CHAPITRE V
LE VASE DE BRONZE. — COÜPS FRAPPÉS EN MESURE ACCOMPA- GNANT UN MORCEAU DE MUSIQUE.
« En présence de phénomènes étranges, encore inconnus et inexpliqués, qui se succèdent si rapidement, dit le savant Crookes, dans un article que nous avons cité, j’avoue qu’il est difficile d’éviter, quand on en parle, de les revêtir d’un langage ayant un caractère à faire sensation. »
Si ces phénomènes sont encadrés naturellement, par l’incomparable lumière du soleil des tropiques , et les splendeurs du paysage indou, il est plus facile encore de tomber dans le défaut que signale l’éminent chimiste de la Société royale de Londres. Nous croyons qu’il est possible cependant de ne pas augmenter encore par l’expression le merveilleux qui se trouve déjà dans les faits, et de ne donner de chaque phénomène qu’une description aussi simple qu’exacte.
Nous n’avons pas renouvelé les séries d’études sur un fait spécial, dont nous avons rendu compte dans le chapitre précédent, mais nous n’avons jamais perdu une occasion, pendant notre long séjour dans les possessions françaises de l’Inde, et dans nos différents voyages à travers cette immense contrée, d’observer avec attention toutes les manifestations qui se rapportaient à notre sujet.
Parti de Chandernagor, le 3 janvier 1866, en dingui, sorte d’embarcation du pays, munie d’une petite cabine, j’arrivai quinze jours après à Benarès, la ville sainte.
Deux domestiques indigènes m’accompagnaient, un cansama^ ou valet de chambre, et un metor, chargé de préparer mes repas.
Mon embarcation était montée par un cercar ou chef batelier, et six macouas ou rameurs de la caste des pêcheurs.
Nous accostâmes les escaliers du Gath, non loin de la célèbre pagode de Siva, un peu avant le coucher le soleil. Rien ne saurait rendre le spectacle que j’avais sous les yeux.
Peu de villes, dit E. Roberts, parmi les plus magnifiques, ont un aspect aussi grandiose que Bénarès.
Lorsque le voyageur, curieux d’observations, remonte le Gange, ce qui lui annonce d’abord l’approche de la grande ville, ce sont des minarets élevés dont les tours, dominant les masses épaisses des palais, sont dispersées sans ordre apparent et d’une manière pittoresque le long des rives recourbées du fleuve, sur une étendue de près de deux lieues.
Il est impossible de rester insensible à la vue du magnifique-’ panorama qu’offrent ces temples, ces tours, ces longues arcades soutenues par des colonnes, ces quais élevés, ces terrasses garnies de balustrades qui se dessinent en relief, et se marient au feuillage luxuriant des baobabs, des tamariniers et des bananiers; et qui, couverts çà et là de véritables grappes de fleurs aux nuances variées, se montrant entre les bâtiments chargés de sculptures, s’élèvent majestueusement audessus des jardins fleuris placés au milieu de ces cours spacieuses.
1. Cansama, en indoustani, est la même appellation que dobachi en tamoul.
â7(5 LE SPIRITISME DANS LE MONDE.
L’absence de tout plan régulier, les différents genres d’architecture, le mélange de l’austère et du solennel avec le léger et |le fantastique, donnent une apparence bizarre à quelques parties de la scène, mais l’effet de l'ensemble est magnifique, et la plupart des détails sont d’une beauté dout on pourrait difficilement se faire une idée.
Les gaths, sortes de monuments composés de quatre colonnes reliées entre elles par une corniche unique, et placés au sommet d’escaliers gigantesques qui mouillent leurs derniers gradins dans les eaux du Gange, sont les seuls quais que possède cette vieille cité, l’ancienne Kassy des rajahs de la première race. Ils sont, du lever au coucher du soleil, couverts de coolis qui chargent et déchargent les petits navires qui sillonnent le Gange dans toutes les directions, apportant à ce marché du haut Bengale toutes les marchandises de l’Inde et de l’Asie.
Au moment où j’ordonnai au cercar d’amener l’embarcation au gath de Siva, une chose me frappa d’étonnement; les Indous et les Musulmans, si profondément divisés par des haines séculaires dans le sud de l’Inde, où ces derniers ne sont qu’une infime minorité, aux pieds des gaths de Bénarès, faisaient leurs ablutions ensemble et presque pêle-mêle.
Quoique les sectateurs du prophète aient toujours marché le fer et le feu en main contre ce qu’ils appelaient l’idolâtrie, ils respectèrent jusqu’au règne d’Aurengzeb cette ville sacrée des vaincus, qui leur inspirait un mystérieux effroi.
Les brahmes prétendaient que Bénarès avait été bâtie par Siva pour servir d’asile aux hommes justes lorsque le mal et la douleur envahirent la terre, et qu’elle n’éprouverait jamais aucune des vicissitudes qui atteignent les choses de ce monde.
Aurengzeb, pour humilier leur orgueil, fit abattre une des pagodes les plus anciennes et les plus vénérées, et élever
PHÉNOMÈNES ET MANIFESTATIONS. 277
à sa place la splendide mosquée qui porte son nom, et dont les flèches déliées, couvertes de lamelles d’or, annoncent la ville aux voyageurs longtemps avant qu’ils puissent l’apercevoir. Aujourd’hui de nombreux temples musulmans s’élèvent à côté des pagodes indoues, et les brahmes voient, sans pouvoir s’y opposer, mais avec une horreur qu’ils dissimulent mal, le sang des victimes couler, pour les sacrifices ou la nourriture, dans la cité sainte que le meurtre d’aucun animal n’avait souillée jusqu’à l’invasion des Mogols. .
Malgré ce vandalisme qui détruisit quelques-uns des plus beaux et des plus antiques monuments de l’Inde, et bien que dans les autres contrées soumises à leurs lois les musulmans n’aient reculé devant rien pour convertir les Indous à la foi du Prophète, les souverains mogols pratiquèrent toujours à Bénarès la plus large tolérance pour les croyances, les mœurs et les usages des vaincus. C’est sans doute à raison de ce fait que les relations sont meilleures entre les deux nations dans cette partie du Bengale. Cependant jusqu’à ce jour, je n’avais pas cru que musulmans et Indous consentiraient jamais à faire leurs ablutions religieuses dans le même lieu.
Dans le sud de l’Inde, un musulman qui se baignerait dans l’étang sacré d’une pagode se ferait assommer sur place.
J’arrivais à Bénarès avec l’intention d’y rester deux mois, ce séjour n’avait rien d’exagéré pour les études que je désirais y faire sur les antiquités du pays, mais il était trop long pour que je m’accommodasse de l’hôtel ou du bengalou, aussi pris-je la résolution de louer une maison et de m’y installer. Être chez soi, en Orient et dans tout l’extrême-orient, est une des premières conditions de la vie.
J’allais envoyer mon cansama à la découverte, lorsque le Peishwa, prince mahratte retiré à Bénarès, dont j’avais fait la connaissance chez le rajah de Chandernagor, apprenant mon arrivée, me fit offrir un appartement dans le magnifique pa-
278 le SPllUÏISME DANS LE MONDE.
lais à sept étages qu’il possède sur les bords du Gange, à gauche de la célèbre mosquée d’Aurengzeb.
Il n’est pas rare de voir les princes et rajahs de l’Indouslan, bien qu’habitant souvent des contrées très-éloignées de Bénares, faire bâtir dans cette ville des maisons qui leur servent de retraite pendant leurs jours de fêtes particulières, et dans lesquelles ils viennent se retirer sur le soir de leur vie, lorsque, fatigués de ce monde, ils désirent finir leurs jours suivant la loi de Manou, dans la pratique des dévotions austères.
D’après la croyance religieuse, ceux qui meurent dans cette ville sacrée, en ont fini avec les transformations successives, et leur âme monte immédiatement au séjour de Brahma s’absorber dans la grande Ame.
On voit arriver journellenaent de tous les points de l’Inde, de nombreux pèlerins qui viennent accomplir, soit pour leur propre compte, soit pour celui de riclies particuliers qui les payent, des neuvaines sur les bords du fleuve sacré dont les eaux ne sont nulle part aussi propices qu’aux pieds de la ville sainte.
Il en est aussi qui apportent dans de petits sacs les ossements, recueillis après le bûcher, des rajahs ou de tout autre grand personnage pouvant payer le voyage, avec mission de les jeter dans le fleuve. Le suprême espoir de l’Indou est de mourir sur les bords du Gange, ou d’y faire transporter ses restes.
Je dus à cette dernière croyance de voir, pendant mon séjour à Benarès, le fakir le plus extraordinaire peut-être que j’aie rencontré dans l’Inde, il venait de Trivanderam, près du cap Gomorin, à l’extrémité sud de l’Indoustan, et avait été chargé d’apporter les restes funéraires d’un riche Malabare de la caste des commoutys (marchands).' Le Peish^va, dont la famille était originaire du sud, étant dans l’habitude de donner l’hospita-
lité, dans les dépendances de son palais, aux pèlerins du Travencor, du Maïssour, du Tandjaor et de l’ancien pays mahratte, l’avait fait loger dans une petite paillote, sur les bords mêmes du fleuve où il devait, pendant vingt et un jours, faire ses ablutions, soir et matin, en l’honneur du mort. Il était arrivé depuis une quinzaine de jours déjà, lorsque je connus sa présence à Bénarès. Il se nommait Covindasamy.
Après m’être assuré de sa bonne volonté, je le fis amener dans mon appartement, un jour, sur l’heure de midi, au moment où, pour échapper à la chaleur, tous les habitants du palais faisaient la sieste.
La chambre où je le reçus donnait sur une terrasse extérieure qui avait vue sur le Gange et qui était protégée contre les ardeurs du soleil par une tente mobile en fibres de vétivert tressés. Et au milieu de la terrasse se trouvait un jet d’eau qui, retombant en pluie fine dans une cuvette de marbre, répandait à l’entour une fraîcheur vraiment délicieuse.
Je demandai au fakir s’il désirait se placer dans un lieu plutôt que dans un autre. ^
— Fais à ta volonté, me répondit-il.
Je l’engageai à passer sur la terrasse qui, plus vivement éclairée que la chambre, devait permettre un contrôle plus facile.
— Ne pourrai-je pas, lui dis-je quand [i\ se fut accroupi sur le sol, te poser une question?
— Je t’écoute.
— Sais-tu si une force quelconque se développe en toi quand tu accomplis tes phénomènes ? as-tu jamais senti une modification quelconque se produire dans ton cerveau ou dans tes muscles ?
— Ce n’est pas une force naturelle qui agit, je ne suis qu’un instrument, j’évoque les âmes des ancêtres, et ce sont elles qni manifestent leur puissance.
J’ai interrogé une foule de fakirs sur le même sujet, tous m’ont fait à peu près la même réponse ; ils ne se considèrent que comme les intermédiaires entre ce monde et les invisibles. Ayant constaté une fois de plus la croyance, je n’insistai pas et laissai Covindasamy commencer la série de ses phénomènes. Le fakir était déjà en posture, les deux mains étendues dans la direction d’un énorme vase de bronze plein d’eau... Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que le vase commença à osciller sur sa base et à s’approcher insensiblement et sans secousse apparente du charmeur ; au fur et à mesure que la distance diminuait, des sons métalliques s’échappaient du vase comme si l’on eût frappé sur ce dernier avec une tige d’acier.
A un moment donné, les coups devinrent si nombreux et si rapides, que l’effet produit ressemblait à celui de la grêle sur une toiture de zinc.
Je demandai à Covindasamy à diriger l’opération, ce à quoi il consentit immédiatement.
Le vase, toujours sous l’influence du charmeur, avança, recula ou resta immobile en se conformant aux demandes que j’adressais.
Tantôt, à mon seul commandement, les coups se transformaient en roulades non interrompues, tantôt au contraire, ils se succédaient avec la lenteur et la régularité des heures sonnées par une horloge.
Je demandai à ce qu’un coup fût frappé toutes les dix secondes seulement, et je me mis à suivre sur mon chronomètre la marche de l’aiguille sur le cadran des minutes.
Dix coups secs et pleins de sonorité se firent entendre régulièrement en cinq secondes.
Sur la table du salon qui dépendait de mes appartements, se trouvait une de ces boîtes à musique dont les Indous sont si enthousiastes, et que le Peishwa avait sans doute fait venir de Calcutta. Je me la fis apporter sur la terrasse par mon can- '
sama, et demandai que les coups frappés sur le vase de bronze le fussent de façon à accompagner l’air que l’instrument allait jouer.
Je montai alors la boîte, ainsi que cela se pratique d’ordinaire, et je pressai le ressort de la sonnerie sans m’occuper de savoir sur quel air il se trouvait placé. Aussitôt éclatèrent comme un véritable tourbillon, et sur une mesure exagérée à dessein sans doute, les notes fraîches et rapides de la valse de Robin des bois.
Je prêtai l’oreille du côté du vase, des coup§ secs et pressés accompagnaient en cadence, avec la régularité du bâton d’un chef d’orchestre émérite. L’air finissait à peine que je pressais de nouveau le ressort, et, qu’avec la marche du Prophète, les coups modéraient leur allure et accentuaient fidèlement la mesure.
Et tout cela se faisait sans apparat, sans solennité, sans mystère, sur une terrasse de quelques mètres carrés. Le vase ainsi mis en mouvement pouvait à peine, quand il était vide, être remué par deux hommes ; largement évidé comme une coupe, et placé de façon à recevoir la pluie du jet d’eau, il servait aux ablutions du matin qui, dans l’Inde, sont un véritable bain.
Quelle était la force qui dirigeait cette masse ?
Je répétai de nouveau ces diverses expériences, elles se reproduisirent avec le même ordre et la même régularité.
Le fakir, qui n’avait ni quitté sa place, ni changé de position, se souleva alors et appuya le bout de ses doigts sur le rebord du vase, ce dernier se mit, au bout de peu d’instants, à se balancer en cadence de droite à gauche en augmentant graduellement de vitesse, sans que son pied, qui se déplaçait alternativement de chaque côté, produisît le moindre bruit sur le stuc du sol.
Mais ce qui m’étonna le plus, fut de voir l’eau rester
immobile dans le vase, comme si une forte pression s’élail opposée à ce qu’elle regagnât son centre de gravité que les mouvements de son récipient lui faisaient perdre.
Trois fois pendant ces balancements, le vase se souleva entièrement à sept à huit pouces du sol, et quand il retombait sur la dalle, c’était toujours sans choc appréciable.
3’étais depuis plusieurs heures déjà sou.s le charme, observant, prenant des notes, faisant recommencer chaque phénomène avec des nuances différentes, lorsque le soleil, qui commençait à baisser à l’horizon, vint nous avertir qu’il était l’heure pour moi de commencer mes excursions à travers les vieux monuments et les ruines de l’ancienne Kassy, qui fut le centre de la puissance religieuse des brahmes, lorsque, après leurs luttes avec les rajahs, ils eurent perdu le pouvoir temporel... et pour le fakir d’aller au temple de Siva se préparer, par les prières d’usage, aux ablutions et aux cérémonies funéraires qu’il devait accomplir chaque soir sur les rives du fleuve sacré.
En me quittant, le fakir me promit de revenir tous les jours à la même heure, pendant le temps qui lui restait à passer à Bénarès.
Le pauvre diable était tout heureux de se trouver avec moi ; j’avais habité pendant de longues années le sud de l’Inde, et je parlais la douce et sonore langue du pays de Dravida ^ que nul n’entendait à Bénarès, il trouvait donc à qui causer de ce merveilleux pays plein de ruines antiques, de vieilles pagodes ombragées par une végétation sans pareille, et de manuscrits, gravés au poinçon, des siècles avant que la mer ait quitté les déserts salés de l’Iran et de la Chaldée, et que les limons du Nil aient soudé la Basse- Égypte aux plaines de Memphis et de Thèbes.