CHAPITRE X
DOCTEINE DES EÉINCAENATIONS (suüe).
Nous avons vu précédemment, par des citations extraites de la Philosophie de V Univers, quelle était l’opinion de Dupont de Nemours relativement à des humanités supérieures à la nôtre. Voyons ce qu’il dit au sujet des réincarnations :
« Il paraît que les êtres intelligents créés, éprouvent le besoin d’animer des corps, et cela est très naturel; car, formés au sein de la matière, ils furent faits pour des corps et peut-être avec une espèce de corps extrêmement léger et subtil, uniscible à ceux que nous appelons organisés, comme l’alcool l’est k l’eau ; doué d’une expansibilité volontaire et spontanée qui imprime au corps organisé auquel il est uni, un mouvement en apparence contraire aux lois de la mécanique, comme l’expansibilité de l’air emprisonné dans le nitre, excitée tout à coup par l’incendie du soufre et du charbon, lance un boulet de canon d’une manière qui paraît, à ceux qui n’en connaissent pas la théorie, contrarier beaucoup les lois de la pesanteur ! »
Dupont de Nemours avait évidemment l’intuition des manifestations spirites qui consistent, pour les Esprits désincarnés, dans la possibilité de produire des faits contraires aux lois de la pesanteur, ainsi que cela s’est vu si souvent, et
se voit encore chaque jour depuis plus de trente ans.
Et plus loin, Dupont de Nemours ajoute : « Si comme je le crois, l’être intelligent survit à son enveloppe, il demeure à l’état de monade, mais comme il ne peut pas perdre son intelligence, car pour lui ce serait mourir, il doit dans cet état même de privation de ses organes extérieurs, conserver le sens interne, la mémoire, le remords de ses fautes, l’espoir dans ce qu’il a fait de bien ; le désir véhément de gouverner encore quelque chose, d’administrer un corps quelconque ; l’ambition d’obtenir une existence plus heureuse que celle qu’il vient de quitter ; la faculté d’invoquer mentalement ses juges, ses supérieurs, ou le juge suprême de toutes les actions et de toutes les pensées, le supérieur général de tous les êtres, pour qu’ils le renvoient le plus tôt possible à la vie, aux jouissances, aux moyens d’agir, de couvrir ses torts par une meilleure conduite, de mériter son avancement.
» Jusqu’à ce qu’il soit jugé, cet état d'" attente, qui peut être prolongé plus ou moins, est déjà pour lui une expiation, un purgatoire, une grande occasion de réflexions et de bonnes résolutions, un perfectionnement de son être . Qu’un même principe
intelligent puisse animer successivement diverses formes ; recevoir sous une figure et une séité (manière d’être) la récompense du travail qu’il fit sous une autre ; jouir de plusieurs vies, c’est ce
que nous voyons par les insectes, d’abord reptiles ou poissons, puis chrysalides, enfin oiseaux ».
U Le souvenir de la vie précédente serait un puissant secours pour celle qui la suit ; quelques êtres supérieurs à l’homme, lorsqu’ils sont en marche graduelle de perfection et d’un avancement noninterrompu, ont peut-être cet avantage comme récompense de leur vertu passée, car tout bien produit un bien. Il ne doit pas, sans doute, être accordé à ceux qui, ayant mérité la dégradation, ou n’étant point encore parvenus au rang des êtres dont la moralité peut s’élever jusqu’à Dieu, sont éprouvés par la justice ou la bienfaisance divine d’après leurs seules forces, en commençant, ou reccmmençant entièrement à neuf, cette carrière initiative de la haute moralité » .
<f Tel paraît être Pétat de l’homme placé aux
limites de deux règnes . On a pu dire à son
intelligence si elle a été punie :
» Ta 'peine est terminée ; le passé est oublié ; on f accorde de n'en plus gémir et de Voublier aussi. Bois du Léthé, il s’agit à présent de savoir si tu seras bon par toi-même, par amour de la vertu et de ses conséquences immédiates, sans espoir assuré pour l’avenir, sans crainte mémorative de ce que tu as souffert, pars, essaie du destin de l’homme ; il t’est permis d’animer un fœtus. L’épreuve nouvelle alors est proportionnée aux fautes de la vie antérieure. »
« Voilà un enfer proportionné aux délits et à leur intensité, non éternel pour des erreurs qui ne durèrent qu’un moment ; non cruel et sans pitié comme celui d’un diable capricieux, implacable et féroce 5 mais équitable et indulgent
comme les châtiments d’un père . Dieu n’est
pas le Dieu du mal, et il n’y a de mal dans le monde que celui qui vient des propriétés essentielles de la matière et de l’abus que les êtres intelligents, créés et fabriqués de matière, peuvent faire et font parfois de leur liberté ».
Dupont de Nemours dit ensuite comment et pourquoi l’être humain passe par des vies matérielles successives et il continue en disant } « C’est pour développer cette intelligence, mère de la bonté, que l’être intelligent a reçu le don de communiquer la vie à des organes ; d’en jouir par leur moyen ; d’employer des organes à une suite de travaux qui, exerçant son intelligence la fortifient ; et cultivant sa bonté, l’accroissent. Chaque fois qu’il redevient simple monade, il reste pour les lumières et pour le rang, au degré de l’être organisé quelconque qu’il vient de quitter. Il ne descend plus, s’il n’a démérité la dégradation ; et s’il descend, ce n’est qu’après que l’intelligence dont il était en possession a reconnu la justice de cette peine. Il ne peut s élever que par une vie iiouvelle^ de nouveaux sens et de nouveaux organes ; car si son intelligence ne perd rien, elle ne reçoit rien non plus que par les sens dont elle est
successivement douée dans les différents coiys qii’elle anime et elle n'' apprend rien que par le travail qu'ils la mettent à portée de faire ».
Il est impossible, on en conviendra, de mieux décrire les transmigrations des âmes, ainsi que l’existence de ce que les spirites désignent sous le nom de périsprit. Nouvelle preuve des intuitions spirites que doit avoir eues Dupont de Nemours.
A propos des existences successives^ Pezzani dit :
« Le système de la pluralité des existences^ tel que nous l’afïirmons, quoique se rattachant au passé par de grossières ébauches, est donc entièrement transformé par l’enchaînement des détails et par les développements. Il présente la solution la plus logique, la plus satisfaisante des difficultés que la conciliation du mal moral et de la bonté divine ont offertes de tout temps aux disputes et aux
investigations des philosophes . Le but de la
création est le progrès pour chacun ; la liberté doit tendre de plus en plus vers les perfections du type divin. Quoi ! le savant aurait pâli sur les livres de ses devanciers ; il aurait consumé ses jours à pénétrer les secrets de la nature ; à méditer sur les attributs de PEtre suprême et de l’âme ; à conquérir à chaque moment de nouvelles pensées. Quoi ! l'homme aurait péniblement combattu, glorieusement vaincu, pour développer et étendre la sphère de sa moralité, et ce travail, ces efforts seraient interrompus ; la mort viendrait qui bri-
serait la carrière à moitié parcourue, avant que le terme soit atteint, avant que le prix soit légitimement gagné ! » .
John Herschell dans son : Discours sur V étude de la philosophie 7iaturelle^ dit : « L’homme voit que tout ce que la plus longue vie et la plus forte intelligence peuvent lui permettre de découvrir par ses propres recherches, ou lui donner de temps pour profiter de celles d’autrui, le conduit tout au plus sur les limites de la science... Est-il étonnant qu’un être ainsi constitué accueille d’abord l’espoir, arrive ensuite à la conviction, que son principe intellectuel ne suivra pas les chances de l’enveloppe qui le renferme ; que l’une ne finira pas quand l’autre se dissoud)*a? Est-il étonnant qu^il se persuade que loin de s’éteindre, il passera à une nouvelle vie, où libre de ces mille entraves, qui arrêtent son essor; doué de sens plus subtils, de plus hautes facultés, il puisera à cette source de sagesse dont il était si altéré sur la terre? »...
Arrivant à des penseurs qui sont presque nos contemporains, je trouve les idées émises relativement aux existences multiples par Benjamin. Franklin et par Lessing.
Dans une lettre écrite en décembre 1770 à Mistress elane Mecone, Franklin dit: « Dans mon premier séjour à Londres, il y a près de quarantecinq ans, j’ai connu une personne qui avait une opinion presque semblable à celle de votre auteur. Son nom était Hive ; c’était la veuve d’un impri-
meur. Elle mourut peu après mon départ. Par son testament, elle obligea son fils a lire publii^ue*" ment à Salter’s Hall, un discours solennel dont l’objet était de prouver que cette terre est le véritable enfer, le lieu de punition pour les Esprits qui ont pecbé dans un monde meilleur. En expiation de leurs fautes, ils sont envoyés ici-bas sous formes de toute espèce. J’ai vu, il y a longtemps, ce discours qui a été imprimé. Je crois me rapjje- 1er que les citations de l’Ecriture n’y manquaientpoint; ou y supposait qu’encore bien qu’aujourd’hui nous n’ayions aucun souvenir de notre préexistence, nous en reprendrions connaissance après notre mort, et nous nous rappellerions les cbatiments soufferts de façon à être corrigés. Quant à ceux qui n’avaient pas encore péché, la vue de nos souffrances devait leur servir d’avertissement. »
« De fait, nous voyons ici bas, que chaque animal a son ennemi, et cet ennemi a des instincts, des facultés, des armes pour le terrifier, le blesser, le détruire. Quant à l’homme, qui est au premier degré de l’échelle, il est un diable pour son semblable. Dans la doctrine reçue de la bonté et de la justice du Grand Créateur, il semble qu’il faille une hypothèse comme celle de Hive pour concilier avec l’honneur de la Divinité, cet état apparent de mal général et systématique »...
Voici maintenant des extraits d’un article de la Jif-vuô dës deux ^ondeSy par V. Cherbuliez, sur Lessing (15 février 1868).
Ce n’est pas assez pour Leasing de croire au progrès du genre humain ; il veut que chaque homme participe au perfectionnement indéfini de l’espèce. Il avait appris, de l’auteur de la Monadologie (Leibniz), à faire grand cas des infiniments petits. Quand il expliquait à Elisa Reimarus, sa théorie de la nécessité, et qu’il lui démontrait que tout, dans la vie humaine, est enchaîné comme dans la nature : « le mécanisme de TUnivers, lui disait-il, en devient plus grand, l’homme n’en devient pas plus petit. Mais si l’individu ne périt pas, à quel avenir est-il réservé? Nos actions étant fatales, il ne saurait y avoir en nous, ni mérite, ni démérite, et la justice divine commettrait une injustice éternelle, si elle punissait ou récompensait les instruments prédestinés de ses desseins. » Cela est vrai, répond le déterminisme optimiste de Lessing, mais savons-nous jusqu’où s’étendent nos destinées, et si les desseins divins ne doivent pas s’accomplir en nous jusqu’à la consommation des temps ?
Parmi les matériaux que Lessing avait rassemblés pour écrire une biographie de Leibniz, on trouve cette citation qui Pavait frappé : « Toufi les désordres 'particuliers sont redressés avec avantage dans le total et même en chaque monade ». Comment peut s’opérer ce redressement, dit Lessing ? Par une série d’existences successives qui amènent chaque individu au degré de perfection dont sa nature est susceptible. Ainsi donc l’histoire anté-
rieure du genre humain serait notre histoire ; compagnons de ses aventures, nous parcourrions avec lui toutes les phases de son éternelle existence. Pourquoi chacun de nous n’aurait-il pas déjà vécu plus d’une fois? Cette hypothèse est-elle donc si ridicule, parce qu’elle est la plus ancienne de toutes, la première qu’ait abordée l’esprit humain avant que les sophismes de l’Ecole l’eussent faussée? Pourquoi n’aurais-je pas fait dans le monde tous les pas successifs vers mon perfectionnement qui, seuls, peuvent constituer pour l’homme des récompenses et des punitions temporelles ? Et pourquoi ne reviendrais-je pas dans ce monde aussi souvent que je serais propre à acquérir de nouvelles connaissances, de nouvelles facultés ?
Mon bagage sera-t-il si riche en quittant cette terre, qu’il ne vaille pas la peine que j’y revienne? J’ai oublié dira-t-on que j’ai déjà vécu. Oubli bienfaisant I Le souvenir de ma condition antérieure m’empêcherait de profiter de mes expériences actuelles. Et ce que je dois oublier pour le moment, est-il dit que je l’ai à jamais oublié ?
Ou bien allègue ra-t -on que ce serait pour moi trop de temps perdu ? Du temps perdu ! Que m’importe ! L’éternité tout entière n’est-elle pas à moi ? »
Fichte, le célèbre philosophe allemand, dans son beau livre : Destination de Vliomme^ publié en
1800, a dit très éloqiiemmeut sa croyance aux existences progressives, et par conséquent aux réincarnations. « Tandis qu’ici-bas nous pleurons un homme, comme nous n’aurions qu’un sujet trop réel de le pleurer s’il était privé pour toujours de la lumière du soleil ; s’il allait s’égarant pour l’éternité dans ces immenses solitudes où n’existe pas la conscience de soi-même ; s’il était enfoncé, pour n’en plus sortir, dan» les sombres royaumes du néant : au-dessus de nous, d'autres créatures se réjouissent sans doute de la naissance de cet homme à leur monde, nouveau pour lui, comme dans celui-ci nous nous réjouissons à la naissance d’un de nos enfants. »
« Que le jour où je devrai rejoindre cet homme arrive donc bientôt ! je laisserai le deuil et la tristesse à la terre que je quitterai, et ce jour, entre tous mes jours, sera le bienvenu pour moi. n Rêverie! diront les physiologistes matérialistes. Quand l’être humain est mort, il est bien complètement mort, puisque tout gît dans le fonctionnement de son cœur et de son cerveau. Quant à l’âme, nous n’avons jamais pu la voir, donc elle n’existe pas. — Cependant, ces messieurs croient à l’existence de la pensée, bien qu’ils n’aient jamais vu la pensée ! Ils croient bien •aussi à l’existence de l’oxygène, du gaz carbonique, de l’hydrogène, dont ils n’ont constaté l’existence que par les effets produits.
Je termine ces citations sur l’idée de la réin-
carnation, par une pensée de Goethe sur la mort, et par l’opinion de Franklin sur le même sujet. On pourra se convaincre que ces deux remarquables instructeurs de l’humanité terrestre^ avaient de hautes intuitions. Voici ce que dit Goethe {Œuvres^ tome page 129) :
« Quand on a 75 ans, on ne peut pas manquer de penser quelquefois à la mort. Cette pensée me laisse dans un calme parfait, car j’ai la ferme conviction que notre esprit est chose absolument indestructible de sa nature ; il continue d’agir d’éternité en éternité. Il est comme le soleil, qui ne disparaît que pour notre œil mortel ; en réalité, il ne disparaît jamais, il marche sans cesse en éclairant toujours. »
Je trouve ce qui suit, dans une notice sur Benjamin Franklin. « La perspective delà mort, loin de l’attrister, le réjouissait presque. Il parlait avec enthousiasme : du bonheur de voir le glorieux Père des Esprits, dont l’essence est incompréhensible à l’homme le plus sage du monde ; d’admirer ses œuvres dans les mondes les plus élevés, et d’y converser avec les hommes de bien de tout l’Univers. »
Le vénérable Channing, pasteur américain, qui n’avait pu connaître le spiritisme moderne, puisqu’il mourut en 1842, semble avoir eu aussi* l’intuition que notre vie terrestre actuelle n’était qu’un acheminement à quelque chose de mieux.
Dans un écrit relatif à Y élévation des classes
ouvrières, au développement intellectuel et moral des ouvriers (Œuvres sociales de Channing, traduction de M. Laboulaye, Paris 1869, page 105) Channing dit : « Les avantages du travail s’étendent au-delà de ce monde. L’habitude d’une occupation constante, sérieuse, est, je le pense, une de nos grandes préparations pour un autre ordre d’existence. Quand je vois combien de travail est exigé de l’homme, je sens que cela doit avoir des rapports importants avec la vie future ; et que celui qui profite à cette école, a posé Tun des fondements essentiels des progrès, des efforts et du bonheur qui l’attendent dans le monde à venir. »
Le beau livre: Terre et Ciel, de Jean Reynaud, mort en 1863, se ressent partout aussi d’intuitions spirites. Voici ce qu’il dit relativement aux réincarnations : (( Quelque admirable que soit la structure du corps, ce serait se méprendre grandement que de regarder cette construction comme faisant partie de la nature humaine ; elle n’en fait pas plus partie que TUnivers ne fait partie de la nature de Dieu. Ce qui appartient réellement à notre nature et ce qui en est par conséquent inséparable, c’est la faculté au moyen de laquelle nous composons, entretenons et gouvernons le corps... Le corps meurt, retourne au fonds commun, et ne ressuscite pas ; mais la faculté dont cette agrégation fugitive était l’effet, unie aux autres facultés de lame, reste fixément
attachée à nos personnes, et en quelque point que les lois de la destinée nous conduisent, nous y met en mesure d’entrer en relation avec nos alentours de la même manière qu’ici-bas... Grâce à cette vertu indéfectible qui nous rend maîtres des phénomènes matériels dans une certaine mesure et dans une certaine étendue (à l’image de Dieu, qui l’est absolument et dans Vimmensüé) le cours de notre immortalité peut donc se dérouler sans qu’un corps nous fasse jamais défaut. Comme la limaille de fer que Taimant traîne à sa suite, les molécules dont nous avons besoin nous suivent toujours, et notre âme, quand elle s’élance d’une résidence à l’autre, secoue seulement ce qu’elle s’était momentanément attaché et reprend plus loin, sous les circonstances nouvelles de son existence, les molécules nouvelles qu’il lui faut. » . « Comme elle avait commandé aux éléments sur la terre, l’âme leur commande sans cesse, dans quelque région de l’ünivers qu elle prenne place ; détournées par elle du courant qu’elles suivaient, les molécules viennent se grouper sous ses lois autour du point — point décisif pour sa destinée — à partir duquel elle commence à rayonner ; un corps nouveau paraît et ce corps, que Famé a créé par son énergie vitale, qu elle met debout, qu’elle conserve, qu’elle fait mouvoir à son gré, est précisément l’instrument qui convient pour exécuter les actions, percevoir les sensations, nouer les rapports néces-
sités par le milieu dans lequel l’âme est entrée et par la vie particulière qu’elle doit y mener. Quand elle aura fini ce qu’elle avait à faire de cet instrument, elle le rejettera à la nature bur l’astre où elle l’avait ramassé, pour aller ailleurs s’en construire un autre qu’elle usera et renouvellera de la même manière. »
Après avoir développé les idées qui précèdent, Jean Keynaud continue en disant :
« Il suflSt, pour l’aperçu dont nous avons besoin dans notre vie actuelle, que nous soyons capables de soupçonner d’ici-bas la supériorité dont peuvent jouir à notre égard ces mondes sublimes. Tant s’en laut que notre condition pour être la plus élevée qu’il y ait sur la terre, soit aussi la plus élevée qu’il y ait dans l’Univers. En voyant au-dessous de nous, la série des types monter graduellement jusqu’à nous, demeurons-nous maîtres de ne pas estimer que là hiérarchie organique doit se continuer pareillement au-dessus de nous jusqu’à des types de plus en plus parfaits ? Serions-nous assez présomptueux, nous qui ne possédons que des ressources physiques si restreintes, pour nous persuader que les créatures ne sauraient être douées nulle part de moyens d’action plus puissants que les nôtres; nous qui nous savons aveugles en comparaison de certains animaux ; sourds ou sans odorat en comparaison de certains autres, pour mettre en doute qu’il n’y ait en jeu, dans d’autres résidences, des organes sensitifs plus
déliés que les nôtres, construits en vue de phénomènes qui nous échappent aujourd’hui, dont il ne nous est seulement pas possible de soupçonner la délicatesse et par rapport auxquels la lumière elle-même ne nous donne peut-être que des révélations d’un ordre inférieur ? Nous qui ne fesons pour ainsi dire que bégayer, et qui, pour ordonner et communiquer nos pensées, sommes réduits à ramasser, ça et là, quelques mots durcis dans les vocabulaires ; qui entrevoyons, pourtant, comme par éclairs, les effets transcendants d’éloquence qui sont susceptibles de jaillir du geste, de la physionomie, du regard ; qui commençons à éprouver un sentiment confus des mystères du langage musical ; qui sommes instruits, en outre, par la science, des secrets rapports qui existent entre les harmonies du son et les harmonies de la lumière, musique céleste interdite actuellement à nos sens ; serions-nous assez téméraires pour nous imaginer qu’il n’existe pas de langage plus riche, plus facile, plus expressif, plus pénétrant que la parole humaine ?
Ne craignons donc pas de nous abandonner à l’idée que, de même qu’il se rencontre dans les sommités de l’Univers, des âmes incomparablement plus rapprochées que les nôtres des perfections de la sagesse et de la vertu, de même il s’y rencontre des organismes incomparablement plus rapprochés que les nôtres, des perfections de la puissance, de la sensibilité, de la beauté.
Enlevés d’avance à la terre, par l’espérance d’être admis un jour à participer à ces modes supérieurs d’existence, nous nous détacherons sans peine, à notre mort, de notre pauvre corps d’aujourd’hui et nous consentirons, sans la moindre affliction, à le rendre pour toujours à cette terre d’où nous l’avons tiré. Oui, à ma dernière heure je lui jetterai volontiers le regard d’adieu qu’adresse le voyageur au vêtement qu’il laisse quand il s’éloigne et se dispose à se recouvrir d’un costume nouveau mieux adapté au climat et aux mœurs de la contrée nouvelle où il va vivre. Et qu’importe, en effet, la forme et la substance du manteau, pourvu que nous ayons toujours le manteau qui nous convient le mieux, et que sous l’enveloppe changeante, le même cœur batte toujours. »
Il semble impossible de mieux traduire la doctrine spirite. Tout s‘y trouve, et cependant Jean Reynaud n’était point un adepte avoué de cette doctrine. Seulement, comme l’humanité terrestre — de même sans doute qu’un grand nombre d’humanités planétaires — est composée de deux fractions ; l’une, fortement matérialisée, qui rampe à la surface du globe et dont les sens sont peu développés ; l’autre, plus dégagée de la naatière et dont les perceptions, grâce au plus grand développement des sens, sont beaucoup plus étendues, il doit arriver, surtout à certaines époques, que les huma-ins terrestres sontimpres-
Bionnés et conseillés, sans qu’ils s’en doutent, par leurs frères de l’espace qui, mieux qu’eux, voient la route du progrès. Et dans ces cas, un certain nombre d’hommes supérieurs en émettant les idées qui leur sont suggérées par de bons Esprits, contribuent ainsi inconsciemment à l’évolution générale, bien que pour le moment, ces idées ne soient point acceptées par le plus grand nombre.
Dans la citation que je viens de faire du livre de Jean Keynaud, il est question de la série des types inférieurs à nous, et l’auteur en conclut très rationnellement : « qu il existe des séries de types supérieurs à nous. »
Proudhon, qui a fait un livre pour démontrer : « qu il n’y a que la loi sériaire qui puisse créer n l’ordre dans l’humanité, » a dit : « La série n n’existe qu’à deux conditions ; division et groupe, D Si le Créateur s’était borné à opérer sur la » matière par une force de division infinie, l’Uni- » vers pulvérisé, gazéifié, dissipé comme un nuage n léger à travers l’espace, privé de formes, l’Uni- » vers n’existerait qu’à demi. Il serait, pour ainsi I) dire, entre l’Être et le Néant. Pour que la » création fût complète il fallait une force de B coërcition qui déterminât des groupes, des n assemblages, des organismes, des systèmes » selon des lois variées et des modes innombrables. 1) Cette double condition de la série éclate surtout B dans les systèmes sidéraux. Sans la force cen-
» trifuge les masses planétaires tomberaient sur » leurs soleils ; sans la force centripète, elles » s’échapperaient par la tangente de leurs orbites » et s’éparpilleraient dans l’espace. »
Cette loi sériaire dont parle Proudhon à propos des corps cosmiques, se retrouve appliquée à tous les êtres fesant partie de l’Univers, et l’on voit que plus on monte dans la série animale, plus il y a de diversité dans les éléments qui concourent à une même fin. L’on voit encore : que les animaux supérieurs, par cela même que leurs organes sont plus diversifiés et plus complets, peuvent accomplir des actes plus parfaits que ceux exécutés par les animaux inférieurs. Puis, au sommet de la série, se trouve l’organisme humain, plus complet encore sous tous les rapports et dont les actes dépassent en perfection ceux des animaux même les mieux doués, puisque ces animaux n’ont qu’une tendance : l'animalité, .et que l’organisme humain a deux tendances, deux forces : l'animalité, la spiritualité. Dans les mondes inférieurs tels que la terre, l’animalité a le dessus, et les humains qui veulent la contrebalancer par la spiritualité, sont obligés de lutter sans cesse. Un avançant dans la série des mondes habités, la spiritualité reprend l’équilibre. Puis, quand après s’être perfectionné à l’intellectuel et au moral, l’homme en arrive à habiter des mondes supérieurs, l’animalité disparaît peu à peu et la spiritualité prend le dessus. Le but constant des
efforts de l’être humain doit donc consister à monter dans la série des humanités ; et la loi sériaire elle-même, démontre par conséquent la loi des réincarnations.
Un professeur de FUniversité d’Iéna, Ernest Haeckel, a publié il y a peu de temps un livre qu’il a intitulé: Anthropogénie ou Histoire de révolution humaine. Cet ouvrage a été traduit de l’allemand par le docteur Letourneau en 1877. La doctrine philosophique de Haeckel est la théorie de l'évolution, de l'hérédité et de l'adaptation.
Je n’entrerai pas ici dans de grands développements. Je dirai seulement qu’il ressort de ce remarquable travail, que je cite passim: qu’à un moment donné du temps, il y a eu transition entre ce qu’on appelle les corps inorganiques et les corps organisés (les substances purement minérales d’une part, et les substances végétales et animales d’autre part), et que des monères {monères, néologisme par lequel Haeckel a voulu désigner des corps simples) se sont fonnées chimiquement aux dépens de composés carbonés inorganiques.
« Les monères primitives, dit Haeckel, sont nées » par génération spontanée dans la mer, comme » les cristaux salins naissent dans les eaux-mères. » Comparaison fausse, car si des cristaux salins se forment dans les eaux-mères, c’est tout simplement par suite d’un excès de saturation de ces eaux-mères; tandis qu’on ne peut pas dire que la mer ait été tellement saturée de composés carbonés
inorganiques que le trop plein de ces composés ait été pour ainsi dire forcé de s’isoler.
Toujours d’après Haeckel les monères sont de simples cellules vivantes, d’informes corpuscules de plasma ; on ne connaît point d’organismes plus simples que ces monères car elles sont dépourvues d’organes. Et cependant ces organismes si simples possèdent toutes les propriétés essentielles de la vie ; ils se nourrissent, se reproduisent, sentent ou du moins réagissent, et se meuvent. Ces monères rappellent la cellule ovulaire fécondée d’où sort l’homme. L’œuf humain en effet, est avant la fécondation, pourvu d’un noyau, mais après la fécondation ce noyau disparaît, et l’ovule n’est plus qu’une monère. Ainsi, de simples cellules, voilà les ancêtres les plus antiques du règne animal et de l’homme.
Des vingt-deux formes animales qui séparent la monère de l’homme, la première moitié a vécu au sein des mers.
Si l’homme, ce dernier venu sur la terre, descend généalogiquement de toute cette série d’ancêtres, il doit repasser pendant son évolution embryologique par la plupart des formes qu’a traversées le règne animal tout entier. L'évolution embryologique doit être une brève récapitulation de V évolution paléontologique de la monère. En neuf mois, en effet, l’embryon humain traverse toute la série des formes que ses ancêtres, de la monère à Vhomme, ont mis des millions d’années à parcou-
rir. Ce qui le prouve, ce sont les transformations successives que subit l’œuf humain et qui, toutes, se rapportent aux diverses séries animales dont la paléontologie a lait connaître les successives évolutions.
L’histoire embryologique et l’histoire paléontologique concourent donc au même résultat ; elles nous montrent une unité de structure interne qui a persisté et qui atteste une origine commune et une parenté généalogique de tout le règne animal. Les embryons des vertébrés se ressemblent tellement au début de l’existence; il est si difficile alors de distinguer les embryons du chien, de la tortue, de la poule, de celui de l’homme, que M. Charles Martins, l’éminent professeur d’histoire naturelle de Montpellier, raconte qu’Ernest de Baer (le fondateur de VEmbi^ologie comparée) disait : « que s’il oubliait d’étiqueter les bocaux )) renfermant des embryons très jeunes qu’il rece- » vait de toutes parts, il lui était dans la suite )) impossible de dire à quelle classe d’animaux » appartenaient ces fœtus. »
Tel est le résumé succinct des idées émises par Haeckel.
Le livre de Haeckel, ainsi que les travaux de Darwin et d’autres, ont fourni aux matérialistes l’occasion de déclarer que TUnivers repose sur les lois générales de la mécanique, et que le temps est venu de remplacer la vieille conception dualiste de V Esprit et de la matière ; du corps et de
Vâme^ par la conception mécanique du monde. Ils disent que les phénomènes de l’embryologie humaine ne sont que des effets mécaniques néces- ^afm,de révolution de nos plus lointains ancêtres, conformément aux lois de V hérédité et de VadajJtation. Ainsi, l’homme actuel ne serait autre chose que l’animal primitif le plus élémentaire (la nionèré), devenu par hérédité, adapté à des fonctions de plus en plus relevées dans la série des êtres. L’on conçoit que s’il en est ainsi, des millions d’années ont été nécessaires pour parfaire cette œuvre grandiose.
Si l’on se place au point de vue spirite, l’hypothèse anthropologique de Haeckel n’a rien qui choque, et Pon peut parfaitement admettre ces transformations inorganO’Organiques successives qui ont dû avoir lieu en raison directe des divers états par lesquels a passé graduellement et sans secousses, la planète que nous habitons ; transformations qui n’impliquent nullement que l’homme ne soit pas pourvu d’une âme (d^un Esprit). Dieu est parfaitement libre d’arranger la matière à sa guise et de lui donner des lois en vertu desquelles elle a invariablement suivi la même marche ascendante en fait de formes animales, lesquelles à un moment donné, sont devenues par leur complet développement : « des formes humaines j), c’est-àdire des enveloppes convenablement agencées pour recevoir des Esprits humains et pour se prêter à leur fonctionnement. Au surplus dans un
certain nombre de communications typtologiquee qui ont eu lieu simultanément en divers endroits, il a été dit : Le minéral se végétalise] le végétal s*animalise; l’animal s'humanise; l’homme se s'pirU tualïse, n
Tout porte à croire que chaque système planétaire diffère des autres ; qu’il y a des systèmes de planètes très inférieurs encore sous tous les rapports, et qu’il y en a de très supérieurs ; que dans un même système, les planètes diffèrent aussi entre elles. Ainsi, dans notre système planétaire, il y a des planètes trèe inférieures (la Terre, Mars, Vénus, etc.) et des planètes déjà relativement supérieures (Jupiter^ Saturne, etc.). Il semble rationnel d’admettre que sur les planètes inférieures et en raison de leur densité, de leur matérialité, les évolutions sont plus lentes ; tandis que sur les planètes à densité moindre, à matérialisation moindre, les évolutions vitales s’effectuent plus promptement et leurs humanités sont plus spiritualisées.
Ne pouvant, après sérieux et profond examen, admettre la Genèse biblique comme présentant les lois naturelles de notre planète, je ne rejette aucune des hypothèses résultant des grands travaux scientifiques modernes ; mais je pense que, quelles que soient ces hypothèses, elles laissent toujours une place, pour les âmes envoyées par Dieu dans les corps humains arrivés au perfectionnement matériel relatif voulu pour les recevoir et pour leur servir d’instrument.
Haeckel et les matérialistes qui ont analysé son livre, font remarquer *. qu’a travers des milliers de siècles, et par gradation, en harmonie avec le développement des séries animales, ce qui n était que le ganglion sus- œsophagien des vers, est devenu le cerveau de Vhomme, Et ils partent de là pour dire que l’homme n’a pas d’âme.
Cette conclusion n’a rien de logique. N’est-il pas permis de dire, au contraire, en tenant compte de cet accroissement successif de l’organe cérébral : que Dieu a voulu qu’il existât une gradation d’âmes ou d’Esprits, depuis 1 âme du plus chétif insecte (âme inconsciente sans doute) jusqu’à l’âme consciente de l’homme, et quil a voulu par conséquent : que l’outil qui devait servir à traduire le fonctionnement de l’âme, fût, dans toute la gradation des séries animales, jusques et y compris l’homme, adéquat aux services qu’il était appelé à rendre à 1 âme.
Et toutes les théories matérialistes possibles, y compris celle de Haeckel, ne prouvent en aucune manière que l’homme n’a pas d’ame distincte de son corps et destinée à être servie par les divers organes de ce même corps.
Les adversaires de la doctrine spirite prétendent que cette doctrine touche au christianisme et surtout au catholicisme, parce qu’elle, aussi, pivote sur le surnaturel. S’ils se donnaient la peine d’examiner, d’étudier sans idées préconçues, ils pourraient facilement se convaincre que la doc-
trine spirite n’admet, en aucune manière, le surnaturel, et que, bien au contraire, elle tend à prouver chaque jour : que tout est régi par des lois naturelles; qu’il y en a que nous ne connaissons point éncore ; mais que le devoir de l’homme est de chercher à les connaître; et qu’il ne doit pas rejeter ce qui lui semble opposé aux lois jusqu’à présent connues. Est-ce que chaque jour n’amène pas quelque découverte nouvelle dans le vaste champ de la science ? Qui donc oserait dire qu’il n’y a plus de lois naturelles à découvrir ? Et pour ne parler que d’une découverte toute récente, qui donc aurait pu s’imaginer la matière à Vétat radiant ?
^ Au chap. 2 de la Première Partie de ce livre, j ai cité ce que dit M. Jacoiliot, à propos de la croyance en l’immortalité de l’âme; croyance professée par Christna et qui ressort de ses entretiens avec Ardjouna, son disciple bien-aimé. J’ai fait, depuis lors, de nouvelles recherches à ce sujet; j’ai consulté la traduction de la Bhagavad- Gîta, faite par M. Emile Burnouf, avec le texte Indou en regard, et publiée à Nancy en 1861 par l’Académie de Stanislas, et j’ai trouvé ce qui suit. Ce sera, je pense, un des meilleurs arguments à produire, en terminant ce qui est relatif à la doctrine des réincarnations, pour prouver l’ancienneté de cette croyance parmi les membres de riiumanité terrestre.
Christna, causant avec Ardjouna, son disciple
préféré, dit : « Comme dans ce corps mortel sont tour à tour l’enfance, la jeunesse et la vieillesse; de même après, l’âme acquiert un autre corps. » (Page 23, § 13).
« Comme Pon quitte des vêtements usés, pour en prendre de nouveaux, ainsi l’âme quitte les corps usés, pour revêtir de nouveaux corps. » (Page 25, § 22).
Ardjouna pose à Christna cette question : «L’homme insoumis, mais croyant, dont l’esprit s’est éloigné de l’union divine et n’a pu en atteindre la perfection, dans quelle voie entret-il, ô Christna ! »
Christna lui répond : « Ni ici, ni là-bas cet homme ne peut s’anéantir. Un homme de bien, mon ami, n’entre jamais dans la voie malheureuse. Il se rend à la demeure des purs ; il y habite un grand nombre d’années ; puis il renaît dans une famille de purs et de bienheureux. »
« Alors il reprend le pieux exercice qu’il avait pratiqué dans sa vie antérieure. » (Page 91, § 37).