à reculons vers ses destinées, le regard flxé sur les formes épuisées d’un passé im- * mobile.»
Oui, M. Fauvety a mille fois raison, l’humanité terrestre n’a nul besoin de porter le nom d’un de ses grands instructeurs plutôt que celui d’un autre. Le perfectionnement humain n’est que la résultante des enseignements successifs des grands éducateurs qui ont paru à differentes époques sur divers points du globe; et ce perfectionnement n’est pas près de s’arrêter. C’est pour cela que
pour parler juste, et surtout pour éviter les dissensions entre les diverses branches de rhumanité et pour arriver le plus tôt possible à l’harmonie, par la fraternité, il faut dire: idée humaine; mo^ raie humaine; charité humaine.
Strauss (Nouvelle vie de Jésub) a dit aussi : « Quelque haut rang que Jésus tienne parmi ceux qui ont montré à l’humanité l’image la plus pure et la plus nette de ce qu’elle doit être, il n’a été en cela ni le premier, ni le dernier révélateur. Dans Israël et en Grèce ; sur le Gange et sur rOxus, il a eu des prédécesseurs et de même il n’est pas resté sans successeurs. L’idéal humain a continué à se développer après lui ; il a manifesté de nouveaux aspects et ses traits divers se sont mieux équilibrés. On ne peut méconnaître que dans le modèle offert par la vie de Jésus et son enseignement, à côté de quelques aspects entièrement rendus, d’autres ne soient que faiblement exprimés ou ne soient pas indiqués du tout. »
« Oe qui est pleinement développé, c’est tout ce qui se rapporte à l’amour de Dieu et du prochain; à la pureté de l’âme et de la vie des individus. Mais déjà la vie de famille passe à l’arrière plan chez le maître, qui ne la connaissait pas. A l’égard de l’Etat, il se montre absolumentpassif ; le commerce et l’industrie ne sont pas seulement exclus par sa vocation, ils lui sont visiblement antipathiques; et tout ce qui touche à l’art et aux sereines jouissances de la vie, est au-delà de son l’horizon.
Quant à Ja science, jamais il n’en a fait mention,. et cependant déjà la science avait eu d’éminents représentants dans des contrées non-éloignées de celleoù prêchait Jésus. Déjà Thalès (600 ans avant Jésus), Hippocrate (460 ans avant) Xénophane (600 ans avant), Aristote, Euclide, Archimède,^ etc., étaient bien connus dans le monde, et Jésus devait savoir que la science n’est pas un vain mpt. »
« Que ce soient là des lacunes essentielles et une défectuosité qui procède à la fois et de la nationalité juive, et des circonstances générales du temps, et des circonstances particulières de la vie de Jésus, c’est ce qu’on ne devrait pas nier, dès qu’on ne le peut pas. »
Strauss a complètement raison et il y aurait à ajouter que Jésus devait savoir que' Dieu est: amour et science.
Il y aurait aussi à rappeler ici, à propos de science, la fameuse Ecole d’Alexandrie qui, depuis des centaines d’années, brilkit d’un si vif éclat et qui avait produit tant de savants j usqu’à l’époque indiquée comme étant celle où a vécu Jésuj. Il y avait depuis longtemps, à Alexandrie, d^s centaines de mille juifs, et parmi ces juifs, il en existait encore à cette époque un certain nombre qui avaient un nom dans la science, entre autres Philon, né trente ano avant Jésus; et les juifs de Judée ne l’ignoraient pas car il y avait évidemment des relations entre la Judée et
Alexandrie. Comment donc Jésus, semble-t-il ignorer tout cela?
Mais comment aussi Plutarque, qui vint au monde 50 ans après Jésus, et qui dut écrire; Les vies des hommes illustres^ et des Traités de Morale à peu près vers la fin du premier siècle de notre ère, n’a-t-il fait aucune mention de Jésus? Plutarque avait dû cependant fouiller les régions Orientales pour y rechercher les hommes marquants et les moralistes. Il ne connaissait donc pas la morale des évangiles? Et c’est encore une preuve que les évangiles n’ont été écrits que beaucoup plus tard, ce qui leur ôte toute valeur historique.
S’il n’existait absolument aucune histoire de la Révolution française de 1789, et si en 1882 un individu âgé de 25 ans écrivait Phistoire de cette Révolution, qui aurait eu lieu par conséquent, 68 ans avant sa naissance, il serait encore dans de moins mauvaises conditions que ceux qui, cent ou cent cinquante ans après la mort de Jésus, ont écrit les Evangiles. Il n’aurait comme témoins, oculaires pour l’aider à retracer les faits de 1789, que les traditions que lui apporteraient des homm'js âgés au moins de quatre-vingts ans. Mais ceux qui ont écrit les Evangiles, — en les décorant des noms des apôtres contemporains de Jésus — n’ont pu consulter aucun de ces contemporains, et en ont été réduits aux traditions des troisièmes où quatrièmes générations. Ce n’est pas là de l’histoire.
Si Ton établit un parallèle entre Jésus, tel qu'il est représenté dans les Evangiles, et deux hommes justement célèbres : Socrate (470 ans avant Jésus) et Platon (430 ans avant Jésus), que Srauss a oublié de mentionner, Ton verra que comme éducateur intellectuel de l’humanité, Jésus leur est inférieur.
La vie utile de Jésus n’a duré que trois années, Socrate a vécu soixante-dix ans, et pendant toute cette longue vie, il a employé au moins quarante années à prêcher par la parole et surtout par l’exemple. Son œuvre a consisté principalement à rappeler l’homme à l’observation de lui-même. Il réalisa dans sa vie, aussi parfaitement que possible, tout le bien et le beau dont il développait l’idée dans son enseignement. Il fit de sa vie, une œuvre morale, une œuvre d’art. Instituteur des hommes; soldat intrépide ; magistrat courageux, il remplit fidèlement tous les devoirs de la vie publique et privée.
Quant à Platon, qui vécut quatre-vingt- trois ans et qui fut disciple de Socrate, il acquit dès l’âge de vingt-cinq ans la réputation d’un sage consommé, et on lui décerna plus tard le surnom Aq Divin. Sa doctrine peut se résumer en ceci:
« élever la raison à Dieu ; connaître Dieu en toute chose, et toute chose en Dieu, parce qu’il est la vérité infinie; l’éternelle raison des choses. Elever l’amour à Dieu ; aimer Dieu dans tout ce qui est beau, aimer tout ce qui est beau en Dieu, car il
est la beauté éternelle et infinie, dont toute beauté finie et passagère n’est qu’un reflet. »
La doctrine des Idées forme la base du système de Platon. Elles sont innées dans l’homme; il ne les produit ni ne les apprend, il ne fait que s’en ressouvenir ; elles sont en lui la raison même ; elles sont la base du beau et du bien ainsi que du vrai.
D’après ceci, il serait permis de penser que Platon croyait aux incarnations successives,