‹ Le spiritisme dans le mondeChapitre 52 sur 74 · LA DANSE DES FEUILLES · texte numérisé non relu

LA DANSE DES FEUILLES

Nous recueillons sans ordre les faits que nous avons observés, tels qu’ils sont consignés dans nos notes, nous bornant à les grouper d’après les divisions que nous avons adoptées pour rendre plus claire la classification indoue.

Ce que nous appelons force spirite est nommé par les Indous arta-ahancârasya, ou force du moi.

J’habitais Pondichéry, capitale de nos établissements du Carnatic depuis plusieurs années déjà, lorsqu’un matin, entre onze heures et midi, mon dobachy — valet de chambre — vint m’annoncer qu’un fakir demandait à me rendre visite.

J’avais quitté l’Europe sans avoir la moindre idée des phénomènes que les spirites attribuent à leurs médiums. J’ignorais jusqu’aux principes sur lesquels repose cette foi que je croyais nouvelle, et que je sais aujourd’hui aussi vieille que les temples de l’Inde, de la Chaldée et de l’Égypte, car toutes les religions ont commencé par la croyance aux esprits et aux manifestations extérieures, qui sont la source de la révélation prétendue céleste. Je n’avais pas même vu un simple guéridon s’agiter sous l’imposition des mains ; les exagérations de croyance aux invisibles^ dont les adeptes convaincus accom-

pagnaient toujours leurs récits, ressemblaient tellement aux extases, aux apparitions mystérieuses et à tout l’arsenal du catholicisme, que ridée n’avait pu me venir, rationaliste acharné, ce que je suis encore, d’assister aux expériences dont on s’occupait de tous côtés avec une véritable passion.

Quant aux fakirs indous, je les prenais pour de simples prestidigitateurs que je faisais remercier chaque fois qu’ils se présentaient.

Cependant, entendant toujours parler de leur habileté merveilleuse, je voulus savoir une bonne fois à quoi m’en tenir à ce sujet.

L’Indou ayant été introduit, Je me rendis auprès de lui, sous une des vérandahs intérieures de mon habitation.

Je fus, frappé de sa maigreur. Il avait le visage décharné d’un ascète, et ses yeux, qui paraissaient à demi éteints, me donnèrent une sensation que j’avais déjà ressentie en regardant les yeux glauques et immobiles des grands squales de l’Océan.

Il s’était, en m’attendant, accroupi sur la dalle de marbre.

Dès qu’il m’aperçut, il se leva lentement, et, s’inclinant les deux mains an front, il murmura ces paroles :

— Saranai aya (salut respectueux, seigneur), c’est moi, Salvanadin-Odéar, ûls de Canagarayen-Odéar. Que l’immortel Vischnou veille: sur tes jours.

— Salam i Salvanadin-Odéar, fils de Canagarayen-Odéar, puisses-tu mourir sur les bords sacrés du Tircangy*, et que cette transformation soit pour toi la dernière

— Le gourou de la pagode, poursuivit l’Indou, m’a dit ce

matin : Va-t’en glaner au hasard, comme les oiseaux le long

1. Ces deux expressions Saranai et Salam sont employées indifféremment entre Indous de môme caste, entre Indous de castes différentes, celui de la classe la plus élevée a seul droit au Saranai.

(2) Fleuve du sud de l’Incîoustan, près. de Vilmoor,. aussi sacré que le Gang-e.

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des rizières, et Ganèsa, le Dieu qui protège les voyageurs, ' m’a conduit vers ton habitation. -

— Sois le bienvenu.

— Que désires-tu de moi?

On prétend que tu as la faculté de communiquer le mouvement aux corps inertes, sans le secours du toucher ij,e serais désireux de te voir accomplir cette merveille.

— Salvanadin-Odéar n’a pas ce pouvoir; il évoque les esprits qui viennent lui prêter leur assistance.

Eh bien, que Salvanadin-Odéar évoque les esprits, et me

montre leur puissance.

A peine avais-je prononcé ces mots, que le fakir s’accroupit de nouveau sur la dalle, en plaçant son bâton à sept nœuds entre ses jambes croisées.

Il me pria de lui faire donner par mon dobachy sept petits pots pleins de terre, sept minces tiges de bois de la longueur de deux coudées, et sept feuilles empruntées à n’importe quel arbre.

Lorsque ces différents objets eurent été apportés, sans y toucher lui-même, il les üt placer sur une ligne horizontale, à environ deux mètres de son bras étendu ; et enjoignit à mon domestique d’enfoncer une tige de bois dans chaque pot de terre, et de garnir chaque tige de bois d’une feuille d’arbre percée dans le milieu.

Chaque feuille descendit le long de la tige verticale et s’abattit sur le pot en guise de couvercle.. Ceci fait, le fakir leva , les mains jointes au-dessus de la tête, et. je l’entendis prononcer distinctement, en langue tamoule, l’évocation suivante :

tt Que toutes les puissances; qui veillent sur le principe intellectuel de vie (kche’tradjna) et sur le principe de la matière (boûtatoma) me protègent contre la colère des pisatchas (esprits mauvais), et que l’esprit immortel qui a trois formes

(mahatatridandi — la trinilé) ne me livre pas à la vengeance de Yama. »

En terminant, il étendit les mains dans la direction des vases de terre, et resta immobile comme en extase... De temps en temps ses lèvres s’agitaient comme s’il continuait une invocation occulte, mais aucun son ne parvenait à mes oreilles.

Je suivais toute cette mise en scène avec un indicible sentiment de curiosité, et le sourire aux lèvres, sans me douter de ce qui allait se passer.

Tout à coup il me sembla qu’un vent léger venait doucement agiter ma chevelure et fouetter mon visage, comme ces rafales de brises du soir qui circulent dans l’air, sous les tropiques, après le ooucher du soleil. Et cependant les larges rideaux en paille de vétivert qui garnissaient les espaces vides entre les colonnes de la vérandah restaient immobiles.

Je crus à une erreur de sensation, mais le phénomène se renouvela plusieurs fois de suite.

Au bout d’un quart d’heure environ, sans que le fakir eût quitté sa position, les feuilles de figuier commencèrent à monter insensiblement le long des tiges de bois qui les retenaient captives, et à s’abaisser de même.

Je m’approchai, et me mis à suivre le mouvement qui se continuait, avec la plus vive attention. C’est avec une certaine émotion, je dois le dire, que je constatai l’absence complète de tout lien de communication visible entre l’Indou et les feuilles.

Je passai et repassai plusieurs fois dans l’espace qui séparait le charmeur des pots de terre, et aucune interruption ne se produisit dans l’ascension et la descente des feuilles.

Ayant demandé alors à visiter l’appareil, ce qui me fut accordé sans hésitation, j’enlevai les feuilles des tiges, les tiges

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(les pots, et vidai sur la dalle toute la terre contenue dans les récipients. Puis, ayant sonné le cousicara — cuisinier, — je me lis apporter de Poflice, sept verres à pied, et du jardin de la terre et des feuilles nouvelles. Je partageai moi-même une canne de bambou en sept morceaux, et j’arrangeai le tout comme il avait été fait précédemment, en le plaçant à environ quatre mètres de distance du fakir, qui m’avait contemplé pendant toute l’opération, sans faire ni réflexion ni mouvement.

— Crois-tu, dis-je alors à ce dernier, que les esprits qui t’assistent puissent continuer à agir maintenant. ?

L’Indou ne répondit rien, et se contenta d’étendre les bras comme il l’avait fait précédemment.

Cinq minutes s’étaient à peine écoulées, que les feuilles s’agitèrent de nouveau et recommencèrent leur mouvement le long des tiges de bambou.

Je fus stupéfait, et l’on peut avouer qu’il y avait de quoi légitimer le plus indicible étonnement.

Je ne me tins pas cependant pour battu, et, après avoir demandé au fakir si les vases et la terre étaient nécessaires à la production du phénomène, sur sa réponse négative, je fis percer sept trous dans une planche et y plaçai les tiges de bambou. En peu de temps les mêmes faits que je venais d’observer se reproduisirent avec la même régularité.

Pendant deux heures j’essayai de vingt manières différentes, le résultat fut le même.

J’en étais à me demander si je n’étais pas sous le coup d’une' puissante action magnétique, lorsque le fakir me dit ;

— N’as-tu rien à demander aux invisibles avant que je me sépare d’eux ?

— Je ne m’attendais pas à cette question , mais comme j’avais entendu dire que les médiums européens se servaient d’un alphabet pour leurs prétendues conversations avec les

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esprits, j’expliquai le fait à l’Indou, et lui demandai comment la communication pourrait s’établir à l’aide d’un pareil moyen.

— Il me répondit textuellement : « Interroge, comme tu le voudras, les feuilles resteront immobiles quand les esprits n’auront rien à te dire; elles monteront, au contraire, le long de leurs liges, quand elles auront à te faire connaître la pensée de ceux qui les dirigent. »

J’allais tracer à la hâte un alphabet sur une feuille de papier, lorsque je m’avisai d’un autre expédient. J’avais un jeu de lettres et de chiffres en cuivre, inscrustés sur des dés de zinc, dont je me servais pour imprimer sur les livres de ma bibliothèque mon nom et un numéro d’ordre ; je les jetai pêlemêle dans un petit sac en toile, et le fakir ayant repris sa position d’évocation, je pensais à un ami mort depuis près de vingt ans, et me mis à extraire un par un les numéros et les lettres.

En- prenant chaque carré de zinc, je regardais la lettre ou le chiffre énoncé tout en observant les feuilles pour surprendre leur moindre mouvement.

Quatorze dés étaient déjà sortis sans que rien d’extraordinaire se fût produit, lorsque à l’apparition de la lettre A, les feuilles s’agitèrent, et, après avoir gagné rapidement le sommet des tiges, retombèrent immobiles sur la planche où étaient fixés les morceaux de bambou.

Je n’ai pas à cacher l’émotion que je ressentis, en voyant . cette ascension de feuilles, concorder avec l’apparition de la première lettre du nom de mon ami.

Lorsque le sac fut vide, je lui confiai de nouveau lettres et chiffres et continuai l’opération. J’obtins successivement lettre par lettre, chiffre par chiffre, la phrase suivante :

Albain Brnnier, mort à Bourg-en-Bresse (Ain), 3 janvier 1856. Nom, date, pays, tout était exact ; je sentis le sang

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m’affluer au cerveau en lisant et relisant ces mots, qui me miroitaient d’une façon étrange devant les yeux.

Le coup était d’autant plus rude que je n’avais nulle idée de ce genre de phénomènes, que je n’étais point préparé à les ^ voir. J’avais besoin de me retrouver avec moi-même, de réfléchir en liberté, et je renvoyai le fakir sans poursuivre mes observations ce jour-là, lui faisant promettre de revenir le lendemain à la même heure.

Il fut exact au rendez-vous.

Nous recommençâmes la même série d’expériences, qui réussirent aussi bien que la veille.

Mon émotion première, parfaitement compréhensible dans le milieu où elle s’était produite, avait disparu; mais je n’avais pas fait un seul pas vers les croyances au merveilleux et aux évocations. Je me bornai à formuler en moi-même cette supposition:

a Si ce n’est pas charlatanisme pur, influence magnétique ou hallucination, qui doivent surtout être regardés comme les causes de ces faits..., peut-être y a-t-il là une force naturelle dont les lois sont encore inconnues, qui permet à celui qui la possède d’agir sur des objets inanimés et de traduire votre pensée comme le télégraphe qui met en communication deux volontés sur deux points opposés du globe. »

Ayant passé une partie de -la nuit à réfléchir sur ce point, après avoir, dans une première séance fait reproduire tous les phénomènes du jour précédent, je priai le fakir de les recommencer, et je soumis ma conduite à l’opinion toute supposée que je venais de me faire.

Ainsi, tout en demandant aux forces de transmission du « fakir, de me répéter la communication de la veille, je me mis à changer, dans ma pensée, l’orthographe du nom, en m’appuyant sur chaque lettre, et j’obtins la variante suivante ;

Halbin Pruniet, mort, etc...

Je dois ajouter cependant qu’ayant voulu faire clianger le nom de la ville et la date de l’événement, je n’y pus parvenir ce jour-là, et que la transmission persista à se faire ainsi : Mort à Bourg-en-Bresse (Ain), le 3 janvier 1836.

Pendant quinze jours, je fis, revenir le fakir, qui se prêta à toutes mes exigences avec le plus entier dévouement, et m'es expériences varièrent de la manière suivante.

Je persistai à ne pas sortir de la première transmission que j’avais reçue, voulant m’assurer d’une manière formelle de la possibilité d’influencer ‘complètement les différents termes de cette communication.

Tantôt j’obtins des changements dans les lettres composant le nom, de façon même à le rendre méconnaissable. Tantôt les modifications portèrent sur la date du jour, du mois et de l’année, mais il me fut impossible d’obtenir la moindre altération dans le nom de la ville, qui me fut toujours exactement transmis :

Bourg-en-Bresse.

J’en conclus — toujours dans le sens de l’opinion supposée d’après laquelle je me dirigeais, et en admettant qu’il y eût là réellement une force naturelle, qui mettait le fakir en communication avec moi et avec les feuilles — que je ne pouvais peut-être pas isoler suffisamment ma pensée de l’orthographe véritable de tous les mots de la phrase.

A plusieurs époques différentes je renouvelai les mêmes tentatives, avec des sujets différents, et je n’arrivai pas à un meilleur résultat.

Si d’un côté les phénomènes matériels se reproduisaient d’une façon pour ainsi dire constante, de l’autre il y avait des

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variations non moins persistantes dans les traductions de pensées. Variations qui tantôt étaient voulues par moi, et tantôt au contraire paraissaient en opposition avec ma volonté. Dans la dernière séance que me donna le Fakir, il fit baisser, avec une simple plume de paon , le plateau d’une balance, alors que le plateau opposé était surchargé d’un poids de quatre-vingt kilos; par la seule imposition" des mains, une couronne de fleurs voltigea dans les airs, des sons vagues et indéfinis traversèrent l’espace, et une main aérienne traça dans l’air des caractères phosphorescents. A cette époque je n’accordais pas même aux deux derniers de ces phénomènes le bénéfice du doute,... il n’y avait là pour moi que pure fantasmagorie. Aussi n’ai-je pas trouvé dans mes notes, le récit exact des faits de cette séance. J’en parlerai plus loin avec tous les détails qu’ils comportent à l’occasion d’autres charmeurs qui les reproduisaient également.

En résumé : sur les faits matériels purs, je puis dire que je ne me suis jamais aperçu de la moindre supercherie, et que j’ai tout soumis au plus sévère contrôle pour la prévenir.

Quant aux faits psychologiques, en éloignant toute hypothèse d’intervention surnaturelle, et en supposant simplement une communication fluidique entre l’opérateur et l’assistant, je dois déclarer que je n’ai personnellement obtenu rien de fixe, rien d’invariable.

Voilà quelles furent mes premières observations à Pondi- <:héry. Mes fonctions judiciaires, et la spécialité de mes études sur l’Inde ancienne, ne me laissèrent pas le temps de les continuer, surtout en présence du résultat affirmatif, il est vrai, sur les phénomènes matériels, mais dubitatifs et instables sur la transmission^ de la pensée entre deux êtres éveillés, mais en communication prétendue fluidique.

Il y avait peut-être lieu de chercher à étudier cette force

matérielle, et en admettant quelle existât, d^essayer de la dégager de l’apparat et de la mise en scène dont s’entourent les charmeurs pour frapper l’imagination des masses ? A chacun son œuvre, je n’ai pas cru devoir m’en charger, occupé autre part, ainsi que je viens de le dire, par mes devoirs professionnels, et mes recherches sur les primitives sociétés de l’Asie.

Cependant, tout en me désintéressant du fait, je pris l’habitude de mettre à part, au cours de mes études, tout ce qui regardait la- doctrine des pitris, ou sectateurs des esprits dans'

la pensée de publier plus lard tout ce que j’aurais rencontré

sur cet étrange sujet, qui va peut-être passionner le monde occidental autant que le vieux monde asiatique.

A partir d-e ce jour je notai également tous les phénomènes matériels à l’aide desquels les fakirs affirment leur prétendue puissance, car il me parut que le récit de ces faits serait le corollaire de l’exposition de la doctrine.

Bien que j’aie tenu à me renfermer dans le rôle de l’historien, j’ai voulu dans ce chapitre relater la seule tentative sérieuse que j’aie faite, pour *me renseigner sur cette force dont les fakirs paraissent être en possession, force qui les mettrait en communication, d’après eux, avec les mvisibles, ce que certains esprits de notre époque et même des meilleurs prétendent possible. Il m’a semblé que je devais répondre à cette pensée du lecteur : Pourquoi l’écrivain dégage-t-il ainsi sa personnalité ? il n’a donc pas d’opinion sur la matière ?

Je n’ai pas encore en effet, d'opinion scientifique sur ce sujet.

Je suis persuadé qu’il y a dans la nature., et dans l’homme qui est un atome dans l’ensemble, des forces immenses, dont nous ne connaissons pas encore les lois.

Je crois que l’homme découvrira ces lois, et que l’avenir

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verra des réalités, que l’on regarde comme des rêves aujourd’hui, des phénomènes que l’on ne soupçonne même pas.

Dans le monde des idées comme dans le monde matériel, tout a besoin d’une période de gestation et d’éclosion. Qui sait si cette force psychique, comme disent les Anglais, cette force du moi, selon les Indous, que cet humble fakir a peutêtre développée devant moi, ne sera pas plus lard une des plus grandes forces de l’humanité?

Que l’on ne dise pas que les Indous, depuis dix mille ans et plus qu’ils s’en occupent, ne sont pas parvenus à formuler les lois de cette prétendue force, et que ni le présent ni l’avenir ne doivent perdre leur temps comme eux ?

Les brahmes ont tout courbé sous la foi religieuse, et avec la foi pas d’expérience ni de preuves scientiûques. Voyez ce que le moyen âge a produit dans le domaine des sciences exactes en cherchant ses axiomes dans les textes de la Bible.

Dès la plus haute antiquité, les pundits des pagodes faisaient éclater des vases dans lesquels ils comprimaient de la vapeur, ils avaient également observé certains phénomènes de l’électricité. Cela ne les a conduits ni aux chemins de fer ni au télégraphe. Et chez nous-mêmes n’avons-nous [ms vu- des sociétés très-savantes et très-officielles traiter Fulton de fou, et considérer le télégraphe comme un joujou tout au plus bon à envoyer des communications d’une chambre à une autre dans le même appartement. A l’air libre et avec les convulsions atmosphériques, le fil conducteur ne devait plus obéir.

Ce fil circule aujourd’hui dans le monde entier, et nous l’avons immergé dans le plus profond des mers.

Puis observez le travail d’ensemble des sociétés humaines. Chaque siècle tourne et retourne une idée sous toutes ses faces, chaque savant la développe, met au jour un système dont il ne veut plus démordre, chaque corps scientifique se fait une opinion et s’y cantonne; s’il ne dit pas « oiz ne va

pas plus loin, » chacun sent qu’il le pense, car il repousse toute idée qui n’est pas née dans son sein, toute idée neuve et hardie... Arrive la génération nouvelle, les fils s’insurgent contre l’immobilité de leurs pères... et l’hélice parcourt les.mers contre vents et marées, et le fluide électrique transporte la pensée humaine aux quatre coins du globe.

Puisque je me suis laissé entraîner sur le terrain des appréciations personnelles, je conclus de tout ce que j’ai vu dans l’Inde, en le dégageant du fantastique dont les Indous aiment à s’entourer, « qu'il doit y avoir dans l'homme une force spéciale agissant sous une direction inconnue et souvent intelligente, force dont les lois demandent a cire étudiées par des hommes spéciaux exempts de préjugés et de routine. »

Ne serait-ce pas cette force développée par l’éducation, et une certaine méthode d’entraînement que les prêtres des temples anciens mettaient en jeu pour frapper les yeux de la foule par de prétendus prodiges ?

Tout ne serait pas alors dénué de fondement dans les récits antiques, et à côté des superstitions grossières, il y aurait eu réellement développement d’une force naturelle, agitant à distance les feuilles d’arbres, les tentures, les guirlandes de fleurs suspendues dans les sanctuaires, donnant des poids de plusieurs kilos à de simples plumes de paon, ou faisant entendre des sons harmonieux à l’aide d’instruments cachés.

Nos sav^ts daigneront-ils un jour faire une étude sérieuse sur la production de quelques-uns de ces phénomènes qui, vingt fois répétés sous mes yeux, ne m’ont paru laisser prise à aucun [soupçon de charlatanisme? Je l’ignore; leur mission serait cependant utile, soit qu’elle aboutît à dévoiler des pratiques frauduleuses, soit qu’elle parvînt à découvrir une force de plus dans la nature.

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En mettant en ordre pour l’impression, les différentes parties de ce volume, écrit à Pondichéry en 1866, et que j’avais laissé sommeiller jusqu’à ce jour dans mes cartons, pour des raisons spéciales, ‘j’eus tout d’abord l’intention de supprimer toute la partie du présent chapitre, où, contrairement à mon rôle de simple narrateur, je semblais prendre parti pour une force purement naturelle il est vrai, mais produisant des phénomènes en apparence surnaturels.

Jusque-là j’avais exclu de l’ouvrage toute opinion personnelle ; fallail-il oublier de suivre celle règle, et cela précisément dans la partie de mon livre consacrée aux pratiques plus ou moins fantastiques des Indous ?

D’un autre côté, devais-je hésiter à proclamer les quelques réalüés 'probables, qui me semblaient, en dehors du surnaturel, se dégager de ce que j’avais vu?

Je n’avais pas encore pris de décision, lorsque, grâce à l’obligeance de M. le docteur Puel, j’eus communication d’un article publié sur la force psychique, par le savant "William Crookes, membre de la Société royale de Londres, dans le Quarlerly Journal of science, un des organes scientifiques les plus sérieux de l’Angleterre.

Je n’étais pas en Europe quand l’article avait paru, et mon éloignement, ainsi que d’autres études, ne m’avaient pas permis de me tenir au courant des travaux de cette nature.

Quel ne fut pas mon étonnement de voir l’illustre chimiste et physiologiste anglais, à la suite d’expériences à peu près semblables à celles que j’avais vu accomplir dans l’Inde, conclure formellement à l’existence de cette force nouvelle de l’organisme humain, que, très -timidement, plusieurs années auparavant, j’avais entrevue supposition.

Je pris imm^diaLement la résolution de laisser mon chapitre tel qu’il avait été écrit, mais de le faire suivre, à titre de soutien, de l’article du savant anglais.

Si malgré toutes les précautions que j’ai cru devoir prendre, en bannissant toute croyance au surnaturel, et ne formulant même une opinion que d’une manière très-hypothétique, le reproche de crédulité devait m’être adressé, je le supporterais plus légèrement en compagnie d’un des membres les plus distingués du plus illustre corps scientifique de l’Angleterre !

Yoici ce remarquable article que beaucoup connaissent, sans doute, mais qui sera peut-être une révélation pour quelques-uns, comme il l'a été pour moi.

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